Cinquième période. De 46 à 52 ans. On s’élève sur la montagne. Plus de
fraîche verdure. La limite des poètes est dépassée. Des souvenirs
contemporains, des classiques, des philosophes d’autrefois, voilà ce qui
convient le mieux à cet âge méditatif. Trois séries seulement: la somme
des lectures sera peut-être moindre qu’auparavant, mais non leur gravité
ou leur attrait.
* * * * *
Dans la série historique, des souvenirs contemporains, ai-je dit, donc
des récits de nos révolutions puisqu’avec la période précédente, nous
nous étions arrêtés au seuil de 1789. Voici les sept ouvrages que je
propose, un peu au hasard, si riche est la matière: 46, la
_Correspondance_ de Mirabeau et de La Marck; 47, les _Mémoires_ de Mme
Roland; 48, les _Mémoires_ de Marbot; 49, l’_Histoire de mon temps_, du
chancelier Pasquier; 50, les _Mémoires de Guizot_; 51, les _Lettres_ de
Bismarck; 52, le _Journal_ de Gordon.
Dans cette revue à courre de nos âges contemporains, la Révolution est
représentée par Mirabeau, Mme Roland et, jusqu’à un certain point,
Pasquier. Il n’est pas d’époque plus attirante et pour nous, Français,
plus déterminante. Toute notre existence nationale, depuis cent vingt
ans, se meut dans son orbite. Qui ne l’a pas étudiée à fond ne peut rien
comprendre à la France actuelle, et qui cherche à se rendre compte des
choses présentes ne peut les pénétrer qu’en remontant à leur origine
révolutionnaire. Mais étudier à fond ne veut pas dire connaître dans ses
infimes détails. Le premier danger ici c’est de se noyer. Pensez à la
quantité d’historiens qui ont tenu à nous raconter à leur façon comment
la Révolution s’est préparée, produite et consommée, et, en plus d’eux,
à la quantité de témoins, qui n’ont pas cru devoir nous cacher ce qu’ils
avaient fait ou vu faire. Les acteurs de cette sombre époque ont tous
été d’enragés écrivailleurs; tous ceux qui ont survécu, ou tous ceux qui
ont fait un peu de prison avant d’aller à l’échafaud ont laissé des
mémoires; mais on pourra sans remords négliger ces dépositions trop
intéressées. Les _Mémoires_ de Mme ROLAND justement donneront une idée
suffisante du genre et dispenseront de suivre cette procession
d’apologies déclamatoires.
Pas davantage ne s’engagera-t-on dans les recueils de documents, ceux de
M. Aulard aujourd’hui, comme ceux de Buchez et Roux autrefois. Pourtant,
quelques-unes des préfaces que ces derniers auteurs mirent aux 40
volumes de leur _Histoire parlementaire de la Révolution française_
restent curieuses de par ce mélange de terrorisme et d’ultramontanisme
qui fut à la mode vers 1835; la réhabilitation parallèle de la
Saint-Barthélemy et des Massacres de septembre, chose étrange, a eu son
heure! Par contre, sera à lire l’admirable, l’angoissante
_Correspondance de_ MIRABEAU _et de La Marck_ (2 volumes). Pas de
spectacle plus pathétique que de suivre, au jour le jour, les efforts du
grand homme d’État se brisant plus encore contre l’inertie du roi que
contre la violence de la tourbe. D’autres témoignages d’observateurs
sagaces sont à connaître: le _Journal_ de Rivarol, les _Mémoires_ et la
_Correspondance inédite_ de Mallet du Pan (2 volumes, Plon), le
_Journal_ de Governor Morris (1 volume, Plon), les rapports de police de
Schmidt, publiés par M. Paul Viollet sous ce titre: _Paris pendant la
Révolution_. Si l’on préfère des souvenirs plus dramatiques d’hommes qui
ont frôlé de près la mort, on n’a que l’embarras du choix: _Mon agonie
de trente-huit heures_ (les massacres de septembre), de Jourgniac de
Saint-Méard, les _Mémoires d’un détenu_, de Riouffe, le _Journal des
prisons_, de la duchesse de Duras.
Sur la famille royale, de préférence aux _Lettres_ souvent
insignifiantes et parfois apocryphes, il faut prendre les _Souvenirs_ de
ses serviteurs, depuis les secrétaires des commandements, au temps de
Trianon, jusqu’aux valets de chambre, au temps du Temple. Que de
tristesses! Je ne sais si une femme a plus souffert sur terre que
Marie-Antoinette. On regardera à deux fois, avant de s’engager dans la
question de Louis XVII; ce genre de curiosité est assez vain. Si
l’enfant qui est mort au Temple n’était pas le dauphin, c’est que ce
dauphin avait été étranglé depuis longtemps. La prétention de Naundorff
est une mauvaise plaisanterie. Un argument décisif contre elle, c’est la
conviction même de Jules Favre, puisque ce funeste avocat avait l’esprit
le plus radicalement faux qui fût. On peut d’ailleurs persister à
croire, sur données sérieuses, que c’est bien le vrai Louis XVII qui a
été torturé, abruti, souillé et tué par ses geôliers. Le livre de M. de
Beauchesne reste encore aujourd’hui une des plus attristantes lectures
qui existent. Peut-être la nature humaine n’est-elle jamais descendue
plus bas que pendant cette atroce époque qui déshonore notre histoire.
Sang pour sang, mieux vaut celui des champs de bataille. On se
débarbouillera donc, de grand cœur, dans la gloire de nos soldats. Le
_Journal de marche_ du sergent Fricasse et les deux premiers volumes des
_Mémoires_ du général Thiébault, sont ici les documents les plus
caractéristiques. Mais les curieux de «victoires et conquêtes» ne
seraient pas en peine pour allonger la liste. Beaucoup de ces vieux
guerriers de la Révolution ont utilisé les loisirs de leur retraite à
raconter leurs exploits. A leur suite, on revivra toutes ces héroïques
campagnes. Une catégorie de ces batailleurs me semble ouvrir à nos
curiosités un domaine moins rebattu, celle des émigrés qui firent le
coup de feu contre nous, Rochechouart, Contades, Langeron, Comeau. Ce
sont les guerres de la Révolution vues de l’autre côté de la scène.
Mais je suis sûr que les mémoires des contemporains n’assouviront pas
toutes les curiosités, et que le lecteur demandera à connaître
quelques-unes de ces histoires que les générations suivantes composent à
loisir. Il y en a eu beaucoup. Je profite de ce que j’ai dû les lire en
vue d’un travail sur le «Procès de la Révolution» que publia jadis la
_Revue des questions historiques_ pour essayer de guider son choix.
D’abord il aura déjà lu Tocqueville et Taine, et sans doute aussi Burke,
Joseph de Maistre, et Mme de Staël. Si on ajoutait au groupe le fort
volume, publié en 1889 par la «Réforme sociale» le _Centenaire de 1789_,
ce serait déjà suffisant, au point de vue général tout au moins. Pour le
récit des événements, peut-être aura-t-on lu aussi, déjà, quoique je les
aie peu conseillés, Michelet et Quinet. Les premières pages de celui-ci
sont si belles, et toutes les pages de celui-là sont si brûlantes! Mais
si on ne les a pas lus, qu’on les laisse là, pour prendre de préférence
l’_Histoire de la Révolution_, de Carlyle (traduite en trois volumes).
Elle est épuisée en librairie, mais se trouve dans les bibliothèques, et
si on sait l’anglais, on la lira, partout, dans le texte, ce qui vaut
mieux. Carlyle est un Michelet supérieur, exaspéré, concentré et affolé
par «le cliquetis de cet énorme couperet s’élevant et retombant dans un
horrible systole-diastole», et puis la Révolution jugée par un revenant
de chez Cromwell c’est plus curieux pour nous que par un revenant de
chez Danton. Les professeurs de rhétorique pourraient s’appliquer à des
parallèles; les mêmes scènes, procession à l’ouverture des
États-Généraux ou marche des dix mille ménades sur Versailles, me
semblent supérieures chez le visionnaire écossais.
Quant aux autres historiens, on ne se fatiguera pas les dents, comme je
fis, à les mastiquer. Thiers et Mignet sont exsangues. Louis Blanc est
coriace. Esquiros est indigestible. Tous ces narrateurs-là n’ont
d’intérêt que pour ceux qui voudraient étudier la gangrène des idées
fixes et l’âpreté des sectes politiques; à voir la façon dont les
fidèles dantonistes et robespierristes défendent leurs dieux, on
comprend que les dieux se soient mutuellement envoyés au sacrificateur.
Mon lecteur les négligera donc, d’autant qu’ils sont tous sans valeur,
sauf, bien entendu, Lamartine. Il y a d’admirables, de merveilleuses
pages dans l’_Histoire des Girondins_. Mais quel ouvrage, grand Dieu,
pour quelqu’un qui croit à l’exactitude historique! Il est vrai que,
quand on lit une histoire de la Révolution, ce qu’on réclame c’est si
peu l’exactitude, et si fort la passion! Or, puisqu’à ce point de vue,
nul n’est plus fiévreux que Carlyle, qu’on s’en tienne à lui. Pour les
événements bruts, les «faits hagards» comme il dirait justement, un
mémento quelconque. En tant que vue d’ensemble, le gros volume bourré
d’illustrations de Charles d’Héricault: _la Révolution_. C’est tout pour
le général.
Reste le particulier. Les histoires de chaque aspect ou portion de la
période révolutionnaire sont presque trop nombreuses. En voici une pour
qui j’avoue un faible, d’abord parce qu’elle est peu connue, ensuite
parce qu’elle s’orne d’une bizarrerie insigne et d’ailleurs amusante, ce
pauvre Louis XVI y étant travesti en Machiavel. C’est l’_Histoire des
causes de la Révolution française_, de Granier de Cassagnac. Il y
aurait, à ce propos, une note curieuse à écrire sur ce demi-oublié qui a
touché à tant de sujets et d’une façon toujours si paradoxale. Les
amateurs d’inattendu auront toute satisfaction avec lui, comme les
amateurs d’uchronie avec Droz, auteur, lui aussi, d’une _Histoire du
règne de Louis XVI pendant les années où l’on aurait pu prévenir ou
diriger la Révolution_. L’ouvrage de Droz s’arrête d’ailleurs bien avant
le moment fatal; jusqu’au 10 août 1792, et plus précisément encore
jusqu’à la minute où Louis XVI donna l’ordre aux Suisses d’évacuer le
château, il était à la portée du premier venu d’arrêter les choses, mais
ce premier venu ne se trouva que trois ans plus tard, le 13 vendémiaire.
L’_Histoire de la Terreur_, de Mortimer-Ternaux, montre combien ce
retard nous coûta cher.
Je ne dis rien des innombrables monographies et biographies de ce temps;
leur simple énumération tiendrait un volume. Tout au plus citerai-je les
_Histoires du tribunal révolutionnaire_, de Wallon ou de Campardon, ou
les tableaux anecdotiques et érudits de Lenôtre. Un pas de plus et on
arriverait au roman proprement dit où s’atténue du moins l’atrocité du
réel. Ici, la matière abonde avec Dumas père (_Ange Pitou_, le
_Chevalier de Maison Rouge_), Victor Hugo (_Quatre-vingt-treize_), Vigny
(_Stello_), Balzac (les _Chouans_, les _Deux Rêves_), Goncourt (_la
Patrie en danger_), Ch. d’Héricault (les _Noces d’un jacobin_). Sous le
titre, le _Journal d’un bourgeois de Paris pendant la Terreur_, M.
Edmond Biré a écrit 3 volumes anxieux et solides.
Ce n’est pas tout. Le terrorisme n’est qu’un des aspects de la
Révolution. Il y en a heureusement de plus glorieux. Pour l’aspect
international, il faut mettre hors de pair l’_Europe et la Révolution
française_, d’Albert Sorel; l’ouvrage dispensera de recourir à celui
parallèle d’Henri de Sybel, que les curieux pourtant liront aussi, car
sur de tels sujets, il est bon de connaître le point de vue allemand
comme le point de vue français. Mais à n’en lire qu’un, on préférera
Sorel plus récent, et même, en dépit de quelques indulgences pour ses
compatriotes, plus juste; son tome Ier, _les Mœurs politiques et les
traditions_, serait à placer parmi les quelques volumes qu’il faut,
avant tous autres, avoir lus sur cette époque. Sur l’histoire militaire,
sont à indiquer les récits détaillés et documentés d’Arthur Chuquet (6
volumes, Cerf). Sur les guerres navales l’_Histoire de la marine sous la
première république_, du commandant Chevalier (1 volume, Hachette). Sur
l’histoire financière, _les Finances de l’Ancien Régime et de la
Révolution_, de René Stourm (2 volumes, Alcan). Sur les mœurs privées
l’_Histoire de la société sous la Révolution et sous le Directoire_, des
Goncourt (2 volumes, Charpentier). On allongerait indéfiniment et
légitimement cette liste; il y a tant d’ouvrages écrits sur ce temps, et
il en reste tant encore à écrire! L’embarras n’en serait que plus réel
s’il fallait, pour finir, faire un choix dans ce choix que nous
essayons, et spécifier la douzaine de volumes, je suppose, auxquels on
voudrait réduire ses lectures sur la Révolution. Que devrait-on choisir?
l’_Ancien régime_, de Tocqueville, les quatre premiers volumes de Taine,
le premier tome d’Albert Sorel, les _Finances_, de Stourm, la
_Révolution_, de Carlyle; cela fait onze, mettons, pour compléter la
douzaine, les _Girondins_, de Biré.
Pour nous Français, la période impériale est plus fascinante encore que
l’époque révolutionnaire. Triomphes radieux et désastres inouïs, on se
laisse aller à toutes les ivresses d’orgueil et d’héroïsme sans
s’appesantir sur les dessous parfois effroyables: qu’on songe à ces
malheureux Autrichiens faits prisonniers pendant le siège de Gênes,
quelques semaines à peine avant Marengo, et qu’on laissa mourir de faim
sur les pontons où on les avait parqués; ils étaient trois mille! La
faute en est à leurs frères, soit, mais trois mille jeunes gens mourir
ainsi de mort lente! De la ville on entendait leurs hurlements. C’est
Marbot qui raconte la chose, Marbot dont les _Mémoires_ sont ce qu’il
faudrait lire tout d’abord sur l’épopée napoléonienne. On ne s’en
tiendra pas là sans doute. Comme souvenirs de simples combattants, les
_Cahiers_ du capitaine Coignet sont tout indiqués tant par leur propre
intérêt que par la comparaison qui s’impose avec le _Journal_ du sergent
Fricasse; ce sont deux générations toutes différentes, un peu comme
Thiébault et Marbot. Faut-il citer d’autres noms? «Ils sont trop!» comme
à la barrière de Clichy; la plupart des maréchaux et bon nombre de
moindres guerriers de ce temps ont laissé des souvenirs, ou dicté tout
au moins des notes, pendant les loisirs que leur fit Waterloo. On en a
publié beaucoup, et parfois de peu captivants, ces dernières années, à
la suite du succès obtenu par Marbot. Si j’osais, je conseillerais, de
préférence à ces publications qui se répètent un peu, les mémoires de
certains de nos adversaires. On en a traduit déjà un bon nombre, et
d’autres, dus à des émigrés ou à des étrangers épris de notre langue,
avaient été écrits du premier coup en français. Je cite à titre de
spécimen les notes curieuses que ce soldat anglais de l’armée de
Wellington dicta à son retour, car il ne savait ni lire ni écrire, et
qu’on a publiées en français sous le titre _De Saint-Sébastien à
Bayonne_. A côté des souvenirs des militaires il ne faudrait pas oublier
ceux des civils, grands administrateurs du Consulat ou disciplinés
serviteurs de l’Empire. Il y en a d’intéressants et suspects, Bourrienne
et Pradt; d’instructifs et sérieux, Chaptal, Meneval, Fleury de
Chaboulon; mais peut-être préférera-t-on des notes féminines sur ce
temps qui le fut si peu, les _Mémoires_ de Mme de Rémusat ou de Mme
d’Abrantès; le milieu napoléonien y vit davantage.
Comme histoire générale, le lecteur entamera sans doute les 20 volumes
du _Consulat et de l’Empire_, de Thiers, et dans ce cas il les achèvera
à peu près sûrement, si facile en est la lecture. D’ailleurs, en dépit
de nombreuses et excusables imperfections, l’ouvrage garde sa valeur
pour tout ce qui touche aux questions financières, aux réformes
administratives, et aux mouvements des armées. On s’est moqué des
prétentions stratégiques de ce petit homme à lunettes; plût au ciel que
nos généraux, en 1870, eussent eu un peu de son intelligente admiration
pour l’Empereur! Son jugement psychologique sur Napoléon n’est même pas
si faux, et quand on le compare à celui de Lanfrey, on en reconnaît la
justesse. Chacun pourra, d’ailleurs, le rectifier, non seulement avec la
_Vie de Napoléon_, de Stendhal, et le chapitre qui ouvre le tome V des
_Origines de la France contemporaine_, de Taine, mais avec quelques
ouvrages spéciaux, l’_Avènement de Bonaparte_, le _Napoléon et Alexandre
Ier_, d’Albert Vandal, le _1814_ et le _1815_, d’Henri Houssaye, etc. Ne
pas oublier ici le livre épique de Ségur. Pour la vie privée de
l’Empereur rien de plus fouillé que les livres de M. Frédéric Masson
(Ollendorff). Sur le séjour à Sainte-Hélène, il y a toute une
bibliothèque; on s’est battu autour d’Hudson Lowe aussi tenacement
qu’autour du cimetière d’Eylau; après des essais de réhabilitation
opiniâtre, l’opinion semble de nouveau se retourner contre le «geôlier».
Le génie militaire est chez Napoléon le point culminant, ou fulminant
comme il disait, mais c’est là étude de spécialistes. Pourtant, si de
simples civils voulaient pénétrer sur ce terrain sacré, je leur
transmettrais quelques renseignements; avant tout les ouvrages qui
portent la griffe du lion, comme le _Mémorial de Sainte-Hélène_; ou les
recueils d’extraits appropriés (_Dictionnaire de Napoléon_), par Damas
Hinard (Plon); _Maximes napoléoniennes_, du général Grisot; _Maximes de
guerre de Napoléon Ier_, par A. G. (Chapelot); puis, comme études de
critique, les écrits, chez nous, du général Bonnal (_les Maîtres de la
guerre_, Lavauzelle), ou encore certains livres étrangers, comme le
_Napoléon chef d’armée_, d’Yorck de Wartenburg (2 volumes, Chapelot), et
le _Déclin et la chute de Napoléon_, du maréchal Wolseley (1 volume,
Ollendorff), sans oublier les ouvrages de Jomini, notamment sa _Vie de
Napoléon racontée au tribunal de César par Alexandre et Frédéric_
(Chapelot).
L’_Histoire de mon temps_, de Pasquier, les _Mémoires_ de Guizot, les
_Lettres_ de Bismarck, le _Journal_ de Gordon, quatre ouvrages pris
entre mille pour représenter le dix-neuvième siècle proprement dit. Car
si l’on voulait indiquer tout ce qui serait à connaître sur ces
dernières générations, que n’aurait-on pas à nommer! Tout ce qui nous
touche, nous ou nos pères, nous intéresse. Les _Mémoires_ de PASQUIER
sont surtout précieux pour le commencement du siècle, et plus
spécialement pour les deux restaurations; on peut le suivre, pour guide,
avec plus de confiance que Chateaubriand ou que Talleyrand ou que tous
les autres acteurs de ce temps de crises. Pasquier fut toujours la
sagesse même, et plus que jamais en 1814 et en 1815. Ce n’est pas lui
qui, au Congrès de Vienne, aurait commis la faute de Talleyrand de lier
partie avec l’Angleterre et l’Autriche; en livrant la Saxe à la Prusse,
on boutait nez à nez la Prusse et l’Autriche, et on garantissait la
France en établissant sur le Rhin l’ex-roi de Saxe et tout un lot de
petits souverains qui, avec un peu d’habileté, pouvaient redevenir nos
clients comme au temps de Versailles; alors qu’en ayant une Prusse
rhénane et une Prusse baltique, on préparait l’englobement de toute
l’Allemagne intermédiaire. On pourra pourtant lire, pour l’agrément du
style, la _Correspondance_ du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIII
pendant le Congrès de Vienne, et même, si l’on veut, et quoi qu’ils
aient un peu déçu l’attente, les _Mémoires_ que M. de Bacourt écrivit
sous la demi-dictée du vieux diplomate.
Pour la fin de la Restauration, les _Mémoires_ du baron d’Haussez
ouvrent des jours nouveaux; on y voit le vieux Charles X passant les
séances du Conseil des ministres à découper des bonshommes en papier et
emportant chaque fois soigneusement son travail dans sa belle serviette
royale. Étranges ministres, sans doute, que les amis de M. de Polignac,
et pourtant c’est à ces illuminés que nous devons l’Algérie. C’est
pourquoi la justice du peuple faillit les pendre tous. Sur l’expédition
même, on pourra lire la _Conquête d’Alger_, de Camille Rousset.
En comparaison de cette quinzaine d’années, dont la _Comédie humaine_
nous rend encore aujourd’hui le souvenir si vivant, la Monarchie de
juillet semble un peu grise. GUIZOT personnifie bien le second régime
comme Pasquier le premier. C’étaient deux grands hommes d’État, mais la
calme sagesse de Pasquier est plus sympathique que l’ambition
doctrinaire de Guizot. On lira, néanmoins, les mémoires de celui-ci,
mais peut-être s’en tiendra-t-on là pour le côté politique du règne, et
aux autres souvenirs de Broglie, de Molé, ou de Barante, préférera-t-on
les tableaux de mœurs dessinés par de moins graves personnages, les
_Lettres du vicomte de Launay_, de Mme de Girardin, le _Jérôme Paturot à
la recherche d’une position sociale_, de Reybaud, ou les _Femmes des
Tuileries_, d’Imbert de Saint-Amand.
Si à ces partielles vues obliques on préférait les vastes panoramas où
les grandes lignes gardent leur importance respective, et où les détails
ne font que souligner les masses, on sera servi à souhait avec
Thureau-Dangin. A vrai dire, ces grandes machines, l’_Histoire de la
monarchie de juillet_, de Thureau-Dangin, comme l’_Histoire de la
Restauration_, de Viel-Castel, sont indispensables à la connaissance de
la première moitié du dix-neuvième siècle.
Avec la révolution de 1848 nous rentrons dans la ronde frénétique des
mémoires. Presque pas un des acteurs de ces quelques semestres
mouvementés qui n’ait tenu à nous en laisser le tableau. Hélas, comme, à
cinquante ans de distance, c’est peu de chose d’avoir «dirigé» un pays!
Peut-être ici le sage se contentera-t-il des tableaux autrement
brillants qu’il trouvera dans les _Misérables_ ou dans l’_Éducation
sentimentale_. Au surplus, à exiger des témoignages de contemporains,
qu’on s’adresse plutôt aux passants désintéressés, George Sand ou Maxime
du Camp, par exemple, ou encore le comte de Hübner.
De même pour le Second Empire, on le connaîtra mieux à travers les
chroniqueurs ou les épistoliers du temps, Villemessant, Véron, Arsène
Houssaye, que par les confidences à la postérité des grands hommes du
Corps législatif et du Sénat conservateur. Pourtant, il sera bon de
lire, ne serait-ce que pour remettre les choses au point, le chapitre
des _Mémoires_ de M. de Maupas, relatif au 2 décembre, et d’autre part
de feuilleter la _Correspondance_ de M. Thouvenel, où l’on voit que le
secret de l’Empereur ne nous a pas mieux réussi qu’un siècle auparavant
le secret du Roi.
Sur la politique extérieure des dernières années les livres de M.
Rothan: _la Politique française en 1866_ et l’_Affaire du Luxembourg_
sont à lire. L’éclat si longtemps brillant de l’armée impériale nous est
rendu sensible par _Mes Souvenirs_, du général du Barail, par les livres
de croisière de l’amiral Jurien de la Gravière, par les _Souvenirs du
Mexique_, du prince Bibesco. Sur le souverain on peut lire l’étude de M.
Fernand Giraudeau: _Napoléon III intime_. Nous commençons, le recul
devenant suffisant, à avoir de bons ouvrages d’ensemble sur toute cette
époque. L’_Histoire de la république de 1848_, de M. Victor Pierre, et
l’_Histoire du second empire_, de M. Pierre de la Gorce, permettent
d’attendre patiemment l’ouvrage définitif. Peut-être M. Étienne Lamy,
qui a écrit de si remarquables pages sur la fin de ce règne, et qui n’a
pas à plaider _pro domo_ comme le fait M. Émile Ollivier, dans son
_Empire libéral_, nous le donnera-t-il un jour.
Sur la guerre de 1870 que ne dévorerait-on pas? Ceux qui par
appréhension se sont abstenus longtemps de commencer quoi que ce soit
sur cette attristante époque, finissent, une fois qu’ils sont descendus
dans ce cercle douloureux, par s’y complaire comme dans la plus
victorieuse épopée. C’est que les fautes alors commises furent si
extraordinaires, si incompréhensibles, si inrecommençables! On se
surprend à espérer, jusque dans les pires désastres, à l’idée que tout
aurait dû si facilement changer et du tout au tout! Pour les opérations
de guerre, le lecteur prendra d’abord un résumé, celui des frères
Margueritte ou du colonel Niox, puis une histoire développée, celle de
Lehautcourt, ou d’Alfred Duquet. Et cela fait, il pourra se dispenser de
lire tous les écrits de nos généraux ou hommes d’État d’alors: trop
d’apologies, trop de réquisitoires. On complètera seulement le récit des
événements militaires avec celui des négociations, et ici l’_Histoire
diplomatique de la guerre de 1870_, d’Albert Sorel, épuisée en
librairie, mais subsistante dans les Bibliothèques publiques, sera à
lire; le spectacle d’une mauvaise fortune s’acharnant contre nous y est
plus visible encore.
Il est vrai que chaque homme n’a que la fortune qu’il mérite, et qu’à
soupeser d’avance les âmes d’un Napoléon III et d’un Bismarck, leur
destin pouvait être deviné. Après avoir lu les Œuvres de notre empereur,
ses _Discours et messages_ ou ses _Idées napoléoniennes_, qu’on lise les
_Lettres_ de BISMARCK, ou seulement le livre que Moritz Busch lui a
consacré: _le Comte de Bismarck et sa suite pendant la guerre de
France_. De même, aux livres, même les plus réputés, de nos généraux
d’alors, l’_Armée française en 1869_, de Trochu, par exemple, qu’on
compare l’_Art de battre les Français_, du Prince Frédéric-Charles, ou
les _Discours_ du maréchal de Moltke.
Quant à la psychologie de la masse, on la connaîtra à l’aide de quelques
journaux du siège de Paris, ceux de Victor Hugo et de Quinet par
exemple. Il est vrai qu’en cas de guerre, ce n’est pas la foule qui
compte. Nos défaites s’expliquent moins par l’affolement populaire que
par la qualité d’âme des chefs, et pour l’un d’eux au moins cette
qualité est assez énigmatique pour que jusqu’ici les curiosités ne
soient pas satisfaites. Que voulait au juste Bazaine? Se livrer? Se
conserver? Se réserver?
Puisque je parle de la guerre de 1870, j’ajoute pour les amateurs d’art
militaire quelques indications sur les autres guerres de la seconde
moitié du dernier siècle. Sur la campagne de Solférino, il y a le petit
livre d’Alfred Duquet. Sur la guerre de Sécession, l’étude traduite de
Scheibert. Sur la guerre de Sadowa, l’ouvrage du général Bonnal. Sur la
guerre des Balkans, le précis du colonel Bujac. Sur la guerre du
Transvaal, les études du capitaine Gilbert. Pour les curieux, je
rappelle _Mes rêveries_, du maréchal de Saxe, et les _Fantaisies
militaires_, du prince de Ligne, ainsi que la Critique par Dragomiroff
de la _Guerre et la Paix_, de Tolstoï, dans la collection Lavauzelle.
Au sortir du procès Bazaine, le _Journal_ de GORDON vous réconcilie avec
l’humanité. Voilà le livre d’un héros. C’est pourquoi je l’ai placé
parmi les sept livres qu’il ne faut pas manquer de lire au cours de la
période où nous en sommes. Mais, heureusement, il n’est pas seul de son
espèce. La race des vaillants fleurit encore, et il ne serait pas
difficile de faire avec des œuvres contemporaines un digne cortège au
journal du mystique aventurier écossais. On y mettrait plusieurs récits
d’exploration. Élisée Reclus dit quelque part que le tableau des
expéditions dans l’Archipel polaire est ce qui dans l’histoire montra
l’homme sous son jour le plus noble. Beaucoup donc de ces voyages, ceux
de Nordenskiold et de Nansen par exemple, ailleurs, ceux de Livingstone,
de Serpa-Pinto et de Stanley en Afrique, ceux de Sven Hedin en Asie, la
Vie du père Damien en Océanie, bien d’autres, seraient à lire et à
relire au cours de l’existence, un chapitre par semaine, comme autrefois
on lisait une vie de saint. Les dévots du positivisme auraient dû faire
des eucologes de ce genre: des _Horæ diurnæ_ contenant pour chaque jour
une notice sur les grands hommes du calendrier d’Auguste Comte, et un
_Breviarium_ en quatre saisons reproduisant de hautes citations des
grands types de l’humanité, saints, héros et génies.
J’ai cité des journaux d’explorateurs comme exemples d’énergie morale;
mais peut-être les aura-t-on lus aussi comme documents d’observation
scientifique. Alors c’est une mine inépuisable qui s’ouvre. Vouloir lire
tous les récits de voyage intéressants, plusieurs vies d’hommes n’y
suffiraient pas. Ici chacun choisira ce qu’il préfère, les chevauchées
dans les pampas ou les caravanes dans les déserts, les croisières sur
les océans ou les ascensions sur les glaciers.
Vaillant aussi serait le dessein de vouloir lire sur chaque grande race
humaine, un livre d’ensemble. En ce qui concerne notre civilisation, la
_Psychologie des peuples européens_, citée plus haut, de M. Alfred
Fouillée, qui a écrit également une bonne _Psychologie du peuple
français_, suffira à la rigueur, et il serait facile, dans tous les cas,
d’en compléter les chapitres. Sur le monde anglo-saxon, j’ai déjà
indiqué Taine et Tocqueville, Rousiers et Boutmy. Sur le monde
moscovite, je note l’_Empire des Tsars et les Russes_, d’Anatole
Leroy-Beaulieu. Sur le monde jaune, la _Cité chinoise_, de M. Simon, les
_Glimpses of the Far East_, de Lafcadio Hearn, et le _Japon_, d’André
Bellessort. Sur le monde nègre, _Haïti_, de Spenser Saint-John. Sur le
monde mahométan, _Chrétiens et Musulmans_, de L. de Contenson. Sur le
monde hindou, _Dans l’Inde_, d’André Chevrillon, sans oublier les
Anglais comme sir Alfred Lyall ou les indigènes comme Malabari. Sur le
monde persan, _Religions et philosophies de l’Asie centrale_, de
Gobineau. Sur le contact des mondes russe et chinois, la _Rénovation de
l’Asie_, de Pierre Leroy-Beaulieu, et la _Révolte de l’Asie_, de Victor
Bérard. Sur le contact des civilisations française et annamite, la
_Psychologie de la colonisation_, de M. de Saussure. Mais voici déjà une
douzaine de volumes d’indiqués, il faut savoir se borner.
Sur nous autres, ah! sur nous, le mieux, pour couper court, serait de
nous adresser à un étranger, puisque, paraît-il, on ne se connaît jamais
bien soi-même: _France_, de Bodley, nous apprendra toujours sinon ce que
nous sommes, du moins ce que nous semblons aux autres. S’il fallait, en
effet, descendre dans le détail, comme on arriverait vite à entasser une
montagne de livres! Rien que dans ces dernières années, une bonne
demi-douzaine de volumes ont paru (la _Société contemporaine_, de
Brenier de Montmorand, la Vie sociale, d’Antoine Baumann, l’_Énergie
française_, de Gabriel Hanotaux, la _Demi-République_, de Léouzon Le
Duc, la _Corruption de nos institutions_, d’Henri Joly, les _Français de
mon temps_, de M. d’Avenel), qui ont surtout sans doute un intérêt
d’actualité, mais qui n’en contiennent pas moins, tous, d’appréciables
documents que les Montesquieus futurs mettront en œuvre. Et je n’indique
là que des livres de lecture aisée et sans prétention technique. Si l’on
voulait pénétrer dans un de ces enclos dont la réunion forme le grand
champ social de France, ce serait tout un amas nouveau de volumes, des
traités de science financière, ou d’économie politique, ou
d’exploitation industrielle. On ne peut guère avoir une idée de notre
politique sans avoir lu l’_État moderne et ses fonctions_, de Paul
Leroy-Beaulieu, ou de nos finances sans avoir étudié le _Budget_, de
René Stourm, ou de notre agriculture sans avoir annoté la _Propriété
rurale_, de Flour de Saint-Genis, ou de notre psychologie générale sans
avoir parcouru l’_Enquête sur la réforme de l’Enseignement_, dirigée par
M. Al. Ribot, ou la _Revue des grands procès contemporains_, de M. de
Saint-Auban, et que d’autres documents il faudrait joindre à ces
quelques spécimens si on s’adressait à des spécialistes!
Il est temps de clore ce trop long chapitre. Les sept chroniqueurs
contemporains m’ont entraîné bien loin. Et pourtant le lecteur me
reprochera peut-être d’avoir été avare d’indications: Mirabeau, Mme
Roland, Marbot, Pasquier, Guizot, Bismarck, Gordon, ce sont de grands
noms, mais peut-être des noms un peu officiels. Il y a eu, au
dix-neuvième siècle, heureusement, autre chose que des tribuns, des
ministres et des soldats. Qui sait si, dans quelques générations, ce
septain ne fera pas sourire, et si alors on ne leur préférera pas sept
autres auteurs tout différents? Peut-être pour connaître notre
dix-neuvième siècle s’adressera-t-on de préférence à des artistes ou à
des savants, à des femmes du monde, ou à des hommes de cabinet. Le
_Journal_ d’Eugène Delacroix, la _Correspondance_ de Victor Jacquemont,
celle des Ampère, les _Souvenirs littéraires_ de Maxime du Camp, le
_Journal_ des Goncourt ou, dans un autre ordre d’idées, le _Journal_
d’Amiel, le _Journal_ de Marie Bachkirtcheff, les _Lettres_ de Berlioz,
le _Journal_ d’Eugénie de Guérin, seront peut-être alors préférés, et
qui pourrait dire que ce sera à tort? Est-ce que nous ne donnerions pas,
aujourd’hui, tous les mémoires politiques et militaires du temps de
Montaigne pour Montaigne lui-même?
* * * * *
Nous avons encore pendant cette période à lire nos grands penseurs
classiques et les grands philosophes anciens. Voici les premiers: 46,
Montesquieu; 47, Bossuet; 48, Malebranche; 49, Pascal; 50, Descartes;
51, Buffon; 52, Claude Bernard.
De MONTESQUIEU, mon lecteur aura sans doute déjà lu les _Lettres
persanes_ et autres œuvres badines qui ont tant d’attrait pour les
jeunes gens. Il les relira à l’âge grave. Les réflexions d’Usbeck
changent d’aspect à vingt-cinq ans de distance. Si l’on avait le temps
de les situer dans leur vrai milieu, on feuilletterait en leur honneur
quelques livres de l’époque, d’un côté les _Voyages_, de Tavernier et de
Chardin qui expliquent la préoccupation des choses d’Orient, d’autre
part les Œuvres de Pierre Bayle et de Fontenelle qui expliquent les
nouvelles hardiesses d’idées. Est-il besoin de noter que les problèmes
que soulève le Persan, importance du chiffre de la population, lois
caducaires, célibat monastique, parallèle des peuples protestants et des
peuples catholiques, restent toujours à l’ordre du jour? Vous trouverez
le même genre d’actualité irritante sous le déguisement antique dans les
autres petits écrits du président, _Sylla et Eucrate_, _Lysimaque_, etc.
Plus lentement, et presque comme un thème à méditations, il faudra
effeuiller, page à page, les _Considérations sur la grandeur et la
décadence des Romains_, même si on les a déjà lues; ce sont là chapitres
qui supportent plusieurs retours. Enfin qu’on lise avec la même lenteur
l’_Esprit des Lois_, comme il faut le lire, disait Stendhal,
c’est-à-dire en acceptant ou en rejetant chacun de ses nombreux et
petits chapitres. Nulle lecture n’est plus féconde. Un homme qui a pris
et pesé l’un après l’autre tous les axiomes lapidaires du penseur a fait
à peu près tout le tour de la science sociale. Sur les chapitres
relatifs à l’invasion des barbares et à l’établissement de la féodalité
on pourra presser le pas, ces questions ayant été reprises plus
profondément par les érudits modernes. Mais les considérations de
Montesquieu sur la politique en général gardent aujourd’hui tout leur
prix; plût au ciel qu’elles eussent de plus gardé toute leur autorité.
Ce fut un malheur national qu’au grave président de Bordeaux, notre
tempérament préférât le bourgeois gentilhomme de Paris ou l’aventurier
de lettres de Genève; un livre de Faguet, la _Politique comparée de
Montesquieu, Voltaire et J.-J. Rousseau_, sera ici particulièrement
utile. Il ne faut pas non plus oublier les _Lettres familières_ et les
_Œuvres inédites_ que publia naguère un de ses descendants. Enfin comme
il fut un grand promeneur, on aura profit à comparer ses jugements sur
l’étranger à ceux d’autres amateurs de voyages de son temps, tels que
Voltaire ou le président de Brosses.
BOSSUET remplira à lui seul toute l’année suivante. Ses œuvres, non
compris les écrits latins, tiennent, suivant les éditions, de 31 à 43
volumes. Chacun s’efforcera d’en absorber le plus possible. On lira, ou
probablement on relira le _Discours sur l’Histoire universelle_,
l’_Histoire des variations des Églises protestantes_ et les _Oraisons
funèbres_ qu’on s’étonnera de trouver moins ennuyeuses qu’au collège.
Aussi sans doute ne vous en tiendrez-vous pas aux _Oraisons_ et
lirez-vous de plus les _Sermons_, soit les choix en un ou deux volumes,
soit, ce qui vaudrait assurément mieux, la série complète dans l’édition
Labarcq. Voilà pour l’orateur. En ce qui touche le controversiste, la
grande œuvre des _Variations_ aura sans doute induit le lecteur en
curiosité; à lui donc les _Six avertissements aux protestants_, la
_Défense de l’Histoire des Variations_, la _Conférence avec M. Claude_
et la _Correspondance avec Leibniz_. Ce sont là questions qui n’ont rien
perdu de leur actualité puisqu’il y a toujours des catholiques et des
protestants, et que la question se pose plus que jamais de savoir s’il
vaudrait mieux resserrer ou desserrer le lien qui unit entre elles
toutes les confessions chrétiennes. En revanche, chacun pourra passer
plus rapidement sur les controverses qu’eut à soutenir Bossuet avec les
jansénistes, les casuistes, les quiétistes. Les livres du Père Ingold,
_Bossuet et le jansénisme_, et de Crouslé, _Bossuet et Fénelon_,
dispenseront même ici de recourir aux documents originaux. De ces
diverses querelles, la plus intéressante pour nous est celle que le
grand évêque eut avec Richard Simon; les idées des docteurs orthodoxes
ont évolué sur la question biblique, et l’exégèse de Bossuet, comme
d’ailleurs celle de Pascal, nous semble d’une timidité un peu étroite;
le livre d’un ancien jésuite, le père de la Broise, _Bossuet et la
Bible_, est à lire ici, et peut-être est-il bon d’ajouter à ce propos
que c’est dans la Compagnie de Jésus que Richard Simon trouva, dès le
temps de Bossuet, ses plus vifs défenseurs. Bossuet philosophe et
moraliste sera à connaître aussi: _Traité de la connaissance de Dieu_,
_Traité du libre arbitre_, _Traité de la concupiscence_, _Traité de
l’usure_, toutes questions qui ne peuvent, hélas, vieillir. J’ajoute les
_Maximes sur la comédie_ et la _Correspondance_. Enfin il ne faut pas
négliger en lui, et même il faudrait l’étudier avant tout, le prêtre,
j’entends le théologien, le mystique et le directeur de conscience, et
je fais allusion aux _Élévations sur les mystères_, aux _Méditations sur
les Évangiles_ et aux _Lettres de direction_. Ici encore il y a des
livres spéciaux, _Bossuet directeur de conscience_, et autres, qu’on
trouvera indiqués chez Brunetière dont on s’étonnerait, n’est-ce pas,
que le nom ne fût pas rappelé à propos de Bossuet.
L’année suivante, avec MALEBRANCHE, sera moins chargée. L’édition
Charpentier contient en 4 volumes tout ce qu’il sied de connaître: les
_Entretiens métaphysiques_, les _Méditations chrétiennes_ et la
_Recherche de la vérité_. Les insatiables iront chercher dans les œuvres
complètes le _Traité de l’amour de Dieu_, ou l’_Entretien d’un
philosophe chinois avec un philosophe chrétien_. Comme guide, la récente
monographie d’Henri Joly dans la _Collection des grands philosophes_
(Alcan) permettra de ne pas recourir aux gros volumes de ses
contemporains, le P. Dutertre ou le grand Arnauld. Sur les polémiques
acharnées de ce dernier avec Malebranche, on trouvera de suffisants
renseignements dans le _Port Royal_, de Sainte-Beuve. La lecture de
Malebranche est beaucoup plus agréable que ne le ferait supposer la
nature élevée des problèmes qu’il scrute. Chez nous, Condillac et Taine,
seuls, sont aussi aisés d’allure. Les _Entretiens métaphysiques_
notamment, grâce à leur forme dialoguée, se suivent avec une facilité
surprenante. C’est donc par là qu’il faudra commencer, et c’est là aussi
que pourront s’arrêter ceux dont l’enthousiasme pour «la vision en Dieu»
serait tiède.
Ceux-ci, en ce cas, devraient profiter du temps qui leur resterait libre
pour compléter leur connaissance des grands sermonnaires du dix-septième
siècle. L’éditeur Garnier a publié un volume de _Chefs-d’œuvre
oratoires_, de Bourdaloue, un d’_Oraisons funèbres_, de Fléchier,
Mascaron, etc., un de _Sermons_, de Massillon, et deux d’œuvres choisies
de Fénelon; c’est tout ce qu’il faut. Pour donner goût à ceux qui
garderaient quelque méfiance au sujet de cette littérature, je transcris
ici l’admirable péroraison d’un sermon de Bourdaloue que, sur la foi
d’une lettre de Tocqueville à Mme Swetchine, j’avais longtemps attribuée
à Bossuet, et qui, en effet, a toute la hauteur royale de Bossuet: «Je
ne sais si vous êtes content de moi, et je reconnais que vous avez bien
des sujets de ne l’être pas; mais pour moi, mon Dieu, je dois confesser
à votre gloire que je suis content de vous et que je le suis
parfaitement. Il vous importe peu que je le sois ou non; mais après
tout, c’est le témoignage le plus glorieux que je puisse vous rendre;
car dire que je suis content de vous, c’est dire que vous êtes mon Dieu,
puisqu’il n’y a qu’un Dieu qui me puisse contenter.»
PASCAL vient sur ces mots. Il tient tout entier en deux volumes, les
_Provinciales_ et les _Pensées_, avec quoi s’impriment d’habitude les
Opuscules. Mais n’importe qui pourrait facilement réunir une volumineuse
bibliothèque autour de ces deux volumes-là. Sur Pascal lui-même que de
livres écrits, depuis sa _Vie_, par Mme Périer (qu’il ne faut pas
accepter tout à fait, paraît-il, comme parole d’Évangile), jusqu’au
livre de Joseph Bertrand en passant par les médecins plus ou moins
aliénistes, genre Lélut! On ne repoussera pas ces commentateurs de tout
ordre. Pascal est de la race de ces génies énigmatiques que chacun
comprend à sa manière, et qu’il est bon de voir compris de façons
différentes. Comment, par exemple, entendre les _Provinciales_ sans
résister à la tentation d’écouter aussi les ripostes et de se faire juge
du combat? Ces subtils casuistes méritent-ils les terribles coups de
boutoir de l’amer solitaire? La dispute de la morale stricte et de la
morale large est de tous les temps. De quel parti se mettre? Il semble
qu’il y aurait un moyen de concilier les choses, ce serait d’adopter la
sévère pour soi et l’indulgente pour les autres. Mais alors c’est donner
raison aux casuistes puisqu’ils se mettaient, parlant confession, au
point de vue des autres! Terrible, en effet, est bien l’ironie du grand
polémiste: «Ah, mes révérends, il est fort heureux que les juges du Roi
ne pensent pas comme vous!» Mais oui! Et il serait fort malheureux
qu’ils pensassent de même, que les surplis revêtissent d’inexorables
punisseurs et les simarres d’insatiables inquisiteurs. Je laisse de côté
le point de savoir si les citations d’Escobar et de Caramuel, que Pascal
recevait toutes parées de Nicole, sont bien exactes; Port Royal, en
éditant les _Pensées_, nous a permis de douter de ses scrupules: où il a
imprimé: «Athéisme, manque de force d’esprit», Pascal avait écrit:
«Athéisme marque de force d’esprit»; il avait ajouté, il est vrai, «mais
jusqu’à un certain point seulement». Pascal est tout entier dans ce
balancement; ces «Messieurs» eurent tort de ne pas le voir et de ne pas
le laisser voir.
Port Royal, d’ailleurs, vaut mieux, lui aussi, que sa réputation. Qu’on
lise les six riches volumes de Sainte-Beuve, en y ajoutant
l’appréciation critique de l’abbé Fuzet: _les Jansénistes et leur
dernier historien_; le «peloton», comme disait Louis XIV, en sort à son
honneur; comme d’autre part, de la lecture du _Chemin de velours_, de
Remy de Gourmont, les tortueux casuistes sortent moins noirs que nous
nous figurons.
Et les _Pensées_, qu’en dire, sinon qu’on pourrait méditer des mois
entiers sous leurs arceaux inachevés? Le charme émotionnant des ruines
est dans l’essor de l’imagination qui se plaît à les compléter;
restaurer des débris, comme on fit de certains donjons féodaux, quel
contre-sens! plus ils restent vagues, plus leur mystère nous attire.
Ainsi des _Pensées_, de Pascal. Nous les aimons de tout ce que nous y
voyons, et plus encore, de ce que nous y devinons. Il y a déjà une
douzaine d’éditions (de vraies reconstructions) toutes différentes, il y
en aura d’autres encore, d’autant qu’ici les cintres interrompus, les
colonnes gisantes, les sculptures qu’on découvre dans l’herbe sont de
splendides fragments, et que nous pouvons les admirer autant pour
eux-mêmes que pour l’ensemble dont ils devraient faire partie, un peu
comme la colonnade de ce radieux Parthénon que Pascal, à sa mort, aurait
pu voir encore intact dans son éternelle jeunesse sur le rocher de
l’Acropole!
Une grande édition des œuvres de DESCARTES est en voie de publication.
Mais le lecteur pourra se contenter de celles qui existent, fort
respectables en leurs douzaines de tomes, ou même des choix en un volume
qui se trouvent un peu partout. Ce n’est pas, en effet, précisément par
le style que vit Descartes; il est loin, à ce point de vue, de François
Bacon qu’il surpasse tant d’ailleurs à tous les autres, et peut-être,
une fois qu’on sera arrivé au bout du _Discours sur la méthode_ ne se
sentira-t-on pas le courage d’aller plus loin. Pourtant ceux qui ont lu
la _Correspondance_ assurent qu’elle est très curieuse. Sa vie ne l’est
pas moins, guerres, poële en Hollande, aventures, petite Francine,
jusqu’à sa retraite en Suède où l’originale Christine lui attribua
l’honneur de sa «glorieuse conversion». On lira donc, de préférence (à
moins d’être de la partie) à ses œuvres propres, celles qui furent
écrites sur lui, soit biographies soit études critiques; parmi
celles-ci, les livres de M. Liard ou les _Sermons laïques_, d’Huxley,
semblent les plus profitables.
Comme, par suite, cette année-là se trouvera peu chargée de lectures, on
en profitera pour connaître le grand progrès que Descartes et ses
contemporains firent faire aux sciences. Comme je le disais plus haut,
rien de plus important dans l’histoire du monde que la marche des
découvertes scientifiques. Heureusement, les bons guides modernes ici ne
manquent pas: l’_Histoire des sciences_, de Maximilien Marie, _la
Médecine, histoire et doctrines_, de Ch. Daremberg; la _Chimie au moyen
âge_, de Berthelot; les _Fondateurs de l’astronomie_, de J. Bertrand.
On étudiera donc de près tous ces noms illustres: Viète, Fermat, Harvey,
Képler, Galilée. Képler croyait-il réellement à son astrologie?
Wallenstein y croyait, du moins, et ce fut un horoscope de Képler qui,
en enchaînant son ardeur, décida sa ruine. Et Galilée, avait-il
l’intention d’opposer la Science à l’Orthodoxie? Celle-ci fut du moins
bien maladroite d’aller chanter pouille à celle-là. Du _Procès de
Galilée_, d’Henri de l’Espinois, on tirera toujours cette conclusion
qu’il est dangereux pour un savant de discuter avec un «autocrator» qui
se pique de science, qu’il est d’ailleurs maladroit pour ce savant de
mettre les idées de son haut adversaire dans la bouche d’un personnage
orné du nom de Simplicius, et qu’il est toujours imprudent de réclamer à
cor et à cris des juges quand on tarde à vous en donner; beaucoup de
pauvres diables ne furent pas guillotinés pour autre chose pendant la
Terreur; l’exemple de son imprudent compatriote Savonarole aurait dû
arrêter Galilée. L’histoire n’en est pas moins pénible; il n’y a de
comique là dedans que les costumes «Saint-Barthélemy» dont les peintres
habillent leurs personnages, en 1633, quand l’idée les prend d’illustrer
l’_E pur si muove_!
L’œuvre de BUFFON est plus volumineuse encore que celle de Descartes;
dans certaines éditions, elle dépasse les six-vingts tomes. Même en s’en
tenant à ce qui est réellement sorti de sa plume, on atteint un nombre
si considérable de pages que, peut-être, se contentera-t-on des choix en
un ou deux volumes qu’ont donnés beaucoup d’éditeurs. L’édition la plus
récente est celle de M. de Lanessan, ce grand homme pour députés, qui se
fit gloire un jour d’avoir découvert l’antagonisme de la famille et de
la société chez les végétaux. Si vous prenez une de ces éditions
complètes, vous lirez tout d’abord l’_Histoire de l’homme_, et en les
comparant, pour voir le progrès des idées, la _Théorie de la terre_ et
les _Époques de la nature_. Ensuite vous achèverez le reste si vous avez
des loisirs, notamment les _Quadrupèdes_ et les _Oiseaux_, mais en vous
gardant de dire trop souvent: Comme c’est bien du Buffon! car vous
pourriez avoir affaire, juste au moment, à du Bexon ou à du Guéneau. On
se gardera aussi d’une façon générale de croire que ce grand savant se
mettait en habit de cour à sa table de travail, et une fois éclairci le
sens des mots «écrire en manchettes», on se plaira à poser des questions
captieuses aux neuf-dixièmes de ses amis qui l’ignorent. Sur ces
questions de cuisine littéraire et scientifique, on lira avec intérêt
l’_Histoire des travaux et des idées de Buffon_, de Flourens, ou son
livre sur les _Manuscrits de Buffon_, et sur l’homme même, le _Voyage à
Montbard_, d’Hérault de Séchelles, modèle d’ironie narquoise que Jouaust
a réédité naguère. Si Buffon avait vécu cinq ans de plus, il aurait pu
voir son visiteur accomplir un voyage plus fâcheux à Montaregret.
Comme c’est le savant, malgré tout, qui l’emporte chez Buffon sur
l’écrivain, en dépit du _Discours sur le style_, chacun profitera de sa
fréquentation pour se remettre les idées au point en matière d’histoire
naturelle. Des livres comme celui de M. Edmond Perrier, la _Philosophie
zoologique avant Darwin_, faciliteront cette besogne. Et ce dernier nom
suggère d’autres œuvres aussi importantes que celle de Buffon et qu’il
conviendrait de lire pour connaître l’Histoire de la découverte
scientifique du monde, le _Discours sur les révolutions du globe_, de
Cuvier, la _Philosophie zoologique_, de Lamarck, l’_Origine des
espèces_, de Darwin, l’_Histoire de la création_, d’Hæckel, avec, enfin,
quelque volume tout à fait récent, pour marquer l’état actuel de la
science. Est-il besoin d’ajouter qu’autour de chacun de ces noms, ce
serait tout un cycle d’œuvres remarquables qu’on pourrait réunir? Autour
de Darwin, par exemple, que de livres d’Huxley, de Weissmann, de
Quatrefages, de Romanes, de Gaudry, de Quinton!
Enfin CLAUDE BERNARD, un aussi grand nom pour le dix-neuvième siècle que
Buffon pour le dix-huitième, et à qui il n’a manqué, pour conquérir la
popularité, que de jeter dans la circulation quelque axiome propice à
contre-sens comme «le style c’est l’homme»! On n’en lira pas moins
l’admirable _Introduction à la médecine expérimentale_, et autour de ce
clair foyer, on disposera les plus importants travaux que le dernier
siècle a vu publier sur la physiologie depuis les _Rapports du physique
et du moral_, de Cabanis, jusqu’aux dernières communications qu’a pu
recevoir l’Académie des Sciences. Pour un jeune homme, il ne serait
peut-être pas de lecture plus fécondante que celle des grands mémoires
scientifiques originaux, ceux de Lavoisier, Gay-Lussac, Dumas, Carnot,
Regnault, Poinsot, en ayant soin, comme dit M. Le Chatelier, de bien
mettre en relief leurs points essentiels. Et pour un homme d’âge mûr, il
n’est pas de lecture plus consolante. «Nos neveux sont bien heureux, ils
verront de belles choses!» disait le vieux Voltaire. Qui ne répéterait
ceci en étudiant l’histoire d’une découverte, ou en lisant la vie d’un
grand savant, celle par exemple de Pasteur, par Vallery-Radot?
* * * * *
Restent enfin, pour cette période, les grands philosophes de
l’antiquité. Voici les sept que je propose: 46, Socrate; 47, Platon; 48,
Aristote; 49, Plotin; 50, Épictète; 51, Sénèque; 52, Boèce. Quelques
mots seulement sur chacun d’eux.
SOCRATE, pour cause, sera vite lu. Il n’en sera que plus posément
étudié. D’abord, si Socrate n’a rien écrit, on ne peut dire qu’il n’a
rien laissé. Des disciples comme Platon ou Xénophon valent des livres.
On sait que c’est une des «colles» favorites des hellénistes de se
demander si c’est à travers l’un, ou à travers l’autre, que nous voyons
le plus exactement leur maître commun. Cette question, on se la posera à
son tour, et comme l’année d’après sera celle de Platon, on consacrera
la présente à Xénophon. Les _Entretiens mémorables_ seront à lire tout
d’abord si l’on veut connaître le probablement vrai Socrate. Pour bien
saisir l’importance historique du philosophe qui, comme le dit Cicéron
dans un mot presque toujours compris de travers, fit descendre la
philosophie du ciel sur terre, il sera bon de lire une _Histoire de la
philosophie grecque_, ou tels livres de Paul Tannery, la _Science
hellène_, ou de G. Milhaud, les _Philosophes géomètres de la Grèce_, qui
mettent bien en lumière les préoccupations presque uniquement
scientifiques des précédents philosophes. Socrate, «fondateur de la
morale», comme on le titre justement, mais nullement de la morale
«spiritualiste», est à égale distance des physiciens d’avant et des
métaphysiciens d’après. J’indiquerai bien encore sur lui les livres
particuliers d’Alfred Fouillée ou de Clodius Piat, mais non sans
rappeler que, de préférence, il faudrait remonter aux sources,
c’est-à-dire, cette année, à Xénophon. Les œuvres de cet attique ont été
louablement traduites, et ne tiennent que deux volumes de la
Bibliothèque Charpentier; on les lira donc en entier, non seulement
celles qui se rapportent à Socrate, mais aussi les autres; la
_Cyropédie_ est un peu ennuyeuse (l’_Émile_ l’est peut-être bien aussi),
mais l’_Anabase_ est captivant comme une «verdadera historia de
conquistador». Et il ne faudrait pas négliger les petits traités
stratégiques, économiques ou politiques qui abondent en indications
précieuses. Xénophon est le premier en date non seulement des faiseurs
de mémoires, mais encore des auteurs de traités d’économie politique et
de droit constitutionnel; je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un
ancêtre dont la postérité ait prospéré davantage.
Les œuvres complètes de PLATON tiennent une dizaine de volumes dans
l’édition Saisset (Charpentier). On les lira tous, et avec plus de
plaisir qu’on ne pense. Platon est un des sommets de l’esprit humain; on
ne peut pas plus l’ignorer qu’Homère, et si l’on n’avait le temps de
lire que deux auteurs de toute la littérature grecque, c’est bien Homère
et Platon qu’il faudrait choisir. S’il n’en reste pas alors pour
connaître les commentateurs, même les quatre savants volumes d’Alfred
Fouillée, tant pis. Mieux vaut avoir entendu rugir le monstre lui-même.
Ceci n’est pas d’ailleurs pour détourner le lecteur de suivre un guide
moderne, lequel, à vrai dire, est indispensable, et ici on fait grand
cas du livre récent de M. Bénard; mais, à moins d’être un fervent, le
lecteur s’abstiendra d’éclaircir les obscurités de la chronologie des
œuvres de Platon ou de l’authenticité de certains livres. Bien entendu,
à faire un choix, il faudrait commencer par laisser de côté les œuvres
carrément suspectes. A la rigueur «les dialogues polémiques» pourraient
être réservés pour une seconde lecture; on pourrait aussi, si on a lu la
_République_, se reposer un peu avant de lire les _Lois_. Mais ce sont
là toutes les concessions possibles, et le fait d’avoir négligé tout le
reste, notamment le _Criton_, le _Phédon_, le _Phèdre_, le _Banquet_,
vous exposerait aux plus justes anathèmes.
«Beaucoup portent le thyrse, mais peu sont possédés par le Dieu.» Platon
fut sans conteste un de ceux-ci. C’est surtout quand on a fréquenté les
philosophes modernes qu’on s’éprend de sa grâce souveraine. Quel de nos
professeurs en _us_ oserait disposer en comédies charmantes le sujet de
ses moroses cours? Et pourtant y a-t-il beaucoup de traités de
philosophie qui comptent chez nous en dehors des _Entretiens
métaphysiques_, des _Soirées de Saint-Pétersbourg_, et des _Dialogues
philosophiques_? «On s’imagine Platon et Aristote avec de grandes robes
de pédants...», disait Pascal. Qu’on les lise et on ne se les imaginera
plus ainsi. Il y a dans Platon jusqu’à des jeux de vaudeville, les bons
vieux assis aux deux bouts d’un banc qui dégringolent brusquement parce
que ceux du milieu les refoulent pour faire place entre eux à un nouveau
venu de mine charmante! L’histoire n’est plus de nos mœurs; mais il ne
faudrait pas remonter très haut dans notre histoire pour donner à Platon
son cadre; sa _République_ n’aurait pas déplu à un de nos moines, genre
Campanella; l’_Eutyphron_ nous montre un type d’inquisiteur de la foi
qu’on s’attendrait à trouver à Tolède plutôt qu’à Athènes; le _Lachès_
exprime des idées militaires qui auraient plu à Jean le Bon, et si saint
François d’Assise avait dû aller dîner en ville, il aurait, comme
Socrate, mis des souliers pour faire honneur à ses hôtes. Qu’on approche
donc du divin Platon; une fois sous le charme, on trouvera tout
intéressant, jusque, même si l’on ne comprend pas le grec, jusqu’au
_Cratyle_.
Barthélemy Saint-Hilaire a traduit en français tout ARISTOTE, sauf
naturellement la _Constitution des Athéniens_, qu’on découvrit après sa
mort. D’autres ouvrages du grand Stagirite reverront peut-être le jour.
C’est une stupéfaction pour les simples curieux qu’on n’ait pas encore
déroulé tous les manuscrits d’Herculanum. Qui sait si on ne retrouvera
pas quelque matin le livre qu’il écrivit sur Pythagore et dont il
faudrait célébrer la découverte à toutes volées de cloches par la
chrétienté entière, Pythagore étant une des cinq ou six plus
merveilleuses figures de l’humanité? Ce qui reste d’Aristote est
d’ailleurs suffisant pour se faire une juste idée de cet étonnant
«synthète». Tâchez de lire toutes ses œuvres, comme pour Platon. Si cela
ne se peut, lisez toujours la _Politique_, la _Rhétorique_ et la
_Poétique_ qui, dans l’édition Garnier, ne tiennent que 2 volumes. Mais
lisez-les avec précaution, car les traductions peuvent induire en
erreur; Barthélemy Saint-Hilaire, par exemple, traduit quelque part
démocratie par démagogie, ce qui est fâcheux. C’est dans le passage de
la _Morale à Nicomaque_, où Aristote classe les formes de gouvernement;
il distingue trois formes normales: la royauté, l’aristocratie et la
politie qui est une sorte de régime censitaire; et trois formes
anormales, la tyrannie, corruption de la royauté, l’oligarchie,
corruption de l’aristocratie, et la démocratie, corruption de la
politie; c’est cette démocratie que le traducteur transforme en
démagogie, alors qu’Aristote veut seulement parler d’un régime analogue
à notre suffrage universel; il est vrai que s’il avait donné la
préférence parmi les formes normales à la royauté sur la bourgeoisie
censitaire, il reconnaît la démocratie moins dangereuse que la tyrannie:
_optimi pessima corruptio_. Mais c’est assez sur ce détail. Je n’insiste
pas davantage sur l’importance de son œuvre, ni sur le curieux problème
qu’elle soulève, le ralentissement de la ferveur scientifique qui,
malgré elle, se manifeste aussitôt après dans le monde grec, et le
renouveau de cette ferveur qui s’éveille (par elle? avec elle?)
plusieurs siècles après, en Occident. Il suffit ici d’indiquer, en sus
des ouvrages d’intérêt général déjà cités, quelques livres spéciaux: la
_Biologie aristotélique_, de Pouchet (G. Baillière), et l’_Essai sur la
métaphysique d’Aristote_, de Ravaisson, l’auteur du fameux rapport sur
la _Philosophie au dix-neuvième siècle_.
De PLOTIN, il existe une bonne traduction des _Ennéades_, par Bouiller.
Mais peut-être le lecteur hésitera-t-il à pénétrer tout seul dans cet
obscur domaine de la philosophie alexandrine. Pour Plotin plus encore
que pour Platon un guide est nécessaire. L’_Histoire critique de l’École
d’Alexandrie_, de Vacherot, sera ici très utile. De suffisantes clartés
y luisent sur Porphyre, Jamblique et les autres jusqu’à Proclus. Ceux
surtout qui s’intéresseraient aux origines du christianisme ne devraient
pas négliger toute cette école; c’est là qu’est la source du grand
fleuve théologique dont la crue limoneuse fertilisera le christianisme
primitif. Toute la métaphysique de saint Jean et de saint Paul se
développe dans les platoniciens alexandrins; peut-être n’a-t-il manqué
aux judéo-hellènes d’Égypte d’avant Philon que de trouver une figure
héroïque autour de laquelle serait venue se condenser toute la foi
humaine. Qui sait--le rêve en ces matières n’est pas illicite--si
Socrate n’aurait pu être cet élu? Qu’au lieu d’hommes de génie pour
disciples, il eût eu d’obscurs artisans d’Athènes, et que ceux-ci, après
la mort du maître, se fussent dispersés par le monde pour fuir les
trente tyrans; quelques-uns, abordant en Égypte, auraient pu unir
l’amour poussé jusqu’à l’adoration de leur maître à la spéculation
métaphysique la plus subtile, et le «juste mis en croix» de Platon
déterminait, trois siècles avant Jésus, la grande révolution de
l’histoire. Un Socrate idéalisé, sans nez camard, sans fatigant
bavardage, sans ironie et sans finasserie, aurait-il été indigne de
l’adoption sacrée des hommes? Sa fin est d’une beauté parfaite, un
homme-dieu doit expirer d’une mort noble qui ne mutile pas le corps
comme la hache ou ne le ridiculise pas comme la corde; le groupe de
Socrate tenant la coupe de poison au milieu de ses amis est moins
douloureux que le groupe du Calvaire, mais il a sa beauté qui nous
semblerait égale si l’Athénien avait bu la ciguë pour sauver l’espèce
humaine et non pour obéir aux lois de sa mesquine cité. Mais laissons
ces rêves. La figure que plus tard les mystagogues alexandrins
essayèrent d’opposer à Jésus n’avait pas la moindre chance de réussite,
Apollonius de Thyane. On lira sa _Vie_, par Philostrate, et l’occasion
s’en présentant, les _Dialogues_, de Lucien de Samosate. L’esprit
boulevardier de ce Grec, qui probablement était Juif, fait penser à
Heine, ou à Voltaire qui, pour ne pas aimer les Juifs, avait assez de
traits communs avec eux.
Le _Manuel_ d’ÉPICTÈTE constitue un minuscule livre, et les _Pensées_ de
Marc-Aurèle n’apparaissent pas beaucoup plus volumineuses. Mais ce n’en
sont pas moins écrits précieux et qu’il faut lire avec vénération. On
comprendrait un homme qui réduirait son alimentation spirituelle à deux
tout petits livres: le _Manuel_ d’Épictète et l’_Imitation de
Jésus-Christ_, car il n’est pas mauvais de contrebalancer le stoïcisme
par son contraire, et ce serait ici le cas de relire l’admirable
_Entretien avec M. de Saci sur Épictète et Montaigne_, de Pascal. C’est
justement, d’ailleurs, parce que nous sommes tous beaucoup plus près de
celui-ci que de celui-là qu’il faut tâcher de se faire une âme stoïque,
d’autant que nul ne sait jamais s’il n’aura pas à s’ouvrir les veines un
beau jour; demandez plutôt à Chamfort. Et sans doute, ce n’est pas de
trop près qu’il faudra s’approcher des grands stoïciens; Marc-Aurèle, si
admirable à travers Renan, décourage un peu l’enthousiasme, vu en pleine
histoire; il est possible qu’il en soit de lui comme de Salluste qui
était si dénué de faiblesses la plume à la main, et de scrupules dans
son gouvernement d’Afrique; n’importe, c’est déjà quelque chose d’avoir
mis de la noblesse dans son plan de vie, tant d’hommes ne la mettent ni
dans l’idéal ni dans le réel!
C’est peut-être en récompense de ceci que d’autres demi-stoïciens eurent
une fin si belle, Cicéron par exemple. Comme beaucoup de phraseurs, ce
fut un homme de conduite médiocre, et d’infatuation énorme; il est si
peu sympathique qu’il vous rend indulgent pour Catilina lui-même; mais
sa mort efface toutes ses petitesses. On surmontera donc le peu de goût
qu’inspire sa faconde pour lire le _De officiis_ ou le _De natura
deorum_; et, dans tous les cas, rebuté ou non, on lira, car il faut
avoir lu quelque chose de lui, le _Songe de Scipion_. Puisque ce sera
alors le moment de se faire une idée des deux grands courants de la
morale antique, on pourra interroger quelques livres modernes, par
exemple la _Morale d’Épicure dans ses rapports avec les doctrines
contemporaines_, de Guyau, ou un _Problème moral dans l’antiquité, essai
de casuistique stoïcienne_, de Thamin.
Avec SÉNÈQUE, on ne quitte pas le stoïcisme, le spécial stoïcisme du
temps des douze Césars où l’ombre de la mort s’allongeait sur toutes les
existences. On comprend que Sénèque ait été l’auteur favori de nos temps
révolutionnaires; quand l’échafaud est chaque jour en perspective, se
préparer à mourir noblement est le souci qui prime tous les autres.
Toutes les œuvres philosophiques de Sénèque ne tiennent qu’un volume, un
gros volume, il est vrai, dans la collection Nisard (Didot); 2 volumes
dans l’édition Hachette; il sera donc facile de les lire toutes et point
difficile, au surplus, de les lire dans le texte. Même aujourd’hui le
_Traité de la tranquillité de l’âme_ se laisse achever et les
_Consolations à Helvia_ se laissent admirer. Il faut d’ailleurs être
indulgent pour la rhétorique, quand le rhéteur joue sa vie, et Sénèque a
fini par perdre la sienne.
Sur l’état si curieux du monde romain à cette époque, j’ai déjà cité
Nisard et Renan; ajoutez les récentes études sur la _Grandeur et
décadence de Rome_, de G. Ferrero. La question des rapports de Sénèque
et de saint Paul a fait écrire des volumes spéciaux. Dans un genre
voisin, l’_Opposition sous les Césars_, de Gaston Boissier, est à lire
comme son _Cicéron et ses amis_; tout ce qu’a écrit ce compatriote
d’Antonin le Pieux sur l’antiquité classique est à la fois solide et
agréable. Il y a tant de livres sur les mêmes sujets dont on ne pourrait
pas en dire autant!
Enfin la _Consolation_, de BOÈCE. Nous touchons au christianisme. Nous
sommes en plein christianisme. Nulle époque ne fut plus intéressante
pour le penseur que celle-là. On sait, au surplus, qu’elle a souvent
porté bonheur à la gloire de l’auteur des _Martyrs_, comme à la
popularité de l’auteur de _Quo Vadis_. Mais ici la fiction n’est pas
plus intéressante que l’histoire. On lira donc des ouvrages comme la
_Fin du paganisme_, de G. Boissier, ou les _Récits du cinquième siècle_,
d’Amédée Thierry, et, chemin faisant, on se demandera si c’est bien
alors que finit le paganisme. La _Mort des Dieux_, la _Fin des Dieux_,
on a fait des livres sur le retour des Olympiens. Il semble bien que
jusqu’à la chute définitive de Constantinople, les adorateurs d’idoles
ont survécu par tout l’ancien monde hellénique; au quinzième siècle, il
y avait encore des statues de Zeus debout en Crète, et on leur adressait
des prières. Ce serait alors l’Islam et non le Christ qui serait le
véritable destructeur du Panthéon. Problèmes obscurs et d’autant plus
passionnants. Ils ne touchent que de loin Boèce qui est un pur
occidental. Pauvre grand homme, martyr de la barbarie, et qui a failli
faire prendre pour un précurseur de Charlemagne l’atroce brute que fut
Théodoric. Quelle n’a pas dû être l’angoisse de ces derniers défenseurs
de la civilisation? J’ai essayé, dans les _Amants d’Arles_, de rendre
l’impression étrange que ce temps produit, cette odeur de marécage qui
s’exhale des dernières cités impériales, d’Arles comme de Narbonne,
d’Ostie comme de Ravenne. Et pourtant cette époque a son charme
mélancolique. Le sonnet de Verlaine vous revient: «Je suis l’Empire à la
fin de la décadence--Qui regarde passer les grands barbares blancs.» On
se plaît à ces derniers jeux de poésie des Sidoine Apollinaire et des
Prudence; plusieurs même se sont épris de cette littérature spéciale
«marbrée des verdeurs de la décomposition». Il y a là-dessus un curieux
chapitre dans l’_A rebours_, de Huysmans, dont on trouvera en quelque
sorte le développement dans le _Latin mystique_, de Remy de Gourmont. Ce
n’est pas par un vain goût de paradoxe que certains préfèrent au
_Thesaurus_ de la langue cicéronienne le _Glossarium mediæ atque infimæ
latinitatis_, de Du Cange.
Voici notre cinquième septain terminé. Il présente la même polychromie
que les précédents. Je rappelle seulement les têtes de colonne.
46, Mirabeau, Montesquieu, Socrate.
47, Mme Roland, Bossuet, Platon.
48, Marbot, Malebranche, Aristote.
49, Pasquier, Pascal, Plotin.
50, Guizot, Descartes, Épictète.
51, Bismarck, Buffon, Sénèque.
52, Gordon, Claude Bernard, Boèce.