TROISIÈME PÉRIODE

L’âge mûr qui commence. De 32 à 39 ans. Des poésies encore, des théories

politiques, des livres d’histoire et de chronique. Cela fait trois et

même quatre séries parallèles. Les poètes seront ceux de l’antiquité,

auxquels on joindra les italiens que le septain précédent n’avait pas eu

le temps d’atteindre. Les «politiques», on les prendra dans notre pays

et notre temps. Les chroniqueurs seront ceux du moyen âge. Du réchauffé,

tout cela, dira-t-on. Sans doute; la vie se passe à refaire son

éducation, si tant est qu’au collège on l’ait faite.

* * * * *

Donc, comme poètes, des italiens, des latins et des grecs. Sept noms

illustres: Homère, Eschyle, Aristophane, Lucrèce, Virgile, Dante,

l’Arioste. Commençons par ceux-ci:

32, DANTE! _Nel mezzo del cammin di nostra vita--Mi ritrovai per una

selva oscura--Che la diritta via era smarrita._ Ma mémoire m’abandonne

et j’ouvre le livre pour le tercet suivant: _E quanto a dir qual era è

cosa dura--Questa selva selvaggia ed aspra e forte--Che nel pensiero

rinnuova la paura!_ J’ai transcrit à dessein pour montrer au lecteur--et

s’il a sauté ces six vers, qu’il revienne sur ses pas et les lise

lentement--que le sens se devine même quand on ne sait pas l’italien, et

qu’on serait inexcusable de ne pas faire un petit effort pour arriver à

lire l’_altissimo poeta_ dans sa langue. Sans doute l’_Inferno_ est un

peu plus difficile à comprendre que le _Corriere della sera_, mais le

plaisir d’admirer Dante dans toute sa beauté vaut bien une légère peine.

Si l’on est débutant, on pourra d’ailleurs s’aider de traductions. Il y

en a d’innombrables, en vers et en prose, en langue respectueuse et en

style indépendant; il y en a même en vieux français comme celle que, par

un étonnant tour d’adresse, Littré a menée à fin: tout l’_Enfer_ en

dialecte d’oil du quatorzième siècle, tel que l’Alighieri lui-même

aurait pu l’écrire. La comparaison de toutes ces traductions serait, à

elle seule, un plaisant exercice. En voici une, toute récente, de M.

Hyacinthe Vinson qui suit d’assez près le texte: «J’étais à la moitié du

chemin de la vie--Je me perdis dans l’ombre au fond d’une forêt--Car

j’avais dévié de la route suivie.--Ma mémoire à présent bien mal

retracerait--Cette forêt profonde, âpre, épaisse, sauvage--Et rien que

d’y penser la peur me reviendrait.» La paraphrase d’Antony Deschamps, en

alexandrins régulièrement alternés, est bien plus banale quoique publiée

en plein romantisme: «Quand j’étais à moitié du chemin de la vie--La

lumière à mes yeux fut tout à coup ravie--Et je me retrouvai dans une

âpre forêt--Où mon âme perdue et désolée errait.--C’était une forêt

obscure, épouvantable--Et dire ici combien elle était redoutable--Serait

chose pénible et si pleine d’effroi--Que la mort paraîtrait moins amère

pour moi.» Que de délayage! Encore Antony Deschamps a-t-il l’excuse de

la maudite rime à faire venir. Mais comment Rivarol, qui traduisait,

lui, en simple prose, et qui savait fort bien son métier («un idiome

étranger, disait-il, proposant toujours des tours de force à un habile

traducteur, le tâte pour ainsi dire en tous les sens», etc.), comment

Rivarol a-t-il pu ainsi défigurer le vieux gibelin? «J’étais au milieu

de ma course, et j’avais déjà perdu la bonne voie lorsque je me trouvai

dans une forêt obscure dont le souvenir me trouble encore et

m’épouvante. Certes, il serait dur de dire quelle était cette forêt

sauvage, profonde et ténébreuse où j’ai éprouvé tant d’angoisse que la

mort me sera moins amère.» Revenons aux traducteurs en vers. Il faut

remonter près de deux siècles pour en trouver un; c’est Grangier, un

contemporain de Henri IV: «Au millieu du chemin de nostre courte vie--Ie

me trouvay pensif dedans une forest--Pleine d’obscurité dont la voye

faillie--M’avait fait esgarer. Et bien pénible il est--De dire quelle

fut ceste forest sauvage--Qui la peur renouvelle en mon doubteux

courage.» En vérité, le classique l’emporte ici sur le romantique. Deux

autres traductions antérieures et inédites, dont Littré donne des

fragments, sont également d’une couleur forte. Voici celle du seizième

siècle. «Sur le milieu du cours de ceste errante vie--Dans la sombre

forest mon âme fut ravie--Car le plus droit sentier elle avait

escarté.--Mais de conter au vray c’est une dureté--Combien cette forest

estait forte épineuse--Dont le resouvenir rend mon âme peureuse.» Celle

du quinzième est d’un goût plus archaïque: «Au millieu du chemin de la

vie présente--Me retrovai parmy une forest obscure--Où m’estoye esgaré

hors de la droicte sente.--Ha combien ce serait à dire chose dure--De

ceste forest tant aspre forte et sauvage--Que m’y pensant ma paour

renouvelle et me dure.» Enfin je transcris le début du pastiche de

Littré, très curieux, et qui de plus a le mérite d’avoir conservé le

vers de dix pieds de l’original: «En mi chemin de ceste notre vie--Me

retrovai per une selve oscure--Car droite voie ore était esmarie.--Ah!

cette selve, dire m’est chose dure--Com ele estoit sauvage et aspre et

fors,--Si que mes cuers encor ne s’asseüre!» Ce défilé de la même beauté

sous tant de costumes divers n’est-il pas intéressant? Et tout le siècle

de Ronsard ne revit-il pas dans ce beau vers: «Dont le resouvenir rend

mon âme peureuse», comme tout le temps de Voltaire se décèle à la

substitution de la «course» banale au symbolique «chemin de notre vie»

de l’Alighieri?

Est-il nécessaire de dire qu’il faudra lire, et au besoin relire, non

seulement l’_Enfer_, mais encore le _Purgatoire_ et le _Paradis_? Aussi

la _Vita nuova_. Tout cela d’ailleurs ne tient qu’un volume (trad.

Brizeux pour la _Divine Comédie_, Delécluze pour la _Vita nuova_) dans

la Bibliothèque Charpentier. Comme guide, car il en faut un, on prendra

le livre d’Ozanam, _Dante et la philosophie catholique au treizième

siècle_ (Lecoffre), et, comme curiosité, on pourra parcourir les

_Pénalités de l’Enfer du Dante_, d’Ortolan (Plon). Les _Causeries

florentines_, de J. Klazcko (Plon) sont épuisées en librairie, on les

trouve toutefois dans les collections de la _Revue des deux mondes_;

elles plairont à ceux qui aiment les exposés dialogués de questions

délicates; mais comme ce serait dommage si Béatrix ne personnifiait

qu’une Abstraction! Je pourrais allonger beaucoup la liste. Si je citais

seulement les principales œuvres écrites en Italie sur Dante, je

remplirais un volume. Ce que j’ai indiqué suffit, mais à condition qu’on

lise Dante lui-même. Il est du petit groupe de ceux qu’il n’est permis,

sous aucun prétexte, d’éluder.

33. L’ARIOSTE. L’épopée burlesque à côté de la Divine Comédie, les deux

faces de la poésie italienne. Le _Roland furieux_ se lira d’un trait, et

sans qu’il soit besoin de commentateur. C’est un élixir de joie, tout

comme Rabelais. Un jour qu’Auguste Comte voulut reprendre un de ses

écrits de jeunesse, la sécheresse de cet essai le décontenança au point

qu’il dut, c’est lui qui le raconte, «lire pour se remonter deux ou

trois chants de l’Arioste». Voilà un bon certificat. On lira donc

l’_Orlando furioso_ dans le texte si possible (2 volumes, Didot), sinon

dans les traductions. Il y en a une suffisante, en 2 volumes, chez

Garnier. Mais qu’on ne manque pas de feuilleter les grandes éditions

illustrées Hachette tant de l’Arioste que de Dante; nul illustrateur

n’était plus digne que Gustave Doré d’interpréter l’un et l’autre.

La littérature italienne ne tient pas tout entière dans ces deux noms.

Il faudra lire en outre les _Sonnets_, de Pétrarque, les _Contes_, de

Boccace, la _Jérusalem délivrée_, du Tasse, d’autres œuvres encore. Pour

Pétrarque, on aura le texte italien chez Didot, la traduction chez

Charpentier, ou le choix des _Œuvres amoureuses_, texte et traduction

chez Garnier. Comme guide, le _Pétrarque_, de Mézières (Hachette).

Boccace qui est plus français encore que Pétrarque puisque sa mère était

parisienne et qu’il naquit lui-même à Paris (quoi, pas de statue?) a

d’innombrables éditions; je parle du _Decameron_ seul (texte italien, 2

volumes, Didot; traduction, 2 volumes, Charpentier; Contes choisis, 1

volume, Garnier). Quant aux autres conteurs italiens du temps, Bandello,

Sacchetti, etc., dont la collection complète tient 26 in-8º dans

l’édition de Livourne, 1791, _Novellieri italiani_, on en trouvera un

bon choix, en italien dans le _Tesoro_ en 1 volume imprimé à Paris, en

1847, en français dans les _Conteurs florentins du moyen âge_, de

Gebhart (Hachette) et dans les _Conteurs galants des quinzième et

seizième siècles_, de Van Bever et Sansot Orland (Mercure de France, 2

volumes).

Il ne faut pas songer qu’aux amateurs de galanteries. La poésie

religieuse a du bon, et celle des grands disciples de saint François a

de l’excellent. On trouvera dans le tome V des Œuvres d’Ozanam

(Lecoffre), _les Poètes franciscains en Italie au treizième siècle_, une

délicate translation des _Fioretti_, ce pur joyau; Teodor de Wyzewa a

aussi amoureusement traduit la _Légende dorée_, de Jacques de Voragine

(Perrin). On pourra encore consulter ici l’_Italie mystique_, de Gebhart

(Hachette). Sur le père de l’ordre lui-même les livres sont nombreux. Le

plus récent est la _Vie de saint François d’Assise_, de Paul Sabatier

(Fischbacher); l’auteur est calviniste, et la sincérité de son amour

pour le Poverello n’en est que plus touchante. Une plaquette de M.

Alphonse Germain, l’_Influence de saint François d’Assise_ dans les

arts, parue dans une collection à 0 fr. 60 (Bloud et Barral), est farcie

de détails instructifs.

Au sortir de ces charmantes légendes et de ces hymnes passionnés: _In

fuoco l’amor mi mise_... le Tasse paraîtra bien un peu «clinquant» comme

l’appréciait le judicieux Nicolas. Pourtant, on ne peut pas se dispenser

d’avoir lu la _Jérusalem délivrée_ (l’édition Charpentier contient de

plus l’_Aminte_). Bien qu’un peu décolorées aujourd’hui, les images

d’Herminie et de Clorinde sont encore agréables, et les jardins d’Armide

n’ont pas perdu tout leur charme. On pourra d’ailleurs s’en tenir là, et

ne pas se croire obligé de connaître Trissino ou Pulci, encore moins

Olivieri ou Boiardo. Ce n’est pas qu’ils soient sans valeur, et beaucoup

de poètes épiques s’estimeraient heureux de se survivre, comme Boiardo,

pour avoir jeté dans la circulation quelques expressions proverbiales:

«faire le Rodomont» ou «la discorde est au camp d’Agramant». Mais il

faut savoir se borner. En dehors des cinq ou six grands poètes dont on

vient de parler, un bon manuel d’histoire de la littérature italienne

suffira. (A notre point de vue _Influence de l’Italie sur les lettres

françaises_, de Rathery, serait à ajouter audit manuel.)

Quant aux poètes modernes, on ne pourra les lire qu’en italien, puisque

les traducteurs ne se sont pas encore emparés d’eux. Le petit livre

d’_Opuscules et pensées_, de Léopardi, traduit par Dapples (Alcan) fait

connaître le philosophe plus que le poète. Ce ne sont pourtant pas les

noms célèbres qui manquent; Carducci est regardé par ses compatriotes

comme le frère de Leconte de Lisle, Arturo Graf n’est pas inconnu chez

nous. La poétesse Ada Negri mériterait d’être appréciée. J’ai dit

combien les vers de Gabriel d’Annunzio étaient remarquables. Ceux qui

aiment la belle langue italienne ne seront pas embarrassés pour ajouter

d’autres noms à cette liste.

Avant de passer aux anciens, peut-être pourra-t-on noter encore quelques

modernes dignes d’être connus, car il n’y a pas que les cinq principales

littératures d’Europe qui aient le privilège de poésie. Tel petit pays

est grand par l’expansion littéraire, comme le Portugal. Aujourd’hui

encore Eugenio de Castro y maintient la gloire de la poésie

lusitanienne. Autour de lui bien d’autres se pressent, dont je n’énumère

pas les noms pour ne pas donner à ces notes l’aridité d’un catalogue, et

antérieurement à lui, de plus nombreux encore jalonnent la route qui

descend des _Lusiades_. De même et à propos de toutes ces littératures

romanes sœurs de la nôtre, il ne faut pas oublier leur sœur aînée à

toutes, la vieille poésie qui compta jadis parmi ses chanteurs Richard

Cœur de Lion et Bertrand de Born, et qui a poussé de nos jours des

surgeons si inattendus. Un nom comme celui de Mistral va de pair avec

les plus grands du siècle, et aucun poète, pas même le divin Virgile ou

le divin André, ne mérite plus d’être fraternellement accolé à

Théocrite. Quand on vient de lire _Mireio_, toutes les bucoliques

apparaissent ce qu’elles sont, de la littérature. Qu’on ne manque donc

pas de lire _Mireio_ d’abord--les éditions comportent toujours la

traduction en regard, si rares maintenant sont ceux qui parlent

l’antique langue des cours d’amour: _Car cantan que per vautre, o pastre

e gent di mas!_--puis les autres œuvres du maître (Lemerre) et ensuite,

si on a pris goût à ce goût de terroir, le reste du Félibrige; je ne

cite pas de noms parce que les Félibres, poètes et provençaux, sont

doublement irritables, et qu’à citer les six autres de Font-Ségugne il

faudrait, sous peine de _crida sèbe_, énumérer tous ceux jusqu’au

dernier qui ont reçu quelque lointain rayon de la sainte Estelle. Mais

on lira avec plaisir sans doute beaucoup d’œuvres de cette poésie

romarinée. En Catalogne, Verdaguer est un nom illustre; on a traduit de

lui une vaste épopée, _Atlantide_. Jusqu’en Roumanie où l’_Empéri dou

Souleu_ fait chanter les cigales!

Et le groupe des poètes de l’Europe orientale, faudrait-il le négliger?

Non certes, si l’on voulait ne pas avoir trop de trous à ses chausses

d’érudition. La poésie slave, surtout, est d’une richesse indéniable.

Les chanteurs russes longtemps un peu monotones, comme leurs steppes, se

sont exaltés soudain quand la région pittoresque du Caucase s’est

ouverte aux soldats du Czar. Pouchkine et Lermontoff sont des noms

vraiment glorieux. On en trouvera des extraits dans l’_Histoire de la

littérature russe_, de Sichler (Dupré) comme on trouvera de beaux

fragments polonais dans les _Grands poètes romantiques de la Pologne_,

de G. Sarrazin. Au surplus de ceux-ci on a traduit un volume de

_Chefs-d’œuvre poétiques_, d’Adam Mickiewicz (Charpentier) et on

traduira certainement quelque jour Asnyk. L’ardent poète hongrois Petőfi

mérite aussi d’être connu. Et comment ne pas nommer, quoique poétesse

allemande, la roumaine Carmen Sylva?

Enfin il y a tout le vaste domaine des épopées nationales qui

demanderait pas mal de mois et d’années si on voulait l’explorer

dignement. Le _Ramayana_ et le _Mahabharata_ sont des jungles géantes où

l’on peut s’égarer à jamais. Il est prudent de n’y entrer qu’avec un bon

cornac sur le cou de son éléphant, par exemple M. Victor Henry, l’auteur

des _Littératures de l’Inde_ (Hachette). Pour qui ne voudrait pas

s’attarder là-bas, la _Reconnaissance de Çakountala_, de Kalidasa,

serait suffisante peut-être pour révéler le charme de cette poésie qui

n’est pas si éloignée de la nôtre. Les spécialistes affirment que les

Hindous nous dépaysent bien moins que les Sémites. On s’en assurera en

lisant _Antar_. Mais si on a supporté les épopées sanscrites, à plus

forte raison abordera-t-on vaillamment les épopées persanes; le _Livre

des Rois_ (_Shah-Nameh_), de Firdousi, n’est pas sans rappeler les

poèmes de l’Arioste. L’épopée chinoise est le _Chi-king_; je n’ose,

l’ignorant, la conseiller. Nous avons d’ailleurs assez de vieilles

chansons nationales dans notre Europe: les _Eddas_ Scandinaves, les

_Niebelungen_ germaniques, le _Kalevala_ finlandais, le _Chant d’Igor_

russe, sans oublier les antiques épopées celtiques qui nous touchent

encore de plus près. Il y a en anglais des éditions bien curieusement

illustrées de la _Morte d’Arthur_, de Malory.

Mais parlant des épopées nationales, comment ne pas ajouter un mot sur

les Chants populaires? Encore un domaine immense! Rien que sur nos

vieilles chansons de France, il y a toute une littérature (consultez

l’article de la _Grande Encyclopédie_). Et que serait-ce si on voulait,

ici aussi, faire le tour de l’Europe, aller jusque chez les Roumains

avec Alecsandri, chez les Grecs modernes avec Fauriel, chez les Hongrois

avec Jean de Nethy, chez les Scandinaves avec Xavier Marmier?--Fermons

les écluses: _Sat prata bibere._

La citation est de mise, nous arrivons à l’antiquité. Puisqu’il faudrait

lire Homère et Virgile dans leur langue, commençons par Virgile. Tel qui

aurait tout d’abord renâclé devant le grec supportera sa vue s’il s’est

préalablement réhabitué au latin. On commencera donc bravement à lire

_Tityre tu patulæ_... et les images idylliques se marieront, comme la

vigne et l’ormeau, l’image est de rigueur, aux souvenirs du collège.

Ceux pour qui j’écris ces notes ont passé par les bancs de rhétorique;

ils ont su traduire du latin; aussi seraient-ils inexcusables s’ils ne

consentaient pas à se remémorer un peu de leur ancienne science; à le

faire, ils goûteront, Virgile aidant, un plaisir dont ils ne se doutent

pas en ce moment, et à ne pas le faire, ils se condamneraient à quelque

ennui, car lire l’_Énéide_ en français n’est pas, il faut l’avouer, se

verser une folle ivresse. Tous les poètes perdent à être traduits, mais

peut-être les latins plus que tous les autres. Il y a dans Virgile

surtout des finesses de sentiment qui s’évaporent au passage dans une

autre langue, comme se décoloreraient à la même épreuve les nuances de

la mélancolie de Verlaine. Le fait est que peut-être de tous les poètes

qui ont existé Virgile est le plus verlainien, le plus ultramoderne;

mais à condition que l’on sonde ses mystérieux dessous dans le texte. A

ce point de vue, un sens profond se cache dans le contre-sens du: _sunt

lacrymæ rerum_. Si ce n’est pas ce vers, c’est l’œuvre tout entière du

poète qui est imprégnée de l’âme des choses. Faut-il attribuer ceci à sa

race celtique? Les mêmes rêves qui devaient flotter plus tard devant les

yeux du gallois Shakespeare ou du malouin Chateaubriand hantaient-ils

déjà leur frère de Mantoue? N’essayons pas trop de «tordre et de

presser», comme dirait Sainte-Beuve; d’autant qu’il ne s’agit que de

poser cette évidence: la poésie virgilienne est doublement intraduisible

parce que poésie et parce que virgilienne. Quels mots français rendront

jamais le vers le plus simple... _per amica silentia lunæ_, par exemple?

Donc, 34, Virgile; 35, Lucrèce. Ce ne sont que 2 volumes et l’on a

vingt-quatre mois pour les lire! Et il est non seulement permis, mais

encore recommandé, de se servir de toutes les traductions qu’on voudra,

en prose ou en vers, flottantes ou strictes, littéraires ou

philologiques, signées de l’abbé Delille ou de M. André Lefèvre.

L’important, c’est qu’après avoir lu et apprécié l’habile récit de

l’abbé: «Un jour tu poursuivais sa fidèle Eurydice--Eurydice fuyait

hélas, et ne vit pas--Un serpent que les fleurs recélaient sous ses

pas...» on ne s’en tienne pas là et qu’on recommence la lecture chez

Maro lui-même: _Illa equidem, dum te fugeret per flumina

præceps,--Immanem ante pedes hydrum moritura puella--Servantem ripas

alta non vidit in herba..._

L’ordre chronologique étant ici sans importance, j’ai mis LUCRÈCE après

Virgile. Son style archaïque rebutera moins quand on se sera

refamiliarisé avec la langue du siècle d’Auguste. Car lui aussi, il

faudrait le lire dans le texte, non pas à cause de l’exquisité fugitive

des sentiments, mais en raison de l’énergique solidité des idées. Par

ceci Lucrèce est aussi près de nous que par cela Virgile. A côté d’eux,

combien sont loin les plus divins poètes d’Hellas! De beaux et grands

enfants, le plus souvent joyeux, quelquefois amers, mais comme malgré

tout l’irritation de Theognis est différente du pessimisme de Lucrèce,

et comme la tristesse d’Hésiode est autre que la mélancolie de Virgile!

Un bon moyen d’arriver jusqu’au bout de Lucrèce: attendre au passage le

vers que chacun cite: _Primus in orbe terrarum timor fecit Deos._

Autour de ces deux grands poètes on rangera quelques autres romains

illustres avec chacun son truchement, si on a épuisé tout son courage.

Et pourtant quelle traduction de l’_Aulularia_, même en argot comme on

l’a essayé, vaudra jamais son latin truculent et bariolé? Donc, et à

tout le moins en français, on lira Plaute puis naturellement Térence,

enfin, Melpomène suivant Thalie, Sénèque le Tragique. Second groupe

sympathique: les hommes du temps d’Auguste; Catulle, Tibulle et Properce

qui, à eux trois, ne tiennent qu’un volume; Ovide qui, par contre, en

occupe quatre, dont un compterait presque pour deux, et Horace qui se

contente d’un, mais à lire en latin, sous peine de déchoir à ses propres

yeux. Enfin les autres virtuoses de la soi-disant décadence, Lucain et

Claudien qu’on pourra mener un peu tambour battant, des poètes

guerriers! Juvénal et Martial qu’on savourera à plus petites gorgées, et

je crois bien que le lecteur ici recourra de lui-même au latin, ô nature

humaine! Pétrone et Apulée amusants aussi (trad. Laurent Tailhade);

enfin Phèdre et Ausone qu’on laissera de côté, si on en a assez, en

compagnie de Pline, de Quintilien et d’Aulu Gelle. En somme tout cela,

c’est-à-dire la littérature latine entière, sauf les historiens et les

philosophes, ne fait que 28 volumes, environ un par mois. Je calcule

d’après les éditions Garnier. Dans la bibliothèque Didot, ces mêmes

auteurs et d’autres en plus ne tiennent que 8 volumes, traduction et

texte latin en regard, ce qui est tout à fait précieux.

Comme guide, n’importe quel bon manuel. Celui de Pierron par exemple, à

moins que tel autre, plus récent, mais que j’ignore, soit meilleur. Les

_Études sur les poètes latins de la décadence_, de Nisard, se parcourent

encore avec intérêt, et même avec ahurissement quand on sent Hugo bondir

sous Lucain fustigé. Mais qu’on lise le moins possible de gloses! Mieux

vaut, si l’on a du temps de reste, prendre quelque élégie ou quelque

épigramme et s’escrimer de pied ferme. Je prévois des zèles de

néophytes. Qui sait jusqu’où ira leur enthousiasme? On résiste

difficilement à certaines marottes. Peut-être je sème de nouveaux

traducteurs en vers d’Horace! La graine peut germer, même ailleurs que

dans la magistrature.

Enfin les poètes grecs, et ici seront à peine suffisantes trois années

que trois noms représentent: 36, Homère; 37, Eschyle; 38, Aristophane.

HOMÈRE est un de ces sommets sacrés qu’il faut avoir gravi. Ce que le

pèlerinage de la Mecque est pour le moslim, la lecture de l’_Iliade_ et

de l’_Odyssée_ l’est pour le lettré. On lira donc ces deux poèmes; oui,

hélas, en grec si possible; et c’est toujours possible avec les secours

juxtalinéaires. Au bout de quelques semaines, on arrivera à se contenter

d’une simple traduction courante et pourquoi, alors, ne pas prendre les

éditions grecques-latines de Didot? Ceux qui ne sauraient ni le latin ni

le grec, se contenteraient naturellement d’une version française, et en

ce cas ils pourraient préférer celle de Leconte de Lisle qui, par sa

sonorité barbare, nous donne davantage, à tort ou à raison, la sensation

de la vieille Achaïe: «Chante, Déesse, du Pèlèiade Akhilleus la colère

désastreuse qui de maux infinis accabla les Akhaiens et précipita chez

Aidès tant de fortes âmes de héros livrés eux-mêmes en pâture aux chiens

et à tous les oiseaux carnassiers. Et le dessein de Zeus s’accomplissait

ainsi, depuis qu’une querelle avait divisé l’Atréide, roi des hommes, et

le divin Akhilleus.» Je ne nie pas qu’il y ait quelque enfantillage à

dire Akhilleus pour Achille et Akhaiens pour Achéens, mais il n’y en a

pas, par contre, à dire Zeus au lieu de Jupiter et Aidès au lieu de

Pluton, l’Olympe grec étant originairement tout autre que le Panthéon

latin. Que l’on compare à ces phrases martelées les élégantes périodes

de Bitaubé: «Muse, chante la colère d’Achille, fils de Pélée, cette

colère inflexible qui causa tant de malheurs aux Grecs, qui précipita

dans les enfers les âmes généreuses de tant de héros, et livra leurs

corps en proie aux chiens dévorants et aux vautours. Ainsi s’accomplit

la volonté de Jupiter depuis le moment où se divisèrent par une querelle

fatale Agamemnon, roi des hommes, et Achille, descendant des dieux.» Le

fin du fin est d’ailleurs (on s’en doute) de déclarer que Bitaubé est

beaucoup plus près d’Homère que Leconte de Lisle, ou mieux encore que

toutes les traductions sont à refaire. Un philologue albanais prétendait

récemment que sur les cinq mots grecs du premier vers de l’Iliade, un

seul, _Akhilleios_, était bien traduit, tous les autres étaient

contre-sensés, et voici la traduction qu’il proposait: «Fée (et non

Déesse), dis-nous des vers sur (et non chante) la rancune (et non la

colère) d’Achille, du clan de Pélée (et non fils de Pélée).» Il y a donc

place, qu’on se le dise, pour une traduction nouvelle!

On lira ainsi l’_Iliade_, intéressante comme une histoire, et

l’_Odyssée_ captivante comme un roman, en laissant de côté toutes les

questions de philologie et de critique. Ce n’est que quand on aura fini

les deux épopées (et si l’on a la noble constance de les lire comme j’ai

dit, ce sera bien l’affaire d’une année entière, à un chant par semaine)

que l’on pourra prendre connaissance des «dernières découvertes de la

science». Étrange science, d’ailleurs, et qui vous enseignerait surtout

le scepticisme. On se demande comment Renan a pu asseoir là-dessus son

existence entière, et douter de tout parce qu’il ne doutait pas d’elle.

Je crois bien qu’on en revient, d’ailleurs, et qu’on s’aperçoit que

toutes les victoires de la philologie mycénienne et de l’exégèse

chrétienne ne prévalent pas contre une lecture d’affilée de l’Évangile

ou d’Homère. La découverte est d’autant plus amusante que le travail de

reconstitution s’est fait sans bruit, et que c’est au moment où les

critiques se croyaient sûrs de l’avenir qu’ils s’avisent que personne ne

les suit, et qu’en dépit de l’irréfutable de leurs arguments et du

définitif de leurs arpentages, tout le monde tient l’_Iliade_ et

l’_Odyssée_ pour de vrais poèmes, œuvres d’un vrai poète. Ici ce sont

les «honnêtes gens» qui l’ont emporté sur les _savantissimi doctores_.

Assez longtemps ceux-ci nous ont accablés de leur mépris, nous qui ne

faisions pas le brouhaha devant la dernière de leurs «hypothèses

fragmentaires» pour qu’à notre tour nous puissions sourire un peu de

leur récente assurance à étiqueter les œuvres d’Homère I, Homère II,

Homère III et à préciser que du vers 1 au vers 199, c’est le plus grand

des Pseudo-Homères qui a touché la lyre pour la passer, juste à ce

moment, à un médiocre rhapsode lequel l’a repassé, cinquante vers et

demi plus loin, à un bon élève du premier, etc. La réaction ici a été si

décisive qu’on en est revenu à pouvoir sans ridicule admettre que les

deux épopées sont du même Homère, alors qu’il y a quelques années, il

fallait au moins se ranger sous la bannière des «chorizontes».

Non certes que tout soit clair dans l’histoire du Mélésigène et intact

dans son œuvre. Du moment que nous n’avons de ces poèmes que des

manuscrits du moyen âge, que nous ne savons pas si leur texte seulement

est celui des éditeurs alexandrins, tellement fertile en refontes a été

toute l’époque des rhéteurs romains, et si la recension alexandrine

ressemble à la pisistratienne (par les licences que prenait avec le

texte, en le coupant par exemple en 24 morceaux, la critique

respectueuse d’Aristarque, on peut juger de ce que se permettait

auparavant la critique irrespectueuse de Zoïle), et si l’_Iliade_, de

Pisistrate (ce qu’on sait d’Onomacrite, chef de ses philologues, ne

donne pas grande confiance), ressemble à celle, seulement, de Solon qui

peut-être ne ressemblait nullement à celle de Clisthène, et ainsi de

suite, nous serions bien hardis de présumer que tel vers remonte dans

son état actuel au temps des migrations ioniennes. Encore moins certes

pourrions-nous assigner une date fixe aux poèmes, et expliquer pourquoi,

s’ils sont très postérieurs à la guerre de Troie, ils semblent écrits

par des contemporains, ou pourquoi, s’ils sont d’un temps rapproché, ils

portent la trace d’aussi profonds bouleversements que la substitution du

bûcher au tumulus en matière de rite funéraire. C’est en comparaison de

ces obscurités-là que semblent bien insignifiantes les discussions des

philologues, et bien puérils les arguments qui leur font admettre deux

Homères parce qu’il y a 81 mots abstraits dans l’_Odyssée_ contre 39

seulement dans l’_Iliade_.

Mais, même et peut-être surtout, si l’on trouve, avec le docte et sensé

Thurot, que le dépeçage d’Homère est «l’erreur fondamentale de la

philologie moderne», on admirera les prodiges de subtilité et

d’érudition auxquels cette mauvaise cause a donné lieu. L’_Histoire de

la littérature grecque_, d’Alfred et Maurice Croiset, contient le

tableau le plus spécieux des résultats, définitifs à l’époque, auxquels

était arrivée la critique allemande. Cela vous donne envie d’appliquer

le même système à _Jocelyn_ ou à _Éviradnus_ pour voir s’ils y

résisteraient, comme le mauvais plaisant qui fit de Napoléon un mythe

solaire. D’ailleurs, en regardant de près ces hommes qui eux-mêmes

regardent de si près, on fait d’amusantes petites découvertes; on les

voit, par exemple, faire tuer Dolon par Ulysse et Diomède au retour de

leur expédition nocturne, alors que dans Homère, s’il m’est permis de

parler ainsi (la «Dolonie» étant un des épisodes que d’une voix unanime

les philologues déclarent inauthentique), c’est en allant ravir les

cavales de Rhésos que les deux héros trucident le pauvre diable.

Après Homère, ESCHYLE. Sept drames brefs, un volume seulement. Mais

quels drames! Je ne sais pas s’il existe dans toutes les littératures

une œuvre plus parfaite que les _Perses_. Cela seul subsistant de toute

la Grèce antique, et c’est assez! Grandeur, force, beauté, vie, tout est

là: «Voici ceux qu’on nomme les Fidèles, gardiens de ces riches demeures

abondantes en or, les autres Perses étant partis pour la terre de

Hellas...» Je cite, encore, la traduction de Leconte de Lisle en dépit

de ses manies agaçantes, _Asia_ et _Troia_, et les Sept contre _Théba_.

Et après Eschyle, ARISTOPHANE. Plus encore qu’Eschyle est toute la

tragédie et Homère toute l’épopée, toute la comédie antique c’est

Aristophane. On sait le mot de Platon: «Les Grâces cherchant un temple

immortel ont choisi l’âme d’Aristophane.» Platon ne faisait donc pas

remonter jusqu’aux _Guêpes_ la responsabilité du procès de Socrate, où

la haine de la démagogie était plus forte chez lui que le regret de son

maître. Quoiqu’il en soit, on ne comprendra bien l’âme athénienne qu’à

travers Aristophane, comme on ne comprendra bien l’âme gauloise qu’à

travers Rabelais. Les idées que le mot _attique_ éveille chez nous

d’élégance un peu maigre et de finesse un peu sobre sont justes, pourvu

qu’on les combine avec leurs opposées de bouffonnerie effrénée et de

priapée énorme. Les traducteurs sont obligés d’appeler le latin à leur

aide, au bas des pages, et on se demande comment telles scènes qu’il est

inutile d’indiquer plus précisément pouvaient être figurées même en

pseudo-chair et en simili-os. Les dames qui suivent ces notes pourront

donc se dispenser de tout lire; qu’elles se contentent des six comédies

suivantes: les _Oiseaux_, les _Nuées_, les _Guêpes_, la _Paix_, les

_Grenouilles_ et le _Ploutos_. C’est plus de la moitié, hélas, de ce qui

nous reste. Que ne donnerait-on pour retrouver les trente autres, dont

nous n’avons que les titres? La descendance du poète ne nous console pas

de cette perte. L’art des Revues de fin d’année a, depuis Aristophane,

leur vrai père, gagné en décence, mais il a bien perdu en autre chose!

Sans doute on ne s’en tiendra pas à ces trois noms, quelque grands

qu’ils soient. C’est par façon de parler que je disais qu’Eschyle était

toute la tragédie grecque. Ce serait faire trop bon marché de Sophocle

et d’Euripide. Un volume pour l’un, 2 volumes pour l’autre seulement, ce

serait à déshonorer qui reculerait devant leur lecture. Leconte de Lisle

a traduit tous ces grands poètes, sauf Aristophane, et Hésiode en plus

(Lemerre). Mais il y a chez les autres éditeurs des traductions plus

accessibles, et de ceux que je viens de dire et d’autres encore. On

pourra ainsi réunir un volume de Pindare, un de Théocrite, un de poètes

divers parmi lesquels Anacréon et Sapho, deux volumes de l’Anthologie,

deux de Lucien, un de «Romans grecs» où sont Daphnis et Chloé, Théagène

et Chariclée, enfin le volume de «Discours choisis» de Démosthène et

d’Eschine.

En somme toute la littérature grecque, moins les philosophes et

moralistes, tient une douzaine et demie de volumes. Pour un laps de

trois ans, c’est peu de choses. On aura le temps d’y joindre une

_Histoire de la littérature grecque_, Otfried Müller ou les Croiset. Je

n’ose guère conseiller autre chose. Les _Tragiques grecs_, de Patin, ont

tant perdu! Les _Deux Masques_, de Paul de Saint-Victor, sont d’un éclat

si fatigant, et si peu substantiels quand on s’avise de les lire la

plume à la main! L’_Étude sur Aristophane_, de M. Deschanel? Plutôt lire

Aristophane lui-même. Aucun livre sur Pindare ne vaudra la peine prise à

déchiffrer la première olympique, par exemple, _Ariston men udôr_, une

traduction double aidant, et à suivre le jeu aux quatre coins des

préfixes, des suffixes et des particules explétives. Pourtant, et au cas

où la littérature grecque aurait «percé jusques au fond du cœur»

quelques curieux d’esprit, j’indique, un peu au hasard, un petit

supplément d’études particulières: les _Études sur la poésie grecque et

sur l’éloquence attique_, de J. Girard (2 volumes, Hachette), les

_Études sur le drame antique et sur l’antiquité grecque_, d’H. Weil (2

volumes, Hachette), et enfin les livres d’Ouvré.

* * * * *

J’arrive à la longue série des penseurs français contemporains. Elle se

prolongera pendant deux périodes, donc comprendra quatorze stations.

C’est une catégorie un peu flottante. Voici les noms que, par goût

personnel, je propose: Joseph de Maistre, Mme de Staël, Lamennais,

Guizot, Michelet, Quinet, Auguste Comte, Tocqueville, Le Play, Cournot,

Fustel de Coulanges, Renan, Taine et Tarde. Mais chacun pourra modifier

la procession à son gré. Qui préfère les économistes aux historiens, ou

les jurisconsultes aux moralistes, remplacera tels de ces noms par

d’autres de son choix. J’en indiquerai moi-même plusieurs, chemin

faisant. Entamons toujours la première moitié de la série.

Quand on ne connaît pas _Joseph de Maistre_, ou quand on ne le connaît

que par ouï-dire, ce qui est pis, sa découverte a de quoi étonner sinon

même ravir. Quoi, l’homme du bourreau, de la guerre, du sacrifice

sanglant, capable d’écrire ces charmantes lettres à sa fille! Ce

champion de l’absolutisme, si libéral, si large d’esprit, si doux à tous

sauf aux sots! Eh, mon Dieu oui, quand les uns vous guillotinent au nom

de la liberté, il sied que les autres vous laissent tranquilles au nom

de l’autocratie, cela rétablit l’équilibre. Ai-je besoin d’ajouter

qu’autocratie et absolutisme sont mis ici par jeu, et que le vrai

Maistre, qu’on trouvera par exemple dans l’_Essai sur le principe

générateur des constitutions politiques_, est tout autre: «Que la

monarchie mixte tempérée d’aristocratie et de démocratie vaut mieux que

la monarchie pure»; c’est une thèse de Bellarmin que s’approprie Maistre

dans ce livre justement. On aura donc joie sans doute à faire venir les

_Œuvres complètes_, de Lyon, où la maison Vitte et Pérussel les a

éditées en 14 volumes. A tout le moins, on se procurera chez ces

éditeurs les 2 volumes de _Lettres et opuscules inédits_, car ils ne se

trouvent que là, alors qu’il est facile d’avoir le _Pape_, chez

Charpentier, ou les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, chez Garnier. On

peut remettre à plus tard la lecture des _Considérations sur la France_

et de l’_Examen de la philosophie_ de Bacon, mais non les cinq volumes

que je viens de dire. Les _Soirées de Saint-Pétersbourg_ sont comme les

_Dialogues_, de Platon, parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain; nul

ne doit les ignorer.

Il y a plusieurs excellentes études sur Joseph de Maistre dont on

trouvera la liste dans le _Manuel_ Brunetière, moins celle de Paulhan

qui n’avait pas encore paru. Je ne citerai que celle de Faguet en tête

de ses _Politiques et moralistes français du dix-neuvième siècle_ (3

volumes, Lecène et Oudin), d’abord parce qu’elle le mérite, et aussi

parce que le recueil dont elle fait partie constitue le meilleur guide

pour notre double série: presque tous mes quatorze y sont étudiés, et en

outre bien d’autres: Bonald, Ballanche, Fourier, Saint-Simon, Proudhon,

Royer-Collard, Benjamin Constant, Cousin, Stendhal. Parmi ces auteurs

quelques-uns sont malaisés à trouver et pénibles à lire, et on se

contentera peut-être de les manipuler de seconde main. Sans doute, après

Maistre, on devrait bien lire Bonald, mais sa _Théorie du pouvoir

politique et religieux_ est si aride, et son admiration pour l’Égypte

vue, d’ailleurs, à travers le _Discours sur l’histoire universelle_, est

si agaçante! Contentez-vous de graver sur vos tablettes les principaux

de ses «apophtegmes à la laconienne»: _Pensées sur divers sujets_ (1

volume, Plon), et dispensez-vous du reste. Par contre, lisez si vous

l’ignorez, et relisez si vous le connaissez déjà, l’aimable volume qui

tient les œuvres complètes de Xavier de Maistre; le _Voyage autour de ma

chambre_ est un charmant badinage, et le _Lépreux de la Cité d’Aoste_

reste émouvant au bout d’un siècle.

De Mme DE STAËL on a déjà lu _Corinne_ et _Delphine_ d’une part, et

probablement _De l’Allemagne_, d’autre part. On pourra donc se

contenter, si on n’a pas les œuvres complètes sous la main (l’édition

Didot est épuisée), des 3 volumes publiés chez Charpentier: _Dix années

d’exil_, la _Littérature considérée dans ses rapports avec les

institutions sociales_, et les _Considérations sur la Révolution

française_. Mais le moyen, après avoir lu ce dernier ouvrage, de ne pas

vouloir le comparer aux _Considérations sur la France_, de Joseph de

Maistre, et, ensuite, aux _Réflexions sur la Révolution de France, etc.,

lettre à un ami_, de Burke (1 petit volume à 0 fr. 60, chez Blériot) et

aux _Considérations propres à rectifier les jugements du public sur la

Révolution française_, de Fichte (trad. Barni)! Rien de plus intéressant

que le _four in hand_ de ces quatre étrangers. J’indique de chacun une

phrase typique: «Pour découvrir la loi suivant laquelle on doit juger

les faits, il faut remonter jusqu’à la forme originaire de notre esprit

et ne pas s’arrêter aux couleurs que leur communique le hasard,

l’habitude, les préjugés.» Au lecteur de mettre le nom sous la citation.

«L’esprit de bouleversement est en général le résultat de vues

intéressées et de vues bornées. Ceux qui ne tiennent aucun compte de

leurs ancêtres en tiennent bien peu de leur postérité.» Et celui-ci? «Il

importe de répéter à tous les partisans des droits qui reposent sur le

passé que c’est la liberté qui est ancienne en France et le despotisme

nouveau.» De qui enfin: «Se demander si la France avait une constitution

avant 1789, c’est se demander si la circulation du sang existait avant

Harvey.» Je souhaite que les quatre échantillons paraissent alléchants.

Mme de Staël est bien un peu redoutable avec sa «neckrolâtrie», mais

elle a l’esprit délié; et Fichte est plus terrible encore avec ses a

priori, mais son mélange d’antimilitarisme et d’antisémitisme a pour

nous l’attrait de l’imprévu. Joseph de Maistre, lui, est l’homme

d’esprit par excellence; pour rassurer les gens en 1796 il a ce bon mot

qui est un profond mot: la contre-révolution, ce n’est pas une

révolution contraire, c’est le contraire de la révolution. Quant à

Burke, sa lettre géante--cinq cents pages cataractant sans arrêt--fut

une œuvre de portée immense. «Ce livre a réuni toute la nation anglaise

contre nous», écrivait en 1791 notre chargé d’affaires. Aujourd’hui

encore, c’est le réquisitoire le plus incisif qui ait été dressé contre

la Constituante.

Si Maistre appelle tout de suite Bonald, Mme de Staël fait non moins

vite penser à Benjamin Constant. Et aussitôt se lèvent à ce nom d’autres

silhouettes: Royer-Collard, Ballanche, Joubert, tous ceux dont M.

d’Haussonville a parlé dans son livre le _Salon de Mme Necker_ et

Sainte-Beuve dans le sien, _Chateaubriand et son groupe littéraire_.

Mais il faut savoir se borner. L’imprimerie «coule à pleins bords» comme

la démocratie de Royer-Collard. On a déjà lu les _Pensées_, de Joubert,

et l’_Adolphe_, de Benjamin Constant; qu’on leur joigne ses _Lettres à

Mme Récamier_ (1 volume, Calmann-Lévy); ce sera suffisant, pour les

simples flâneurs, du moins.

LAMENNAIS, une gloire bien pâlie! En un temps, on le regardait comme le

plus haut écrivain du siècle. Il est vrai que c’était le temps où

Béranger était le grand poète national. Pour n’être pas tombé aussi bas

que le chansonnier, Lamennais n’est pas resté bien haut. Ses œuvres sont

à peu près impossibles à lire. J’ai pris, souvent, un de ses volumes, et

n’ai jamais pu aller très loin. Le grand mérite des _Paroles d’un

Croyant_ c’est leur brièveté, ce qui est à priser avec un style aussi

artificiel, à la fois prétentieux jusqu’à l’apocalyptique et impersonnel

jusqu’au pastiche. Quant à ses idées, celles de la première manière sont

bien quelconques, et on se demande comment l’_Essai sur l’indifférence

en matière de religion_ a pu bouleverser tant d’esprits; le titre, plus

que le reste, a dû provoquer les ires; et celles de la seconde manière

sont d’une banalité tonitruante. Lamennais n’en est pas moins une grande

figure, mais celle-ci on ne la voit bien qu’à travers ses lettres

privées; on en a publié cinq ou six volumes, et certaines, celles par

exemple au jeune Benoist d’Azy, sont tout à fait intéressantes (Perrin).

Là, plus de rhétorique, mais l’homme seul, vivant et souffrant. Un vers

de Chénier vous vient à la mémoire à son propos: «Souffre, ô cœur gros

de haine, affamé de justice!» Ce fut un grand cœur, du moins un cœur

dévorant et dévoré. Son rôle fut d’ailleurs considérable, et si l’on

recule devant ses volumes à lui, on les remplacera par un des ouvrages

qui racontent son étrange et contrarié destin. Il y en a plusieurs, en

sens divers, et de date récente. En somme, figure attirante comme tous

les énigmatiques. Qu’était-il au juste, que croyait-il, qu’espérait-il,

qu’aimait-il? Est-il vrai que cinquante ans plus tard, son rôle aurait

été tout autre? Sa vie est-elle un argument pour la foi religieuse ou

contre? contre la discipline catholique ou pour?

Autour de lui on rangera les autres grands agitateurs du temps, et

suivant le loisir qu’on aura et le plaisir qu’on y prendra, on les

écoutera dans le texte ou chez le critique qui ici sera le bienvenu. On

n’a pas toujours sous la main les œuvres des Fouriéristes ou des

Saint-Simoniens. La librairie Guillaumin a toutefois publié une

Collection d’études et d’extraits des grands économistes qui est commode

à consulter. Le petit volume de M. Charles Gide sur Fourier notamment

est amusant. Les œuvres de Proudhon sont plus à portée, mais on hésite

un peu devant leur masse. La correspondance, à elle seule, tient 14 gros

volumes; c’est beaucoup déjà et pourtant c’est ce qu’il faudrait lire de

préférence; les volumes de système passent, alors que les écrits de vie

ne passent pas. Qui aujourd’hui, sauf un fossoyeur de l’érudition, se

plongera dans les _Contradictions économiques_ ou dans la _Philosophie

du Progrès_? Aussi faut-il regretter qu’on n’ait pas donné en un volume

un choix de Lettres, comme on a publié, en un volume aussi, un _Abrégé

de ses œuvres_ (Flammarion). Peut-être de ces œuvres, qui firent tant de

bruit, et qui s’enfoncent maintenant dans le silence, celle dont on

continuera le plus à parler est la _Pornocratie_; la question de la

femme est éternelle. Quoiqu’il en soit, l’ombre de l’auteur des

_Contradictions_ ne s’étonnera pas qu’aussitôt après elle, nous

évoquions le spectre de son contradicteur, Bastiat brandissant les

_Harmonies économiques_. Les _Petits Pamphlets_ sont à lire aussi;

plusieurs: «Le Baccalauréat et le socialisme», «Ce qu’on voit et ce

qu’on ne voit pas» sont célèbres; dans le second volume on trouvera _in

extenso_ les quatorze lettres de Bastiat et de Proudhon sur la gratuité

du crédit; toutes les polémiques sont intéressantes, notamment celle-ci

entre deux caractères aussi opposés; optimisme et pessimisme auront

toujours leur mot à dire en tout et sur tout.

Si Lamennais le superbe personnifie le tempérament catholique dans ce

qu’il peut avoir de plus autoritaire et révolutionnaire à la fois, le

grave GUIZOT, lui, représente toute la sagesse et toute la force morale

du caractère protestant. On pourra laisser ici ses livres d’histoire

qu’on retrouvera ailleurs, pour s’en tenir à ses autres ouvrages de

philosophie religieuse, _Méditations sur la religion chrétienne_ (3

volumes); _l’Église et la société chrétienne_ (1 volume), ou de

souvenirs personnels: _Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps_

(8 volumes), et _Trois générations_ (1 volume, Calmann-Lévy). Chez

Perrin on trouvera un volume de _Pages choisies_ (1 volume), chez Armand

Colin, un autre. Chez Hachette, 2 volumes de _Lettres_ privées.

Le nom de Guizot fait forcément venir ceux de Villemain et de Cousin: le

triumvirat de Sorbonne. Guizot rappelle un peu César, par le masque et

par l’autorité, tout au moins. Cousin c’est Pompée; il en a l’assurance,

la prestance et la chance, jusqu’au réveil où tout s’évapore;

l’éclectisme n’a même pas eu besoin d’un Pharsale pour disparaître.

Villemain, c’est le troisième, Lépide plus encore que Crassus. Il pourra

donc être négligé; ses _Cours_ et ses _Tableaux de littérature_ sont

aujourd’hui d’un goût bien passé, ses _Études_ et ses _Discours_ ont

perdu de leur intérêt, aussi se contentera-t-on de ses _Souvenirs

contemporains_ (2 volumes, Perrin) qui font connaître non seulement sa

personne, mais encore, ce qui est plus intéressant, ses voisins. Par

contre Victor Cousin sera pratiqué sinon dans ses études historiques sur

le dix-septième siècle qui trouveront place en leur temps, du moins dans

ce qu’on pourrait dire ses ouvrages personnels. Le traité _Du vrai, du

beau et du bien_ a eu un tel retentissement qu’il est bon de le

connaître. Chez Perrin on trouvera un volume de _Pages choisies_. Jules

Simon a raconté sur lui de malignes anecdotes dans son _Petit Journal_

et dans le volume qu’il lui a consacré, chez Hachette; la _Collection

des grands écrivains français_, où ce livre a paru, contient d’autres

études sur tels dont il est ici parlé, Maistre, Mme de Staël, Guizot,

Royer-Collard. Lamennais manque encore. Par contre M. Thiers y est déjà.

De ce rival éternel de Guizot lira-t-on quelque chose? Le grand rôle de

Thiers, c’est dans l’histoire qu’il a été joué. Grand dans le sens de

considérable. Et de génial? qui sait? Le bien qu’il a fait, il l’a fait

consciemment et énergiquement, alors que le mal a été l’œuvre des

circonstances ou du hasard. Ce fut certainement un grand malheur qu’il

commençât sa tournée en Europe, en 1871, par la Russie au lieu de la

commencer par l’Angleterre, et qu’il fît évacuer Paris, le 19 mars, au

lieu de s’y maintenir, et qu’il jugeât de la psychologie collective en

1872 par celle de ses amis de l’Institut, et toutes ces petites et

excusables fautes eurent de désastreuses conséquences pour la patrie;

mais nous ne mettons plus en croix les généraux vaincus. D’ailleurs il

s’agit seulement de savoir si nous mettons en bibliothèque les œuvres

des grands ou profonds écrivains. A moins de se faire de fortes

illusions, Thiers n’est ni des uns ni des autres. Ses ouvrages

politiques ou économiques, même son _De la propriété_ (Didot), nous

paraissent assez démodés. Mais les autres ont de grandes qualités; son

_Histoire du Consulat et l’Empire_ rend si limpides la stratégie et les

finances que le lecteur s’accorde un peu de l’admiration que lui inspire

Bonaparte; mais ici ce n’est pas le rayon de l’histoire. Restent ses

_Discours parlementaires_ dont 16 gros volumes ont paru chez

Calmann-Lévy. Les vaillants iront à eux, et, ma foi, en reviendront

sains et saufs; la parole diserte et substantielle de Thiers est moins

toxique que les gargarismes habituels des autres orateurs.

Thiers et Guizot, Villemain et Cousin, tout cela est un peu burgrave.

Remontons avec MICHELET dans les régions de la poésie. Ce n’est pas à

ses livres d’histoire que je pense, eux aussi on les retrouvera à côté,

mais à ses ouvrages de brillante et savante fantaisie. Et d’abord

l’_Insecte_; l’_Oiseau_; la _Mer_; la _Montagne_. Ce groupe de quatre

chefs-d’œuvre est merveilleux en dépit de quelques passages qu’on a la

ressource d’attribuer à la collaboration de Mme Michelet. Il faut les

lire pour admirer le maître et son génie dans toute sa souplesse et sa

jeunesse persistantes. Un autre groupe d’œuvres moins poétiques mais non

moins passionnantes est celui des études familiales: _la Femme_;

_l’Amour_; _le Prêtre_, _la femme et la famille_; _la Sorcière_. Faut-il

aller jusqu’aux livres de pur combat: _les Jésuites_; _le Peuple_; _Nos

fils_; _l’Étudiant_? C’est à chacun de répondre. Peut-être, si le temps

presse, pourrez-vous les remplacer par d’autres qui vous renseigneront

sur sa formation d’âme en vous révélant un Michelet guelfe: _Ma

jeunesse_; _Rome_; _Mon journal_; _Sur les chemins de l’Europe_. Dans

l’édition complète de ses œuvres qui se poursuit chez Flammarion, je

conseille la _Correspondance_, y compris les _Lettres à Mlle Mialaret_.

Et si l’on trouvait illogique lisant tant de choses de Michelet, de ne

pas ouvrir un de ses livres d’histoire, on calmerait ses regrets en

lisant l’_Introduction à l’histoire universelle_, ou mieux encore la

_Bible de l’humanité_ qui développe brillamment une des idées les plus

chères au grand visionnaire, la supériorité des Peuples de la Nature sur

les Peuples du Livre.

Cela fait déjà une quinzaine de volumes; et si on ajoutait ses écrits

d’histoire ancienne et moderne cela ferait le double; et le triple avec

ses ouvrages sur la Révolution. Sans compter les livres de ses critiques

qu’on voudra sans doute lire, la chaleureuse étude de Taine, par

exemple, dans ses _Essais_. Une autre étude, cette de Corréard, me

permet de signaler la _Collection de classiques populaires_ chez

Lecène-Oudin, analogue à celle d’Hachette, où l’on trouvera aussi des

monographies sur Thiers, Guizot, Augustin Thierry. Il ne restera donc

pas grand temps, cette année-ci, pour prendre connaissance des autres

grands historiens de l’époque tels qu’Augustin Thierry, justement, tels

encore que Mignet, Barante, Carné et tant d’autres. Mais ici c’est moins

des historiens que des philosophes de l’histoire que nous nous occupons.

QUINET vient fatalement après Michelet. Ce n’est pas qu’il soit de sa

taille, ni même de sa race spirituelle, mais une telle amitié les

unissait et des passions si voisines les agitaient! Si on avait lu

_l’Histoire de la Révolution_, de Michelet, par exemple, on pourrait

prendre ensuite la _Révolution_, de Quinet. Nulle comparaison ne serait

plus suggestive. Sans doute le livre de Quinet est postérieur de vingt

ans, et ceci peut expliquer tant de désenchantement après tant

d’enthousiasme; mais comme d’autres oppositions subsistent qui, elles,

tiennent au tréfonds des âmes! Comme le mélange de répulsion et de

délire de Michelet en face de la Terreur, est loin du mélange de

condamnation et de regret de Quinet! Certes la lucidité grave de

celui-ci ne se fait plus, à la veille de 1870, aucune des illusions dont

on pouvait s’enivrer en 1848 sur «la disproportion entre les sacrifices

et les résultats obtenus»; mais le spectacle n’en est que plus

tristement instructif de cet esprit austère qui n’a jamais cédé à

l’ivresse du sang et qui froidement écrit que tout ce sang aurait été

versé justement s’il s’était agi de remplacer le catéchisme qu’il n’aime

pas par le catéchisme qu’il aime. Coupons court, ce n’est pas

l’historien qui nous importe ici, c’est le philosophe et le poète en

prose. Les deux sont très estimables. _Ahasverus_ rappelle le _Faust_,

de Gœthe, et par moments n’en est pas indigne; la scène de la vallée de

Josaphat a de la grandeur, et dans le retentissement un peu monotone de

la phrase éclatent parfois des images qui font penser à Chateaubriand ou

à Flaubert: «Mes rayons (dit une étoile) pendent échevelés aux colonnes

de Persépolis. Ninive a des tours à créneaux où ils se penchent aux

fenêtres. Mais j’aime mieux les murs de Babylone; sur ses toits ils

s’amassent et s’accroupissent sans bruit, comme des flocons de neige sur

la cime des montagnes.» Toutefois, un volume entier de ce style c’est

beaucoup. Deux volumes, comme pour _Merlin l’Enchanteur_, c’est trop. On

n’aura probablement pas le courage d’aller jusqu’à _Prométhée_ et aux

_Esclaves_. Aux lieu et place lisez l’_Histoire de mes idées_, les deux

volumes de _Lettres à ma mère_, et encore la _Création_ qui montre bien

les côtés brillants et fumeux à la fois de Quinet, bourdonnement de

hannetons allemands, disait Heine. Je n’ose ajouter ses autres

dissertations de haute philosophie: sous des titres ambitieux, _Génie

des Religions_, _Origine des Dieux_, _Philosophie de l’histoire de

l’humanité_, _Philosophie de l’histoire de France_, ce sont toujours les

mêmes idées qui reviennent, infatigablement pour l’auteur. On les aura

assez connues par les 6 volumes que j’ai indiqués (8 avec _Merlin_) et

qui ne forment pas d’ailleurs le quart de ses œuvres complètes.

Quinet est un peu délaissé. Je ne vois personne en dehors de Faguet qui

lui ait consacré d’étude récente. Et les esprits de sa trempe partagent

son sort, j’entends les rêveurs épris de ce mysticisme germanique qui,

un moment, firent les cotonneuses délices du grand public. J’ai déjà

cité Ballanche, lyonnais comme Quinet, l’auteur de la _Palingénésie

sociale_; j’ajouterai le nom de Blanc de Saint-Bonnet, dont le livre,

_De la douleur_, contient de belles pages. L’âme germanique n’a pas eu

d’ailleurs le monopole du mysticisme; l’âme slave a le sien dont un

assez bon spécimen, à l’époque, se trouve dans les œuvres de Mme

Swetchine; on se contentera de lire sur elle le livre de M. de Falloux

(Perrin). En fait de mysticisme français, aux livres déjà cités et qui

représentent le courant révolutionnaire, on peut ajouter quelques

ouvrages qui donneront une idée de la tendance religieuse, les

_Sources_, du Père Gratry, la _Sainte Marie-Madeleine_, de Lacordaire,

l’_Homme_ et le _Siècle_, d’Ernest Hello. Il reste encore le mysticisme

occultiste; c’est tout un monde spécial, où l’on entre aiguillonné, et

d’où l’on sort désappointé; quelques noms de mages sont classiques:

Swedenborg et Fabre d’Olivet jadis, Eliphas Levi et Stanislas de Guaita

naguère.

Après cette petite débauche de rêveurs on reviendra volontiers aux vrais

historiens. Or, quel nom plus digne de représenter l’austère Clio que

celui de FUSTEL DE COULANGES? La _Cité antique_ a déjà montré la

profondeur et l’originalité de ses vues. Et la preuve en sera renouvelée

par ses autres ouvrages, les 6 volumes de ses _Institutions politiques

de l’ancienne France_ et les trois autres de ses _Recherches sur

quelques problèmes d’histoire_, et _Questions historiques_. Mais

peut-être aussi connaît-on déjà ces travaux. Dans la colonne parallèle

Histoire, la période mérovingienne est dépassée depuis longtemps, et si

elle a semblé intéressante à notre lecteur, il aura recouru de lui-même

à ces savants et presque paradoxaux ouvrages. Comment, quand on a vu

soulever la question du _francus homo_ et du _romanus homo_, résister à

la tentation de la vider de façon définitive? La vieille France est-elle

plus romaine que germanique ou plus nordique que méditerranéenne?

Devons-nous regarder du côté des capitoles ou du côté de la forêt

hercynienne? Les barbares sont-ils entrés en Gaule en conquérants ou en

réfugiés? Ont-ils pris les terres, asservi les habitants, mis partout

les hommes de race gallo-romaine au-dessous des hommes de race

germano-franque? C’est le problème qui avait déjà passionné le

dix-huitième siècle, la question nobiliaire aidant (l’on croyait alors

que la noblesse était tudesque et que le tiers était gaulois) et qui, de

par la question patriotique, passionnait de nouveau le dix-neuvième

siècle. Ce n’est pourtant pas ce succès d’actualité que recherchait

Fustel de Coulanges, et l’âpreté des polémiques qui accueillirent son

livre et qu’il apprécia avec une hautaine tristesse, ne dut pas être

sans le surprendre. Aujourd’hui tout ce bruit est éteint, et même ceux

qui pensent que Fustel s’est parfois trompé, par exemple sur l’absence

de propriété collective dans la haute antiquité, n’en rendent pas moins

justice à l’admirable tenue de ses travaux; ceux-ci d’ailleurs restent

en somme debout, on peut le voir même chez les historiens qui, comme M.

Paul Viollet (_Histoire des Institutions_, etc., 2 volumes, Larose et

Forcel) ne partagent pas ses idées sur le point précis du wergeld. Rien

que sur cette question de la société mérovingienne, on pourrait

mobiliser deux fortes escouades hostiles depuis Fréret, Boulainvilliers,

Montesquieu et l’abbé Dubos sous l’ancien régime jusqu’à Littré (_Études

sur les Barbares_), Guérard (_Polyptique d’Irminon_), Longnon (_Gaule au

sixième siècle_), Geoffroy (_Rome et les Barbares_) de nos jours.

* * * * *

La troisième colonne de notre stade est réservée aux chroniques de

France, des origines à la Renaissance. Voici les Sept devant... la

table: 32, Grégoire de Tours; 33, Charlemagne; 34, Villehardouin; 35,

Joinville; 36, Froissart; 37, Jeanne d’Arc; 38, Commynes. Ce sont là de

grands noms mais le plus souvent de petits livres et qu’il faudra autant

que possible lire dans l’original; que si le latin du sixième siècle, ou

le roman du dixième siècle semblait décidément trop vétuste, on aurait

toujours la ressource des philtres de jouvence des éditions «rajeunies»,

bien qu’elles soient parfois d’un goût fâcheux. J’insiste seulement sur

la préférence qu’il sied d’accorder aux chroniqueurs du temps sur les

historiens d’aujourd’hui. La suite des faits, on la connaîtra toujours

suffisamment avec un manuel classique, mais pour l’impression vivante

des siècles qui seule importe, on l’aura mille fois plus intense avec

nos sept témoins d’autrefois qu’avec les 100 volumes d’_Histoires de

France_, de Sismondi, de Michelet, de Guizot, d’Henri Martin, de

Dareste, de Lavisse et de tant d’autres qui pourraient allonger cette

liste.

GRÉGOIRE DE TOURS, c’est toute l’époque mérovingienne. Qui l’aura lu

pourra se dispenser de connaître les partages des fils et des

petits-fils de Clovis. Augustin Thierry n’eut qu’à choisir quelques

épisodes de l’_Historia Francorum_ et à les raconter en conservant ou

peut-être même en avivant leur couleur barbare pour décider une

véritable révolution dans nos habitudes historiques; ses _Lettres sur

l’histoire de France_ montrent en quel plaisant arroi les Velly et les

Anquetil travestissaient avant lui les Clotaire et les Chilpéric. Il y

aura, encore aujourd’hui, intérêt à comparer les _Récits des temps

mérovingiens_ à la traduction de Grégoire de Tours (si on n’ose pas se

mettre sous la dent le latin caillouteux de l’évêque). On trouvera cette

traduction chez Perrin (2 volumes, Guizot) ou chez Didot (2 volumes, le

premier épuisé, Bordier), la traduction de Frédégaire y étant incluse.

Les _Récits_, d’Augustin Thierry, ont paru chez Didot aussi, mais il y a

une grande édition Hachette, illustrée par J.-P. Laurens. Chez ce

dernier éditeur je signale, une fois pour toutes, l’_Histoire de France

racontée par les contemporains_, enfilade de fragments judicieusement

choisis par M. Zeller et qui complèteront de façon très suffisante nos

sept chroniqueurs.

Le nom de CHARLEMAGNE que j’indique en second lieu n’est pas, on le

pense bien, un nom d’auteur; il n’est pas question d’inciter les

lecteurs à l’approfondissement des Capitulaires. Mais c’est celui d’un

cycle légendaire au moins autant qu’historique. Donc après avoir lu la

_Vie de Charlemagne_, d’Eginhard, traduite par Teulet (1 volume, Didot),

on prendra l’_Histoire poétique de Charlemagne_, de Gaston Paris, ou les

_Épopées françaises_, de Léon Gautier. Les érudits trouveront

d’eux-mêmes chez Picard le _Manuel de Dhuoda_, édité par Bondurand ou

l’_Histoire poétique des Mérovingiens_, de Godefroy Kurth.

VILLEHARDOUIN vient ensuite, à propos de qui se présente la question des

textes primitifs ou retouchés. Si l’on se fait scrupule de lire

l’_Histoire de la conquête de Constantinople_ dans le texte rapproché du

français moderne qu’a établi M. Natalis de Wailly (Hachette) on recourra

à l’édition Didot (1 volume) avec d’autant plus d’assurance que le texte

original y est accompagné d’une traduction et d’un vocabulaire, œuvres,

d’ailleurs, du même érudit.

JOINVILLE pourra être lu dans la même édition Natalis de Wailly (Didot);

les exemplaires en sont épuisés en librairie, mais on en trouve dans

toutes les grandes bibliothèques publiques. A défaut, on prendra la

petite édition E. Michel (Didot). Le bon sénéchal rédigea ses notes très

tard; c’est ce qui leur donne parfois un air de radotage; quand il les

recopie simplement telles qu’il les écrivit à trente ans, elles sont

charmantes: Joinville n’est pas plus Sancho que saint Louis n’est don

Quichotte.

Les _Chroniques_, de FROISSART, constituent un morceau plus copieux: 20

volumes dans l’édition Kervyn de Lettenhove (Bruxelles). Même dans les

doubles et denses colonnes du _Panthéon littéraire_ (Delagrave), leur

développement exige de gros volumes. Il est vrai qu’il y a des abrégés.

Mme de Witt, née Guizot, en a donné un en style modernisé qui ne tient

qu’un volume, massif à la vérité, mais enrichi de planches et

d’illustrations (Hachette). Un petit volume d’extraits se trouve chez

Didot.

JEANNE D’ARC. Encore un nom qui est mieux qu’un nom d’auteur. Pour nous

Français, le procès de la Pucelle est plus précieux cent fois que toutes

les chroniques. Mais le spectacle de cette humble fille des champs aux

prises avec tant de subtilité retorse et de volonté implacable n’est-il

pas une des stupéfactions de l’histoire? Miracle, certes, à quelque

point de vue qu’on se place! On comprend que les épopées et les drames

soient toujours ici restés au-dessous de la réalité; quelle œuvre de

fiction pourrait être plus poignante que l’œuvre de mort qui se

poursuivit, si ardente qu’elle en reste à nos yeux vivante avec tous ses

acteurs, les enquêteurs, les juges, les tortionnaires, les témoins,

jusqu’aux soudards de garde qui viennent cancaner de grossières

insignifiances: _et vidi mammas quæ pulchræ erant._ Tout cela est en

latin, en effet, mais on a traduit (2 volumes, de l’édition O’Reilly),

les cinq tomes de pièces publiées par Quicherat dans la «Collection de

la Société de l’Histoire de France». Il y en a de suffisants fragments

dans le second volume de la _Jeanne d’Arc_, de Wallon. Comme on sait,

toute une vaste littérature existe sur la Pucelle d’Orléans; outre

Quicherat et Wallon, il faudrait nommer encore Siméon Luce, Cosneau,

Longnon, Vallet de Viriville, sans oublier l’admirable tome V de

Michelet. Pour les érudits, ou pour ceux qui veulent situer la Pucelle

au milieu de son temps, la grande _Histoire de Charles VII_, de M. de

Beaucourt, est ici le livre obligatoire.

Enfin les _Mémoires_, de COMMYNES, qui étaient épuisés chez Didot et

malaisés à trouver à la «Société de l’Histoire de France», viennent

d’être réédités par M. de Maudrot (2 volumes, A. Picard), d’une façon

tout à fait précieuse pour les savants puisqu’on leur donne de l’inédit,

et satisfaisante pour les simples curieux qui trouveront dans

l’introduction de l’éditeur l’étude critique la plus juste qui ait été

écrite sur le compère un peu énigmatique de Louis XI et de Charles le

Téméraire.

Ce sont là les principaux chroniqueurs, ceux qu’il ne faut pas ignorer.

Mais après eux, que d’autres seraient à lire, si on s’intéressait à ces

vieux temps! On les trouvera dans les grandes collections de _Mémoires

sur l’histoire de France_ (Guizot, 31 volumes; Petitot, 52 volumes;

Michaud et Poujoulat, 32 volumes) ou dans les 13 gros volumes du

_Panthéon littéraire_. Je n’indique pas de noms, le moindre choix tourne

au catalogue et pousse vite au complet. Et puis est-il licite d’inciter

à ouvrir des _Journal d’un bourgeois de Paris_ ou des _Chanson de la

croisade_ qu’on ne connaît soi-même que par de vagues extraits, et qu’on

n’achèverait probablement pas si on se mettait à vouloir les connaître?

Tout au plus est-il permis d’indiquer ce qui semblerait préférable;

ainsi, par exemple, si j’avais sous la main la «Collection des

historiens des Croisades» je lirais, de préférence à Guillaume de Tyr et

à l’Anonyme des _Gesta Francorum_ qu’en somme je connais ou devine, les

historiens arabes ou byzantins qui, le point de vue changeant,

piqueraient plus à vif ma curiosité.

Quant aux historiens modernes, on y regardera à deux reprises avant de

s’engager dans leur domaine, surtout si l’on a quelque tendance à

s’obstiner, une fois le premier pas fait. On ne sait pas à quoi expose

l’ambition d’aspect modeste de lire seulement l’ouvrage définitif sur

chaque grande période, et encore pis le désir de connaître tout ce qui a

paru d’important sur tel siècle ou quart de siècle. Qui s’y est laissé

prendre une ou deux fois connaît la vanité de ces entreprises. J’oserai

même conseiller de se mettre en garde dès le début contre la manie du

«dernier paru» et de «l’au courant de la science». Sans doute Freeman,

par exemple, a démoli Thierry, mais il n’en est pas moins vrai qu’une

fois averti du parti pris de race de la _Conquête de l’Angleterre par

les Normands_, vous prendrez certainement plus de plaisir, et peut-être

de profit, à suivre Augustin Thierry qu’à suivre Freeman. Il y a des

auteurs vieillis et qu’on lira toujours, ne serait-ce que pour cette

raison qu’ils sont lisibles. Ainsi le Barante des _Ducs de Bourgogne_;

ainsi le Mérimée du _Don Pèdre le Cruel_ et du _Faux Démétrius_. J’ai

toujours eu envie--et je finirai bien par la satisfaire--de lire

l’_Histoire des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem_, de l’abbé

Vertot, pour savoir si «Mon siège est fait» a droit aux circonstances

atténuantes. Voilà une envie qui ne me viendra pas à propos de quelque

œuvre contemporaine d’érudition «définitive». D’autant qu’il ne faut pas

être un bien grand philosophe pour savoir ce que vaut ici le définitif.

L’histoire sera toujours, suivant le mot de Renan, «une petite science

conjecturale», et les procédés solennels d’investigation que MM.

Langlois et Seignobos promulguent dans l’_Introduction aux études

historiques_ gonfleront d’orgueil les rats de bibliothèque qui croient à

la vérité du témoignage humain, mais feront assurément sourire les

confesseurs, les juges d’instruction et même les simples épiciers.

On s’en tiendra donc, je l’ai dit, à un manuel scolaire, même à un sec

répertoire de faits et de dates. Que si, d’ailleurs, on préférait à ces

aides arides un exposé plus vivant comme l’_Histoire de France_, de

Michelet, rien de mieux. Les sept premiers volumes du grand historien

gardent aujourd’hui encore tout leur prix. Avec d’autres œuvres

d’écrivains déjà cités, on pourrait même ordonner tout un très suffisant

choix de lectures historiques.

Peut-être en ce cas pourrait-on modifier l’ordre de lecture de nos

«Penseurs et moralistes», commencer, par exemple par Fustel de Coulanges

dont les recherches accompagneraient la lecture de Grégoire de Tours,

continuer par Quinet dont le génie brumeux floconnerait à son aise au

milieu des chansons de geste, puis par Guizot qui, avec ses deux

_Histoires de la Civilisation_, éclairerait l’époque des croisades,

comme Michelet, après, celle de la guerre de cent ans, et ainsi de

suite.

L’important serait de ne pas se laisser inonder par la marée des livres.

Les esprits graves et méthodiques sont ici en un péril spécial. On sait

que Victor Duruy, ayant l’intention d’écrire une _Histoire de France_,

commença par le commencement, se disant qu’il ne verrait rien de bien

clair à la France s’il ne connaissait pas d’abord la Gaule; mais une

fois en compagnie de ses Gaulois, l’intelligence des Romains lui parut

non moins indispensable; il alla à eux, et aussitôt ce fut les Grecs

qu’il reconnut qu’il devait d’abord comprendre. Heureusement ses

déductions s’arrêtèrent là, et il eut le temps, après avoir exploré sa

Grèce et y avoir même fait une découverte mémorable, celle du «torrent

qui coule à sec», de revenir sur ses pas et de fouiller Rome; mais il

lui aurait fallu une seconde vie pour arriver à la France. Mieux vaut

donc prendre au hasard une génération, un homme, un épisode, un aspect,

car qui voudrait posséder un peu sérieusement une période aurait chance

de ne plus en sortir. Rien que sur la Gaule barbare, que n’aurait-il pas

à lire? d’Arbois de Jubainville et Bertrand pour l’archéologie, de

Valroger et Sumner-Maine pour la sociologie, Longnon et Desjardins pour

la géographie, Amédée Thierry, Napoléon III, Camille Jullian pour les

faits historiques, et il y aurait deux ou trois fois plus de noms à

citer, si l’on laissait un agrégé dresser une liste des livres

indispensables!

Je crois qu’on ferait bien, pour limiter d’avance ses études d’histoire,

de choisir dans ce chaos fascinant que fut «le moyen âge énorme et

délicat» sept points particuliers, un par année. Voici quelles

pourraient être ces «sept lampes», comme dirait Ruskin, et je n’ai pas

besoin d’ajouter que chacun pourrait, à son goût, modifier son

luminaire.

1º _La Civilisation byzantine._ Grâce à Dieu, elle sort enfin de

l’inepte discrédit dans lequel elle gisait. Dire qu’on a osé comparer à

la piètre société chinoise ratatinée dans ses rites et ses alphabets,

abrutie par ses calculs usuraires et ses cultures stercoraires, et dont

le plus haut coup d’aile a imaginé d’assez jolies potiches et d’assez

grimaçants épouvantails, cette admirable civilisation byzantine, à la

fois mystique et guerrière, scientifique et conquérante, sœur cadette de

la civilisation hellénique, mais digne de son aînée, car si elle lui est

inférieure sous le rapport des marbres, elle lui est, sous tous les

autres, égale ou supérieure! La théologie chrétienne, qui est tout

entière l’œuvre des Pères grecs, ne vaut-elle pas la philosophie de

Platon? La science byzantine n’égale-t-elle pas la science athénienne?

Le feu grégeois brûlait du moins avec une autre certitude que les

miroirs d’Archimède. La coupole de Sainte-Sophie n’est-elle pas digne du

fronton du Parthénon, et plus généralement n’y a-t-il pas plus de

variété, de richesse et de beauté dans l’architecture byzantine mère de

l’arabe, de la mauresque, de la persane et de l’hindoue, que dans la

cella à colonnes qui s’obstine tout au long des promontoires d’Hellas?

Le Bas Empire, quel fâcheux jeu de mots ont fait là les pédants! Je

voudrais bien savoir ce qu’auraient fait Athènes et Sparte, et la

Macédoine par-dessus le marché, s’il leur avait fallu lutter contre

l’Islam. Que l’on compare seulement l’expédition des Athéniens en

Sicile, et les campagnes des Autocrators dans la Grande Grèce, et qu’on

se rappelle le peu de durée qu’eurent les rayonnements de l’ancienne

civilisation hellénique, la Scythie grecque, l’empire gréco-bactrien,

l’œuvre des Lagides et des Séleucides, en regard de la force

d’expansion et d’ascension du monde russe, fils de la civilisation

constantinopolitaine.

Donc on aura raison de vouloir connaître d’un peu près cette longue

épopée byzantine, plus longue même que l’épopée romaine. Et pour la

connaître, on ne pourra mieux faire que de feuilleter dans quelque

bibliothèque publique _le Palais impérial de Constantinople_, de

Labarte, ou les _Monuments de l’art byzantin_, de MM. Millet, Diehl,

etc. (Leroux). A défaut de ces grands ouvrages, et de ceux analogues de

Texier, Didron, Couchaud et autres, le petit manuel de M. Bayet, l’_Art

byzantin_ (Quantin), rendra des services. Dans la collection des Villes

d’art (Laurens), un volume sur Constantinople a paru et un autre sur

Ravenne. Comme récits proprement dits, on laissera de côté les grandes

machines rouillées de Gibbon et de Lebeau (tout au plus ici la récente

_Histoire de la civilisation hellénique_, de Paparrigopoulo, chez

Hachette); mais on prendra les 3 volumes d’Amédée Thierry sur les

_Ministres des fils de Théodose_, _Saint Jean Chrysostome_, _Nestorius

et Eutychès_ (Perrin), et quelques intéressantes monographies, la

_Théodora_, de Debidour, l’_Héraclius_, de Drapeyron (Fontemoing), le

_Constantin Porphyrogénète_, d’Alfred Rambaud, et le _Nicéphore Phocas_,

de Schlumberger (Didot) ainsi que les 2 volumes de l’_Épopée byzantine_

(Hachette), qui lui font suite. Ces trois derniers ouvrages,

luxueusement illustrés, suffiraient à donner de l’histoire de

Constantinople l’idée la plus brillante. Un roman de Jean Lombard,

_Byzance_, écrit dans un style fatigant, est assez curieux aussi au

point de vue évocatoire pour le temps de Justinien. Un autre ouvrage,

qui se lit comme un roman et mieux que tel roman, _la Grande Grèce,

paysages et histoire_, de François Lenormant (A. Lévy, 3 volumes),

regorge de très particuliers détails à la fois sur la période médiévale,

sur le siècle pythagoricien et même sur les temps contemporains; il est

possible que le renouveau de faveur du byzantinisme vienne en partie de

ce livre.

2º _Les Cathédrales._ Ici rien ne vaut une collection de photographies,

si ce n’est un voyage aux édifices mêmes. Mais ces notes sont rédigées à

l’usage des sédentaires. Va donc pour les planches! Il y en a de tout

genre, depuis les Albums historiques des éditeurs scolaires, Colin,

Delagrave, Delalain, etc., jusqu’à la grande publication des _Sites et

Monuments_, éditée par le Touring-club, en passant par les collections,

de _la France vue par les artistes_, de l’_Univers pittoresque_ et du

_Tour du Monde_. Bien entendu, si on habite Paris, on ne négligera pas

les promenades au Musée du Trocadéro. Mais s’il vaut mieux voir les

cathédrales elles-mêmes que quelques fragments moulés, et des moulages

que des photographies, et des photographies que des bouquins, pourtant,

il faut l’avouer, l’étude de certains livres est bien utile. Que de gens

chez qui de sincères goûts esthétiques auraient continué à dormir si

quelque enthousiaste Ruskin n’était venu les réveiller à grand carillon!

De tous les amours, il n’en est peut-être pas de plus communicatif que

celui des belles architectures.

Aussi sera-t-il difficile de lire un livre à la fois savant et ardent

comme l’_Art au treizième siècle_, de M. Émile Mâle, sans se sentir

naître une âme d’«homme des cathédrales». Alors, on se jettera sur tel

tableau d’ensemble luxueusement présenté comme l’_Art gothique_, de

Gonse, et peut-être, la curiosité croissant, recourra-t-on à la riche

mine des répertoires de Viollet-le-Duc. Il y a dans les 10 volumes du

_Dictionnaire raisonné de l’architecture française_, et dans les 6

volumes du _Dictionnaire raisonné du mobilier français_, de quoi se

dispenser de lire toutes les compilations des vulgarisateurs comme Paul

Lacroix, qu’à défaut des savants originaux (Quicherat, de Caumont,

Didron, Courajod), on pourra d’ailleurs parcourir, ne serait-ce que pour

les illustrations (3 gros volumes, Didot). Mais de ces ouvrages les uns

sont introuvables hors des bibliothèques publiques, tels les

Viollet-le-Duc, les autres d’un prix élevé, tels Gonse et Mâle, et plus

encore les belles photographies et les _Sites et Monuments_.

Heureusement, les petits volumes de la «Bibliothèque de l’Enseignement

des Beaux-Arts», sont d’obtention plus aisée; on aura donc toujours

l’_Architecture romane_ et l’_Architecture gothique_, de Corroyer,

quoique les renseignements y soient forcément bien succincts.

Il serait bon, si l’on voulait ne pas être trop superficiel en cette

étude, de se procurer quelques documents illustrés sur l’étranger. Il y

a eu dans toute la chrétienté médiévale une floraison artistique qui,

pour tirer son origine de la France, n’en a pas moins donné des œuvres

très originales en d’autres pays, notamment en Portugal et en

Angleterre. Le mot gothique, on le sait, ne doit pas faire illusion; la

terre germanique n’a rien donné qui atteigne de loin au style manoel ou

au style tudor. Mais les chefs-d’œuvre d’outre-mer ou d’outre-monts ne

valent pas, malgré tout, nos vieilles merveilles de France; je connais

presque toutes les grandes églises médiévales de l’étranger, aucune ne

m’a terrassé d’admiration comme l’écrasante cathédrale de Bourges.

3º _L’Église._--Celui qui aura longuement contemplé cette blanche robe

de cathédrales que la chrétienté revêtit alors, suivant le mot du vieux

chroniqueur, voudra assurément connaître l’origine de cette renaissance

artistique. Et semblablement qui aura considéré le moyen âge ne

résistera pas à la tentation d’interroger ce qui fut son âme, l’Église.

Mais là encore, il faudra se garer des redoutables «Histoire de

l’Église» en vingt ou cinquante volumes. Il faut avoir une vie devant

soi pour lire l’abbé Darras ou l’abbé Rohrbacher. Et puis nous

n’écrivons pas ici pour les érudits qui d’eux-mêmes sauront bien où

trouver la _Gallia christiana_, des Bénédictins, ou les _Acta

sanctorum_, des Bollandistes, ni pour les spécialistes qui puiseront des

voluptés dans l’antique _Histoire ecclésiastique_, de l’abbé Fleury, ou

dans la récente _Histoire des Conciles_, de Hefele, mais pour les

simples curieux d’idées générales. A ceux-ci conviendront mieux,

exception faite pour un manuel servant de guide, quelques livres comme

la _France chrétienne dans l’histoire_ (1 volume, Didot), ou _les Moines

d’Occident_, de Montalembert; on ne comprend pas le haut moyen âge si on

ne se fait pas une idée de cette sorte de colonisation expansive que fut

l’œuvre de nos moines. Dans la collection des «Saints» (Lecoffre), on

trouvera des ouvrages louablement brefs et suffisamment érudits sur

quelques grandes figures, par exemple le _Saint Dominique_ de Jean

Guiraud, ou le _Saint Vincent de Paul_, d’Emmanuel de Broglie, à quoi on

peut ajouter, dans un genre différent, la _Vie de sainte Lydwine de

Schiedam_, de Huysmans (Stock), et la _Vie de sainte Catherine

d’Alexandrie_, écrite au quinzième siècle, par Jean Miélot (Letouzay).

Il ne faut pas mépriser les biographies. Le courant est, je le sais, en

sens contraire. On affirme que les individus ne sont rien devant le

collectif, et qu’en histoire il n’y a de digne d’attention que les

institutions, les coutumes, les rites; comme s’il n’y avait pas plus de

choses, suivant le mot de Nietzsche, dans un philosophe que dans toutes

les philosophies, et comme s’il n’était pas pour nous plus important de

connaître l’âme d’un saint Bernard que la collection complète des

décrets des Conciles, des règles des Ordres et des rituels des

Liturgies. Et dans saint Bernard, ce n’est pas au grand pasteur de

peuples que je pense. Sans doute, ce qu’on voit de l’Église, de loin, ce

sont des figures géantes comme la sienne, ou celle de Grégoire VII, ou

d’Innocent III, et sur eux tous il y a de savants livres, celui de

Hurter (3 volumes traduits) sur Innocent III, celui de l’abbé Delarc sur

Grégoire VII, celui de G. Chevallier sur saint Bernard; mais je crois

qu’on saisira mieux encore la force d’expansion du christianisme d’alors

en s’adressant à des figures moins hautaines, à des saints méditatifs ou

extatiques, à ce bienheureux Raymond Lulle, par exemple, dont Marius

André a écrit la vie (Lecoffre), qui ne fut même pas l’alchimiste qu’on

dit, qui ne fut qu’un apôtre, et qui a laissé dans le _Livre de l’Ami et

de l’aimé_ une des manifestations les plus étonnantes de ce mysticisme

attendri qui devait bientôt donner «le plus beau livre qui soit sorti de

la main des hommes», l’_Imitation_.

4º _Les Universités._--Au moyen âge, l’Église et les Universités

marchent ensemble, et l’accord ne peut surprendre que les esprits d’un

certain tour. Physique et métaphysique ont des terrains si distincts

qu’on ne voit pas quels conflits seraient possibles entre elles si,

hélas, l’une et l’autre n’avaient pour champions des hommes. Mais au

fond n’est-ce pas le même désir de vérité absolue, poursuivie à tout

prix, qui a produit la grande expansion religieuse qui ouvre le moyen

âge et la grande expansion scientifique qui le ferme? Aucun psychologue

ne secouera ici la tête. L’oratoire est frère du laboratoire.

Mais laissons ce sujet qui demanderait un volume, et en nous en tenant

aux Universités médiévales, renvoyons, pour les généralités, à

l’_Histoire de la civilisation française_, d’Alfred Rambaud (Colin),

pour les détails à diverses biographies ou monographies, par exemple le

_Gerbert_, d’Hock, qui a été traduit en français, l’_Averroès_, de

Renan, le _Suger_, de Huguenin, le _Roger Bacon_, de Charles, et

l’_Abélard_, de Rémusat. Peut-être même pour ce dernier, de préférence

aux 2 volumes didactiquement écrits, fera-t-on bien de prendre le drame

philosophique du même auteur, _Abélard_ (1 volume, Calmann-Lévy). C’est

un ouvrage qui mériterait d’être plus connu; à lui seul il suffirait à

donner une vivante idée du monde scolastique du douzième siècle et des

grandes luttes qui l’animèrent, encore que le mot d’Abélard expirant au

dernier acte ne semble pas d’accord avec ce qu’on sait du maître

d’Héloïse. Et puisque ces noms se présentent, qu’ils fassent penser à

lire les _Lettres_ des deux malheureux amants; la traduction Victor

Cousin (1 volume, Garnier) est dite la meilleure.

Quant aux ouvrages spéciaux sur le progrès des diverses sciences au

cours des siècles, ce qui est peut-être la partie la plus importante et

la plus intéressante de toute l’histoire, on trouvera toutes les

indications nécessaires dans la _Bibliographie de l’histoire de France_,

de G. Monod, ou dans les bibliographies qui suivent les chapitres de

l’_Histoire générale_, de Lavisse et Rambaud.

5º _Le Procès des Templiers._--C’est encore un des points obscurs de

notre histoire, et peut-être, une année, se laissera-t-on aller à la

tentation d’y voir clair. Les pièces du _Procès_ ont été produites par

Michelet, en deux gros volumes, dans la _Collection des documents

inédits_, publiée par le Ministère de l’Instruction publique. On les

complètera avec le texte de l’Enquête éditée plus récemment par J.

Loiseleur dans son livre: _la Doctrine secrète des Templiers_. Et si

l’on veut avoir l’opinion de la critique actuelle, on lira l’article de

M. Langlois dans la «Revue des Deux Mondes» de 1891. Sur l’époque où se

passa cette sombre tragédie, le livre classique, quoiqu’un peu ancien,

est celui de Boutaric: _la France sous Philippe le Bel_.

6º _L’Inquisition._--Autre problème sur quoi on tiendra sans doute à se

faire une opinion. Heureusement il n’intéresse pas trop la France, et

dans la mesure où il l’intéresse, on aura de suffisantes lumières avec

le livre de Ch. Molinier: l’_Inquisition dans le Midi de la France_.

Mais il intéresse énormément l’Espagne, et, chemin faisant, on pourra se

demander les raisons de la grandeur et de la décadence de ce noble pays.

Pourquoi tant d’obscurcissement après tant de splendeur? Inquisition,

Monachisme, Centralisation, Émigration, Expulsions, Mesta,

Almojarifazgo, que d’explications furent données et combattues! Mais qui

sait si, au fond, on n’a pas exagéré la décadence comme la grandeur?

L’Espagne actuelle est un pays de plus de ressources qu’on croit et qui,

à la moindre éclaircie, redevient assez florissant. Quant à l’Espagne

d’autrefois, était-elle si éblouissante qu’on nous l’a dit? Les quarante

millions d’habitants qu’elle aurait eus sous les Romains seraient vite

morts de faim sur le plateau des Castilles, et pour les merveilles

d’hydraulique agricole qu’auraient inventées les Arabes, le spectacle

des cultures marocaines d’aujourd’hui les rend peu croyables. Il est

possible que l’Espagne soit un pays qui ait fait toujours illusion, pour

la richesse par quelques huertas, points de verdure perdus dans

d’abrupts déserts, et pour l’importance historique par quelques chances

inouïes qu’elle ne méritait peut-être pas, mais qui, c’est son éloge,

l’ont trouvée digne d’elles. Ceci ne persuadera pas, d’ailleurs, ceux

qui expliquent la torpeur dans laquelle s’endormit la péninsule, il y a

deux cents ans, par l’Inquisition. Et qui oserait dire qu’ils ont tort?

Les mouvements psychologiques sont les plus mystérieux dans leurs

causes, les plus inattendus dans leur marche et les plus démesurés dans

leurs résultats; quand on voit ce que donne la panique dans une armée

dont peut-être l’ennemi est en fuite, et la passivité en face d’une

Terreur, au fond dénuée de toute force réelle, on ne peut pas nier

qu’une menace continue comme celle de l’Inquisition soit capable des

conséquences les plus graves pour une civilisation.

Quant aux événements de l’histoire du Saint-Office, ce qui complique

leur étude, c’est que la plupart des pièces officielles ont été

détruites à l’époque de Joseph Bonaparte. L’_Histoire de l’Inquisition

d’Espagne_, de Llorente, qui reste la principale source, est sujette à

caution. Llorente, ancien familier de l’Inquisition, s’appuie sur des

documents qu’il dit avoir connus, mais que personne ne peut maintenant

contrôler; le chiffre de 30.000 victimes qu’il donne pour le bilan du

régime inquisitorial a été contesté, et l’on en trouvera la discussion

critique dans un appendice à l’_Histoire de Ximenès_, par Hefele, qui a

été traduite en français. La brillante et célèbre _Lettre sur

l’Inquisition_, de Joseph de Maistre, est à lire aussi pour remettre

bien des choses au point. Peut-être en effet aurait-il mieux valu, au

seizième siècle, tomber entre les mains des inquisiteurs d’Espagne comme

suspect d’hérésie, qu’entre celles de juges protestants d’Allemagne ou

d’Écosse comme suspect de sorcellerie. S’il est exact, ainsi que le dit

Jules Baissac dans sa _Sorcellerie_, que le nombre des victimes de la

manie démonologique dans le Saint-Empire ait été d’un million, le

personnel de Torquemada doit s’avouer vaincu. Il est vrai qu’il ne faut

pas juger de ces tristesses de l’histoire humaine d’après les chiffres

seuls, car alors la palme sanglante devrait être, sans conteste,

décernée à notre Révolution. Je ne veux pas quitter la matière des

auto-da-fé sans noter la récente _Histoire de l’Inquisition_, de Ch. Lea

(traduite en français avec préface de S. Reinach); elle arrêtera sans

doute ceux qui, par amour du paradoxe, auraient été tentés de

réhabiliter les inquisiteurs, ces fâcheux interrogants qui, remarquait

quelqu’un, se tenaient toujours à côté de la question.

7º _Le monde asiatique._--Encore d’analogues problèmes, ceux de la

grandeur et de la décadence des civilisations arabe, persane, maure,

turque, mongole, hindoue. A-t-on ici, également, exagéré les choses? La

science arabe ne serait-elle qu’affaire de traducteurs et de

compilateurs? La splendeur des Khalifes serait-elle un demi-rêve des

_Mille et une nuits_? L’invasion musulmane a-t-elle conquis l’Asie et

l’Afrique au moment où allaient lever les germes d’une renaissance semés

par le christianisme de Byzance? L’Islam porterait-il en lui un double

principe d’excitation passagère et de dépression consécutive et

définitive? Il est possible qu’il y ait un peu de vrai dans toutes les

réponses qu’on pourrait faire. Dans tous les cas, si l’on prend la

_Civilisation des Arabes_, de Gustave Le Bon (Didot), qui est un bon

livre d’ensemble, on devra se mettre en garde, tout d’abord, contre le

titre, la civilisation de l’Islam n’ayant pas été l’œuvre d’Arabes, mais

de Syriens, de Coptes, de Berbères, d’Ibères, de Grecs, de Persans,

voire de Turcs comme Avicenne, et surtout, peut-être, de renégats

européens: un des plus fameux grands vizirs de Stamboul, Kiuperli, qui

faillit prendre Vienne, se nommait, dit-on, Mastaï, grand-oncle

peut-être de Pie IX, et nous savons par les captifs d’Alger et de Tunis

que presque tous les reïs barbaresques étaient d’origine italienne,

provençale ou catalane.

Ceci posé, on pourra lire: Sur le khalifat de Cordoue: l’_Histoire des

musulmans d’Espagne_, de Dozy, qui donne de bien curieux détails sur la

façon dont la langue arabe avait submergé en Andalousie la langue

romane, et dont la civilisation du désert s’était substituée à la vie

européenne, ainsi les députés de Louis le Débonnaire obligés de

séjourner plusieurs mois à Saragosse parce que la caravane pour Cordoue

ne part qu’une fois par an. Sur le Khalifat des Fathimites, les trois

volumes de planches in-fº, de Prisse d’Avesne: l’_Art arabe d’après les

monuments du Caire_; à défaut de cette luxueuse publication, le petit

précis de Gayet, l’_Art arabe_, dans la collection Quantin. Sur le

khalifat de Bagdad, l’_Histoire des Arabes_, de Sédillot, malaisée à

obtenir. Sur les Turcs et les Mongols, la très savante et très

intéressante, bien qu’écrite un peu trop prétentieusement, _Introduction

à l’Histoire de l’Asie_, de Léon Cahun (Colin). A ce livre de fond, on

ajoutera quelques documents du temps, tels que le _Livre de Marco Polo_

(2 volumes, Didot), si savoureux dans son vieux français: «Il y avait si

grand cri d’une part et d’autre à moult grand planté de mors et de

navrés que l’on ne put pas ouïr dieu tonnant, car la bataille fut moult

aspre et félonesse et ne s’épargnaient de rien à occire.» Nous sommes

bien peu excusables d’ignorer en France ce vieux récit qui est un des

monuments de notre langue ou, si l’on préfère, une des meilleures

preuves de la royauté qu’elle exerçait au treizième siècle. Le voyage,

ainsi que ceux de Rubruquis et Plan Carpin qu’on trouvera dans le

«Recueil de la Société de Géographie de Paris», remet d’ailleurs les

choses au point sur ces pays des «oliphants et des girofles», que nous

sommes trop tentés de voir à travers les _Mille et une nuits_. De la

capitale mongole Rubruquis écrit: «Excepté le palais du Khan, elle n’est

pas si bonne que la ville de Saint-Denis dont le monastère vaut dix fois

mieux que tout le palais de Mangou.» Sur la Perse, le second volume de

l’_Histoire des Perses_, de Gobineau, ou le _Coup d’œil sur l’histoire

de la Perse_, de Darmesteter. Sur l’Inde, enfin, les _Civilisations de

l’Inde_, de Gustave Le Bon, ou l’_Essai sur l’évolution de la

civilisation indienne_ de M. de la Mazelière, deux ouvrages écrits à des

points de vue antithétiques, ce qui ne fait que les rendre plus

instructifs, le premier basé sur la différence absolue des civilisations

et des évolutions, le second sur les ressemblances, au contraire, qu’ont

présentées l’Inde et l’Europe jusqu’à l’arrivée de Dupleix et de Clive,

et sur le probable d’un rapprochement prochain, qui irait en

s’accentuant. Le premier volume du livre de M. de la Mazelière contient

une bonne bibliographie de la matière, on y puisera des envies de

lectures; j’ai idée que les _Mémoires du sultan Bâber_ (traduction Pavet

de Courteille, chez Leroux), doivent être fort curieux, ou encore les

_Voyages_, de Tavernier, en 1676, et de Bernier, une trentaine d’années

plus tard, dans les États du grand Mogol.

Nous voici arrivés au terme de notre troisième stade, hélas, presque à

la quarantaine déjà! Résumons les lectures bigarrées que nous nous

serons imposées pendant ces derniers sept ans.

32. Dante (et les autres poètes italiens classiques). Joseph de Maistre

(et Xavier, Bonald, etc.). Grégoire de Tours (et autres chroniqueurs;

Michelet qu’on poursuivra les années suivantes). La civilisation

byzantine (Amédée Thierry, Schlumberger, Lenormant, Bayet).

33. L’Arioste (et les poètes italiens contemporains, avec Mistral et les

félibres). Mme de Staël (Benjamin Constant, Joubert). Le cycle poétique

de Charlemagne (les chroniqueurs comme Eginhard aussi). Les cathédrales

(Gonse, Mâle, Corroyer).

34. Virgile (et les poètes du siècle d’Auguste). Lamennais (Proudhon et

Bastiat, les Saint-Simoniens). Villehardouin (quelques chroniques de la

première croisade). L’Église (les Moines d’Occident, la Collection des

Saints).

35. Lucrèce (et les autres poètes latins; Gaston Boissier). Guizot

(Thiers, Villemain, Cousin). Joinville (et les autres chroniqueurs du

temps). Les Universités (Rambaud, Rémusat, les Lettres d’Héloïse et

d’Abélard).

36. Homère (et les poètes grecs d’avant les guerres médiques; Croiset).

Michelet (et les Thierry, Mignet, Barante). Les chroniques de Froissart.

Le Procès des Templiers.

37. Eschyle (Sophocle, Euripide, Pindare). Quinet (Ballanche, Swetchine,

les mystiques, les occultistes). Le Procès de la Pucelle (le tome V de

Michelet). L’Inquisition (Llorente, Hefele, Joseph de Maistre, Lea).

38. Aristophane (Démosthène, Théocrite, Lucien, l’Anthologie). Fustel de

Coulanges (et Paul Viollet). Commynes. Le monde asiatique (G. Le Bon,

Gayet, Marco Polo, Cahun, la Mazelière).

Ce qu'il faut lire dans sa vie · 第 8 / 28 题