La pleine maturité d’esprit. De 39 à 45 ans. On peut lire beaucoup, et
varier ses plaisirs. Aux classiques, aux chroniqueurs, aux sociologues,
on commencera à joindre les philosophes. Cela fera quatre grands hommes
par an. Il faut se hâter. La cinquantaine approche, et avec elle l’âge
du demi-recueillement.
* * * * *
Comme classiques, certains noms s’imposent, tous ou presque tous ceux
que je vais dire: 39, Molière; 40, Corneille; 41, Racine; 42, La
Fontaine; 43, Boileau; 44, Ronsard; 45, la Chanson de Roland. Et je sais
bien «qu’on a vu tout cela dans le temps», mais c’est tout autre chose
d’ouvrir _Britannicus_ en rhétorique ou de le rouvrir à quarante ans, et
de lire La Fontaine en épelant ses lettres, ou de le relire avec des
cheveux grisonnants; on ne poussera d’ailleurs pas la conscience jusqu’à
s’ingurgiter toutes les œuvres de nos classiques en leur intégrité.
_Mélite_, qu’on ne peut débrouiller sans un fort mal de tête, n’importe
qu’aux curieux d’histoire littéraire, et le poème du _Quinquina_ ajoute
peu de chose à la gloire du Fabuliste. On s’en tiendra donc aux
chefs-d’œuvre, avec, si on a le goût de l’aventure, quelques pointes
d’exploration dans le voisinage.
Relire MOLIÈRE est un devoir agréable en dépit du vers fameux «que quand
on vient d’en rire on devrait en pleurer»; et même plus agréable à
quarante ans qu’à vingt. Il est difficile qu’un jeune homme «ayant l’âme
un peu bien située» ne soit pas choqué par certains côtés du grand
comique, par sa préoccupation continuelle du cocuage et du clystère,
aussi par l’implacable de sa raison et de son raisonnement qui vous fait
regretter la folle fantaisie d’un Shakespeare. Allons plus loin, il
serait regrettable qu’à vingt ans on fût épris de Poquelin; ses plus
fines mouches manquent de poésie et ses plus fringants jeunes-premiers
manquent parfois d’autre chose. Mais quelques lustres plus tard, le
point de vue a changé; on préfère le réel, même celui des Éraste et des
Angélique, au rêve, même celui des Lorenzo et des Jessica; on trouve que
le pittoresque des chapeaux à plumes et des pourpoints à la française
vaut bien celui des maillots mi partis, et des toques vénitiennes; on
incline à l’indulgence pour certaines vulgarités, et l’on découvre de la
profondeur où l’on n’avait d’abord vu que de la bouffonnerie; surtout on
est, à ce moment, guéri de la sotte manie des comparaisons, et l’on ne
s’étonne plus de ne pas trouver d’_Hamlet_ ou de _Tempête_ dans l’œuvre
moliériste, puisqu’il n’y a pas de _Tartufe_ ou de _Bourgeois
gentilhomme_ dans le monde shakespearien. On est peut-être aussi
appauvri de la noble ardeur scientifique qui vous a fait, étudiant en
médecine, vous indigner des plaisanteries du _Malade imaginaire_; la
science est sacrée, sans doute, mais l’art de guérir change si souvent
de dieu, et la fin du dernier traitement est toujours, hélas, tellement
la même!
Donc revenu de bien des choses, les tempes dégarnies, mais le cœur resté
jeune sous de successives vagues d’amertumes--rire en s’ébrouant, c’est
toute la comédie de Molière--on lira, si possible, les 11 volumes de la
«Collection des Grands écrivains» ou sinon les un, deux ou trois volumes
des éditions ordinaires, depuis l’_Étourdi_ jusqu’au _Malade
imaginaire_, et ce ne sont pas les occasions de réfléchir ou d’admirer
qui feront défaut. Les problèmes les plus irritants de Shakespeare ont
leur pendant dans Molière. Encore voit-on assez nettement pourquoi
Hamlet agit ou n’agit pas, il suffit, au lieu de lire les niaiseries des
critiques, d’écouter ce que dit l’Ombre; mais Don Juan? mais Tartufe? En
comparaison du ritualisme éclatant de Shakespeare, la religion intime de
Molière est étonnamment obscure. Que veut dire son: «Je te le donne pour
l’amour de l’humanité», de Don Juan au Mendiant, formule banale ou
profonde? Et ses idées sur les femmes? «des clartés sur tout», est-ce
suffisant? Et ses tirades sur les Précieuses? Même ceux qui s’arrêtent à
la forme auront force sujets d’études avec lui; son vers est cloué de
chevilles qui, à force d’ampleur, un hémistiche en général, passent
inaperçues, et sa prose est parfois, comme dans le _Sicilien_, en vers
blancs. On a dit que son style était cossu; cela veut-il dire riche?
Gautier déclarait qu’une des plus belles phrases de la langue était de
lui: «Ce sont des Égyptiens vêtus en Mores qui font des danses mêlées de
chansons.»
Sur les questions de philologie on consultera les _Lexiques comparés de
la langue de Molière_, de Génin et de Livet. Et sur les questions de
doctrine, les livres cités dans le _Manuel_ Brunetière, notamment celui
de Veuillot, _Molière et Bourdaloue_, qui garde tout son piquant. Quant
à savoir si Molière a passé trois fois ou quatre fois à Pézenas, et si
la maison où il est mort est aujourd’hui remplacée par le numéro tant ou
le numéro tant de la rue Richelieu, ce sont là angoissants problèmes
qu’il faut laisser au _Moliériste_.
Au lieu donc d’explorer cet océan d’énigmes anecdotiques, on fera bien
de lire quelques autres comédies de notre théâtre classique. Dans la
collection des «Chefs-d’œuvre comiques» de Didot (8 volumes), ou dans
les Bibliothèques Charpentier et Garnier, on trouvera la plupart des
pièces que je vais indiquer: de Scarron, _Jodelet_, _Dom Japhet
d’Arménie_, _l’Écolier de Salamanque_; de Boursault, le _Mercure
galant_; de Brueys, le _Grondeur_; de Regnard, les _Folies amoureuses_
et le _Légataire universel_; de Le Sage, _Turcaret_; de Piron, la
_Métromanie_; de Gresset, le _Méchant_; de Destouches, le _Glorieux_; de
Favart, les _Trois Sultanes_; de Sedaine, le _Philosophe sans le
savoir_; de Beaumarchais, le _Barbier de Séville_, et le _Mariage de
Figaro_; de Picard, la _Petite ville_. Cela fait déjà seize comédies, et
c’est sans doute suffisant. Il sera facile d’ailleurs d’accroître la
série. La comédie de l’ancien régime continue à se laisser lire, alors
que sa sœur tragique, «sacrée elle est, car personne n’y touche». Même à
la représentation on ne résiste pas à _Rhadamiste_, tandis qu’on prend
un certain plaisir à la _Partie de chasse de Henri IV_. Encore si Collé
a vieilli, Beaumarchais et Marivaux restent-ils d’une jeunesse
étonnante. Je renvoie celui-ci à plus tard; pour celui-là, après avoir
vu son théâtre, et pourquoi ne pas aller jusqu’à la _Mère coupable_?
(Oh! ce Figaro devenu chattemite!) on lira ses très amusants _Mémoires_
qu’on pourra éclairer à l’aide de l’étude d’André Hallays (Hachette).
Figaro à part, la figure de Beaumarchais--ce type de l’homme point
mauvais au fond mais intrigant jusqu’à la moelle--est bien à regarder.
CORNEILLE est le poète de l’héroïsme, et en vérité il en faudrait bien
un peu pour lire son œuvre entière du premier vers au dernier. A essayer
de le faire, qu’on ne suive pas l’ordre chronologique; on courrait
risque d’épuiser tout son courage avant même d’arriver au _Cid_, et il
n’en resterait plus pour lire _Pompée_ ou _Don Sanche d’Aragon_ qui
cependant valent mieux que _Clitandre_ ou la _Galerie du Palais_. Qu’on
commence donc par relire les quatre tragédies que comportait le vieux
programme de rhétorique, et puis les autres chefs-d’œuvre: _Pompée_,
_Don Sanche_, _Rodogune_, _Héraclius_, _Nicomède_, _Pertharite_. Même
dans les pièces du déclin, il y a de fières paroles. Toutes, d’ailleurs,
sont à étudier et à admirer au point de vue dramatique. Le génie de
Corneille, incomplet à d’autres points de vue, était d’une habileté,
d’une variété et d’une fécondité scénique extraordinaires; Sardou et
Scribe sont loin de compte ici, et aucun imbroglio de nos vaudevillistes
ne vaut _Mélite_. Le mérite pour être de second ordre n’en est pas moins
réel. Une autre qualité, de rang supérieur, est l’habileté de la
versification; personne, pas même Hugo, n’a «fait» le vers mieux que
lui. Presque toujours, il rime en substantif ou en verbe. A peu près
jamais de participe présent ou d’adjectif comme chez Racine, d’adverbe
en _ment_ ou de mot en _ion_ comme chez Molière. Boileau et La Fontaine,
eux aussi, à côté de lui vacillent; La Fontaine doit sa grâce à la
liberté de sa mesure; quand il essaie d’endosser l’armure aux douze
pièces, il fléchit; et quant à Boileau, il tient bien le coup mais sans
l’aisance merveilleuse du vieux Corneille. Qui sait même si ce don de
facture ne fut pas un malheur pour tout notre théâtre classique? Car à
voir l’Ancêtre manier avec une telle souplesse l’alexandrin, chacun se
crut engagé d’honneur à en faire autant, et tragédies et comédies
s’acheminèrent obstinément dans l’ornière des douze pieds à alternance
implacable, deux féminines, deux masculines. Peut-être que sans cette
fâcheuse habileté, l’usage du vers libre d’_Amphytrion_ ou de
l’alexandrin croisé de _Tancrède_ eût été beaucoup plus fréquent, et que
quelques tragédies de second plan auraient été sauvées.
On lira donc Corneille, puisqu’en dépit de nos théâtres subventionnés,
il est à peu près impossible de voir représenter de lui autre chose que
le _Cid_ ou _Horace_, et on le lira lentement, en se forçant peut-être
un peu les cinq premières minutes, et en y trouvant ensuite du plaisir.
Corneille est très varié, il plaît aux romantiques comme aux classiques,
aux amateurs de l’ancien comme aux partisans du moderne, et même aux
âmes d’Extrême-Orient comme à celles du pur Occident; il paraîtrait que
de tous nos classiques c’est le plus accessible aux samouraïs japonais.
Il est molièresque avant Molière avec le _Menteur_, et il a eu jusqu’à
la fin des vers raciniens, alors que Racine n’a jamais eu de vers
cornéliens. Le mot d’Attila: «Si vous vous emportez, j’irai plus loin
que vous, Madame!», a le caractère de «force retenue» du meilleur
Racine. Et puis ni Racine, ni personne n’a fait _Polyeucte_. Au fond,
versification et dramaturgie mises à part, tout Corneille est un peu
surfait, mais _Polyeucte_ à lui seul vaut les plus hauts chefs-d’œuvre
et fait de son auteur l’égal des plus grands! Je m’en voudrais, à propos
du seul drame théologique qui existe dans toutes les littératures, de ne
pas recommander la traduction de l’_Imitation_, encore un chef-d’œuvre
de facture, alors qu’on trouvera de soi-même dans toutes les
anthologies, les pièces fugitives--les «stances à une marquise»
notamment--et la charmante tirade de l’Amour, «Je suis jaloux, Psyché,
de tout ce qui respire...» qu’on a raison de détacher du ballet où elle
se morfond un peu.
Sur Corneille je ne cite pas non plus de critique--il y en a trop--sauf,
comme pour Molière les _lexiques_, celui de Marty-Laveaux et celui de
Godefroy (dont les _Morceaux choisis de la littérature française_, 3
volumes de prose, 1 de poésie chez Rondelet, sont utiles à consulter
tant pour les morceaux eux-mêmes que pour les notices). Mais on ne
manquera pas de lire les _Examens_ que Corneille faisait de ses propres
pièces, surtout si on s’intéresse aux questions de métier.
Collectionnez-vous les sottises des gens d’esprit, vous en aurez une
mine abondante dans le _Commentaire_, de Voltaire, ou le _Cours_, de La
Harpe (si tant est que La Harpe ait de l’esprit). Mais plutôt que
d’écouter ces pontifes, le lecteur fera bien de connaître les petits
grands hommes de la tragédie classique, comme il a fait pour la comédie.
La connaissance sera un peu plus pénible mais aussi plus brève; il
faudrait beaucoup de bonne volonté pour atteindre la douzaine: la _Mort
de César_, de Jacques Grévin, le _Venceslas_, de Rotrou, le _Timocrate_,
de Thomas Corneille, _Rhadamiste et Zénobie_, de Crébillon, _Alzire et
Mahomet_, de Voltaire, le _Siège de Calais_, de Du Belloy, et même les
_Templiers_, de Raynouard; j’avoue citer certaines de ces tragédies de
confiance. On les trouvera pour la plupart dans les 2 volumes des
«Chefs-d’œuvre tragiques» de chez Didot.
S’il y a quelque mérite à lire tout Corneille, il y aurait démérite à ne
pas aller jusqu’au bout de RACINE, douze pièces seulement. On se les
récitera donc avec dévotion, le divin Racine a bien droit à ce
sentiment. Beau, admirable, sublime! c’est Voltaire qui a raison; et je
sais bien qu’il avait son idée de derrière la tête, mais bast!
_Polyeucte_ ne s’en porte pas plus mal, et _Mérope_ ne s’en porte pas
mieux! Pour savoir ce que vaut un Racine, il faut voir justement ce qu’a
donné un Voltaire avec toute son intelligence, toute son entente de la
scène, toute sa recherche du pittoresque, toute sa rage d’attraper
quelque jour le premier prix. Ou mieux encore, car enfin Voltaire n’est
grand que pour La Harpe, il faut voir ce que Corneille avait laissé à
faire malgré son flair théâtral et sa tension héroïque, malgré sa
profondeur de pensée et son génie d’expression. Mais gardons-nous de
tomber dans le parallèle. «Ce sont deux puissants dieux!» Et
gardons-nous plus encore d’assigner des places; cela ne prouve rien que
_Bérénice_ l’emporte sur _Tite_; ni que chacun ait l’intime sentiment
que si l’habile Champenois l’avait voulu, il aurait pu faire, lui aussi,
parler Auguste ou agir Pauline; le solide Normand a de quoi se consoler
avec ce qui lui reste, quand ce ne serait que son style! Il est vrai que
l’autre aussi a le sien, aussi effarant en son genre à ouvrir des
chausse-trappes que le rival à plaquer de fulgurants accords.
Décidément, «ce sont deux grands hommes, n’en parlons plus».
Que lire sur lui? Rien du tout si possible. Ou, par amusement, les
essais de ses devanciers pour voir comment, eux qui résistaient si peu,
il les assassina si méchamment. Car que d’_Agamemnons_ avaient précédé
son _Iphigénie_ ou que d’_Esthers_ la sienne! Sur l’inévitable
comparaison d’Euripide et de Racine se pourra consulter le récent livre
de Faguet, _Drame ancien et drame moderne_, ou «l’art, semble-t-il, de
plaider pour et de conclure contre»; et sans dédaigner les experts-jurés
Sainte-Beuve, Taine ou Lemaître, on questionnera des amateurs spéciaux,
la _Poétique de Racine_, de Robert, ou les _Ennemis de Racine_, de
Deltour. Mais rien de tout cela, est-il besoin de le dire, ne vaut
Racine lui-même. Qu’on le lise seulement, lui comme Corneille, comme
tous les classiques, dans des éditions pures de notes! Oh! ces livres
scolaires où à chaque vers le crochet vous harponne vers la glose où un
Aimé Martin quelconque vous confie les raisons de son estime! Dans ce
genre de commentaires, il n’y a d’enthousiasmant que ceux où «le
langueyeur de porcs», comme Voltaire qualifiait le critique, démontre
triomphalement les vices rédhibitoires de l’animal, par exemple les
efforts de Voltaire justement pour trouver une faute de français dans
chaque quatrain de Corneille, ou les réprobations de l’abbé Olivet à la
constatation que, dans le vers d’aspect normal: «Le flot qui l’apporta
recule épouvanté», un présent s’accouple monstrueusement à un prétérit!
Cette année-là, après Racine, vous ne manquerez pas de lire son frère
cadet, Marivaux, qui du moins l’est beaucoup plus que Crébillon n’est le
frère cadet de Corneille ou Beaumarchais le frère cadet de Molière. Il
vaut mieux que le mot qu’on a tiré de son nom. A l’entendre, on goûte le
plaisir qu’on éprouverait à ouïr du Racine récité par des acteurs en
perruque et sous la toge de qui on devinerait l’habit de cour. Et à ce
propos, quel fâcheux souci d’exactitude archéologique chez nos
directeurs de théâtres qui leur fait affubler les Agamemnons de
coiffures mycéniennes au lieu de leur rendre ces beaux casques à panache
que Lebrun donne à Alexandre et à Porus! Encore, du temps de Racine, les
acteurs avaient-ils un vague souci de vérité historique, mais est-ce que
tous les personnages de Corneille ne devraient pas être costumés à la
Richelieu ou à la Mazarin? Polyeucte, en 1641, ôtait ses gants pour
réciter les stances: «Source délicieuse en misères féconde...» Mais
revenons à Marivaux. On trouvera ses principales comédies dans le
_Théâtre choisi_ de l’édition Garnier; les autres valent d’ailleurs la
peine qu’on recoure aux éditions complètes, même celle de 1823, en dépit
de ses gloses saugrenues. On s’extasie devant la hardiesse des
«rêveries» d’Aristophane, la ville des Oiseaux ou le duel des Nuées,
mais en son genre l’_Ile des courtisans_ n’est pas mal non plus, cette
île où tout homme en abordant se trouve réduit à l’exacte stature qu’il
mérite.
LA FONTAINE. Parmi les grands poètes du dix-septième siècle, il faut
bien faire une place au bon fabuliste. Ce n’est pas, en vérité, qu’il
soit de leur taille. Mais, et ceci le rapproche d’eux, en son domaine il
est parfait. Sans doute, il a commis l’imprudence d’en sortir
quelquefois; qu’importe, puisqu’il a eu l’adresse de faire oublier ces
fâcheux essais? Personne ne pense à ses lourds alexandrins, en suivant
gaiement le petit vers agile de ses _Contes_; et nul ne se doute, en
écoutant Maître Renard et Maître Corbeau, qu’il a écrit juste autant de
comédies et de tragédies que Racine. Les _Contes_ et les _Fables_, tout
La Fontaine est là, et il faut avouer que si d’autres ont conté aussi
bien que lui, aucun homme n’a «fabulé» plus merveilleusement. Le pas que
Phèdre avait fait faire au vieil apologue ésopique n’est rien à côté de
celui dont maître Jean a poussé en avant la fable phédréenne. Il a
vraiment créé un monde nouveau, et nulle preuve n’est plus curieuse de
la façon dont il l’a imposé à l’attention de tous que la quantité
d’illustrateurs qui ont essayé de l’interpréter, luttant contre
l’impossible, tantôt en transposant, tantôt en travestissant; affubler
des animaux de vestons et de robes comme Granville, quel pataquès! mais
crayonner des bêtes véritables, comme certains Japonais, quel
contre-sens! et faire jouer la fable par des humains, comme d’autres
illustrateurs, quel aveu d’impuissance! L’inimitable génie de La
Fontaine consiste en cette délicate superposition; ses petits acteurs ne
sont jamais tout à fait animaux, jamais tout à fait hommes, comme ses
«morales» ne sont jamais tout à fait pédantes, jamais tout à fait
puériles. Et peut-être est-ce à cet art nuancé qu’il doit de plaire à
tant de gens, très jeunes et très vieux, fort amers ou fort souriants,
convaincus à fond ou sceptiques jusqu’aux moelles. Qu’on ajoute, à ce
charme, celui du Bonhomme lui-même, ses adorables naïvetés, ses
attendrissantes distractions, et l’on comprendra le nombre, la variété
et l’enthousiasme de ses admirateurs. Ceux-ci n’ont que le tort de
dépasser trop souvent la mesure: La Fontaine, le plus grand des poètes
français? il n’y aurait pas de quoi se redresser pour contempler la
Colonne! Disons le plus grand des fabulistes de tous les pays, pour
accorder une victoire de plus aux chauvins.
Il est un livre, celui de Taine, sur _La Fontaine et ses fables_, qu’on
ne peut pas se dispenser de connaître; ceux surtout qui auraient été
trop vite rebutés par la puérilité du genre, la monotonie des
historiettes ou la vulgarité des morales se devraient de le lire; ils y
apprendraient les côtés subtils et exquis de cet art. Assurément, il y a
de l’excès dans l’antipathie de Lamartine ou dans le dédain de Remy de
Gourmont; la sagesse artiste et savante de Taine est plus juste. Sa
supériorité sur ses confrères éclate dans un livre, le _La Fontaine et
les fabulistes_, où l’auteur, Saint-Marc-Girardin, a utilisé sa manie de
la comparaison (tout son _Cours de littérature dramatique_ est une
succession de parallèles à vous donner un cauchemar de balances). A vous
de voir si vous voulez lire ces autres fabulistes, de La Motte et
Florian à Charles Richet et Édouard Ducoté, pour ne parler que des
Français, car tous les peuples ont leurs fabliers, jusqu’à l’Inde qui a
ouvert la marche fort bien, longtemps avant Ésope, avec Pilpay, et qui
la ferme, pas mal du tout, avec Rudyard Kipling.
Puisqu’à relire La Fontaine on se sera refait une âme d’enfant, on en
profitera pour se procurer les _Contes_, de Perrault. «Si Peau d’âne
m’était conté, j’y prendrais un plaisir extrême.» Ce plaisir on le
prendra aussi même à 42 ans; La Fontaine était d’ailleurs moins jeune
encore quant il écrivait ces deux vers. Il ne faudrait pas me pousser
beaucoup, au surplus, pour me faire dire qu’il y a autant d’esprit naïf
et plus de vrai génie poétique dans _Cendrillon_, _Barbe Bleue_ ou la
_Belle au bois dormant_ que dans le _Chêne et le Roseau_ ou les _Animaux
malades de la peste_. D’ailleurs, que de fabulistes qui, ma foi, n’ont
pas trop mal réussi après celui-ci, et combien peu de «contes de fées»
qui se laissent lire après celui-là! On ne voit guère que la _Belle et
la Bête_, de Mme Leprince de Beaumont qu’on puisse mettre sur le rang du
_Petit Poucet_ ou du _Chat botté_. C’est ou que le genre est fort
difficile ou que Charles Perrault est un fort bon auteur.
BOILEAU lui-même aura son tour. Ce ne fut pas un homme ordinaire.
D’abord il se jugea bien. «Souvent, j’habille en vers une maligne
prose.--C’est par là que je vaux, si je vaux quelque chose.» Et les gens
qui ont une exacte opinion d’eux-mêmes sont rares. Et puis il jugea non
moins bien les autres, quels qu’ils fussent. Saint-Simon trouvait que le
plus beau geste d’un Louis XIV était d’avoir jeté sa canne par la
fenêtre pour ne pas bâtonner un gentilhomme. Les gens de lettres
devraient convenir que le plus beau geste de leur corporation fut la
révérence avec laquelle Boileau rendit au Roi Soleil le papier qu’il
venait de lire: «Rien n’est impossible à Votre Majesté; elle a voulu
faire de méchants vers, elle y a réussi.» Un tel mot, devant un tel
homme, en un tel endroit... frères, méditons! On lira donc Boileau, tous
ses vers qui ne tiennent guère qu’un volume et qui sont parfaitement
lisibles, et le plus possible de sa prose qui vaut mieux encore. C’est
un vrai malheur que ce bon Despréaux se soit cru obligé de «l’habiller
en vers», comme Molière se croyait tenu à alexandriner ses grandes
comédies. Et de même que Don Juan est bien plus coruscant en prose qu’en
vers (et pourtant Thomas versifiait mieux que Poquelin), de même tout
Boileau aurait gagné à être prosifié, sauf le _Lutrin_ et les autres
poèmes semblables qu’il aurait alors eu le temps d’écrire, débarrassé
qu’il eût été de son ingrate marqueterie de satires et d’épîtres en
vers.
L’occasion avec lui se présentant de connaître ses alentours, on ne la
négligera pas. Je pense que le livre de Delaporte: l’_Art poétique de
Boileau commenté par les contemporains_, doit être précieux à ce point
de vue. «Enfin Malherbe vint...» N’est-il pas inattendu, sur cet «enfin»
de constater que le dur rimeur était de dix ans l’aîné de Shakespeare?
Peut-être le grand Will aurait-il été, lui aussi, traité de Turc à More
par le législateur du Parnasse, si celui-ci l’avait connu. Comme il est
malaisé de se procurer les œuvres des _Victimes de Boileau_, je cite
encore quelques ouvrages de seconde main, celui de Philarète Chasles,
sous ce titre même; les _Grotesques_, de Théophile Gautier; la _Société
française au dix-septième siècle_, de Victor Cousin. On trouvera dans ce
dernier, les deux fameux sonnets de _Job_ et d’_Uranie_. «Il faut finir
mes jours en l’amour d’Uranie...» Le sonnet de Voiture est plus
harmonieux, presque lamartinien. Celui de Benserade est plus piquant de
tour, avec une chute attendrie qui rappelle celle du sonnet d’Arvers:
«J’en connais de plus misérables».
Ceux qui voudraient expertiser à fond tous ces poètes méconnus mais
point négligeables, Saint-Amant, Théophile Viau, Tristan l’Ermite,
Bertaut, Racan surtout, et bien d’autres encore, devraient recourir à la
Bibliothèque elzévirienne dont Plon a le dépôt; les volumes sont
précieux dans tous les sens. Pour quelques auteurs, surtout les plus
connus, on trouvera chez Garnier des éditions d’acquêt plus facile, les
_Satires_, de Mathurin Régnier, le _Virgile travesti_, de Scarron, les
_Poésies_, de Vauquelin de la Fresnaye. On a réuni d’ailleurs des
anthologies spéciales de ces poètes. Les choix faits par M. Ad. van
Bever sont pleins de goût. Dans la petite collection Blériot, il y a des
fascicules consacrés à Voiture, aux Grotesques, à Scarron, etc.
RONSARD. Si l’on recule devant les éditions complètes de chez Lemerre ou
Plon, qu’on prenne toujours les _Poésies choisies_ en 1 volume de chez
Garnier ou Charpentier ou le _Choix_ en 2 volumes de chez Didot. Il
serait impie d’ignorer notre grand poète d’autrefois, on serait presque
tenté de dire notre seul poète d’autrefois, puisqu’André Chénier ouvre
déjà l’âge moderne. Et l’ombre de Ronsard se prolonge plus loin encore
qu’André Chénier; ce n’est que tout à fait de nos jours que les
symbolistes ont cherché à créer des rythmes nouveaux; jusqu’à eux toute
notre poésie pendant trois siècles vivait de ses créations à lui; ni
dans Lamartine, ni dans Victor Hugo, ni même dans Verlaine et Mallarmé,
on ne trouve quelque chose qui ne soit déjà dans Ronsard. Voilà qui vaut
la peine qu’on s’intéresse à l’écrivain, et par dessus le marché, à
l’homme, lequel reste très sympathique, pour ne pas l’avoir été à ses
frénétiques contemporains. Une amusante trouvaille des anecdotiers est
le lien de parenté qui, à travers les âges, unit Cassandre à Musset.
On a beaucoup écrit sur la Pléiade depuis le _Tableau de la poésie
française au seizième siècle_, de Sainte-Beuve, qui se lit encore avec
intérêt. Mais avaler un volume entier sur Pontus de Thyard, je suppose,
c’est beaucoup. Si l’on a patience et longueur de temps, pourquoi ne pas
déguster les auteurs eux-mêmes? Il en est au moins deux, Joachim du
Bellay et Rémy Belleau qui en valent la peine. Hors de la Pléiade, il
reste encore de quoi choisir et admirer. Les vers d’Agrippa d’Aubigné,
comme les cieux, «fument de sang et d’astres». Guillaume du Bartas n’est
pas estimé à sa valeur; Gœthe le mettait très haut, et, en effet, il y a
dans le vieux poète des _Jours_ quelque chose du génie de l’olympien de
Weimar. Malheureusement ses œuvres sont difficiles à se procurer. Celles
d’Aubigné le sont moins; on trouve ailleurs que dans la «Bibliothèque
elzévirienne» les _Tragiques_, et plus facilement encore les _Aventures
du baron de Fœneste_. Pour d’autres comme Villon, Marot et la _Satyre
Menippée_, il n’y a qu’à étendre la main. En somme, à ces 4 ou 5 volumes
de fonds, Villon, Marot, Ronsard et d’Aubigné, il suffirait de joindre
quelques anthologies de l’époque comme les _Morceaux choisis du seizième
siècle_, de Brachet, sans oublier le livre de Marty-Laveaux sur la
_Langue de la Pléiade_ (Lemerre).
Enfin la CHANSON DE ROLAND. Pour une fois, comme diraient nos voisins,
on peut bien faire un peu de philologie romane. Peut-être prendra-t-on
goût à la chose et se plongera-t-on, de bon gré alors, dans les
_Grammaires historiques_, de Brachet et de Thomas, dans le très
intéressant _Dictionnaire_ de Littré (et à ce propos qu’on n’oublie pas,
quelque soir de loisir, de lire son petit _Comment j’ai fait mon
Dictionnaire_, Delagrave), et enfin dans les lexiques plus spéciaux de
F. Godefroy et Lacurne de Sainte-Palaye. Les profanes ne se doutent pas
de l’intérêt qu’il y a à lire ces vieux glossaires. Avec un Littré, on
braverait le sort de Latude. Aucune critique littéraire ne vaut celle
des philologues qui surprennent les secrets de la _Vie des mots_ comme
Darmesteter, ou ceux de l’_Esthétique de la langue_ comme Remy de
Gourmont. Il faut être indulgent même pour les Vaucanson de la
sémantique; l’_esperanto_ n’est pas sans intérêt.
Mais revenons à la _Chanson de Roland_. C’est décidément un
chef-d’œuvre, autre que l’_Iliade_ sans doute, mais égal en son genre.
On ne peut lire la mort de Roland sans avoir les larmes aux yeux, alors
que celle d’Hector vous laisse froid. Léon Gautier qui a donné plusieurs
éditions de la _Chanson_ (Mame) a de plus écrit toute une série de
volumes qui en sont l’enthousiaste cortège. L’un d’eux, les _Épopées
françaises_, donne de suffisants détails sur le Cycle du roi, le Cycle
féodal et le Cycle de la croisade. Pour les Romans de la Table ronde, il
faudra recourir à d’autres auteurs, Paulin Paris et Gaston Paris
surtout. De plus, le Cycle antique nous attend. Il y a là toute une
mine, tout un district minier que les savants étrangers ont exploité
plus fervemment encore que les nôtres; même n’est-il pas inattendu que
ce soient des Danois et des Italiens qui aient écrit les premières
histoires générales de ces épopées? On deviendra donc vite familier avec
ces vieux aèdes, aoï! Crestien de Troyes, qui trouve des éditeurs au
fond de l’Allemagne, et Berould de Normandie, qui semble bien être
décidément l’auteur de la _Chanson de Roland_; du moins me semblent fort
spécieux ici les arguments de M. Georges Dumesnil dans l’_Ame et
l’évolution de la littérature_ (Lecène).
Et, si le cœur vous en dit, vous ne vous en tiendrez pas aux vieilles
chansons de geste. Il y a dans les fabliaux d’exquises bluettes comme
cet _Aucassin et Nicolette_ dernièrement réédité (Mercure). Pour se
documenter sur la matière, à défaut du gros recueil de Montaiglon
(Flammarion), recourir au livre de J. Bédier, les _Fabliaux_. Sur les
trouvères l’_Histoire de la littérature française au moyen âge_, de M.
Gaston Paris, est le meilleur guide qui soit. Quant à l’allégorie, si on
achève le _Roman du Renard_ et le _Roman de la Rose_ on aura le droit
d’être fier! Plutôt lire le choix des _Conteurs français_ (3 volumes),
de Charles Louandre. Je m’en voudrais de ne pas signaler, en terminant,
la grande _Histoire de la littérature française_ publiée chez Colin sous
la direction de M. Petit de Julleville; chaque chapitre étant confié à
un spécialiste, les morceaux en sont bons si l’ensemble ne satisfait pas
les tenants de l’unité harmonieuse.
* * * * *
En second lieu, la continuation des politiques et moralistes français du
dix-neuvième siècle: 39, Auguste Comte; 40, Cournot; 41, Tocqueville;
42, Le Play; 43, Taine; 44, Renan; 45, Tarde.
AUGUSTE COMTE est un des points culminants du défunt siècle; on ne peut
donc pas ne pas en faire l’ascension. Qu’on se munisse à tout hasard de
ce qui remplace ici les alpenstocks et les échelles de corde, j’entends
un peu de vaillance, histoire de ne pas se laisser rebuter par l’abrupt
et le rocailleux des premiers pas. Une fois, d’ailleurs, l’impression du
début dissipée, on prend goût au voyage, ou pour quitter les métaphores,
on s’habitue à ce style sesquipédalier qui rapproche si cocassement
Auguste Comte du grand Eschyle. Le père de la sociologie ne peut écrire
qu’en tétrasyllabes lui aussi: «Sous l’impulsion systématique du
positivisme, on flétrira directement toute aspiration réelle des
théoriciens à la puissance temporelle comme un symptôme certain de
médiocrité mentale et d’infériorité morale.» Dactyles-Spondées! Il y a
des styles tout en nerfs, et d’autres tout en muscles; celui de Comte
est tout en os, mais en os robustes et receleurs de substantifique
moelle; quand on l’a pratiqué quelque temps, on ne peut souffrir ni la
phraséologie romantique ni le bavardage politicien.
Réduite à ce qu’il faut connaître, le _Système de politique positive_,
le _Catéchisme positiviste_, et le _Testament_, son œuvre ne comprend
que cinq ou six volumes; et les gens très affairés peuvent s’en tenir, à
la rigueur, au volume d’extraits qu’un de ses exécuteurs testamentaires
a publié sous le titre presque fâcheux: _Auguste Comte conservateur_ (Le
Soudier), et qu’il faudrait toujours lire à cause des Lettres qui ne se
trouvent encore que là, l’édition complète de la correspondance n’étant
pas achevée. Les extraits sont au surplus bien choisis et permettent de
connaître les principaux jugements du grand penseur. On sait combien ils
sont surprenants pour qui ne connaîtrait Comte que par ses amis, ou ses
ennemis. Ce contempteur de la métaphysique admire l’Église; cet «apôtre»
de la Révolution française s’émerveille du moyen âge; cet ennemi des
rétrogrades abomine la Réforme et a été jusqu’à proposer une alliance
aux jésuites! On a retrouvé dernièrement sur les quais l’exemplaire de
son _Système_ qu’il avait dans cette intention envoyé au général de la
redoutée congrégation, et qui, ô peu machiavélique père Beckx, n’était
même pas coupé! Tout cela commence à se connaître, et de moins en moins
on se trompe sur le sens véritable du mot positif chez Comte, qui ne
veut pas dire matérialiste ni même scientifique, mais affirmatif
(positif étant l’opposé de négatif), ce qui lui permet de se dire
beaucoup plus près de l’Église bâtisseuse que du Protestantisme
démolisseur.
C’est que Comte a été, comme la plupart des chefs d’école, travesti par
ses disciples. Littré, le plus connu, est aussi celui qui a le plus
desservi la mémoire du Maître. Ceux qui s’intéressent, surtout chez les
grands hommes, à la psychologie sentimentale, ne devront pas se
contenter de son témoignage dans le différend qui sépara Comte et Mme
Comte. Triste différend, d’ailleurs, et qu’il vaudrait mieux laisser
dans l’ombre, comme toutes les histoires semblables, celle de Carlyle,
celle de George Sand, celle de Hugo, de tant d’autres. Mme Comte était
une femme très intelligente, ce qui est inattendu étant données ses
origines, c’est tout ce qu’on peut dire pour elle. Quant à Comte, il y a
toute une littérature sur sa psychologie, sa maladie mentale, ses amours
tardifs. Mais tout cela ne s’adresse guère qu’aux fidèles. Pour les
autres il y a chez le grand penseur assez d’idées générales à éprouver
et assez de fantaisies intéressantes à suivre, depuis le calendrier
positiviste jusqu’à la Religion de l’humanité, sans oublier la
Bibliothèque positiviste qu’on trouvera en annexe.
La _Correspondance_ d’Auguste Comte et de Stuart Mill, qu’on a publiée
dernièrement chez Alcan, fournira l’occasion de connaître le héraut
anglais du positivisme. Celui de ses livres qui a été traduit sous le
titre: _Mes Mémoires_, donne de suffisantes clartés sur l’évolution de
ses idées. Mais pour pénétrer un peu mieux celles-ci, il faudra lire le
_Système de logique déductive et inductive_. On trouvera chez le même
éditeur d’autres livres de Stuart Mill, par exemple, les _Essais sur la
religion_, auxquels on pourra comparer la _Crise religieuse_, de Matthew
Arnold, de même qu’il sera profitable de rapprocher de sa Logique celle
de Bain. Mais comment ici ne pas nommer Herbert Spencer? Son œuvre est
de celles qu’il n’est guère permis d’ignorer. Les simples promeneurs se
contenteront de prendre de lui le petit livre célèbre, _l’Individu
contre l’État_; d’autres y ajouteront la _Justice sociale_; enfin les
savants austères iront jusqu’aux _Principes_. Il y a en tout plus de 15
gros volumes. L’un d’eux, l’_Introduction à la science sociale_, dans le
louable dessein de mettre en garde contre le préjugé patriotique, oppose
à la paille française une poutre anglaise d’une jolie dimension.
COURNOT resta longtemps dans l’ombre. Ce fut Tarde qui, plusieurs années
après sa mort, le remit en lumière. Pourtant, il n’était pas passé
complètement inaperçu de son vivant, et c’est même une petite phrase de
Taine en ses _Philosophes classiques du XIXe siècle_: «Et quant à la
logique, nous irons l’apprendre chez M. Cournot», qui donna, paraît-il,
à Tarde la curiosité de le lire. Aujourd’hui tout est changé, et le
nombre augmente chaque année de ceux qui ont étudié l’_Essai sur les
fondements de nos connaissances_ et le _Traité de l’enchaînement des
idées fondamentales_. Ce sont des livres substantiels autant que ceux de
Comte, et moins dogmatiques, donc plus profitables au fond. Cournot est
le type des penseurs qui vous invitent à penser, alors que Comte serait
celui des penseurs qui vous évitent de penser. Ce n’est pas d’ailleurs
qu’ils soient antithétiques. C’est ainsi que Cournot juge le moyen âge
absolument comme Comte: «Même au dixième siècle, dit-il, il y avait,
tout considéré, plus de semences de civilisation répandues sur l’Europe
entière qu’il n’y en avait eu au temps d’Auguste et des Antonins.» Quant
au catéchisme positiviste proprement dit, si notre philosophe était
d’une intelligence trop avisée pour en adopter la rigide étroitesse, il
ne le remplaçait pas par un naïf providentialisme, et pour employer
parfois ce mot providentiel, par exemple dans la coïncidence de l’usage
de la boussole et de la vogue des grandes navigations, il ne tombait pas
dans la manie des causes finales où ont donné tant d’historiens. «La
philosophie de l’histoire, dit-il, a essentiellement pour objet de
discerner dans l’ensemble des faits historiques les faits généraux
dominants qui en forment comme la charpente ou l’ossature.»
Les deux grands ouvrages de Cournot vont être réédités. Peut-être leur
joindra-t-on à ce moment ses _Souvenirs_ encore manuscrits et qui, pour
ne tenir guère que des considérations d’ordre général, n’en sont que
plus intéressants. Cournot avait raison de dire, en les commençant,
qu’aucun temps de l’histoire n’avait été témoin de changements plus
considérables. Peut-être est-ce à cette circonstance qu’il faut
attribuer l’actuel développement de la philosophie de l’histoire, ou de
la sociologie, ce qui, chez beaucoup, revient au même. Au temps de
Bossuet, on pouvait avoir une explication de l’histoire très belle et
très pure de lignes, aussi pure et aussi simple qu’un Parthénon. Mais,
de nos jours, le domaine des choses s’est trop enrichi. «Si ta cella,
disait à la Déesse Renan sur l’Acropole, devait être assez large pour
contenir une foule, elle croulerait aussi.»
Des sciences que ne pouvaient soupçonner ni Bossuet, ni Montesquieu, ni
même Herder sont venues amplifier encore le problème, anthropologie,
préhistoire, ethnographie. Chez certains contemporains de Cournot elles
commençaient déjà à être dominantes. Un d’eux, penseur très personnel
aussi, longtemps délaissé, revient à la mode, le comte de Gobineau. J’en
ai dit un mot déjà à propos des guerres médiques; sa sympathie pour les
Perses est un exemple de la préférence générale qu’il accorde aux
barbares du nord et aux demi-nomades de l’orient sur les grands
civilisés du midi méditerranéen. Ce furent là longtemps simples
paradoxes, bons à entretenir la dévotion de quelques «gobineauverein»
d’Allemagne, ou aussi, qui sait, de quelques cercles gobineaulâtres
d’Ispahan ou de Chiraz. Aujourd’hui l’engoûment anglo-saxon ayant
réveillé, en se substituant à lui, l’ancien engoûment germanique, les
idées de Gobineau commencent à se répandre, approuvées, contredites,
donc en somme vivantes. C’est pourquoi on pourra lire son _Essai sur
l’inégalité des races humaines_, où dès la première page le problème est
planté comme un drapeau. «La question ethnique domine tous les autres
problèmes de l’histoire, l’inégalité des races suffit à expliquer tout
l’enchaînement des destinées des peuples.» Et, sans doute, on
n’acceptera peut-être pas toutes les hardiesses de l’auteur; il serait
dur, sous prétexte que les races du nord sont mal douées au point de vue
artistique, d’attribuer à des infiltrations de sang nègre le génie des
arts des méditerranéens; on n’est même pas certain qu’il y ait eu une
couche noire préhistorique en Égypte. Faut-il suivre également l’auteur
dans ses hypothèses sur les jaunes primitifs d’Europe, les
pygmées-gnômes? Questions obscures et que de nouveaux anthropologues
essaient vaillamment d’éclairer.
Parmi ceux-ci, il faut faire une place à part à un esprit qui pousse
l’originalité jusqu’au paradoxe mais n’en est que plus curieux, M.
Vacher de Lapouge. Ses deux grands ouvrages: les _Sélections sociales_,
et _l’Aryen, son rôle social_, sont la reprise de la plupart des idées
de Gobineau, mais avec tout un appareil nouveau de mensurations
crâniennes. En Allemagne, divers ouvrages procèdent de la même tendance:
l’_Ordre social_, du docteur Ammon (traduction Muffang, Fontemoing), et
les _Assises du dix-neuvième siècle_, par H.-S. Chamberlain point encore
traduites, mais qu’on connaîtra suffisamment avec la _Religion
impérialiste_, de M. Seillière. Je ne veux d’ailleurs pas m’éloigner de
Gobineau, sans citer d’autres pages de lui bien remarquables, son
histoire du Bab et du babysme dans les _Religions et les philosophies de
l’Asie centrale_, et sa très amusante «Guerre des Turkomans», dans les
_Nouvelles asiatiques_.
Avec TOCQUEVILLE, nous revenons à la philosophie de l’histoire, pure,
sans mélange de craniométrie, ce qui soulage, le duel des brachycéphales
et des dolichocéphales devenant vite fatiguant. Alexis de Tocqueville,
en somme, a peu écrit; ses œuvres complètes tiennent 8 ou 9 volumes, et
l’on peut mettre de côté l’_Ancien Régime et la Révolution_, qu’on
retrouvera ailleurs, ainsi que ses écrits politiques. Ce qui reste ne
mérite que plus d’attention, la _Démocratie en Amérique_, surtout les 2
premiers volumes, les _Souvenirs_ et la _Correspondance_. Tocqueville
fait partie du groupe à la Montesquieu de ceux qui ne prennent la plume
que quand ils ont quelque chose à dire, et du groupe à la Mérimée de
ceux qui gardent pour leurs lettres intimes beaucoup de choses qu’une
réserve un peu hautaine les empêche de mettre dans leurs écrits publics.
Dans le grand ouvrage de Tocqueville, ce qui est intéressant, c’est
moins ce qui se rapporte à la démocratie que ce qui concerne l’Amérique.
Sur la première, tout a été dit, et l’on vient trop tard... D’autant que
démocratie, aristocratie, tout cela a si peu d’importance! Bureaucratie
et ploutocratie en ont davantage; et encore! Il n’y a d’un peu
surprenant que «la sorte de terreur religieuse», le mot est de
Tocqueville lui-même, avec laquelle ce pourtant grand esprit considère
cette «révolution irrésistible», cette montée des bulletins de vote qui
nous laisserait aujourd’hui bien froids. Assurément la naissance et le
progrès des États-Unis constituent un fait autrement considérable pour
l’humanité que la disparition tantôt lente, tantôt brusque, des bornes
censitaires du suffrage universel. Quand on considère la carte de
l’Union qui accompagne le tome II de la _Démocratie en Amérique_, dans
l’édition de 1835, on ne peut s’empêcher de rêver sur ce progrès
gigantesque. Les États-Unis avaient tout au plus alors le double de la
population du Mexique; le flot yankee n’avait guère dépassé le confluent
du Missouri et du Mississipi; au delà s’étendait le «grand désert», où
les traits cartographiques étaient remplacés par une petite explication
littéraire: «plaines couvertes de sable qui se refusent à la culture,
parsemées de pierres granitiques, etc.,» l’état tout entier du Michigan
avait 30.000 habitants, ce qu’a aujourd’hui un des cinquante quartiers
de sa capitale. Ce moment de l’histoire des États-Unis, l’ouvrage de
Tocqueville l’a fixé pour toujours, et ceci assure son propre avenir.
Il se trouve d’ailleurs que notre littérature contient toute une chaîne
d’ouvrages fort remarquables qui permettent de suivre l’évolution du
«Pays des Raies et des Étoiles». Sans remonter jusqu’au _Voyage en
Amérique_, de Chateaubriand, où il y a plus d’imaginé que d’observé, il
faudrait ici, après la _Démocratie_, de Tocqueville, après aussi, si
l’on veut, le _Paris en Amérique_, de Laboulaye, citer les _États-unis
contemporains_, de Claudio Jannet, qui fixent assez bien, quoique de
façon trop pessimiste, la situation de la République peu après la guerre
de Sécession; plus récemment, _Outre-mer_, de Paul Bourget, la _Vie
américaine_, de Paul de Rousiers, la _Religion aux États-Unis_, d’Henry
Bargy, et la _Psychologie politique du peuple américain_, d’Émile Boutmy
chez qui on trouvera de suffisants renvois aux œuvres correspondantes
écrites en langue anglaise, Bryce, Wilson, etc. Mais ayant cité ce livre
de Boutmy, puis-je ne pas indiquer son ouvrage parallèle sur la
_Psychologie politique du peuple anglais au dix-neuvième siècle_? Il est
bien difficile de parler de l’un de ces peuples sans parler de l’autre,
_Blood is thicker than water_. Et alors, comment se refuser à ajouter la
grande esquisse d’Alfred Fouillée, l’_Esquisse psychologique des peuples
européens_? On sera là tout près encore de Tocqueville, et pas bien loin
de Gobineau et de Lapouge. Mais arrachons-nous à la filière, car s’il
fallait citer toutes les «psychologies de peuples», un petit chapitre
serait nécessaire.
FRÉDÉRIC LE PLAY. Encore un de ces politiques et moralistes dont la
notoriété va en grandissant. De son vivant, il était assez mal vu par
les «économistes distingués» et pourtant il y avait autrement de science
et de profondeur dans ses observations de voyage que dans tout leur
dogmatisme professoral. Le simple fait de substituer à la préoccupation
de la richesse à produire celle de l’homme qui la produit, entraînait
une transformation radicale de l’ancienne économie politique. Aussi, le
remplacement comme unité sociale de l’individu par la famille, et
parallèlement l’observation vivante pratiquée dans les monographies
familiales chassaient l’artificiel d’un ordre d’études qui ne vivait
plus que d’abstractions et de déductions. Enfin la comparaison des
divers états de civilisation des groupes humains sapait sur leurs bases
bien des idoles, à commencer, pour nous Français, par cette idole de la
Révolution qui, dès qu’on passe la frontière, trouve les gens si
indifférents ou si malcontents. Et c’est pour ces motifs qu’il convient
de lire au moins les 4 volumes de la _Réforme sociale_ qui est l’ouvrage
principal de Le Play; la lecture en est facile; aucun appareil pédant;
des phrases saines et nourries, sans le style de haute allure de
Tocqueville, sans doute, mais avec une égale valeur substantielle et
souvent une supérieure netteté de conclusions. Les gens sans loisir qui
exigeraient un condensé de la doctrine le trouveraient dans la
_Constitution essentielle de l’humanité_ (1 volume). Ceux qui, au
contraire, auraient le temps d’approfondir pourraient lire soit les
autres ouvrages de Le Play, soit, mieux encore, les monographies
familiales, dressées par lui ou ses disciples dans les _Ouvriers
européens_ et les _Ouvriers des deux mondes_ (Mame).
Le Play a eu, en effet, des disciples; et aujourd’hui encore, deux
écoles différentes (car dès qu’il y a doctrine, il y a dissidences) se
réclament de lui. Ceux qui restent le plus strictement attachés à son
enseignement ont pour organe une revue qui s’appelle, elle aussi, la
_Réforme sociale_; on la suivra avec zèle si on porte intérêt à tout ce
qui est amélioration et pacification sociales, même si on n’attache pas
autant d’importance que ses directeurs à certaines questions délicates,
comme celle de la liberté testamentaire. Les derniers fascicules de
l’année 1903 contiennent justement sur ce sujet une discussion où toutes
les opinions se sont fait jour; on pourra aller y puiser des arguments
pour l’opinion qu’on doit avoir d’avance, car hélas, suivant le mot de
Spinoza, «les choses ne nous semblent vraies que parce qu’elles nous
agréent». Les disciples dissidents, qui ambitionnent de continuer Le
Play en le complétant, ont aussi leur revue, la _Science sociale_ plus
variée que la rivale; c’est là qu’ont paru les très curieuses études
historiques de M. Henri de Tourville sur «la formation particulariste»,
et de M. Philippe Champault sur «les Caravaniers d’Odin» et les «Héros
d’Homère». Le directeur de la revue, M. Edmond Demolins, est connu par
des ouvrages retentissants comme _A quoi tient la supériorité des
Anglo-Saxons_, qu’il ne sera pas mauvais de lire et de rapprocher soit
des écrits déjà cités sur les États-Unis, soit de divers livres sur nos
voisins d’outre Manche, le _Développement de la Constitution et de la
société politique en Angleterre_, de Boutmy, les _Notes sur
l’Angleterre_, de Taine, l’_Éducation et la société en Angleterre_, de
Max Leclerc, et les _Nouvelles sociétés anglo-saxonnes_ (dans
l’hémisphère austral), de Pierre Leroy-Beaulieu. Les autres ouvrages de
M. Demolins sur les _Français d’aujourd’hui_, sur les Routes sociales,
sur l’_Éducation nouvelle_, présentent les mêmes caractères de prémisses
sérieuses et de conclusions outrées, mais dont on peut tirer leçon
salutaire.
Par curiosité on voudra, peut-être, comparer à ce que nous pensons,
nous, de l’Angleterre, ce qu’en pensaient nos pères. Le livre de
Montalembert, _De l’avenir de l’Angleterre_, pourra servir à cette
comparaison. On ne se doutait pas plus, en 1850, de l’impérialisme
anglo-saxon actuel, qu’on ne se doutait, en 1689, de l’avenir des
États-Unis. Qui prévoyait le grand Commonwealth australien, en 1840,
quand nous manquâmes de quelques jours l’occasion de nous établir les
premiers dans la Nouvelle-Zélande? Il y a certainement beaucoup de
«fatalité» dans le cas de la grandeur britannique, et il est
mélancolique de penser que de bien légers coups de pouce du destin
auraient suffi à tout changer. Tout a servi l’Angleterre, même ses
fautes. C’est pendant que nous donnions au monde l’exemple de la
pacification religieuse que l’intolérance anglaise, la pire de toutes
celles qu’a connues l’histoire, sans excepter l’espagnole, a déterminé
la colonisation des futurs États-Unis, et c’est à la gloire définitive
de la race qu’ont tourné toutes les défaites des Goddams, comme les
victoires d’autres peuples ont tourné à leur abaissement final. Sur ce
sujet on pourra lire l’_Expansion de l’Angleterre_, de Seeley. Je
n’indique pas les innombrables études qui ont été consacrées à ses
ouvriers, les grands hommes d’État anglais, et préfère, d’autant que
j’ai déjà parlé des littérateurs et des esthètes, indiquer des ouvrages
sur l’évolution psychologique de quelques grands esprits religieux: le
_Cardinal Manning_, par F. de Pressensé, le _Cardinal Newman_, soit par
Lucie Félix-Faure (Mme Goyau), soit encore par l’abbé Henri Brémond;
_Channing_, par Ch. de Rémusat, les _Lettres de l’évêque Colenso_ qui
abandonna son église (une intéressante nouvelle de Robert de Bonnières,
_lord Hyland_, semble une transposition de cet épisode psychologique),
les _Pensées sur la religion_, de Romanes (en anglais, Open Court,
Chicago), etc.
TAINE remplira l’année suivante. Près de 30 volumes qu’il faudra bien
lire, si on ne les connaît déjà, et, qu’en ce cas, il faudrait relire.
Quelques-uns, chemin faisant, furent déjà indiqués, les _Notes sur
l’Angleterre et l’Histoire de la littérature anglaise_; aussi l’_Essai
sur Tite-Live_, le _La Fontaine et ses fables_ et les trois volumes
d’_Essais de critique et d’histoire_. Ces rappels faits, arrivons à ce
qu’on ne connaît peut-être pas encore, bien qu’il paraisse inadmissible
qu’on puisse arriver à quarante-trois ans sans avoir lu les _Origines de
la France contemporaine_. Donc et avant tout les six in-8º ou les douze
in-16º des _Origines_. L’ouvrage est capital, et nulle excuse ne serait
valable pour se dispenser de le connaître. Il comprend un volume sur
«l’Ancien régime» qu’on comparera au livre correspondant de Tocqueville,
trois volumes sur «la Révolution», qu’on s’abstiendra par contre de
comparer à quoi que ce soit, car on pourrait se laisser prendre dans
l’engrenage et ne plus sortir de la période révolutionnaire (on la
retrouvera bientôt), enfin deux volumes sur «l’État moderne» où l’on
résistera de même à la tentation d’approfondir. Quel dommage que Taine
n’ait pas eu le temps d’écrire ses derniers chapitres sur la Famille,
l’Association, la Société, et quels regrets qu’il se soit si longtemps
attardé à computer l’affreux bilan du terrorisme! Renan fut plus
heureux, ou mieux ménager de ses derniers ans, lui qui de sa grande
double _Histoire des origines du christianisme_, et _Histoire d’Israël_
put écrire l’ultime ligne: _Finito libro, sit laus et gloria Christo!_
Ensuite, les notations sur cette France contemporaine dont il a si
âprement fouillé les débuts, les _Notes sur Paris_ (_Vie et opinions de
Graindorge_) et les notes sur la province (_Carnet de voyage_) qu’il
faudra alors compléter avec le _Voyage aux Pyrénées_. C’est dans ce
dernier livre, début de Taine, que se trouvent quelques-unes de ses
meilleures pages, descriptions de montagnes ou fantaisies à dessous
sérieux, comme la «vie et opinions philosophiques d’un chat», badinage
digne des «Cochons à quatre pieds», de Carlyle. Après cela, catégorie
tout autre, les livres d’esthétique, la _Philosophie de l’art_, et le
_Voyage en Italie_, où il n’y a qu’une lacune, il est vrai, abyssale,
l’art médiéval. Enfin, dernier domaine, les livres de philosophie;
d’abord la si amusante démolition des _Philosophes classiques du
dix-neuvième siècle en France_, et la reconstruction de
l’_Intelligence_, reconstruction d’école tout au moins, puisque c’est de
ce livre que date tout le mouvement des psycho-physiologues, Ribot,
Wundt, Grasset et tant d’autres qu’on pourra, l’occasion se présentant,
étudier. Peut-être alors prendra-t-on goût à la matière et se
plongera-t-on dans les volumes de l’_Année psychologique_; peut-être
remontera-t-on jusqu’aux vieux maîtres Barthez et Lordat, Blainville,
Bichat et Cabanis. Peut-être aussi, par dépit de voir si peu résulter
des sphigmographes et des thermomètres, se rejettera-t-on vers la pure
idéologie. Dans ce cas on appréciera la _Métaphysique et la Science_, de
Vacherot que Taine a dépeint si sympathique sous le nom de M. Paul dans
les dernières pages de ses _Philosophes classiques_, ou on s’étonnera de
l’ironique renaissance de l’ancienne hydre mal tuée par Comte, et qui
ose reparaître sous le masque d’Un _Positivisme nouveau_, celui que MM.
Le Roy, Wilbois, Duhem et autres exposent dans la «Revue de métaphysique
et de morale». Notons enfin, avant de quitter Taine, sa _Correspondance
de jeunesse_, récemment publiée. D’autres volumes de lettres ou de notes
suivront assurément. Le grand Taine est de ceux chez qui rien n’est
indifférent: _Causas rerum altissimas_, dit son épitaphe, _candido et
constanti animo, in philosophia, historia, litteris perscrutatus,
veritatem unice dilexit_. Son influence au surplus subsiste et
s’amplifie, alors que celle de Renan, semble-t-il, décroît.
Mais que ce ne soit pas une raison de s’abstenir de celui-ci. RENAN,
quelles que soient ses carences ou ses hypertrophies, est un des maîtres
de la pensée moderne. On a déjà lu d’ailleurs une bonne partie de son
œuvre, les 5 volumes de l’_Histoire d’Israël_ et les 8 volumes des
_Origines du christianisme_. Qu’on les relise! Et qu’on poursuive
jusqu’au dernier des autres! Le génie du maître est si clair qu’on peut
s’approcher, sans trop de crainte, même des ouvrages de pure érudition,
l’_Averroès et l’averroïsme_, l’_Origine du langage_ et l’_Histoire
comparée des langues sémitiques_. Je concède, au surplus, que si le
temps manquait, ce sont ces austères spécialités que l’on pourrait
sacrifier d’abord. Mais si le temps se raréfiait au point qu’il fallût
sauver seulement un ou deux d’un holocauste général? Alors je
proposerai, d’abord, les _Drames philosophiques_ (et s’il ne fallait
lire que cent pages de toute l’œuvre de Renan, que ce soit l’admirable
_Prêtre de Némi_) et ensuite les _Dialogues philosophiques_; qui sait si
l’essentiel de Nietzsche ne vient pas du «Rêve aristocratique» du
troisième dialogue? Tout de suite après, abstraction faite de son œuvre
historique, un livre où Renan tout entier jaillit dans le bouillonnement
de la jeunesse, l’_Avenir de la science_; et pour contraste, l’ivresse
dionysienne étant alors tombée, le mélancolique et profond ouvrage qui
suivit la crise de l’année terrible, la _Réforme intellectuelle et
morale de la France_. Le reste est moins important mais toujours
notable, les _Questions contemporaines_, les _Essais de morale et de
critique_, les _Études d’histoire religieuse_, les _Mélanges_, les
_Discours_ et les _Conférences_. Jusque dans de simples comptes rendus,
ou dans de naturelles causeries abondent les vues fines ou fortes, et
combien peu d’écrivains dont on puisse dire que sur trente volumes il
n’y a peut-être pas une page qui soit négligeable!
A cette œuvre qui est celle du savant, de l’homme public, il faudrait
joindre celle, peut-être plus précieuse encore, de l’homme privé. De
toutes les évolutions psychologiques, il n’en est pas de plus
intéressantes que celles qui rapprochent ou qui éloignent un homme de la
foi religieuse. Le cas de Renan est tout à fait hors pair par la pureté
des motifs, la sincérité des oscillations, aussi par l’art merveilleux
avec lequel l’évoluant s’est dépeint. Toute une série de volumes
admirables, la _Correspondance avec sa sœur Henriette_, les _Lettres du
Séminaire_, les _Souvenirs d’enfance et de jeunesse_ permettent de
suivre cette palpitante tragédie intime, au point qu’on se surprend à se
demander si on ne voit pas plus clair encore que Renan dans sa propre
conscience. Est-ce bien l’exégèse biblique qui a détaché le séminariste
de ses croyances? Il le dit, et certes il est sincère. Pourtant, comme à
de nombreux indices, il semble que c’est la conviction métaphysique qui
a précédé et entraîné le raisonnement philologique! L’influence
lointaine de sa sœur a-t-elle été aussi secondaire qu’il le croit? Tout
ceci, d’ailleurs, n’importe qu’aux gens épris de ces sortes de problèmes
insolubles. Il est d’autant moins question de «solliciter doucement» les
textes fournis par Renan lui-même, que peut-être son influence, même au
point de vue religieux, changera d’aspect. Qui sait si on ne lui saura
pas gré un jour, comme à tel vainqueur d’Eutychès, d’avoir insisté sur
l’humanité de Jésus? Le monophysisme est hétérodoxe, et oublier dans
Jésus-Christ l’Homme est contraire au dogme.
Tous ces volumes sont si attachants, si limpides, si peu denses
d’impression aussi (il faut bien noter ces détails matériels) qu’il
restera sans doute du temps libre cette année. On pourra en profiter
pour vagabonder dans le vaste domaine des sciences religieuses. Si l’on
a l’âme vaillante, on essaiera de lire le _Livre des morts_, l’_Épopée
d’Izdubar_, les _Védas_, l’_Avesta_, _Confucius_, le _Lotus de la bonne
loi_, le _Coran_, et si on échoue, on ne se croira pas pour cela
déshonoré. Ces textes sont, en effet, redoutables! On en aura raison
plus facilement si on les aborde à l’aide des historiens et des
commentateurs modernes. Ainsi la _Religion des Védas_, d’Oldenberg, le
très remarquable _Bouddha_, du même auteur, et la classique
_Introduction à l’histoire du bouddhisme_, d’Eugène Burnouf, les
_Origines du zoroastrisme_, de C. de Harlez, seront ici du meilleur
secours, et tous les autres livres que cite M. Chantepie de la Saussaye
dans son _Manuel de l’histoire des religions_ (Colin). Mais ce ne sont
là que cultes historiques et peut-être le lecteur s’intéressera-t-il
davantage à ce qui les fait fleurir, à l’obscure source du sentiment
religieux en général. Deux livres antithétiques pourront alors être
confrontés, les _Essais sur l’histoire des religions_, de Max Müller
(Perrin), d’une part, et d’autre part _Mythes, cultes et religion_,
d’Andrew Lang (Alcan). La mode est à celui-ci plutôt qu’à celui-là. De
toutes les explications philologiques de Max Müller peut-être n’en
reste-t-il plus qu’une seule d’admise: le «Zeus pleut». Aujourd’hui,
l’_Hercule et Cacus_, de Michel Bréal, ne susciterait plus
d’enthousiasme, et la _Mythologie grecque_, de Decharme, provoquerait un
peu d’impatience. Mais qui sait si la mode ne changera pas encore? Au
fond, il y a du vrai dans tous les systèmes, dans le _numen nomen_ comme
dans le _numen totem_. Subtilités sacerdotales et spontanéités
populaires ont la même source, le sentiment religieux, sur quoi la
méditation en apprendra plus que la lecture. Comme dit Carlyle, «qu’un
silence sacré médite cette matière sacrée». Dans tous les cas, ayant
entendu les deux avocats, Müller et Lang, on pourra choisir; à moins
qu’on ne veuille encore ouïr d’autres plaidoiries, car le débat est
vaste et les parties multiples; la sociologie et la psychologie
religieuses sont un des champs qui ont été le plus fouillés et retournés
ces derniers temps; que d’encre a fait couler la seule question du
totémisme! On hésite à citer des noms; car si on commence, où s’arrêter?
Je renvoie donc pour la bibliographie aux volumes réguliers de l’_Année
sociologique_. Quant à l’état présent des choses religieuses, encore
moins oserai-je pénétrer dans le fouillis des livres qui ont poussé sur
ce sol fécond. Je n’en cite que deux ou trois à titre d’exemple:
l’_Esquisse d’une philosophie de la religion basée sur la psychologie et
sur l’histoire_, d’Aug. Sabatier, l’_Essence du christianisme_,
d’Harnack, les _Fondements de la croyance_, de Balfour, et, à un point
de vue différent, le tableau religieux du siècle dernier publié sous le
titre d’_Un siècle_ (Oudin); comme toutes les compositions polycéphales,
le livre est inégal, mais des morceaux en sont excellents.
Enfin TARDE. Si l’on veut être à la mode, et ce penseur a justement
montré combien la mode était légitime et féconde, il faut avoir lu ses
livres, et comme ceux-ci sont à la fois très nombreux et très variés, il
est bon de les lire méthodiquement. Le petit volume sur _les Lois
sociales_ servira ici de fil conducteur. Le système tardique se ramène
aux trois termes répétition, opposition et adaptation; au premier
correspondent _les Lois de l’imitation_ qui furent, plus que _la
Croyance et le Désir_, le vrai début de l’auteur; au second,
l’_Opposition universelle_ qu’il faudrait lire si l’on se sentait par
trop épris de la beauté de la guerre; au troisième, la _Logique sociale_
qui est en quelque sorte une psychologie de l’invention, et complète
ainsi celle de l’imitation. Tous ces ouvrages donc se tiennent. Les
autres ne sont pas d’ailleurs sans lien. Ceux qui forment le groupe
criminalogique, c’est-à-dire la _Criminalité comparée_ et la
_Philosophie pénale_, sont l’application au droit répressif des théories
psychologiques chères à l’auteur, et de même la _Psychologie économique_
est le bouleversement de tout le domaine, de toute «la petite vigne
phylloxérée» des économistes par l’introduction des grands courants de
l’action intermentale; les imperturbables scolastiques de la fin du
moyen âge ne durent pas être plus démontés à l’apparition des idées
nouvelles que ne le furent sans doute à la lecture de ce livre les
tenants de l’ancienne économie abstraite où Ricardo et Karl Marx se
battent à coups de _barbara_ et de _baralipton_. Voilà ce qu’il faut au
moins connaître de notre auteur; mais si l’on s’est laissé séduire par
ce brillant et charmant esprit, on lira tout ce qu’il a produit encore
et on s’enchantera de découvrir dans chacun de ses autres recueils de
remarquables pages, par exemple: «Souvenirs de transports judiciaires»
ou «la Graphologie» dans les _Études de psychologie sociale_,
«Monadologie et Sociologie», dans _Essais et mélanges sociologiques_,
«la Conversation» dans l’_Opinion et la foule_, sans compter les _Contes
et poèmes_ plongés depuis longtemps dans l’_in pace_.
Peut-être ai-je eu tort de mettre dans mon septain un disparu si récent.
Tous les contemporains vont réclamer. Qui n’a pas son ours à produire?
Le malheur est que l’année n’a que douze mois et que Tarde nous a fourni
au moins 12 volumes. Que de livres n’y aurait-il pas à lire, en effet,
si on voulait se faire une idée même superficielle des sciences où notre
auteur a foré ça et là ses puits de mine! Quelqu’un qui, intéressé par
la _Psychologie économique_, voudrait, par exemple, connaître les plus
importants économistes du passé, la collection Guillaumin aidant, ou
seulement savoir l’état actuel de la science; qu’on songe à ce qu’il y a
de matière dans les six gros volumes du _Traité d’économie politique_ et
du _Traité de science financière_, de Paul Leroy-Beaulieu! Ou quelqu’un
qui, séduit par la _Philosophie pénale_, voudrait se mettre au courant
de l’énorme amas de publications de la psychiatrie nouvelle, ou
seulement savoir à quels résultats pratiques sont arrivés les
criminalistes comme Lombroso ou Ferri en Italie, Maudsley en Angleterre,
Henri Joly chez nous. Mais ne serait-ce pas pire encore si l’on voulait
s’engager dans le hallier de la sociologie proprement dite, et abattre
thèse sur thèse pour décider si la société est un organisme ou non, si
les gendarmes correspondent aux phagocytes ou non, si la sociologie a
pour domaine l’ensemble des relations sociales ou seulement ce qui, dans
ces relations, ne peut pas s’expliquer par les actions individuelles?
Même en limitant d’avance, à six par exemple, le nombre de ces
livres-là, comment être sûr de bien choisir?
Essayons pourtant. Voici d’abord un guide clair et bref, le _Précis de
sociologie_, de G. Palante. Ensuite l’_Évolution sociale_, de Benjamin
Kidd (Guillaumin) où la supériorité de la volonté sur l’intelligence
comme facteur social est mise en une lumière bien fâcheuse pour certains
purs intellectuels. La Science _sociale traditionnelle_, de Maurice
Hauriou (Larose), œuvre d’un penseur à la fois vigoureux et subtil qui
n’a point été remarquée à son mérite. _Les Lois psychologiques de
l’évolution des peuples_, de Gustave Le Bon (Alcan), petit livre mais
ramassé et qui donnera d’ailleurs envie, je l’espère, de lire les autres
ouvrages de cet auteur, comme celui d’Hauriou fera peut-être ouvrir tel
gros et captivant traité de droit administratif. Le _Libéralisme_, de
Faguet, conclusion ou introduction, comme on voudra, d’autres causeries
sur les _Questions_ et _Problèmes politiques du temps présent_ (Lecène).
Et cela fait cinq. Pour sixième, si je m’enhardis à proposer _Quand les
peuples se relèvent_ (Perrin), c’est que cet ouvrage, indigne de figurer
en si noble compagnie, a du moins ce mérite de rendre palpable la
décourageante complexité des choses humaines. Pas une question qui n’ait
triple et quadruple face, pas une action qui n’ait toute une cascade de
contre-coups et de ricochets, pas une solution qui ne mette en jeu tout
un carillon de changements. Et peut-être ceux qui auront lu le livre en
garderont une saine appréhension d’introduire des mains trop gourdes
dans le si sensitif mécanisme d’horlogerie vivante qu’est le milieu
social.
* * * * *
Troisième série du stade, les Chroniques et les Mémoires. Il est
nécessaire, le moyen âge étant dépassé, de sortir de France; chaque
grand pays d’Europe va jouer son rôle dans le composé civilisation. Les
noms que je propose sont d’ailleurs avant tout représentatifs. 39,
Machiavel; 40, Cortes; 41, Luther; 42, Bayard; 43, Cromwell; 44, Louis
XIV; 45, Frédéric.
MACHIAVEL représente, ici, la Renaissance italienne, en mal plus qu’en
bien sans doute, mais si l’on ne voyait que les splendeurs de cette
admirable époque, comment s’expliquerait-on son obscurcissement? Est-il
nécessaire d’ajouter que Machiavel lui-même vaut mieux que sa
réputation, mieux que ses contemporains, et mieux que beaucoup de ses
juges, y compris ce pince-sans-rire de grand Frédéric qui écrivit son
_Anti-Machiavel_ pour soulager une conscience bien délicate. On lira
donc le _Prince_ et le _Discours sur Tite-Live_ qui forment les deux
faces de cet énigmatique esprit; les éditions courantes donnent, à la
suite, des fragments des _Lettres_ et des _Ambassades_ qui ne
détourneront pas les consciencieux de recourir aux œuvres complètes où
les attirera peut-être l’un peu surfaite _Mandragore_.
Ainsi préparé, on pourra aborder la Renaissance; mais comment ne pas
frémir devant la multitude d’ouvrages capitaux qui ont paru sur cette
opulente époque? C’est ici plus qu’ailleurs encore qu’il faudra se
résigner à de larges sacrifices, et ne pas s’engager dans les histoires
volumineuses de Sismondi, de Daru, de Perrens, de Gregorovius. Ce qui
importerait surtout, ce serait un riche recueil de photographies; aussi,
parmi les livres, pourra-t-on incliner sans honte vers les mieux
illustrés tels que l’_Histoire de l’art pendant la Renaissance_,
d’Eugène Muntz, et les monographies que plusieurs maisons d’édition ont
consacrées aux grands artistes des quinzième et seizième siècles. Des
figures comme Léonard de Vinci ou Michel-Ange sont plus importantes pour
l’histoire que tous les podestats et gonfaloniers des villes où sonne le
_si_.
Il est vrai, qu’à peine a-t-on dit cela, on ne peut s’empêcher de
rectifier; la «plante humaine» naquit si forte alors en Italie que
d’obscurs tyranneaux ou de simples condottieres apparaissent comme des
génies de premier ordre; _Malatesta_, par exemple, et à plus forte
raison _César Borgia_, méritent les livres que leur a consacrés Charles
Yriarte. Qui s’intéresserait à cette famille espagnole, que nous nous
imaginons représenter la société italienne, devrait encore lire le livre
de Gregorovius sur _Lucrèce Borgia_, sans oublier le _Diarium_, de
Burchard où la polyglotie est aussi bariolée que la vertu de la cour
vaticane. Et _Lorenzaccio_? Après l’avoir vu chez Musset, ne voudra-t-on
pas le rejoindre chez P. Gauthiez? Mais les individualités curieuses
sont si foisonnantes, et les loisirs si malingres qu’il vaut peut-être
mieux se contenter d’ouvrages généraux, par exemple la _Civilisation en
Italie à l’époque de la Renaissance_ (2 volumes, Plon), de Burckhardt, à
quoi on peut ajouter les _Origines de la Renaissance_, de Gebhart, ainsi
que l’_Italie et Renaissance_, de Zeller. Comme écrits du temps, outre
ceux déjà cités, je marque les _Sermons_, de Savonarole (sur qui on a,
en vérité, beaucoup écrit) et l’amusante _Vie_ de cet archi-gascon de
Benvenuto Cellini. Qui se sera passionné pour cette admirable époque et
voudra connaître plus à fond l’histoire intérieure de Florence ou de
Rome, ou l’histoire extérieure de Gênes et de Venise, trouvera dans les
histoires générales déjà nommées toutes les indications
bibliographiques.
CORTES est également ici un nom représentatif, figurant toute
l’expansion mondiale des Espagnols et des Portugais. Époque plus
étonnante encore que la Renaissance italienne, et où, du moins, il n’y a
pas eu disproportion entre l’effort déployé et le résultat atteint! Voir
les prodiges de génie et de scélératesse d’un César Borgia pour
s’assurer quelques bicoques romagnoles est un spectacle presque pénible,
tandis que du moins les héroïsmes et les atrocités d’un Cortes ou d’un
Pizarre eurent leur raison d’être. Quelle épopée que la conquête de
Mexico dans l’_Histoire véridique_, de Bernal Diaz del Castillo! On l’a
traduite à merveille (Jourdanet chez Masson, Heredia chez Lemerre). Les
cinq _Lettres_ de Cortes à Charles-Quint ont été publiées en français,
chez Hachette. Ces mêmes lettres ainsi que les autres principaux
documents des Conquistadores se trouvent dans le grand recueil de
Ternaux-Compans, _Relations et mémoires originaux_. Les récits de Vasco
de Gama et des autres grands navigateurs portugais sont traduits dans
les _Voyageurs anciens et modernes_, de Charton.
Si on n’a pas sous la main ces ouvrages qu’il faut aller chercher dans
de grandes bibliothèques, on se contentera de livres modernes plus aisés
à trouver. La _Découverte de l’Amérique_, de Paul Gaffarel, dispensera
de recourir aux innombrables biographies de Christophe Colomb, comme
l’_Histoire de la géographie et des découvertes géographiques_, de
Vivien de Saint-Martin, permet de ne pas s’épuiser à la recherche
d’ouvrages très spéciaux et parfois très rares. Il y a aussi des «Choix
de lectures géographiques» qui rendront ici les mêmes services que les
analogues compilations d’histoire. En outre certains livres longtemps
classiques, et encore aujourd’hui utiles, ont été traduits en français,
comme l’_Histoire de la conquête du Mexique et du Pérou_, de Prescott
(Flammarion). Pour les plus lointaines origines, est à citer l’_Amérique
préhistorique_, de M. de Nadaillac. On aura plaisir et profit à
feuilleter aussi le grand ouvrage richement illustré de M. Charnay: _les
Anciennes Villes du Nouveau Monde_ (Hachette).
Et si toutes les lectures vous ont communiqué le feu sacré de la
géographie, ne vous en désolez pas. La géographie est une des sciences
synthétiques qui sont le mieux capables de faire l’occupation et le
bonheur d’une vie entière; elle est plus vivante et plus réelle que
l’histoire, plus ample et plus précise que la sociologie, plus variée et
plus satisfaisante que la philosophie. L’étude de la terre et de ses
habitants a de quoi rassasier tous les savants depuis les abstraits
mathématiciens jusqu’aux minutieux paléographes, et tous les amateurs,
depuis les artistes jusqu’aux touristes. Il n’est pas une préoccupation
esthétique, politique, scientifique, philosophique qui ne puisse être
ramenée à un point de ce sol où tous les êtres vivants puisent leur
nourriture. Mais justement à cause de cela, le domaine de cette science
est infini. Une simple description du globe demande une vingtaine de
gros volumes. La _Géographie_, d’Élisée Reclus, en a dix-neuf, et elle
pourrait en avoir davantage. En regard des développements que l’auteur,
entraîné par son sujet, a données aux trois dernières parties du monde,
on trouve parcimonieux ceux qu’il avait accordés aux deux premières: un
seul volume pour les trois grandes péninsules de l’Europe
méditerranéenne, c’est, en vérité, bien peu. Je me contente d’ailleurs
de signaler cet ouvrage qui, à son tour, facilitera les recherches
voisines. Comme introduction à la science, la _Face de la Terre_, de
Suess (Colin), séduira les plus revêches. Comme recueil de voyages, le
_Tour du Monde_ satisfera les plus difficiles. A ceux qui n’auraient pas
le temps d’en achever la volumineuse collection, on peut indiquer les
_Albums géographiques_ que des éditeurs scolaires comme Colin ont
publiés. Pour les atlas, on sait que les Allemands nous avaient ravi
notre supériorité cartographique d’autrefois, ceux de Stieler, de
Kiepert, de bien d’autres sont d’admirables monuments. A chacun de dire
si nos Vivien de Saint-Martin et nos Schrader soutiennent la
comparaison.
Qu’on soit protestant ou catholique, il n’est pas permis d’ignorer
LUTHER. Non, sans doute, qu’il faille avoir achevé ses «Œuvres
complètes», lesquelles, dans certaines éditions, atteignent, paraît-il,
68 volumes, non compris les traités écrits en latin; mais il serait
excessif de ne pas avoir lu telle de ses œuvres, si suggestive, les
_Tischreden_ ou _Propos de table_ dont Michelet a donné une traduction
en 2 volumes sous le titre _Mémoires de Luther_. Pour connaître les
autres réformateurs allemands, comme Mélanchton ou Zwingle, il faudra
recourir au _Corpus reformatorum_; mais ce sont là distractions bien
austères. A nos yeux français, Calvin est plus intéressant. On se fera
donc un devoir de lire l’_Institution chrétienne_ qui, pour manquer de
la verve géniale des _Propos de table_, n’en a pas moins sa très haute
importance dans l’histoire de la Réforme, et de parcourir la
_Correspondance des réformateurs de langue française_, d’Herminjard (8
volumes). Sur la plupart, Lefèvre d’Étaples, Castellion, Dolet, etc., il
y a quelque étude spéciale, et presque toutes ces monographies sont
écrites avec sympathie. Si on n’aime ni Luther ni Calvin, il faudra
aller jusqu’à Audin, on sera servi à souhait.
Sur les prodromes de la grande crise religieuse, l’_Esprit de Réforme
avant Luther_, de Félix Rocquain (Fontemoing), est à indiquer; mais
comme ouvrage d’ensemble sur la Réforme même, que citer qui puisse
plaire à tout le monde? Dans l’impossible, commençons par noter
l’_Histoire des variations_. On a surnommé Bossuet le dernier Père de
l’Église. Il est quelque chose de bien plus surprenant, c’est le premier
des Pères de la Réforme. Sans lui, le protestantisme n’aurait pas trouvé
sa voie. Avec Luther et Calvin, la Réforme était une simple copie du
catholicisme, Bossuet lui ouvrit les yeux, et c’est depuis l’_Histoire
des Variations_ que le protestantisme se fait gloire de son changement
perpétuel, de son absence de dogmes, et de son libre examen critique.
Même en faisant abstraction de ce point de vue, le livre reste à lire;
son mérite littéraire n’est pas contesté; et pour le mérite historique,
on pourra s’éclairer auprès de M. Rebelliau qui a écrit tout un volume
sur _Bossuet historien du protestantisme_. Comme contre-partie, s’il en
faut, prenez l’_Histoire de la Réformation en Europe_, de Merle
d’Aubigné. Mais c’est surtout aux historiens allemands modernes qu’il
faudra recourir: l’_Histoire des Papes_, de Pastor (traduite, Plon), les
_Histoires allemandes_ (non traduites), de Ranke et de Bezold, sont ici
livres fondamentaux. Plus encore peut-être le grand ouvrage de Janssen,
l’_Allemagne et la Réforme_, dont la traduction (6 volumes) a paru chez
Plon; c’est là qu’il faut voir le degré de richesse et de civilisation
auquel était arrivée l’Allemagne au commencement du seizième siècle. La
France n’était pas plus brillante à la fin du dix-huitième siècle.
Obscurs problèmes que ceux que soulèvent ces grandes crises de
l’histoire! La Révolution française et la Réforme allemande ont-elles
été chacune un bien général pour le monde? Peut-être différera-t-on
éternellement d’avis là-dessus. Du moins ni l’une ni l’autre n’a été un
bien particulier pour chaque pays; notre crise à nous a été plus
affreuse, mais peut-être celle de nos voisins plus prolongée a-t-elle,
en fin de compte, été plus destructive. L’Allemagne a mis deux siècles à
s’en relever.
Le chevalier BAYARD n’a rien écrit, il n’est pas besoin de le rappeler.
Son _Histoire_ par le Loyal serviteur n’est là que pour représenter tout
un lot de mémoires qu’on devra lire, si on veut se documenter sur le
seizième siècle français, les _Mémoires_, de Fleuranges, les
_Commentaires_, de Montluc, les _Discours_, de François de La Noue, les
_Mémoires_, d’Agrippa d’Aubigné. Mais nous arrivons à des temps où il
faut se défendre contre le flot des mémoires; à partir du seizième
siècle, à peu près tout le monde écrit ou dicte; c’est bientôt que
Montaigne va parler d’écrivaillerie et de siècle débordé. S’il fallait
citer tout ce qui est digne de l’être, rien ne serait plus facile, avec
les Bibliographies où les astérisques obligeantes aident au choix, et
rien ne serait plus fastidieux. Que chacun aille à la découverte pour
son propre compte. Si quelque figure lui semble plus particulièrement
digne d’attention, et que de figures telles! (parmi les rois: Henri
VIII, Charles-Quint, Philippe II, Henri IV; parmi les reines: Catherine
de Médicis, Élisabeth; parmi les papes: Paul III et Sixte Quint), il
trouvera tous les documents nécessaires, si nombreuses ont déjà été les
publications de pièces d’archives; je ne fais que citer, pour la
curiosité du fait, et pour la façon dont l’homme réel ressemble peu à
l’idée qu’on s’en était faite, la _Correspondance de Philippe II avec
ses filles_, publiée par Gachard, et où le Démon du Midi apparaît sous
les traits d’un bon père de famille d’allure assez bourgeoise (il avait
d’ailleurs, comme Louis XIV, toutes les qualités d’un excellent chef de
bureau).
Il faut également s’abstenir de citer quoi que ce soit en fait
d’histoires modernes; il y en a trop. Qu’on pense à la quantité de
publications qu’il faudrait lire si l’on voulait seulement éclaircir un
simple épisode comme celui de la Saint-Barthélemy! Guet-apens des
Ligueurs ou prise au piège des Huguenots qui s’introduisaient dans Paris
pour recommencer le coup d’Amboise à la faveur des noces du roi de
Navarre, les deux explications ont été données et le seront encore.
Plutôt que de s’enfoncer dans l’amas effrayant des travaux d’érudition,
peut-être aura-t-on plus de plaisir à connaître des œuvres de
littérature, comme l’_Étude sur Catherine de Médicis_, de Balzac--un
Balzac, même quand il se trompe, vaut qu’on l’écoute--ou les _États de
Blois_, de Vitet, scènes qui rendent vivante l’histoire tragique du duc
de Guise. Pourquoi la Ligue à ce moment ne proclama-t-elle pas la
République, au lieu de prendre pour roi un cardinal de Bourbon, ce qui
était avouer le droit du roi de Navarre? La forme républicaine en eût
été du coup étroitement unie à la cause catholique, et le cours des
choses de France s’en trouverait aujourd’hui curieusement changé.
A défaut d’histoires politiques, diplomatiques et militaires dont on
trouvera facilement les titres dans les Répertoires, j’indique quelques
ouvrages qui me paraissent d’un intérêt non moindre. D’abord la grande
publication in-folio de Palustre, la _Renaissance en France_, 3 volumes,
ou si on ne l’a pas sous la main, les livres de la «Collection Quantin»
consacrés à l’Architecture, au Meuble, à la Peinture et à la Sculpture
de cette époque, et les monographies consacrées par les éditeurs Laurens
ou autres aux grands artistes du seizième siècle français. Dans un autre
ordre d’idées _la Satire en France au seizième siècle_, de Ch. Lenient,
déjà conseillée, et la _Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue_,
de Ch. Labitte. Encore l’_Histoire de l’Hellénisme_, d’Egger, et un
livre de M. Dejob que je ne connais pas, mais que je note pour ma
prochaine instruction: _De l’influence du Concile de Trente sur la
littérature et les beaux-arts chez les peuples catholiques_. On aura
trouvé chez Lenient et Labitte beaucoup de fragments du temps; à ceux
qui préféreraient ce genre de pièces et en réclameraient d’autres,
j’indique deux autres spécimens, les _Discours de la nature des eaux et
des fontaines_, de Bernard Palissy (Delagrave), et l’étrange
_Démonomanie_, de Bodin, à propos de qui on pourra parcourir toute la
littérature spéciale à la sorcellerie et se demander pourquoi cette
folie qui, en somme, n’avait pas été très répandue au moyen âge, eut une
telle recrudescence à partir du seizième siècle.
Les _Lettres et discours de_ CROMWELL publiés (en anglais) par Carlyle
sont mis ici à la fois à cause de leur importance propre, comparable à
celle des «Propos de table», de Luther, et de leur valeur
représentative. C’est toute la Réforme anglaise qui est en eux. Sur
cette époque aussi, il faut faire un choix; à eux seuls les deux
monuments de Froude et de Gardiner atteignent déjà 20 volumes! J’ajoute
que ces histoires ne sont pas traduites, et que, de même, ceux qui
voudraient connaître quelques œuvres du temps devraient les lire en
anglais; dans ce cas, on pourrait choisir quelques passages de la Bible
de Tyndale, le _Pilgrim’s progress_, de Bunyan, ou en latin quelque
pamphlet de Milton. Le _Voyage à l’île d’Utopie_, de Thomas Morus, se
trouve aisément en français (Delagrave). Parmi les œuvres modernes, la
_Courte Histoire du peuple anglais_, de Green, qui constitue un
excellent guide, a été traduite aussi, ainsi que l’_Interprétation
économique de l’histoire d’Angleterre_, de Thorold Rogers (Guillaumin).
Quant à nos historiens à nous, ils n’ont pas assez écrit sur Henri VIII,
et ils ont peut-être trop écrit sur Marie Stuart. Ce que dit de cette
reine M. Filon dans la grande _Histoire_ de Lavisse et Rambaud, est à
lire.
Sur la période suivante nous avons, par contre, un ouvrage classique et
digne de l’être, l’_Histoire de la Révolution d’Angleterre_, de Guizot
(7 volumes en tout, Perrin). Nous autres, Français, ne pouvons guère
lire l’histoire de cette Révolution-là sans penser à la nôtre, bien
qu’il n’y ait, en vérité, rien de commun entre elles, sauf ce point
désastreux pour nous que ce fut uniquement la crainte du sort de Charles
Ier qui paralysa toute velléité de résistance chez Louis XVI. Un peu de
la passivité du Bourbon chez le Stuart aurait tout calmé en Angleterre,
comme un peu de la virilité du Stuart chez le Bourbon aurait tout arrêté
en France. Cette période de l’histoire anglaise est si intéressante que
peut-être voudra-t-on interroger d’autres témoins, pénétrer un peu à
fond dans ces consciences de têtes rondes, ou dans ces altières
cervelles de cavaliers. Les _Essais_, de Macaulay, seront utiles ici,
mais plus encore les mémoires du temps; quelques-uns ont été traduits
dans la collection Guizot; d’autres devront être lus en anglais, et
parmi eux, ceux du colonel Hutchinson rédigés par sa femme, que Taine
estimait d’une façon si particulière.
Il est bien regrettable qu’un éditeur n’ait pas extrait des 6 volumes
d’_Œuvres_ de Louis XIV la matière d’un livre maniable; la figure du
grand roi mérite attention; rarement on a mieux vu ce qu’une conscience
magnanime peut tirer d’un fonds en somme médiocre. Ce n’est pas à
travers Saint-Simon qu’il faut juger Louis XIV, pas plus que Mme de
Maintenon. Il y a des grandeurs morales auxquelles le génie littéraire
reste parfois étrangement fermé. Raison de plus pour lire les _Mémoires
pour l’instruction du Dauphin_ de celui-là, comme on a lu les _Lettres_
de celle-ci.
Des _Mémoires_ et des autres œuvres de Richelieu on devrait bien aussi
tirer un volume de format ordinaire contenant le _Testament politique_,
quelques _Maximes d’État_, quelques _Lettres_, ou _fragments divers_.
Autour de ces deux livres on pourrait aisément rassembler tout un choix
de mémoires de haut goût. Par exemple, pour la première moitié du
siècle, l’amusant Journal d’Héroard sur l’enfance et la jeunesse de
Louis XIII, les plus amusantes encore _Historiettes_, de Tallemant des
Réaux, en attendant les _Lettres_, de Guy Patin, et les _Œuvres_, de
Saint-Évremond. Mais déjà nous remontions vers la régence de Marie de
Médicis. Je n’ose pour cette époque, citer de «mémoires» proprement
dits; j’en ai lu bon nombre, presque tous m’ont paru peu intéressants;
s’il fallait en indiquer quelques-uns, je nommerais ceux du duc de Rohan
et du maréchal de Bassompierre.
Par contre, pendant toute la seconde moitié du siècle, les chefs-d’œuvre
foisonnent. D’abord les classiques et merveilleux _Mémoires_ du cardinal
de Retz, et les sémillants _Mémoires_ du duc de Grammont (je ne crois
pas que jamais Français aient écrit aussi bien en anglais qu’Hamilton ou
Beckford en français). Au second plan, mais si j’entame l’énumération de
tout ce qu’il y a d’intéressant, où m’arrêterai-je? Revenons vite aux
choses de tout premier ordre: et d’abord, sans conteste, les _Lettres_,
de Mme de Sévigné; qui oserait les ignorer? Si on hésite devant les 14
volumes de l’édition des Grands écrivains, qu’on se contente d’un choix
de lettres en un ou deux volumes; il y en a d’innombrables. Ensuite les
_Mémoires sur les Grands jours d’Auvergne_, de Fléchier. On connaît déjà
Saint-Simon, et les si curieuses _Lettres_ de la Princesse palatine,
mère du régent. Pour les diplomates, le _Journal_ de Torcy ou la
_Relation sur la Cour de France en 1690_, de Spanheim. Il faut se
borner, car on finirait par citer tout, et peut-être le lecteur tient-il
à se réserver quelques soirées pour les ouvrages modernes.
Parmi ceux-ci, lesquels nommer? Pour le règne de Louis XIII,
l’hésitation n’est pas possible; le _Richelieu et la monarchie absolue_,
de G. d’Avenel, et l’_Histoire du cardinal de Richelieu_, de G.
Hanotaux, sont tout indiqués. Sur la Fronde, on lira avec intérêt les
divers volumes de Victor Cousin sur les héroïnes de ce temps. _Mme de
Longueville_, _Mme de Chevreuse_, _Mme de Sablé_, _Mme de Hautefort_.
Pour les chasseurs de chevelures, l’histoire du grand siècle a perdu son
plus vif attrait, depuis qu’on a percé l’énigme du Masque de Fer (il
suffisait de lire son acte de décès, Marchioly étant presque Mattioli).
Mais il en reste encore: le _Procès de Fouquet_ d’abord sur quoi on a
les deux volumes de Chéruel, ou l’_Affaire des poisons_ que
Funk-Brentano a contée d’une façon si dramatique. Et il y a encore 16
volumes d’_Archives de la Bastille_ que M. Ravaisson a réservés aux
lecteurs épris de ce genre de littérature! Préfère-t-on les émotions
religieuses? A défaut de Saint-Barthélemy, voici la Révocation de l’Édit
de Nantes qui a suscité un amas non moindre de considérations imprimées
(Pauvre Tolérance, comme on passerait, le cœur léger, devant ses autels,
si Louis XIV avait accepté l’offre de nos protestants de se retirer en
masse dans la Louisiane! Toute l’Amérique du Nord, à cette heure, sauf
les environs de Boston ou de New-York, parlerait français). Sur Louis
XIV même les ouvrages ne manquent pas. Il n’est pas un des grands hommes
du temps qui n’ait son excellente monographie. Et pas d’événement un
tant soit peu considérable, guerres, négociations, traités, qui n’ait
son histoire particulière. On trouvera toutes les indications voulues
dans les bibliographies.
Enfin les œuvres du grand FRÉDÉRIC (_Histoire de mon temps_, _Mémoires_,
_Correspondance_) serviront de centre aux lectures qu’on fera sur le
dix-huitième siècle. Comme mémoires politiques la matière est moins
riche. Une fois cités le _Journal_ de l’avocat Barbier, les _Mémoires_
de Bernis, ceux d’Argenson et la _Correspondance_ de Marie-Thérèse et de
Mercy-Argenteau, on ne voit guère ce qu’on pourrait indiquer
d’intéressant pour d’autres que pour les spécialistes de la grande
histoire officielle. Comme œuvres modernes, peut-être serait-il prudent
de se contenter des études limpides du duc de Broglie (le _Secret du
Roi_, etc., 8 volumes, Calmann-Lévy).
Par contre, pour l’histoire privée, les documents précieux sont
innombrables: _Correspondance_, de Grimm; _Chansonniers historiques_;
_Mémoires secrets_, de Bachaumont; _Correspondance_, de Métra, et tous
ces ouvrages ont 10, 20 30 volumes; en moins gros, on a les _Mémoires
secrets_, de Duclos, ceux de Mme du Hausset sur la Pompadour, de
Soulavie sur Richelieu, de Tilly, Mathieu Marais, etc. C’est ce côté des
mœurs qui est intéressant au dix-huitième siècle. On lira sans doute
avec plaisir, bien que le style en soit un peu fatigant, la _Femme au
dix-huitième siècle_, des Goncourt, ainsi que les autres livres qu’ils
ont consacrés à la duchesse de Châteauroux, à Mme de Pompadour ou à la
du Barry. Qu’on y ajoute les extraits colligés par M. Bonnefon, dans sa
_Société française des dix-sept et dix-huitième siècles_ (Colin) et les
ouvrages de Franklin sur _la Vie privée d’autrefois_ (Plon). Sur notre
expansion littéraire, le _Dix-huitième siècle à l’étranger_, de Sayous,
complètera les histoires générales déjà citées.
Pour la situation économique, les Voyages d’Arthur Young et du docteur
Rigby se feront contrepoids; les spécialistes trouveront dans Dareste et
Levasseur, dans Fagniez et d’Avenel tous les renseignements
complémentaires désirables. Je me contente d’indiquer, en sus de
l’_Ancien Régime_, de Tocqueville et de celui de Taine déjà cités,
quelques livres permettant de se faire une idée de la France à la veille
de la Révolution. Au point de vue dynamique, comme dirait Comte,
l’_Esprit révolutionnaire avant la Révolution_, de Rocquain, le
_Désordre des Finances_, d’Ad. Vuitry, et la _Chute de l’ancien régime_,
de Chérest; au point de vue statique l’_État de la France en 1789_, de
Boiteau, la _France industrielle en 1789_, de Levasseur, la _Ville_, le
_Village_, la _Vie rurale sous l’ancien régime_ (7 volumes en tout),
d’Albert Babeau, l’_Instruction primaire en France avant la Révolution_,
par l’abbé Allain, et les _Assemblées provinciales_, de Léonce de
Lavergne. Il ne faut pas moins hélas, de cette quinzaine de volumes pour
se donner le droit d’avoir une opinion--et combien modeste encore!--sur
les mérites et les démérites de l’ancien régime.
* * * * *
Voilà pour les historiens et auteurs de mémoires. Mais ce n’est pas
tout. Il reste, en ce stade, une quatrième catégorie, celle des
philosophes.
On n’aura sans doute pas attendu à 39 ans pour en lire quelques-uns.
Peut-être même en aura-t-on trop lu, car la race des philosophes est
d’un génie attirant, aussi attirant, hélas, que décevant. Que de livres
au titre plein de promesses qui ne contiennent que bavardages! Que de
systèmes fiers de leur nouveauté qui ne sont que relavures! Que de
victoires définitives qui se muent bientôt en défaites! La lutte du
sensualisme et de l’idéalisme, c’est un peu comme le duel de la
protection et du libre échange, chacun finit par avoir son tour. Il est
bon, il est nécessaire de s’être fait sa doctrine philosophique d’aussi
bonne heure que possible, et de refaire, tous les dix ans, ce que Renan
appelait son examen de conscience. Celui qui ne s’est jamais préoccupé
de l’océan de mystère que toute notre vie côtoie est un personnage bien
simplet. Mais il ne serait pas bon de se concentrer dans cet examen, et
d’engloutir tout souci du présent dans une insondable méditation de
l’avenir. Pis encore serait-ce de s’hypnotiser dans l’examen des autres.
En ces domaines fuligineux on tourne toujours dans le même cercle, et
les grands génies n’arrivent pas à d’autres solutions que les humbles
passants. Renan se dépite quelque part à l’idée que toute sa science
philologique et historique ne l’a conduit qu’aux points où Gavroche est
arrivé du premier saut. Mais Pascal et Bossuet n’auraient-ils pas pu se
dépiter de même à la réflexion que toutes leurs angoisses et toutes
leurs ferveurs ne les avaient amenés qu’au point où d’elle-même parvient
une pauvre ignorante? Triste ou consolant, les hardiesses de l’esprit ne
vont pas bien plus loin que les excès des sens. On arrive vite au bout
du rouleau dans toutes les directions. Surtout dans la science des
philosophes, il y a beaucoup de vanité. Sur Dieu, sur l’âme, sur la vie
future, ou on admet le _oui_, ou on admet le _non_. Toutes les
subtilités intermédiaires se résolvent en l’une des deux réponses. Le
_fieri_ divin, la catégorie de l’idéal, l’immortalité conditionnelle,
autant de systèmes dont peut se satisfaire--un moment--l’intelligence,
mais l’âme ne vit pas seulement de compréhension...
On n’apportera donc pas dans le royaume des philosophes les dispositions
d’esprit qu’on aurait chez des savants ou des artistes, d’abord parce
que la vérité physique n’est pas la même déesse que la vérité
métaphysique, et puis parce qu’il y faut s’intéresser moins aux
doctrines dont le triomphe est toujours fugace, qu’à leur succession
évoluant dans le temps. C’est l’histoire de la philosophie qui importe
plus encore que la philosophie elle-même, pourvu qu’on y voie non un
catalogue de solutions mais une chaîne pensante de tendances. C’est
pourquoi on commencera par lire un de ces manuels classiques où
l’obligation louable de la brièveté jugule heureusement la manie du
détail technique, et laisse parfois mieux voir que dans les vastes
histoires la trame des grands courants de l’esprit humain. Une fois ces
courants bien saisis--à l’aide, s’il le faut, d’une de ces histoires
plus développées que je craignais un peu, et parmi celles-ci l’_Histoire
de la philosophie_, d’Alfred Fouillée, me semble très prisable--on
admirera, çà et là, et chacun à part, les plus grands philosophes
anciens et modernes, nationaux ou étrangers, et l’ordre logique étant
ici moins important qu’ailleurs, on pourra les grouper à sa fantaisie,
prendre par exemple, pour notre période, sept grands philosophes des
pays du nord: Érasme, Bacon, Hobbes, Spinoza, Leibniz, Kant et Hegel.
Les Œuvres complètes d’ÉRASME de Rotterdam tiennent 10 volumes in-folio.
Les simples «honnêtes gens» se contenteront de son _Éloge de la folie_,
que les gourmets liront en latin. A ne rien céler, l’humour d’Érasme
semble un peu malingre, en regard de la verve de Rabelais; mais il faut
replacer chacun en son temps; un demi-siècle, en une pareille époque,
c’est beaucoup. Les _Colloques_ sont peut-être plus intéressants que le
_Moriæ Encomium_, mais peu aisés à trouver; l’édition Jouaust est hors
de prix; pour 0,30, il est vrai, on peut avoir un _Choix_ dans la
collection des «Petits Chefs-d’œuvre» de Flammarion. Comme ouvrage
moderne sur le grand humaniste, M. Bélugou me signale l’_Érasme
précurseur et initiateur de l’esprit moderne_, de Durand du Laur. La
Bibliographie Monod indique tout un choix d’ouvrages, tant sur lui que
sur les autres grands hommes du temps, Bodin, Budé, Dolet, Corneille
Agrippa, etc.
De FRANÇOIS BACON, dont les «Œuvres complètes» sont bien plus
volumineuses encore que celles d’Érasme, il suffira de prendre les 3
volumes d’_Œuvres philosophiques_ traduites par F. Bouiller (Hachette);
mais si on le pouvait, comme il vaudrait mieux lire Bacon dans le texte,
en anglais ou en latin! C’est avant tout un grand écrivain, un très
grand poète en prose; en tant que savant ou que philosophe, il n’existe
qu’à la façon de Gœthe ou de Victor Hugo, ce qui n’est pas dire qu’il
n’existe pas, certes, mais ce qui explique l’irritation de certains,
comme Joseph de Maistre qui, dans son _Examen de la philosophie de Fr.
Bacon_, a écrit le chef-d’œuvre peut-être du genre éreintement. Le livre
est de ceux qu’on ne peut ignorer, si on tient à connaître Bacon, homme
d’idées. Sur Bacon, homme public, et homme privé, il y a le classique
_Essai_, de Macaulay.
HOBBES est loin d’être un aussi grand styliste, et on pourra le lire
sans trop de regrets dans les traductions. Le latin dont il s’est servi
a donné à telles de ses formules un cachet lapidaire qui a fait leur
fortune: _Homo homini lupus_ qui est d’ailleurs de Plaute, _Pulchrum est
quod promittit bonum_ qui n’est pas de Stendhal, ou _Status hominum
naturalis bellum_. L’indignation contre ses doctrines est un des
exercices obligatoires de nos contemporains qui se piquent de
philosophie politique; mais les simples flâneurs qui regardent les
«beaux monstres» à travers les barreaux de leurs cages seront indulgents
pour un cas aussi pur de fanatisme autoritaire. En dépit de son
apothéose du Roi-Soleil, la France n’a rien produit de pareil, et
d’ailleurs, même en pleine ferveur monarchique, nos théoriciens à nous
n’ont jamais confondu absolutisme et arbitraire. Les théories du _De
cive_ et du _Léviathan_ s’expliquent sans doute par les deux grandes
révolutions qui les encadrent historiquement. Mais nous avons passé par
les mêmes épreuves, et nous n’avons pas eu de Hobbes; notre «réacteur»,
Bonald, semble à côté de lui un libéral.
Il faudra encore se résigner au latin si on veut connaître SPINOZA dans
le texte (2 gros volumes, Alcan). Mais il existe aussi de bonnes
traductions (5 volumes, Hachette). On a également en français les
biographies de ses contemporains, notamment celle de Colerus. Sur la
philosophie de Spinoza, les livres abondent; mais en général, ils me
semblent l’étudier trop scolastiquement, et en faisant trop abstraction
de l’ambiance. Pour bien le comprendre, il faut le rattacher à son
temps, et M. Fouillée, par exemple, note bien ses rapports avec
Descartes et avec Hobbes, communauté de prémisses et divergence de
conclusions; il faut, de plus, le rattacher à sa race; M. Maurice Muret,
dans l’_Esprit juif_, a montré que le spinozisme avait toutes ses
racines dans la Kabbale. Mais ceci soulève un problème bien
difficultueux; serait-il exact que le panthéisme soit une conception
orientale qui, pour nos cerveaux d’Occident, constitue une acquisition
toujours un peu artificielle? Si on l’admettait, il faudrait expliquer
les triomphes du panthéisme hindou par les éléments anaryens de l’Inde,
ou les réapparitions du panthéisme médiéval par d’intermittentes
influences juives ou arabes. La facilité même de l’explication met un
peu en doute contre elle. Notons toujours ce qu’il convient de lire de
Spinoza. Avant tout son _Ethica more geometrico demonstrata_, ensuite
son _Tractatus theologico-politicus_. On prendra goût facilement à ce
latin solide et vigoureux; de lui vient, en grande partie, l’attrait
qu’exerce Spinoza; ils sont si peu nombreux, hélas, les philosophes qui
s’expriment de cette façon forte, sans confusion, ni diffusion.
Pour LEIBNIZ, au contraire, le français suffira à la rigueur, puisque
c’est dans notre langue que furent dès l’abord écrits notamment la
_Théodicée_ et les _Nouveaux essais sur l’entendement humain_. L’édition
complète de Foucher de Careil, chez Didot, tiendra 20 volumes; il y a,
chez le même éditeur, un volume d’extraits comprenant aussi l’_Essai_,
de Locke, à quoi répondirent les _Essais sur l’entendement humain_. Mais
peut-être demandera-t-on des guides pour pénétrer sans se perdre dans
ces difficiles domaines. On pourra suivre sur Hobbes et les autres
anglais le livre de Charles de Rémusat; sur Spinoza, celui de Fr.
Pollock; sur Leibniz, les préfaces de Boutroux, et il serait facile de
citer d’autres gloses; chaque personne illustre a son cortège
d’exégètes, et chez Alcan paraît une collection nouvelle de
monographies. Les «histoires générales de la philosophie» donneront
peut-être en outre l’idée de s’approcher plus spécialement de quelqu’un;
des figures comme celles de Locke ou de Hume, à l’étranger, de Gassendi
ou de Condillac, chez nous, vaudraient la halte.
KANT, lui, exige cette halte. Quiconque se pique de philosophie doit
l’avoir pratiqué à fond. Ses œuvres sont traduites et aisées à se
procurer, et le nombre de ses commentateurs est tel qu’il serait plutôt
décourageant. Le plus récent est, je crois, M. Ruyssen. On comprendra
d’ailleurs vite l’importance particulière de Kant, due non seulement à
son génie philosophique et à la profondeur de son action sur les
esprits, mais à ses points de contact avec toutes nos tendances intimes,
la métaphysique comme la scientifique, la négative comme la positive. Il
n’y a rien de plus pyrrhonien que la _Critique de la raison pure_, et
rien de plus dogmatique que la _Critique de la raison pratique_. Tous
les idéologues moralistes se prévalent de lui, et pourtant Comte affirme
que nul métaphysicien n’est plus rapproché que Kant de sa doctrine. On
peut donc aller à lui avec confiance: qu’on le suive définitivement ou
non, on aura toujours fait à ses côtés un bon bout de chemin.
HÉGEL. Nul mieux que lui, pas même Spinoza, ne peut procurer cette
ivresse panthéiste que le fumeur d’opium philosophique déclare
supérieure à tout autre. Taine dit qu’il s’y plongea avec délices
pendant trois années entières. Peut-être voudra-t-on à son tour éprouver
les sensations qu’il y goûta. On a traduit assez de Hégel pour qu’il
soit possible de se faire une idée de son système même quand on ignore
l’allemand. Comme guide ici, qu’on prenne la brève et substantielle
étude d’Edmond Schérer, elle vous réconcilie un peu avec ce pédagogue.
Si l’on prenait goût à ces obscures profondeurs, et qu’on voulût aller
jusqu’au fond de l’identité des contraires et de la substitution de
l’immanent au transcendant, on se procurerait sans peine beaucoup
d’autres gloses toutes, à divers degrés, utiles. Hégel est d’ailleurs un
centre commode pour rayonner dans toute la philosophie allemande. On
pourra étudier autour de lui, d’une part Fichte et même Schelling,
d’autre part, Schopenhauer, dont je n’ai indiqué plus haut que les
œuvres morales ou sociales, et Hartmann. L’_Histoire de la philosophie
européenne_, d’Alfred Wéber, sera ici particulièrement utile
(Fischbacher). J’indique aussi un livre tout à fait remarquable de Jules
de Gaultier: _De Kant à Nietzsche_ (Mercure); on le savourera avec
délices au sortir de certains gros traités arides.
En fait de philosophes étrangers, je n’ai nommé que sept très grands
penseurs. Chacun pourra de lui-même leur en annexer bien d’autres. Il y
a des livres classiques comme la _Psychologie anglaise contemporaine_ et
la _Psychologie allemande contemporaine_, de Th. Ribot, qui faciliteront
ce travail. Que si l’on voulait étudier non pas les philosophes mêmes,
mais les problèmes qu’ils essaient de résoudre, on pourrait alors
prendre pour guide l’_Histoire de la philosophie (problèmes et écoles)_,
de Janet et Séailles (Delagrave). Sur ces problèmes mêmes, je n’ose
indiquer aucun livre, la moindre énumération tournerait si vite au
catalogue!
Résumons les lectures de notre quatrième stade. Leur bigarrure n’aura
rien à envier aux âges précédents:
39. _Molière_ et les comiques, Beaumarchais; Auguste Comte, et Stuart
Mill; _Machiavel_ et la Renaissance italienne; _Érasme_.
40. _Corneille_ et les tragiques; _Cournot_, Gobineau et Lapouge;
_Cortes_ et les conquistadors espagnols; la Géographie de Reclus;
_François Bacon_.
41. _Racine_ avec Marivaux; _Tocqueville_ et les livres sur les
États-Unis; _Luther_; l’Histoire des variations; Janssen; _Hobbes_.
42. _La Fontaine_ et les conteurs, Perrault; _Le Play_ et ses écoles,
«Réforme sociale» et «Science sociale»; le Chevalier _Bayard_ et les
mémoires du seizième siècle; _Spinoza_.
43. _Boileau_ et ses victimes; _Taine_ et les psycho-physiologues;
_Cromwell_ et les puritains; _Leibniz_.
44. _Ronsard_ et la Pléiade; _Renan_ et la science des religions; _Louis
XIV_ et les mémoires du dix-septième siècle; _Kant_.
45. La _Chanson de Roland_ et quelques chansons de geste, sirventes ou
fabliaux; _Tarde_ et les sociologues contemporains; _Frédéric de Prusse_
et les mémoires du dix-huitième siècle; _Hégel_.