DEUXIÈME PÉRIODE

Passons au second septain. De 25 à 31 ans. La jeunesse encore, mais dans

sa maturité plus que dans sa fleur. Trois séries parallèles, celle des

poètes étrangers, celle des classiques nationaux, celle des historiens

antiques. Cela pourrait ne faire, en somme, que trois auteurs par an.

Les fervents de la lecture ne seront pas en peine pour corser la dose.

* * * * *

D’abord les poètes étrangers. Leur série, qui se prolongera pendant le

troisième stade, comprend, pour ce second, les anglais, les allemands et

les espagnols. Sept grands poètes, au minimum. Trois anglais:

Shakespeare, Milton, Shelley. Deux allemands: Gœthe et Heine. Deux

espagnols: Calderon et Cervantes; on peut bien qualifier Cervantes de

poète.

Pour les anglais: 25, Shakespeare; 26, Milton; 27, Shelley. Que l’on

commence par SHAKESPEARE, dût-on s’attarder avec lui, dût-on lui

sacrifier tous les autres! Un lettré digne de ce nom ne peut se

dispenser de l’avoir exploré en entier, depuis les _Méprises_ jusqu’à la

_Tempête_, et je ne sais pourquoi, à ce propos, l’excellente traduction

Montégut (10 volumes, Hachette) s’ouvre justement par cette féerie, la

dernière œuvre du grand homme. Dix volumes, cela se lit sans peine en un

an, et si le lecteur a pris l’habitude de goûter Dickens et Poe dans le

texte, cela doit se lire en anglais. Sans doute Shakespeare est moins

aisé à comprendre qu’un article du _Daily Telegraph_, mais une fois la

glace rompue, on se plongera avec tant de délices dans son océan de

poésie! Qu’on n’aie pas honte, au surplus, de recourir aux traducteurs;

mieux vaut avoir connu tout en français, avec joie, que d’avoir

péniblement achevé le déchiffrement de quelques pages dans l’original.

Inutile, d’ailleurs, de préciser par quoi devront commencer les gens

trop pressés. D’abord, quand il s’agit de Shakespeare, personne n’a le

droit d’être pressé. Ensuite tout le monde connaît les noms des grands

chefs-d’œuvre. Je préférerais indiquer des drames devant lesquels on

serait peut-être tenté de ne pas faire halte, comme _Coriolan_ ou

_Cymbeline_, ou des scènes qu’on risquerait de sauter si on feuilletait

d’un doigt trop hâtif les vastes chroniques dialoguées où elles se

trouvent, la scène de Talbot et de son fils dans la première partie

d’_Henri VI_, ou la révolte de Jack Cade dans la seconde, la chute de

Wolsey dans _Henri VIII_, la scène du messager dans _Antoine et

Cléopâtre_, mais citer les unes n’est-ce pas faire tort aux autres?

Qu’on lise donc tout, jusqu’aux adaptations de Bandello, jusqu’aux

poèmes, _Vénus et Adonis_, _Lucrèce_, les _Sonnets_, et qu’on

s’intéresse même--car dès qu’il s’agit d’un tel génie rien n’est

indifférent--aux petites énigmes anecdotiques, savoir si H. W., à qui

est dédié le poème de _Vénus_, est le comte de Southampton ou le comte

de Pembroke, et quelle sorte de femme était la _dark lady_ dont il y est

parlé si douloureusement.

On n’ignore pas, au surplus, qu’il y a, à propos de Shakespeare,

d’autres problèmes, sinon plus réellement obscurs, du moins plus

irritants. Du moment qu’on n’a rien d’authentique sur lui, ni une ligne

de son écriture, ni un trait de sa physionomie, il était à prévoir qu’on

devait le considérer comme un masque. La thèse baconnienne a encore ses

défenseurs enragés; il est vrai que le «rabisme» est déjà une mauvaise

note en pareille matière; laissons au lord chancelier sa gloire,

d’ailleurs mélangée, et n’enlevons pas au «gentleman-player» son noble

et pur génie. Si l’on veut éclaircir des obscurités, il en reste assez

et de plus importantes. Quelle était sa race? Stratford est près du pays

de Galles; Shakespeare était-il Saxon ou Gallois? Son génie semble bien

celte. Et sa religion? Était-il papiste ou puritain? Ici, l’accord se

fait. Son génie est bien catholique dans le sens étymologique comme dans

le sens cultuel. Naguère encore, un collaborateur du _Mercure de France_

(fév. 1902) tressait en arguments favorables de multiples inductions

tirées de ses pièces, et il aurait pu en ajouter d’autres jusqu’à cet

amour des orfèvreries d’église qui, par exemple, fait à Lorenzo amoureux

de Jessica comparer les étoiles à des patènes. Mais quoique ces

questions soient attrayantes, on aura la prudence de ne pas trop s’y

enfoncer, il a tant été écrit sur Shakespeare! La simple énumération des

titres d’études formerait déjà un gros in-quarto. A moins de vouloir se

consacrer au dieu, on laissera toute cette exégèse adventice, et l’on se

contentera pour bréviaire de l’admirable chapitre de Taine au tome II de

son _Histoire de la littérature anglaise_.

Si Shakespeare fut, comme le dit Carlyle, le plus noble fruit du

catholicisme, MILTON pourrait être qualifié le plus grand poète du

puritanisme. Et ceci doit, à la fois, rendre indulgent pour l’aspect

morose de son génie et inciter à connaître à fond cette âme dont notre

littérature ne révélerait aucun double. Sans doute, il paraîtra dur, au

sortir du merveilleux monde enchanté du _Songe d’une nuit d’été_,

d’arriver jusqu’au bout du _Paradis perdu_; mais le lecteur pour qui

j’écris n’est plus l’enfant insatiable de romans-feuilletons. A

vingt-six ans, on peut bien s’imposer quelques lectures austères. La

figure géante du Satan miltonien a de quoi faire passer sur bien des

lenteurs. On lira donc le _Paradis perdu_, dans l’original, si faisable;

sinon dans la version de Chateaubriand, qui s’efforça de calquer le mot

français sur le mot anglais, traduisant ainsi _dungeon_ par donjon et

non par prison, ou _pit_ par puits et non par abîme. Si l’on s’en devine

le courage, il y a encore le _Paradis regagné_...

Comme représentant de la poésie anglaise contemporaine, je propose

SHELLEY. Il a moins vieilli que Byron, il est moins insulaire que

Swinburne, et son génie tourmenté nous émeut souvent plus que celui de

Tennyson. Une traduction de ses œuvres en 2 volumes a paru chez Savine,

mais qu’on le lise autant que possible dans le texte; la poésie perd

tant à passer par un interprète! Après lui, comme il restera du temps,

on en profitera sans doute pour lire quelques autres grands poètes

d’outre-Manche.

Byron d’abord. Ses œuvres traduites tiennent 4 volumes dans l’édition

Garnier; il faut les connaître; leur influence sur notre romantisme a

été énorme; qu’on se rappelle la _Lettre_ d’Alfred de Musset à

Lamartine. «Vous aviez lu _Lara_, _Manfred_ et le _Corsaire_...» Et que

ces trois personnages se ressemblent fort entre eux, et ressemblent non

moins à _Childe Harold_ et à tous les autres enfants du poète, cela

importe peu. Ce mot «vieilli» que j’employais n’est juste qu’un temps,

après quoi l’œuvre se maintient simplement, seule forme de vie possible

pour les poèmes. Byron est ainsi consacré. Ce qu’on peut accorder c’est

qu’il est permis, puisque tous ses livres ne reproduisent que la même

image, la sienne, d’aller tout droit à ceux où cette image se dresse de

la façon la plus hautaine et la plus douloureuse, je pense à _Manfred_

et à _Don Juan_.

Ceux qui aiment la poésie anglaise de cette époque ne s’en tiendront

d’ailleurs pas là. Ils liront encore l’âpre Burns et le délicat Keats,

frère d’André Chénier, dont l’_Endymion_ s’obtient pour trois pence dans

la _Cassel’s Library_. La même collection vous offre d’autres poèmes de

Cowper, de Southey, de Wordsworth, mais ce sont là lectures de

spécialiste. Peut-être pourra-t-on se contenter, pour ces temps qui déjà

s’éloignent, de la _Chanson du Vieux marin_, de Coleridge, dont il a

paru chez nous une version de luxe, et des _Poèmes gaëliques_, d’Ossian,

traduits en 1 volume chez Hachette; le pastiche de Macpherson a eu une

telle action sur le commencement du dix-neuvième siècle qu’il fait

partie de la littérature européenne.

Il faudrait, en effet, ne pas trop s’attarder chez les _Lakists_ et chez

les romantiques si l’on veut apprécier quelques poètes modernes. Comment

ignorer Tennyson? La pureté de son génie, le retentissement de sa

gloire, l’influence de son œuvre sur notre jeune symbolisme font un

devoir de le connaître. Les _Idylles du roi_ ont été traduites et

richement illustrées; malheureusement le volume est comme un peu

«l’omnibus de Corinthe»; il est vrai qu’on peut le demander dans les

grandes bibliothèques publiques; économie 100 francs. Pour les poètes

vivants, il faudra se donner quelque mal pour ne réunir que des

spécimens fragmentaires et peu nombreux. Au «Mercure de France» on

obtiendra la traduction par Davray de la _Ballade de la geôle de

Reading_, d’Oscar Wilde, et celle par Vielé-Griffin, du _Laus Veneris_,

de Swinburne. Les poésies de Yeats, de Le Gallienne, d’Arthur Symons

finiront assurément par paraître en notre langue.

Voilà, pour un simple siècle, bien des poètes à connaître en sus de nos

trois grands. On pourra en commencer la lecture, avant l’année de

Shelley. Deux ans ne sont pas de trop pour explorer, même

superficiellement, ce domaine. Heureusement que le temps antérieur est

moins riche en poésie. Après l’admirable floraison de la Renaissance, le

génie anglais se repose. Dryden n’intéresse guère que les érudits.

Chatterton n’a été traduit qu’à la suite du drame d’Alfred de Vigny.

Otway serait inconnu sans sa _Venise sauvée_ qu’on a fait passer en

français. Pope et les lakistes sont moins ignorés chez nous; on pourra

s’amuser à lire la paraphrase en vers de l’_Essai sur l’homme_ par

Delille ou à comparer les _Jardins_ du même abbé aux _Saisons_, de

Thomson, et le _Jour des morts_, de M. de Fontanes, à l’_Élégie dans un

cimetière de campagne_, de Gray. Toutefois, Milton lu, on peut, à la

rigueur, se dispenser de connaître à fond toute cette gent versifiante.

Mieux vaut laisser de côté les gentillesses de Pope et les

pleurnicheries de Young pour quelques œuvres en prose du même temps, les

_Lettres_ de lord Chesterfield, quelques _Essais_ d’Addison; l’_École de

la Médisance_, la célèbre comédie de Sheridan, et les _Lettres de

Junius_, d’un intérêt un peu refroidi aujourd’hui (le procès Warren

Hastings fut l’Affaire brûlante d’alors), toutes œuvres pour lesquelles

on n’a pas besoin de recourir au texte, alors qu’il faut le faire si on

veut apprécier les discours de Pitt ou de Burke et les essais de

Reynolds ou de Swift.

Par contre, et pour en finir avec la poésie anglaise, il sied de

réserver l’année de Shakespeare, si quelque loisir y reste, à ses

contemporains. Le second tome de Taine, ou les trois volumes de M.

Mézières (Hachette) serviront de guide. Ce serait vraiment pitié

d’ignorer quelques œuvres de ce temps, le _Docteur Faust_, de Marlowe

(traduit par F.-V. Hugo, Calmann-Lévy), _Annabella_, de Ford, la

_Duchesse de Malfi_, de Webster, _Séjan_, de Ben Johnson. J’ajoute, pour

mémoire, le grand poème de Spencer, _The faery Queen_ qui n’a pas été

traduit, mais qu’on ne manquera pas, pour peu qu’on sache l’anglais, de

se procurer; la chose est facile, pour 3 sh. 6 d. on l’a tout entier

imprimé un peu dense mais lisible dans la collection des classiques

Chandos, chez Warne; nulle œuvre ne révèle mieux la beauté poétique de

la Renaissance anglaise; si Gustave Doré avait connu ce défilé de rêves,

il aurait assurément voulu l’illustrer, et pas un lecteur chez nous

n’ignorerait cette admirable féerie qui n’est goûtée que par les curieux

d’art. Les poètes antérieurs, Chaucer et autres, partagent ce sort. Ici,

on pourra recourir au premier volume de l’_Histoire littéraire du peuple

anglais_, de Jusserand (Plon), qui sur certains points complète celle de

Taine. Taine, par exemple, ne parle pas de Langland, que son successeur

étudie avec complaisance. De plus, le rôle de l’élément celtique y est

mis en juste lumière; à lire Taine, on pouvait croire que toute la

poésie anglaise venait de la Germanie; avec M. Jusserand on se dira que

sans l’Irlande et l’Écosse cette poésie anglaise n’aurait pas existé, et

ce sont deux «positions», mais la dernière est peut-être la plus solide.

Une littérature ne se compose pas uniquement de poètes et de

dramaturges. Il faut faire leur place à ceux qui, s’ils n’accroissent

pas le nombre des chefs-d’œuvre, du moins provoquent ou prolongent les

floraisons de beauté. La littérature anglaise au dix-neuvième siècle ne

le cède à nulle autre pour ses critiques et ses esthètes, et puisque

nous lui avons réservé trois années, désignons ici trois grands

écrivains en prose, Macaulay, Carlyle et Ruskin.

Des trois, Macaulay est le plus accessible, même si l’on n’est pas grand

clerc en anglais, on fera bien de le lire dans le texte; la collection

Cassel contient de lui plusieurs de ses meilleures études: Bacon, Warren

Hastings, Lord Chatham, Burleigh, etc. D’ailleurs on l’a traduit en

grand. Guizot a publié 6 forts recueils d’_Essais_ chez Calmann-Lévy;

Montégut et Pichot ont donné ses 4 volumes de _Jacques II_ et _Guillaume

III_ chez Charpentier. Tout est intéressant, et parfois, pour nous

Français, surprenant. Louis XIV, vu de l’autre côté du détroit, garde

son grand air; mais il faut lire l’Essai sur Barrère pour savoir l’effet

que produisent à l’étranger certains de nos «géants de 93».

Carlyle est moins commode. Heureusement on a traduit, et fort bien ma

foi, le _Sartor Resartus_ (Mercure de France) et les _Héros_ (A. Colin).

Aussi _Cathédrales d’autrefois et Usines d’aujourd’hui_ (Charpentier).

La traduction de l’_Histoire de la Révolution française_ est

malheureusement épuisée; on pourra d’ailleurs la réserver pour plus

tard, de même que les autres ouvrages d’histoire, point encore

francisés, sur Cromwell et Frédéric II. La correspondance avec Emerson

n’est pas davantage traduite, et c’est dommage. Et à ce propos citons

d’Emerson, ce cadet de Carlyle, les _Essais_ (traduction J. Will,

Lacomblez, Bruxelles) et les _Surhommes_, titre approximatif pour rendre

«Representative men» (traduction Roz, A. Colin). On a beaucoup écrit sur

Carlyle (voir notamment le livre de M. Edmond Barthèlemy, Mercure de

France) et sur sa femme; la question de savoir qui avait tort, de Jane

Welsh ou de son mari, a fait couler des flots d’encre; la publication

des _Réminiscences_ de Froude et des _Letters and Memorial_ de Mrs.

Carlyle, avait d’abord détourné du vieux puritain les sympathies; puis

elles lui revinrent, Mme Arvède Barine est en somme plus favorable que

M. Barthèlemy à Jane Welsh; M. Augustin Filon, lui, est dur pour son

mari. Au fond, peut-être vaut-il mieux ne voir les puritains, comme les

stoïciens, que dans leurs livres. Mais peu importe que Carlyle n’ait pas

été un héros lui-même; son _Hero-worship_ est un bréviaire d’héroïsme,

il suffit.

Enfin Ruskin, dont l’influence sur l’art et la pensée anglaise fut

décisive pendant toute la seconde moitié du siècle. Il faut avec lui un

guide. Heureusement, car le livre de Milsand (Alcan) avait déjà vieilli,

M. Robert de la Sizeranne a écrit sur lui un volume tout à fait

remarquable (Hachette). Après l’avoir lu, on pourra, on devra même lire

quelques-uns de ses essais aux titres mystérieux dont la liste ferme le

volume; on commence à en traduire quelques-uns, les _Sept lampes de

l’architecture_, par exemple, la _Couronne d’olivier_, _Sésame et les

Lys_ et la _Bible d’Amiens_ (Mercure). Comme on ne peut pas apprécier

justement Ruskin sans connaître l’école préraphaëlite dont il fut l’âme,

j’indique un autre volume de M. de la Sizeranne: la _Peinture anglaise

contemporaine_ (Hachette).

En comparaison de Ruskin, nos esthètes à nous semblent un peu

scolastiques: ils ont souvent l’air de venir de fermer la _Grammaire des

arts du dessin_, de Charles Blanc. Pourtant il y a une belle flamme chez

certains, droite dans le _Tourment de l’Unité_, de Mithouard,

scintillante dans le _Paysage_ de Raymond Bouyer, sereine dans le

_Sentiment de l’art_, d’Alphonse Germain; un livre comme la _Sphère de

Beauté_, de Maurice Griveau, représente toute une vie de réflexions.

En somme, en trois ans, on aura, avec une vingtaine de volumes, ce qui

n’est pas énorme, acquis une connaissance première de la littérature

anglaise. Avant tout Shakespeare, 10 volumes; Milton, 1; l’Histoire de

Taine, 5; Carlyle et Barthèlemy, 3; Ruskin et la Sizeranne, 2. En

seconde ligne les poètes Shelley, 2 volumes; Byron, 4; Ossian, 1;

Coleridge, 1; Tennyson, 1; et les critiques Jusserand, 1; Mézières, 3;

Macaulay (les Essais), 6. En troisième, tout ce que j’ai cité d’autre,

une dizaine de volumes traduits, le double ou le triple de non traduits,

voilà de quoi calmer les premières curiosités.

* * * * *

Profitons-en pour passer à la littérature allemande. Deux grands noms:

Gœthe et Heine.

GŒTHE, encore un de ces hommes qu’il faut connaître à fond! On peut à la

rigueur se dispenser de lire quoi que ce soit en anglais, si on sait

Shakespeare, et quoi que ce soit en allemand, si on sait Gœthe. Ce qu’on

a traduit de lui tient une quinzaine de volumes, où rien n’est à

négliger. Les _Conversations_, recueillies par Eckermann par exemple,

constituent le plus précieux des documents. Les 4 volumes mis en

français de la _Correspondance_ sont à lire aussi. Pour le _Faust_,

quoique la version de Blaze soit bonne, on pourra prendre celle de

Gérard de Nerval (Calmann-Lévy), dont Gœthe lui-même fit l’éloge. Est-il

nécessaire d’ajouter que c’est le _Second Faust_, plus encore que le

premier, qu’il importe d’étudier, et qu’il est convenable de ne point

s’arrêter dès le premier quart de _Werther_ ou le premier tiers de

_Wilhelm Meister_, sous prétexte que ce n’est pas amusant? Comme

traducteur d’ensemble, on donne la palme à Porchat (Hachette). En fait

de critiques, car il est bon de savoir ce que les uns et les autres ont

pensé sur Gœthe (Taine l’admirait, mais Hugo le détestait), on pourra

lire, pour le côté éloges, les 2 volumes de Mézières (Hachette); pour le

côté réserves, l’_Essai_ d’Édouard Rod (Perrin). Il est possible, en

effet, que la gloire de Gœthe aille en s’embrumant un peu; il fallait un

grand Allemand pour faire pendant au grand Italien et au grand Anglais,

mais Gœthe n’est pas plus de la taille de Dante et de Shakespeare que

Camoëns n’est l’égal d’Homère. Sur la famille du grand homme vous lirez

avec plaisir le livre de Mme Arvède Barine, _Bourgeois et Gens de peu_.

Je n’ose conseiller, ne les ayant pas lues, la _Philosophie de Gœthe_,

de Caro, ni les _Œuvres scientifiques de Gœthe analysées et appréciées_,

de Faivre; le _Gœthe en France_, de M. Baldensperger, est pour nous

plein d’intérêt.

De HEINE on a traduit 17 volumes (Calmann-Lévy); mais ici tout n’est pas

sacré. Ce qu’il faut connaître avant tout, c’est le volume de _Poèmes et

Légendes_, qui contient l’admirable _Intermezzo_, un des plus exquis

petits chefs-d’œuvre qui soient, et ceux des Drames et fantaisies et des

_Poésies inédites_ qui renferment le reste du _Buch der Lieder_. Ensuite

les _Reisebilder_, où pétillent les spirituelles pages du _Voyage dans

le Harz_ et de la _Mer du Nord_. A la rigueur, on peut s’arrêter là;

mais les fervents ajouteront _De la France_ et _De l’Allemagne_ et la

_Correspondance_ qui est loin de tenir en ses 3 volumes, heureusement

pour le poète, tout ce que le poète a écrit. M. J. Legras, auteur d’un

bon livre qui peut servir de guide, _Henri Heine, poète_, a publié dans

la _Deutsche Rundschau_ une lettre à Michel Chevallier, où se trouve,

par exemple, cet étrange aveu: «En homme que je suis, je me sentis

blessé dans mon amour-propre et dans mes intérêts financiers; j’étais

blessé du coup aux deux tendons qui sont vulnérables chez un Achille

moderne. Je me suis reproché d’avoir commis une bassesse, et la chose

pire de toutes, une bassesse pour rien.» L’Achille moderne était un

assez fâcheux personnage; il vaudrait mieux ne pas le savoir quand on

lit «les petites chansons qu’il faisait avec ses grands amours».

N’importe pourtant, il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il a beaucoup

aimé.

A ne lire que quatre ou cinq volumes d’Heine, il restera quelque loisir

pour un autre grand poète allemand, Schiller, dont on ne peut pas

ignorer au moins les _Poésies_ et le _Théâtre_, si l’on hésite devant la

pourtant intéressante _Guerre de trente ans_; cela fait 3 volumes dans

la Bibliothèque Charpentier. Les œuvres complètes, trad. Ad. Regnier,

tiennent 8 volumes in-8, chez Hachette.

Gœthe, Schiller et Heine, voilà ceux qu’on n’a pas le droit d’ignorer

pour l’Allemagne. Mais bien d’autres seraient à connaître. Si on veut

éprouver sa vaillance, la _Messiade_ de Klopstock vous attend

(Charpentier). Encore, si simplement on tient à explorer un peu plus à

fond son sujet, il faudra prendre quelques volumes de Lessing, le

_Théâtre_ (3 volumes, Flammarion), le _Laocoon_ (Renouard) et la

_Dramaturgie de Hambourg_ (1 volume, Perrin), aussi la _Cruche cassée_,

d’Henri de Kleist (Didot), le _Faust_, de Lenau (Savine), et les autres

_Poètes autrichiens_, de Marchand (Charpentier), les _Pages choisies_,

d’Uhland (Perrin), le _Théâtre_ de Kotzebue (Perrin), etc.

Il vaudrait mieux d’ailleurs, car le temps est précieux, ne pas

s’enfoncer trop profondément dans la «silve obscure» de la poésie

allemande et se réserver la visite de quelques prosateurs. Je dis

quelques, car, hélas, il faut faire un choix. Tout ce qui serait digne

d’être lu ne peut pas être lu. Je me contente d’un nom par année, Herder

pour faire pendant à Gœthe, et Nietzsche pour accompagner Heine.

_La Philosophie de l’histoire de l’humanité_, de Herder, a été traduite

par Taudel pour l’éditeur Lacroix (3 volumes, Flammarion). C’est un de

ces livres consacrés qu’il faut connaître, même si, au cours de la

connaissance, on leur trouve l’air un peu perruque; ils gardent toujours

leur valeur représentative; la _Philosophie de l’histoire_ c’est toute

l’Allemagne du dix-neuvième siècle, comme le _Discours sur l’histoire

universelle_, c’est toute la France du dix-septième siècle.

Par contre, Nietzsche est le philosophe à la mode, mais que ceci ne le

desserve pas! Ce qui fait l’admiration des snobs peut aussi maîtriser

l’intérêt des penseurs. M. Henri Albert poursuit la traduction complète

de ses œuvres qui tiendra plus de 17 volumes (Mercure de France). Si on

ne les prend pas tous, on écoutera du moins _Ainsi parlait

Zarathoustra_, son livre le plus célèbre, et aussi _Par delà le bien et

le mal_ et _Humain, trop humain_: odes, traités et aphorismes. Pour les

gens archi-occupés, les traducteurs ont eu l’attention de colliger un

volume spécial de _Pages choisies_; il vaudrait mieux ne pas commencer

par là pour se refuser le droit de laisser de côté les volumes _in

extenso_. Il y a déjà toute une littérature nietzschéenne: _La

Philosophie de Nietzsche_, d’Henri Lichtenberger, _Nietzsche et

l’Immoralisme_, d’Alfred Fouillée, _En lisant Nietzsche_, de Faguet,

etc. On trouvera plus tard les grands philosophes allemands; toutefois,

peut-être pourrait-on dès maintenant joindre à la connaissance de

Nietzsche la lecture d’un volume de son premier maître Schopenhauer, les

_Pensées et Fragments_, par exemple, que M. Bourdeau a donnés dans la

petite collection d’Alcan.

Ceci suffit pour l’instant. On aura pris dès le début, je pense, une

histoire de la littérature allemande, celle, probablement, de M. Bossert

(Hachette); elle est bien touffue, mais rendra service, ce malgré, par

ses jugements propres et aussi par ses indications bibliographiques, un

peu maigres d’ailleurs; bien que la littérature allemande n’ait pas trop

séduit nos critiques et que le livre même de Mme de Staël, _De

l’Allemagne_, soit plus important comme manifeste que comme étude de

fond, on y verra pourtant que nos compatriotes ont écrit un certain

nombre de livres remarquables non seulement sur les grands

protagonistes, mais même sur des acteurs de seconds rôles. Les _Hommes

et Choses d’Allemagne_, de Victor Cherbuliez, seraient ici à consulter.

Sur tel grand génie dont je n’ai pas encore cité le nom, bien qu’il soit

presque aussi puissant comme poète que comme musicien, Wagner, il y a,

on le sait, toute une littérature spéciale, Chamberlain, Lichtenberger,

etc. Il n’en faudra pas moins recourir aux auteurs allemands, les

critiques comme les producteurs, si l’on veut avoir une idée un peu

approfondie de leur domaine. Cela représente, assurément, beaucoup de

lectures, trop même si l’on ne sait pas se borner; mais les vastes

ambitions mises de côté, on pourra se satisfaire avec une douzaine de

volumes, Gœthe non compris: 1 volume de Bossert, pour guide, puis 3 de

Schiller, 5 de Heine, 1 de Schopenhauer, 2 ou 3 de Nietzsche, 1 de

Wagner. Bien entendu, ce n’est là qu’un minimum.

* * * * *

J’arrive aux Espagnols: Cervantes et Calderon.

Don Miguel CERVANTES de Saavedra. Pour la beauté sonore des noms, vive

l’Espagne! On aura probablement lu déjà la _Merveilleuse histoire de

l’Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche_. Mais on la relira. Don

Quichotte est un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain; l’enfant y rit

aux éclats, l’homme y sourit, pensif, et le vieillard revient s’y

réchauffer en se frottant les mains. La traduction Viardot est

excellente, mais le texte original est préférable encore; on le prendra

en main, ignorât-on l’espagnol; dès le troisième jour on devinera

presque tout, et dès la fin du mois, on le lira couramment. Faites

l’expérience vous-mêmes, si vous n’avez pas appris la langue «qu’il faut

parler à Dieu»: «Dichosa edad y siglos dichosos aquellos a quien los

antiguos pusieron nombre de dorados: y no porque en ellos el oro que en

nuestra edad de hierro tanto se estima, se alcanzase en aquella

venturosa sin fatiga alguna, sino porque entonces los que en ella vivian

ignoraban estas dos palabras de tuyo y mio.» Il est difficile, même si

vous n’avez jamais lu un traître mot d’espagnol, que vous n’ayez pas

compris ce dont il s’agissait dans cette palabre du bon Chevalier de la

Mélancolique Figure.

L’œuvre de Cervantes est si lumineuse qu’on peut se dispenser de lire un

de ces guides critiques qui sont utiles pour Dante, Gœthe et

Shakespeare. Sa vie (sait-on que Shakespeare et Cervantes sont morts à

la même date, 23 avril 1616?), dont une traduction accompagne en général

nos éditions de _Don Quichotte_, suffit ici. Plutôt que de s’infliger de

vagues compilations critiques, on lira les autres œuvres du grand homme

qui ont été traduites _in extenso_ chez nous, en 1820; il sera

d’ailleurs plus facile de se procurer le texte espagnol que cette

traduction.

CALDERON est l’autre grand nom de _tra los montes_. On a mis en français

le meilleur de son théâtre (3 volumes, Charpentier). Tout ne serait

peut-être pas à lire dans ses œuvres complètes (plusieurs centaines de

pièces, assure-t-on); mais tout doit être lu dans cette sélection. Ici

encore qu’on recourre de préférence au texte, au moins pour la _Dévotion

à la croix_, la pièce la plus profondément espagnole de toute la

littérature d’Espagne. M. Rouanet a bien traduit rigoureusement ce drame

en octosyllabes calqués sur l’original, mais, encore une fois,

l’espagnol est si aisé à comprendre qu’on serait blâmable de ne pas

s’attaquer à l’original.

Lope de Vega, le rival glorieux de Calderon, a ses chefs-d’œuvre

également traduits (2 volumes, Charpentier). Il serait regrettable de

les négliger. A vrai dire, je ne vois pas, pour ma part, en quoi _le

Meilleur Alcade est le roi_ est inférieur au _Médecin de son honneur_,

et Calderon a le droit d’envier à son aîné une chronique dialoguée

d’allure aussi shakespearienne que la _Découverte du nouveau monde_. A

ce propos, à l’_Henri VIII_, de Shakespeare, on pourra comparer le

_Schisme d’Angleterre_, de Calderon, comme du _Faust_, de Marlowe, on

rapprochera le _Magicien prodigieux_, du même. D’une façon générale, il

me semble qu’on ne rend plus assez justice à ce riche théâtre espagnol;

on lui reproche jusqu’à sa richesse, les deux millions de vers

qu’aurait, dit-on, écrits Lope. Mais personne n’est forcé de les

compter, et il suffit qu’une demi-douzaine de pièces surnage pour que le

poète reste en pleine lumière; en reste-t-il beaucoup plus d’Eschyle ou

de Sophocle?

A ces six ou sept volumes de chefs-d’œuvre qu’il faut nécessairement

connaître, on ajoutera une bonne _Histoire de la littérature espagnole_,

celle de Ticknor par exemple (traduite de l’anglais, 3 volumes,

Hachette) qui n’a nullement vieilli; ou si l’on ne veut qu’un manuel,

celui de M. Baret (Delagrave, 1 volume). A notre point de vue français

nous consulterons avec fruit l’_Histoire comparée des littératures

espagnole et française_, de M. de Puibusque (2 volumes), ou la _Comédie

espagnole_, de M. Martinenche. Je cite pour mémoire les _Études sur

l’Espagne_, de Philarète Chasles, celles de M. Morel Fatio, celles de M.

Desdevises du Dézert, sans oublier, pour l’intelligence de l’autrefois,

le _Voyage en Espagne_, de la comtesse d’Aulnoy (Plon).

Mais pour peu qu’on ait le goût du pittoresque et du picaresque, on ne

s’en tiendra pas là. Que d’admirables choses à connaître chez ces

poètes, ces romanciers, ces mystiques! Peut-être sommes-nous

psychologiquement plus loin des Espagnols que de tout autre peuple

d’Europe, puisque ces soi-disant Latins sont des Berbères, et pourtant

leur littérature est, de toutes, celle qui nous plairait le plus dans

son ensemble; elle ne nous choque ni par le puritanisme comme la moitié

de l’anglaise, ni par l’afféterie comme les deux tiers de l’italienne,

ni par le pédantisme comme les trois quarts de l’allemande. L’espagnole

est bien un peu solennelle, redondante et volontiers sanguinaire, mais

tout cela gêne plus dans la réalité que dans les livres.

On soupèsera donc quelques caractéristiques spécimens de plus de cette

littérature. D’abord nous autres Français ne pouvons guère ignorer

l’origine de certains de nos chefs-d’œuvre: la _Jeunesse du Cid_ de

Guillem de Castro, le _Don Juan_, de Tirso de Molina, le Menteur (la

_Vérité devenue suspecte_), d’Alarcon. Toutes ces pièces ont été

traduites dans la _Collection des chefs-d’œuvre des théâtres étrangers_,

de Ladvocat, 1822 (25 volumes), qu’on ne trouve plus guère, il est vrai,

que dans les bibliothèques publiques. Ensuite certains poèmes

d’outre-mont font partie de la littérature universelle, par exemple le

_Romancero du Cid_ qui a été traduit plusieurs fois en français; faut-il

y ajouter l’_Araucana_, d’Ercilla, traduite aussi? Ce serait beaucoup de

bonne volonté. A lire une vaste épopée, d’au-delà les Pyrénées, il vaut

mieux prendre connaissance des _Lusiades_ (trad. Hippeau, 1 volume,

Garnier), qu’hélas, j’ignore moi-même, à l’exception des épisodes

consacrés; tous les recueils de morceaux choisis étrangers donnent

l’apparition d’Adamastor. Et à ce propos, il serait excellent de se

procurer un de ces recueils en espagnol, par exemple celui de Carlos de

Ochoa, ou les deux volumes de Campillo y Correa. Enfin les romans

classiques, l’_Amadis de Gaule_, si l’on se pique d’érudition (thèse de

M. Baret, 1853), et surtout le _Lazarille de Tormes_, chef-d’œuvre du

genre picaresque, de Mendoza (trad. Morel Fatio), à quoi on pourra

ajouter la _Nonne Alferez_ (trad. Heredia), le _Don Pablo de Ségovie_,

de Quevedo (trad. Rosny), et les autres œuvres du même genre dont il

sera facile de se procurer les titres dans les bibliographies.

Résumons nos lectures étrangères: 25, Shakespeare, Macaulay, la grande

«Histoire» de Taine; 26, Milton, Carlyle; 27, Shelley, Byron, Ruskin;

28, Gœthe et Schiller, l’«Histoire» de Bossert; 29, Heine, Schopenhauer,

Nietzsche; 30, Cervantes, l’«Histoire» de Puibusque; 31, Calderon, Lope

de Vega.

* * * * *

Après les grands poètes du dehors, les grands prosateurs du dedans. En

voici sept qui recueilleront, je l’espère, tous les suffrages: 25,

Rabelais; 26, Montaigne; 27, La Bruyère; 28, Saint-Simon; 29, Voltaire;

30, Diderot; 31, Rousseau. Je les ai rangés, méthode comme une autre, en

ordre chronologique, lequel ici est, de plus, logique. Il est bon de

lire Rabelais à vingt-cinq ans, âge de force effervescente où l’on n’est

pas trop choqué par l’effréné du grand chantre de la vie; et il n’est

pas mauvais d’attendre la trentaine pour apprécier Jean-Jacques et ses

théories sur l’éducation et la société. D’ailleurs, pas d’inconvénients

à intervertir la marche du cortège, à commencer par le juvénile Voltaire

ou le débridé Diderot pour finir par l’amer La Bruyère ou l’assagi

Montaigne. Chacun verra aussi ce que de ces auteurs lui permettront ses

loisirs ou ses forces. Rabelais, Montaigne, La Bruyère se liront en

entier. Pour les autres on peut faire un choix: il n’est pas nécessaire

pour connaître, même à fond, Voltaire, d’avoir lu les _Annales du

Saint-Empire_.

En entier RABELAIS, source de joie, flamme de sagesse, tempête de rire,

en entier sauf le cinquième livre de _Pantagruel_, bien entendu. Comment

a-t-on pu penser que ce plat pastiche pouvait être du dionysiaque

Alcofribas Nasier, et comment ose-t-on continuer à l’imprimer à la suite

des quatre premiers? Les éditeurs ne lisent donc pas (étonnement naïf!)

les livres qu’ils publient? Aussi sera-ce avec les seules authentiques

aventures de Gargantua et de Pantagruel qu’on s’esbaudira tout à l’aise

du corps et au profit des reins. S’il ne fallait lire que trois ou

quatre livres dans sa vie, Rabelais serait un des trois ou quatre, et si

l’on vous condamnait à trois mois de prison cellulaire, vous pourriez,

avec un Rabelais caché dans votre paille humide, vous moquer de votre

cachot. J’en connais intimement un que Rabelais garantit du spleen

londonien. Lisez-le donc, et le relisez et le marmottez tout le jour en

patenostres comme singe desmembrant escrevisse. Et lisez-le tout seul,

sans vous embarrasser des glossateurs, commentateurs et autres

tirelupins que le maulubec trousse! Rabelais se suffit à lui-même, et

bren pour ceux qui veulent en faire un papimane ou un papefigue!

Et qu’on se défie aussi des enragés éclaircisseurs de MONTAIGNE. Il n’y

a rien de plus lumineux que la philosophie des _Essais_, à condition

qu’on n’appelle pas les porteurs de torches; on n’y verrait plus goutte

et on tousserait pendant quarante-huit heures. Sainte-Beuve est étonnant

ici: «Ce qui se trouve vrai quand on presse et qu’on tord son livre ne

l’est pas également quand on ne fait que l’ouvrir et le feuilleter». Ah!

l’habile homme! L’auteur du _Malleus maleficorum_ n’avait pas d’autres

moyens pour extirper la vérité: presser et tordre; c’est en contemplant

son jeu de serre-vis qu’il s’écriait avec complaisance: Je ferais bien

avouer, même au pape, qu’il est sorcier! La bataille qui se perpétue

autour de Montaigne doit réjouir son ombre, il l’avait prévue: «Pelaudé

à toutes mains, aux gibelins j’étais guelfe et aux guelfes gibelin.» Les

fluctuations sont amusantes. Un moment «le scepticisme de Montaigne»

était devenu un tel article de foi que je ne sais plus qui s’est taillé

une réputation en affirmant «le dogmatisme de Montaigne». Et pendant que

les uns exaltent en lui le professeur de doute, les autres font des

extraits «Montaigne chrétien» pour les petits séminaires. Au fond,

l’auteur des _Essais_ est le sage d’ici bas (un sage que Pascal regarde

bien de travers, mais parce que lui est un sage d’en haut), un penseur

parfait qui est croyant jusqu’où il faut l’être, et souriant au delà. On

peut être très religieux et trouver que c’est mettre ses conjectures à

bien haut prix qu’en faire bouillir un homme tout vif, et il n’est pas

nécessaire d’être prêtrophobe pour avoir horreur de ceux qui sont

toujours sûrs d’avoir la vérité en poche. Mais laissons cela, le lecteur

saura bien se faire tout seul une opinion sur un homme qui écrit quatre

volumes sur lui-même. Quels volumes, il est vrai! Eux aussi sont à lire

et à relire («le bréviaire des honnêtes gens», disait-on jadis) si

possible dans la première édition plus primesautière, non embroussaillée

de citations latines, texte reproduit dans l’édition Feret, de Bordeaux,

sinon dans les 4 volumes maniables et bon marché de la Bibliothèque

Charpentier, ou dans les 7 volumes artistiques de l’édition Jouaust. Les

relire même ne suffirait pas, il faudrait s’en nourrir, et laisser là

les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des ouvrages que j’énumère pour

revenir à eux! Ah si toutes nos connaissances de près et de loin avaient

les sentiments de Montaigne et les jugements de Rabelais!

LA BRUYÈRE, «le charme des délicats», on pourrait lui appliquer la

moitié de son mot sur l’auteur de Pantagruel, justement. Et l’on ne

s’étonnerait pas qu’un fanatique du style artiste se fût juré à lui-même

de ne jamais sortir, en ses lectures, de Rabelais et de Montaigne; mais

on lui pardonnerait de leur avoir été infidèle, un jour, pour La

Bruyère. C’est le Goncourt du grand siècle; s’il nous semble moins

naïvement gendelettre, c’est peut-être qu’il n’a pas écrit son

«Journal»; mais les Goncourt auraient pu ne pas publier le leur. Il sied

de se rappeler, en lisant La Bruyère, ce côté littéraire, pour ne pas

prendre au mot les tropes subtils dont il émaille son œuvre d’art. Le

fameux portrait du paysan avec quoi on a prouvé, je ne sais combien de

fois, qu’à deux pas de Versailles on mourait de faim en pleine splendeur

ludovicienne est, par exemple, la transposition d’un «document humain»,

précieux d’ailleurs: «Les pauvres ramassent dans les champs des grains

germés à demi pourris; le pain qu’ils font est comme de la boue. Retirés

dans des cabanes ou des trous, couchés sur le sol ou de la paille

pourrie, sans linge ni habit, en haillons, ils ont des visages noirs et

défigurés, ressemblent plutôt à des fantômes qu’à des hommes.» Mais ce

«document» est daté du 5 janvier 1651 au fort de la Fronde, et il est de

saint Vincent de Paul, ce qui est une recommandation pour les âmes

sensibles, mais non peut-être pour les critiques pointilleux.

La Bruyère tient en un volume. Pour la compensation, SAINT-SIMON,

l’année suivante, en exigera vingt-deux, dans l’édition Chéruel

(Hachette). Il y a bien une autre édition identique en 13 volumes

seulement, mais elle est imprimée si menu que la lecture en est pénible.

Je n’ose pas conseiller non plus le choix de _Scènes et Portraits_ en

deux volumes qu’on a tiré, toujours chez Hachette, de l’édition

complète. Mieux vaudrait prendre au hasard deux volumes de celle-ci, au

risque de ne pas tomber sur les morceaux classiques, la mort du Dauphin

ou la dégradation des Bâtards. Chez un homme comme Saint-Simon ce qui

est admirable c’est le mouvement, «la suite enragée», la vie qui palpite

de la première à la dernière des trois cents mille lignes du manuscrit,

lequel, on le sait, est rédigé comme d’un trait, sans répit, sans têtes

de chapitres; or cela, on le voit dans un gros fragment de quinze mille

lignes comme un volume, on ne le sent pas dans un recueil de morceaux

dessoudés, de quelques pages chacun. Quel tome, alors, prendre?

N’importe lequel, le premier, si on veut. Il y aura beaucoup de chances

pour qu’on tire ensuite le second, puis le troisième, et qu’on arrive

ainsi jusqu’à la fin du vingt et unième, et qu’on soit désolé, comme

pour Balzac, que ce soit si tôt fini. Peut-être même se sera-t-on mis à

haleter, soi aussi, pour la question des tabourets, à dresser des arbres

généalogiques, et à prendre parti pour les ducs et pairs contre les ducs

à brevet! En ce cas, il faudrait--les passions sont fortes--laisser là

l’édition Chéruel et se ruer sur l’édition Boilisle, des _Grands

Écrivains de la France_ (Hachette). Seize volumes sur trente ont

seulement paru; mais ces seize volumes bourrés de documents,

d’explications, de pièces de toutes sortes sont un monument digne du

texte. Au bout de quelques semaines de lecture on est ensorcelé, et l’on

s’étonne en se regardant dans la glace de ne pas se voir en jabot de

dentelles et en perruque léonine...

Les vingt ou trente volumes de Saint-Simon ne sont que peu de chose en

comparaison des cinquante ou soixante volumes de VOLTAIRE. Ici, en

vérité, il sera permis d’élaguer. On n’est pas déshonoré pour n’avoir pu

arriver au bout de l’_Orphelin de la Chine_ ou du _Commentaire sur

Corneille_. Mais en ce cas par où commencer? Avant tout par les _Contes_

en prose; tous sont amusants, et un sur quatre au moins, c’est-à-dire

une bonne demi-douzaine, sont merveilleux (s’il fallait dans toute

l’œuvre voltairienne sauver une seule chose, ce serait _Candide_; c’est

un peu notre Ingénieux Hidalgo à nous). Ensuite, on continuera par

quelques livres d’histoire, et comme notre plan comporte une colonne

historique où l’_Essai sur les mœurs_ et le _Siècle de Louis XIV_

trouveront place, ce pourra être ici l’entraînante _Histoire de Charles

XII_. Alors, non sans quelque courage, on s’ordonnera diverses

tragédies: _Mérope_, souvenir effacé du collège, _Zaïre_, qu’on

préférera sans doute entendre à la Comédie-Française, _Tancrède_ où

l’entrelacs des rimes met un peu de variété; et quelques poèmes: la _Loi

naturelle_ et le _Désastre de Lisbonne_, assez brefs et substantiels

(plaisants éloges pour des poèmes), les _Contes_ en vers, genre _Ce qui

plaît aux dames_, qui sont le plus souvent charmants, les _Épigrammes_

et autres petits vers. Quant à la _Henriade_, on sait que c’est

terrible, «pour la lire, il faut être éveillé», comme dit Joseph de

Maistre; on essaiera pourtant, et avec un peu de patience, on réussira.

Aussi pour sa récompense, on lira la _Pucelle_. Oui, je sais! Et je suis

de votre avis! Mais une fois votre conscience en repos, lisez la

_Pucelle_ comme vous liriez Bradamante; je ne sais si ce n’est pas, avec

_Candide_, ce que Voltaire a le mieux réussi. Enfin, tous les mélanges

polémiques qu’il vous plaira, les _Lettres sur les Anglais_, _un

Chrétien contre six Juifs_, le _Traité de la tolérance_, sans oublier,

bien entendu, le _Dictionnaire philosophique_, et la _Correspondance_.

Il y a là de quoi butiner toute l’année. Vous ouvrez au hasard le

«Dictionnaire», vous êtes sûr de tomber sur quelque chose d’amusant, et

vous prenez n’importe quelle «lettre», vous ne tombez jamais sur quelque

chose d’insignifiant. Le tour de force, on l’a dit avec raison, est d’un

continu admirable. Il ne faudrait pas toutefois se faire trop

d’illusions: _Dictionnaire_ et _Correspondance_ sont pétillants, mais

d’un pétillement un peu monotone; le cercle de Voltaire est vaste, mais

c’est toujours le même cercle. J’ai pris bien souvent un de ses volumes

au hasard avec plaisir, et chaque fois, je l’ai lâché assez vite.

Curieuse destinée littéraire que celle de DIDEROT! Sa gloire était

réelle dès son vivant, et c’est après sa mort qu’on s’aperçut qu’elle

était méritée. L’aventure est, je crois, unique. Tous ses chefs-d’œuvre,

en effet, sont posthumes, et quelques-uns ont subi d’étranges aventures;

le texte original du _Neveu de Rameau_ a été retrouvé, il y a quelques

années, sur les quais, et l’analogue découverte d’un manuscrit du

_Paradoxe sur le comédien_, de l’écriture de Naigeon, a fait bâtir bien

des hypothèses. Naigeon ou Diderot? Diderot ou Naigeon? On trouvera la

discussion complète chez les spécialistes comme M. Bédier. Ici, nous ne

faisons qu’étiqueter les provisions de l’année, avec le prix à côté. A 1

franc on peut se procurer dans la petite collection elzévirienne le

_Neveu de Rameau_, la _Religieuse_, _Jacques le Fataliste_, et les

_Pensées philosophiques_. Pour 1 fr. 75, chez Garnier, on aura les

_Bijoux indiscrets_. A 3 francs dans l’édition Jouaust, six volumes de

mélanges, contes, comédies, lettres à Mlle Voland, variétés. Enfin, à 7

francs, chez Garnier, les vingt volumes de l’édition complète, où l’on

ne manquera pas de lire le _Rêve de d’Alembert_, le _Supplément au

voyage de Bougainville_, et les _Salons_. Peut-être les lira-t-on, tous

ces volumes, alors qu’on n’aura pas pu arriver à la moitié, ou au tiers,

de Voltaire. Diderot est, en somme, plus vivant, plus violent et plus

puissant; il est aussi, ce qui n’est pas peu dire, plus pimenté.

Aujourd’hui encore nous lisons avec intérêt sa _Lettre sur les

aveugles_, alors que nous bâillons un peu à la _Diatribe du docteur

Akakia_. Il est vrai, rétablissons la balance, que _Ceci n’est pas un

conte_ est fort bien, mais que _Candide_ est fortement mieux!

Et ROUSSEAU? Ira-t-on jusqu’au bout? Je le souhaite, car il serait utile

de l’avoir tout lu, mais je n’ose l’espérer. Finir la _Nouvelle Héloïse_

n’est pas à la portée de tout le monde. Il faut emporter les volumes à

la campagne et se prendre par la famine. L’_Émile_ et le _Contrat

social_ sont mieux retenants; ils rentrent dans la rubrique que certains

journaux adoptent pour leurs comptes rendus: «Les livres qui font

penser». Ils vous font aussi soubresauter; mais il y a tant d’autres

livres qui vous affalent! Est-il besoin de dire que les gens pressés,

très pressés, devraient prendre tout d’abord les _Confessions_? C’est le

livre essentiel de Jean-Jacques, celui qui le peint au naturel, mais peu

flatteusement: un laquais qui se... on verra le reste de la définition

dans le _Journal des Goncourt_, et il est bon de commencer par là, pour

se mettre en garde, contre sa séduction, car Jean-Jacques, comme tant de

gens atteints de la manie des persécutions, a été un grand séducteur.

Tous ces livres-là se trouvent à prix accessible chez Garnier. Chez

Hachette les œuvres complètes ont été imprimées en 13 volumes à meilleur

marché encore. Il y en a d’autres éditions intégrales. On recourra à

l’une d’elles pour certains ouvrages qu’il est malaisé de trouver à

part, la _Lettre à l’archevêque de Paris_ sur l’_Émile_, par exemple,

qui est pleine de verve, ou les _Considérations sur le gouvernement de

Pologne_, indispensables pour qui voudrait préciser les vraies théories

politiques de Jean-Jacques. D’autres opuscules encore sont classiques,

le _Discours sur les sciences et les arts_, la _Lettre sur les

spectacles_ et le _Discours sur l’origine et les fondements de

l’inégalité_. Tout cela est bien un peu passé de mode, et les

Jean-Jacquistes ont ici fait grand tort à Jean-Jacques, mais il n’en

faut pas moins connaître l’Évangile des temps nouveaux. Ne pas oublier,

si l’on est fidèle de la nouvelle église, les «Épîtres»: la

_Correspondance_ de J.-J. Rousseau ne vaut pas toujours celle de Diderot

par la vie, ni celle de Voltaire pour l’esprit, mais elle a son prix.

Comme document humain sur le malheureux grand écrivain, en ont davantage

encore les œuvres de la fin, _Rousseau juge de Jean-Jacques_, etc., où

se révèle et s’accentue un dédoublement de la personnalité aussi net que

ceux qu’on voit «observés» dans les traités de psychiatrie.

Psychologiquement, Jean-Jacques est un possédé, ou un dépossédé, ce qui

revient au même, un aliéné.

Je n’ai indiqué sur tous ces auteurs aucun ouvrage de critique. Ce n’est

certes pas qu’il en manque, mais leur défaut à tous, rédhibitoire, est

de vous détourner de la lecture des auteurs eux-mêmes. Quelque

intéressants que soient les 8 volumes de Desnoiresterres sur Voltaire,

il vaut mieux lire 8 volumes de Voltaire en personne. D’une façon

générale, on se munira sur la littérature française d’un guide précis,

concis et solide--le _Manuel_ de Brunetière (1 volume, Delagrave) ici

est tout à fait indiqué--et on s’abstiendra de tout le reste. Si on

entame les _Lundis_ de Sainte-Beuve, on est perdu, à moins de pouvoir

disposer de douze heures par jour pour l’ornement de son esprit. Dans ce

cas, et toujours à condition que l’on ait lu les auteurs, tout entiers,

et parfois qu’on les ait relus, on pourra s’adonner aux critiques, car

je ne dis certes pas qu’on n’y trouvera ni plaisir, ni profit; la charge

à fond qu’exécute Barbey d’Aurevilly sur Saint-Simon (_les Historiens_,

Lemerre) est un spectacle de choix, et tel «essai» de Taine, tel

médaillon de Lemaître, telle dissection de Faguet, tel pèlerinage

d’Henry Bordeaux, tel corrigé d’Albalat, gardent tout leur prix. On lira

aussi avec fruit ce que pensent les étrangers de nos grands hommes,

Morley de Rousseau, Strauss de Voltaire, Rosenkranz de Diderot.

L’important c’est que les gloses n’étouffent pas les textes.

Mieux vaudra, si chaque auteur n’occupe pas son année entière, ou si le

louable souci de la variété incite à des lectures variées, en profiter

pour voir, à chaque volte, les ouvrages qui peuvent former le cercle

autour du protagoniste. L’année de Rabelais, par exemple, certains noms

s’imposent; celui de Brantôme dont on trouve aisément la _Vie des Dames

galantes_ et la _Vie des Dames illustres françaises et étrangères_;

celui aussi de Béroalde de Verville: le _Moyen de parvenir_ n’est pas

simplement salé, il excite aussi la curiosité d’esprit comme tous les

livres à substance médullaire, tenu compte au surplus de la simple verve

qui fait que «parfois essayer de comprendre, c’est déjà n’avoir pas

compris», comme dit Sainte-Beuve. Notons encore l’_Histoire macaronique_

de Merlin Coccaie, tout à fait indiquée à propos de Rabelais, et le

_Cymbalum mundi_, de Bonaventure Des Périers (tous ces livres chez

Garnier). Faut-il inscrire de plus sur la liste les _Cent nouvelles

nouvelles_ et l’_Heptaméron_? Je crains que ce soit s’exposer à se

décrocher la mâchoire. Un recueil quelconque de morceaux choisis en

donnera suffisante idée, ainsi que de la _Satyre ménippée_, la

«Procession de la Ligue» et la fameuse apostrophe: «O Paris qui n’est

plus Paris, mais une spelunque de voleurs,» étant des pierres de

fondement pour toutes les anthologies du vieux français. On trouvera au

surplus d’autres choix judicieux et savoureux dans les 2 volumes de

Lenient, la _Satire au seizième siècle_ (Hachette).

Pourra-t-on, en lisant Montaigne, se dispenser de connaître la Boétie?

Assurément non, d’autant que la _Servitude volontaire_ fait suite aux

_Essais_ dans l’édition Charpentier. Et faut-il aller jusqu’au _Traité

de la Sagesse_, de Pierre Charron ou jusqu’aux _Discours politiques et

militaires_, de François de La Noue? Sans doute, si l’on se pique ici

d’érudition. Mais ce sera tout. Pourquoi citerais-je les œuvres du

chancelier du Vair que je n’ai jamais vues même de dos? Plutôt que de

courir après de graves disparus, qu’on s’adresse à de moins moroses

subsistants. L’ombre centrale de Montaigne ne cessera pas de sourire si

l’on passe de sa conversation à celle de Dassoucy, de Cyrano de Bergerac

ou de Tabarin. Ajoutez quelques livres du même genre: le _Roman

comique_, de Scarron, le _Roman bourgeois_, de Furetière, l’_Histoire de

Francion_, de Sorel (tous ces ouvrages chez Garnier). Si le burlesque

vous semble, à force, monotone, passez au solennel, il est à côté sous

la figure de Guez de Balzac, dont Lecoffre a publié un choix maniable de

_Lettres_ en 2 volumes. Mais Balzac appelle Voiture; de celui-ci, il y a

un bon recueil de _Lettres choisies_ par Octave Uzanne dans la

collection Jouaust.

L’année d’après, on glissera sans effort de La Bruyère aux autres

moralistes. L’ensemble de leurs œuvres est peu de chose pour le poids.

On les trouvera tous (y compris Pierre Charron) réunis dans un seul

volume du Panthéon littéraire (Delagrave). Il est vrai que c’est un gros

volume à deux colonnes compactes, et que les moralistes s’accommodent

bien davantage de petits livres qu’on peut tirer de sa poche jusque dans

une antichambre de ministre, au lieu de bâiller au nez des huissiers. On

ne s’en tiendra pas, bien entendu, à La Rochefoucauld et à Vauvenargues;

il faut absolument qu’on aille jusqu’à Chamfort et à Rivarol. Ce sont de

très grands esprits. Sans Chamfort, nous n’aurions peut-être eu ni

Schopenhauer ni Nietzsche; et Rivarol nous aurait sauvés de la Terreur

si la sottise pouvait être vaincue par la finesse. La collection Jouaust

renferme des choix en 2 volumes, et celle des «Plus belles pages» du

Mercure, en un. On pourra ici pousser jusqu’à nos jours; le «rayon» des

moralistes est un des mieux fournis de notre littérature; le français

doit avoir cela de commun avec la langue turque qui fait tenir tant de

choses en deux mots. D’intarissables journalistes éprouvent, eux aussi,

le besoin de condenser leur meilleur en un petit volume, tel l’_Esprit

d’Alphonse Karr_. Et il y a assez de chances pour faire quelque chose

d’intéressant avec quelques centaines de pensées extraites de plusieurs

centaines de chapitres. Ces moralistes contemporains, je n’essaie pas de

les énumérer; il y a beaucoup de dames parmi elles, et le ressentiment

de nos sœurs en littérature est tenace.

A titre d’exemple seulement, je cite: les _Pensées_ de Joubert, et les

_Pensées et fragments_, de Ximenès Doudan; et puisque nous sommes entre

bibliophiles, je détache des _Pensées d’un Yoghi_, de Paul Masson qui

fut Lemice-Térieux, cette ironie mélancolique: «Les fonctionnaires sont

comme les livres d’une bibliothèque, les plus haut placés sont ceux qui

servent le moins.»

Saint-Simon suffira, dis-je, à remplir son année, d’autant que c’est

aussi l’année de Gœthe et de Schiller. Ce n’est pas qu’on ne doive avoir

la tentation de comparer les dires hargneux du noble duc et pair avec

ceux d’autres contemporains dont nous avons les mémoires. L’édition

Boilisle éveillera ici bien des curiosités; mais qu’on ne les satisfasse

pas toutes, on passerait douze heures par jour à lire des mémoires.

C’est qu’il y en a tant d’intéressants sur le grand siècle! _Mémoires_,

de Mme de Motteville, de Rabutin-Bussy, de Sourches; _Souvenirs_, de

l’abbé de Choisy, du marquis de La Fare, du comte de Cosnac;

_Souvenirs_, de Mme de Caylus, de Mme de La Fayette, _Lettres_ de la

Princesse palatine, de Mme de Maintenon, sans oublier Mme de Sévigné

qu’on retrouvera plus tard; en vérité, c’est trop. Pensez que les écrits

qui côtoient le plus exactement--_haud proximo intervallo_--ceux de

Saint-Simon, j’entends le _Journal de la Cour_, du marquis de Dangeau,

ont 19 volumes! D’autant que la comparaison, pas à pas, de l’orgueilleux

duc et du vaniteux marquis n’intéresse que les érudits très spéciaux. Il

n’y a qu’un personnage historique dont il faudrait éprouver les écrits

tout en écoutant Saint-Simon, parce que Saint-Simon est à son égard

d’une injustice âpre, c’est Mme de Maintenon. Qu’on lise donc un ou deux

volumes de sa _Correspondance_ éditée par Théophile Lavallée, ou le

livre que Geoffroy lui a consacré.

Nous n’en sommes encore, d’ailleurs, qu’à la littérature. Plus tard on

reviendra à l’histoire, et on retrouvera quelques-uns de ces noms. De

même, autour de Voltaire, de Diderot et de Rousseau, je ne donnerai que

des indications d’ordre littéraire. Pour Voltaire, la table, cette

année-là, étant suffisamment chargée, contentons-nous de quelques

friandises. Par exemple les _Entretiens sur la pluralité des mondes

habités_, de Fontenelle, ou les _Avis d’une mère à sa fille_, de Mme de

Lambert. On peut obtenir les premiers pour 0 fr. 25 à la Bibliothèque

dite nationale et les seconds pour 0 fr. 10 à la collection Henri

Gautier. Mais il est assurément préférable de les savourer dans la

collection Jouaust qui contient 2 volumes d’_Œuvres choisies_ de

Fontenelle, et un d’_Œuvres morales_ de la marquise de Lambert. Dans le

voisinage, attendent d’autres livres du temps, le _Voyage en Laponie_,

de Regnard, les _Conseils à une amie_, de Mme de Puysieux, et divers

_Contes_ du dix-huitième siècle qu’on n’aura pas eu le temps de lire

quand on dévorait coup sur coup les romans contemporains et qu’il sera

bon de connaître à ce moment, moitié comme œuvres littéraires, moitié

comme documents psychologiques; par exemple le _Sopha_, de Crébillon

fils, l’_Histoire de Mme de Luz_, de Duclos, les _Confessions du Comte

de..._, de Duclos, le _Diable amoureux_, de Cazotte. On sait que les

volumes Jouaust, bien que mis en vente à prix réduit chez Flammarion,

sont un peu plus chers que les autres. Aux prix ordinaires on peut

avoir, chez Garnier, les _Amours du chevalier de Faublas_, de Louvet, et

l’ouvrage pour qui l’on pourrait, presque, négliger tout ce qui précède,

les _Mémoires_, de Casanova. Les 8 volumes qui les tiennent constituent

le document par excellence sur les mœurs du dix-huitième siècle, bien

que l’édition dont nous disposons soit incomplète et fautive, au dire

des privilégiés qui ont vu le manuscrit à Leipsick ou fouillé dans les

archives du château de Dux en Bohême.

L’année suivante, à l’occasion de Diderot, on prendra connaissance de

quelques ouvrages indispensables, suivant la formule, à l’intelligence

littéraire de son temps, la _Correspondance_, de Grimm, trop vaste

malheureusement (16 volumes, in-8º, Garnier) pour qu’on puisse espérer

la lire en entier à moins d’un dessein tenace, les Lettres, de Mlle de

Lespinasse et de Mme du Deffand, et les _Mémoires_, de Mme d’Épinay (1

volume, Charpentier) qui éclairent la vie de Jean-Jacques autant

que celle de Diderot. Inutile de s’atteler aux équipages

d’Helvétius, d’Holbach, de La Mettrie; mais si l’on a sous la main

l’_Encyclopédie_--et on l’a dans toutes les grandes bibliothèques

publiques, et beaucoup de bibliothèques privées de province, en des

châteaux ou de vieilles villes de bourgeoisie--on ne manquera pas d’en

lire plusieurs articles. L’ombre de Lord Chesterfield en grincera des

dents: «Oui, mon fils, vous achèterez l’_Encyclopédie_, et vous vous

assoierez dessus pour lire _Candide_.» Sans doute, mais une fois Candide

fini, qu’on se retourne! La lecture d’un dictionnaire est toujours

intéressante, et combien quand il s’agit de ceux de Voltaire, de Bayle

ou ceux d’Encyclopédistes! Jusqu’à l’imprévu des voisinages

alphabétiques qui ajoute un agrément de plus; aucun distrait dont la

causerie ait plus de variété.

Enfin, l’année de Rousseau, qui sera donc l’année du _Contrat social_,

on sera tout à portée des autres politiques et économistes de l’époque.

Quelques spécimens d’ailleurs suffiront: l’_Ami des hommes_, du marquis

de Mirabeau, l’_Homme aux quarante écus_, de Voltaire, les _Lettres_, de

l’abbé Galiani, l’_Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit

humain_, de Condorcet, celui-ci fort important; un positiviste qui vous

soupçonnerait de tiédeur à son égard serait capable de vous chercher

noise. Si du temps reste, on pourra lire quelques œuvres de Turgot et de

Quesnay et remonter jusqu’à la _Dîme royale_, de Vauban. La plupart de

ces ouvrages se trouvent dans la collection Guillaumin.

Un regard en arrière, et une halte pour compter sur nos doigts: 25,

Rabelais, Brantôme, Béroalde de Verville, Ch. Lenient: une demi-douzaine

de volumes; 26, Montaigne et La Boétie, Balzac et Voiture, les

Burlesques: un peu plus; 27, La Bruyère, La Rochefoucauld,

Saint-Evremond, Vauvenargues, Chamfort, Rivarol, pas davantage; 28,

Saint-Simon, Mme de Maintenon, le double, 24 ou 25 volumes; 29, Voltaire

de 1 à 60, Casanova et les petits conteurs du dix-huitième siècle, une

douzaine; 30, Diderot, Grimm, Mlle de Lespinasse, Mme d’Épinay, une

douzaine encore; 31, Rousseau, Condorcet, les économistes, une douzaine

toujours. Cela ne fait, en moyenne, qu’un volume par mois.

* * * * *

Restent, pour ce même septain, les historiens, ceux de l’antiquité. Sept

noms éclatants: 25, Moïse; 26, Hérodote; 27, Thucydide; 28, Xénophon;

29, Plutarque; 30, Tite-Live; 31, Tacite.

Ce ne sont là que des têtes de ligne. Rien ne sera plus facile que de

lire Arrien après Xénophon; Polybe après Plutarque; Salluste et César

après Tite-Live; Suétone et Ammien Marcellin après Tacite. L’ensemble

des historiens de l’antiquité, d’ailleurs, n’est pas si vaste, qu’en

sept ans il ne soit facile d’en venir à bout jusqu’à la dernière ligne.

Mais il est préférable, ici aussi, de ne prendre que le meilleur, et

alors, de lire chaque auteur posément, sinon dans le texte, du moins

dans une traduction portant le texte en regard, de façon à s’efforcer

chaque fois de comprendre un peu de grec ou de latin; quand ce ne serait

qu’une demi-page par jour, l’exercice serait profitable et, au bout de

quelque temps, la lecture se ferait à livre ouvert. Pour César,

comprendre ce qu’on lit est un jeu dès le premier jour, et pour Tacite,

la peine réelle a sa récompense; qui n’a pas essayé de faire passer en

français une de ces phrases étonnantes de raccourci dont les _Annales_

regorgent ignore un des plaisirs d’esprit les plus vifs qui soient. Même

en suivant cette discipline, il n’en restera pas moins assez de temps

disponible; on en profitera pour revoir ce qu’on a si mal vu au collège,

et à le revoir dans le même ordre. La mode allemande qu’on essaya

d’acclimater chez nous, d’aller en remontant le cours des âges, est

incohérente. Mieux vaut suivre le fil de l’eau, et ce, depuis la source

jusqu’à l’embouchure. «L’histoire, a dit Freeman, est une continuité, il

ne faut pas écrire d’histoire spéciale.»

Mon premier historien a peut-être surpris. Faut-il dire que, par MOÏSE,

j’entends l’anonyme auteur du Pentateuque ou, si l’on préfère, de

l’Hexateuque? Et ces simples mots nous jettent en plein dans le

maëlstrom biblique. Origine de l’homme, naissance des cultes, source des

civilisations, tous ces énormes problèmes, la Genèse, en quelques

versets, les tranche. Pas une des sciences les plus récentes, sur

laquelle elle n’ait, très d’avance, dit son mot. On comprend la mauvaise

humeur des savants, et le caractère grincheux du duel des deux exégèses,

la traditionnelle et l’uni-rationnelle. A vrai dire, il y a force

malentendus, et de même que la traditionnelle se pique d’être plus

rationnelle encore que l’autre, la rationnelle, en renversant la

tradition, restaure une tradition antérieure puisque saint Jérôme, par

exemple, ne tenait nullement à l’origine mosaïque de ces vieux livres:

«Je ne m’inquiéterai pas, disait-il, qui d’Esdras ou de Moïse a écrit le

Pentateuque.»

Au fond, tout ce tumulte est important pour l’histoire, mais non pour la

religion. La thèse métaphysique de l’inspiration de l’Écriture sainte

est aussi invulnérable à la critique qu’un fantôme aux coups d’épée. Il

y a de nos jours tels prêtres hardis qui vont plus loin encore en

exégèse biblique que les plus radicaux rationalistes de naguère, qui

nient Moïse, coupent Isaïe en deux et en quatre, bousculent Daniel

jusqu’au temps d’Épiphane et n’en restent pas moins inébranlés sur le

_Credo_. Les personnes dévotes devraient donc ne pas s’épouvanter à

l’idée qu’en sortant d’une lecture du Pentateuque on pourrait bien

prendre, pour s’éclaircir les idées, le premier volume de l’_Histoire

d’Israël_, de Renan (Calmann-Lévy). Il y a beaucoup de chances, au

surplus, pour que le lecteur, se sentant mal éclairci, recoure à

d’autres auteurs serrant de plus près encore les questions, et concluant

en un sens bien plus favorable à la tradition, ainsi François Lenormant

dans ses _Origines de l’histoire_ (2 volumes, librairie des Beaux-Arts),

Fulcran Vigouroux dans la _Bible et les découvertes modernes_ (4

volumes, Bray et Retaux), et Loisy dans son _Histoire du canon de

l’Ancien Testament_ (Alph. Picard).

On lira donc le _Pentateuque_, sinon tout entier (le _Lévitique_ et le

_Deutéronome_ sont aussi palpitants que nos cinq codes), du moins en

partie. L’_Exode_ et les _Nombres_ offrent de l’intérêt, et la _Genèse_

est une merveille. Qu’elle soit de Moïse ou non, peu importe certes,

puisque les fragments dont elle est «mosaïquée», le mot est parfait,

sont antérieurs de plusieurs siècles à Moïse, lequel au surplus était

probablement un égyptien et non un hébreu. Arrivera-t-on jamais à

expliquer comment des bédouins sortis d’Égypte avaient conservé si net

le souvenir de mythes florissant sur le Bas Euphrate, mille ans

auparavant, et comment ces mythes se trouvent avoir une couleur à nous

si franche, alors qu’aucun indice autre ne permet de croire à une

origine nordique de la première civilisation de Chaldée? La vanité

mésopotamienne serait, tout de même, quelque peu humiliée si on arrivait

à établir que le Iao des Asiatiques est tout simplement le Zeus des

Européens.

L’hébreu n’étant pas à la portée de tout le monde, on lira la _Bible_

dans la Vulgate, ou si l’on recule devant ce latin barbare, mais

d’ailleurs sapide, dans la translation Le Maistre de Sacy (texte revu

par Fillion dans l’édition Letouzey et Ané, 8 volumes). Les fragments

qu’on trouve chez les exégètes modernes montreront la différence des

anciennes et des nouvelles traductions. Chez Lenormant, par exemple, le

récit du déluge est imprimé en deux typographies suivant que c’est le

jéhoviste ou l’élohiste qui prend le calame, et l’effet est très

convaincant. Quant aux nombreuses questions soulevées par la Genèse, on

verra les attaques dans cent livres dont les _Conflits de la science et

de la religion_, de Draper, peuvent être pris pour type, et les réponses

dans cent autres livres, dont le _Manuel biblique_ de Saint-Sulpice (2

volumes, Bray et Retaux) peut aussi servir de spécimen. Le mieux serait

d’ailleurs de laisser de côté ce duel irritant et insignifiant et de se

faire des idées en ethnologie ou en archéologie sans se préoccuper de

leurs concordances avec la Bible. Sur ces diverses sciences, les plus

récents auront chance d’être les mieux informés.

HÉRODOTE a le bon goût de ne soulever aucun de ces problèmes épineux.

Ses _Neuf Muses_ se lisent comme neuf romans. On se servira de la

traduction Larcher (Charpentier), à moins qu’on ne préfère l’amusant

vieux français de Saliat réimprimé (Talbot) chez Plon, en 1864. Cet

archaïsme donne au Père de l’Histoire un air naïf qui ne lui messied

pas, encore qu’Hérodote ne soit pas le bavard crédule et suspect qu’on a

longtemps dit; on devine toujours chez lui un demi-sourire, quand il

rapporte les hâbleries de ses drogmans, et on finit, quand il relate ce

qu’il a vu, par découvrir que son dire est exact; ainsi le lac Mœris n’a

jamais existé en tant que réservoir d’irrigation, mais existait en fait

pendant la saison d’inondation; Hérodote, visitant le Fayoum pouvait

très bien croire que les pyramides qui se réfléchissaient dans la mince

nappe d’eau plongeaient à une énorme profondeur; ses guides n’avaient ni

peine ni mérite à le tromper, comme ils le firent probablement aussi en

lui faisant visiter indéfiniment, plaisanterie classique, les mêmes

salles du Labyrinthe.

Ajoutez que les chiffres manifestement faux ne doivent jamais servir

d’arguments contre un historien ancien: ils ont pu si facilement être

altérés par les copistes! Ce qui détruit l’autorité de Ctésias touchant

Ninive, ce n’est pas la hauteur de 1.800 mètres qu’il donne au tombeau

de Bel, c’est qu’entre autres bévues il place Ninive sur l’Euphrate;

encore peut-il y avoir là lapsus d’un scribe, et n’est-ce pas une raison

pour condamner en bloc les notes d’un homme qui, médecin des Grands

Rois, devait, tout de même, en savoir plus long que nous sur l’Asie

médique. Que le plateau de Kouyoundik ne représente que la dixième

partie de l’aire que Ctésias donne à Ninive, cela ne prouve pas que le

mur d’enceinte ninivite n’ait pas eu 43 kilomètres. Babylone aussi, sur

quoi il n’y a pas de doutes, était un pays clos plus qu’une ville. A

l’appui de ceci, on sait que dans le fameux verset de la Genèse: «De là

il (Nemrod) alla en Assyrie et il y bâtit Ninive, Raboboth-Ir, et Kalah,

et aussi Resen»; au lieu de traduire la fin «et aussi Resen qui est la

grande ville», les nouveaux philologues interprètent: «ces quatre cités

forment ensemble la Grande Ville».

Cette année-là, le charme d’Hérodote aidant, on se remémorera l’Histoire

d’Orient qu’on n’a probablement pas revue depuis sa sixième, mais en se

gardant bien de tomber dans les enfantillages des noms propres biscornus

que les archéologues enfilent par douzaines. De savants ouvrages comme

celui de Maspéro sont rendus presque illisibles par cette abondance de

détails sans intérêt. On parcourra toujours les trois gros volumes de

l’_Histoire des peuples d’Orient_, de cet auteur, ne serait-ce que pour

les illustrations qui sont précieuses. Mais si l’on ne prépare pas son

agrégation d’histoire, on préférera l’histoire antérieure de Lenormant

et Babelon; la broussaille des petits faits y est éclaircie et le style

débarrassé de la couleur chanson de geste que Maspéro affectionne, je ne

sais pourquoi.

Il ne faudra pas, au surplus, s’attarder sur ces vieilleries. En somme,

rien de si fastidieux et oiseux que l’histoire de la vallée du Nil, si

ce n’est celle de la vallée de l’Euphrate. Les questions de très haute

origine sont assurément passionnantes (relations lointaines de l’Iran et

de la Chaldée prouvées par les mythes de l’Éden, du Serpent ou par

l’épopée d’Izdubar-Gilgamès; probabilité d’une civilisation atlante

prouvée par le totémisme des Peaux-Rouges, des Égyptiens, des

Prépélasges, etc.); mais ceci est hors de portée de l’épigraphie, et ce

qu’atteint l’épigraphie, les conquêtes des Thoutmès et des Ramsès, les

alternances de Ninive et de Babylone, tout cela ne vaut que la peine

d’être ignoré. J’en dirai volontiers autant de ce qu’on a pompeusement

appelé les civilisations égyptienne et chaldéenne. Une fois qu’on a pris

connaissance des systèmes de numération, des procédés d’écriture, et de

quelques vagues rêveries cosmogoniques on a tout vu, et l’on perd

vraiment son temps à s’enfoncer dans les ennéades des prêtres

d’Hiérapolis.

A ce propos, et puisque chaque année voit paraître une «Histoire

universelle» de plus, pourquoi l’une de celles qui nous menacent ne

serait-elle pas faite sur le plan suivant qui aurait du moins le mérite

de la simplicité: un maximum d’un nom propre, d’une date, d’un fait de

détail par page; des considérations générales très substantielles, très

simplement dites, et le tout en 9 volumes seulement (les Muses

d’Hérodote), trois pour l’antiquité, trois pour le moyen âge, trois pour

les temps modernes; le premier volume de l’antiquité, qui serait celui

de notre année de lecture, s’arrêtant aux guerres médiques; et tout

l’ouvrage tâchant de proportionner aux importances les dimensions: Si

l’Égypte et la Mésopotamie ont 100 pages, que la Judée et la Grèce aient

le quadruple, tous les Sargonides ne pèsent pas un Homère! Et sur les

100 pages de l’Égypte, par exemple, qu’il y en ait 10 sur le pays, 15

sur la race, 20 sur la religion, 25 sur les arts, et 30 au plus sur les

événements; au fond, il n’y a dans toute l’histoire d’Égypte que trois

figures intéressantes: Rhodopis, Hatanou et Cléopâtre, trois femmes, un

peu comme ce qu’il y a de plus attirant dans l’histoire de Chaldée,

c’est le fantôme plus vague encore de Sémiramis.

La Grèce préhistorique est en effet cent fois plus digne d’attention que

tout l’Orient. Et plus on remonte les siècles, plus l’intérêt s’accroît.

D’où viennent les premiers habitants de l’Archipel? Ont-ils passé

d’Europe en Asie, ou d’Asie en Europe, ou n’ont-ils pas passé du tout,

l’effondrement du plateau égéen les ayant brusquement séparés les uns

des autres? Pourquoi ces traces de totémisme que Lang a mises en

lumière, ces poils et ces écailles qui subsistent chez les Olympiens?

Les Olympiens eux-mêmes furent-ils des hommes divinisés ou des principes

abstraits? Trouvera-t-on dans les fouilles de Cnossos des traces de Zeus

en personne? D’où vient la première civilisation égéenne? Où les

décorateurs pélagiques des vieilles poteries ont-ils pris leurs idées

sur l’évolution des espèces? Est-il bien exact que pour eux le poulpe

soit la première esquisse de la créature humaine? Que sont les héros

d’Homère à ces morts mystérieux qu’on a retrouvés à Mycènes, masqués

d’or et bardés d’or? Voilà des questions qui, ce me semble, passent en

intérêt toutes celles qu’on peut se poser sur Aménophis et

Téglathphalasar. Il faut malheureusement recourir à de nombreux, onéreux

et difficultueux ouvrages pour les étudier. On tâchera toujours de lire

dans une bibliothèque publique: _Ilios, ville et pays des Troyens_, de

Schliemann (Didot), ainsi que _Mycènes_, du même, et, quand elles auront

paru, les _Fouilles de Crète_, d’Evans.

Avec la Grèce historique, nous entrons dans l’océan d’érudition. Sous

peine d’être submergé, il faut se hisser sur la hauteur. Le mieux serait

de se contenter d’un «manuel» pour l’ensemble, de façon à réserver un

peu de temps pour ce qu’on voudrait voir plus à fond. Quoi, un simple

manuel, quand nous avons une excellente traduction de l’_Histoire

grecque_, de Curtius (5 volumes, Leroux)? Mon Dieu oui, à moins qu’on ne

veuille s’adonner complètement à l’hellénisme. D’autant que, pour les

origines justement, Curtius n’est plus dans le mouvement; on ne

considère plus la Grèce d’Asie comme la mère de la Grèce d’Europe. Je

préfère conseiller des livres spéciaux tels que les _Phéniciens et

l’Odyssée_, de Victor Bérard (Colin), encore que le côté original de la

primitive Hellas y semble trop sacrifié à l’influence phénicienne.

Celle-ci dominait sans doute dans le bassin méditerranéen quand les

Grecs le redécouvrirent après la guerre de Troie. Mais bien longtemps

auparavant, ils l’avaient exploré dans tous les sens. Et qui sait si

l’Hercule tyrien n’est pas lui-même la personnification de ce très

ancien mouvement hellénique? L’identité des deux noms sacrés Héraklès et

Melkart quand on les lit de droite à gauche et de gauche à droite, est

encore une énigme irrésolue, leur sens est satisfaisant dans les deux

langues; sont-ce donc les Grecs qui ont lu de travers le nom phénicien,

ou les Phéniciens qui ont déchiffré à rebours le nom hellène? L’Oracle

de Delphes seul pourrait résoudre ce problème boustrophédonien. Comme on

lira sans doute le gros volume de M. Bérard dans une bibliothèque

publique, on en profitera pour demander la _Science sociale_ de 1891 et

1892 où M. Philippe Champault a publié des études sur les Achéens (_les

Héros d’Homère_), qui me semblent remarquables.

Peut-être l’époque la plus étonnante, la plus héroïque de l’histoire

grecque est-elle son expansion des neuvième, huitième et septième

siècles. Malheureusement l’histoire de toutes ces brillantes cités,

Milet, Olbia, Sybaris, Massalia, nous est presque inconnue. A la rigueur

on peut sauter d’Achille à Miltiade. Les guerres médiques qu’on connaît

déjà par Hérodote (il y a un livre de M. Hauvette justement sur

_Hérodote, historien des guerres médiques_, Hachette), on pourra les

voir dans Curtius. Mais mieux encore serait de les lire dans l’_Histoire

des Perses_, de M. de Gobineau. On est tellement habitué à juger

Salamine du point de vue occidental qu’on est tout désorienté quand on

la considère du haut du trône d’or que Xerxès s’était fait dresser sur

la plage de Phalère. Le soubresaut est bon. On peut, tout en restant

fidèle à la divine Hellas, ne pas être injuste pour les nobles Perses et

leur roi déconcertant. L’homme qui s’éprend de la beauté d’un arbre

jusqu’à passer des bracelets d’or à ses branches n’est pas le premier

venu.

La traduction de l’_Histoire de la guerre du Péloponnèse_, de THUCYDIDE,

est très aisée à avoir (1 volume, Garnier; 2 volumes, Charpentier; 3

volumes, Didot). Celle de l’_Anabase_, de XÉNOPHON, aussi (Charpentier

ou Hachette). Arrien, Ctésias, Polybe se trouvent dans le «Panthéon

littéraire» (Delagrave) qui, en 3 volumes, donnent tous les grands

historiens grecs, sauf PLUTARQUE, mais les _Vies illustres_ ont été

souvent traduites (par Pierron, Charpentier; par Riccard, Garnier; par

Talbot, Hachette, 4 volumes). La traduction d’Amyot serait assurément

plus savoureuse, mais elle est encombrante à l’excès (à moins alors

d’imiter le bonhomme Chrysale «hormis un gros Plutarque à mettre mes

rabats»). On sait enfin, ceci pour les érudits, que tous les historiens

grecs ont été traduits en latin dans la collection Didot.

Une fois ces œuvres classiques lues, ce qui sera peu long et point

désagréable, celles de Thucydide et Xénophon se lisant comme des romans

de Dumas, et celles de Plutarque comme des _Essais_, de Macaulay, on

pourra voir ce que pensent des mêmes sujets les histoires modernes. Si

on a le temps, Curtius et Droysen (8 volumes, Leroux), sinon un simple

résumé permettant alors, soit de considérer quelques figures isolées,

_Alcibiade_, avec Henri Houssaye (Perrin), ou _Aspasie_, avec Becq de

Fouquières, soit d’étudier des points spéciaux, par exemple le progrès

des sciences, avec Paul Tannery: _Pour servir à l’histoire de la science

hellène_ (Alcan), ou la _Médecine grecque entre Homère et Hippocrate_,

avec Daremberg, ou la stratégie navale, avec Jurien de la Gravière (la

_Marine des Anciens_, 2 volumes, les _Campagnes d’Alexandre_, 4 volumes,

la _Marine des Ptolémées_, 2 volumes, Plon).

Sur certains points, philosophie, religion, littérature, arts, on devra

pousser plus loin. L’Hellade est notre mère, et rien d’elle ne doit nous

être étranger. Mais qu’on ne se laisse pas recouvrir par le flot des

livres; il faudrait plusieurs vies pour lire tout ce qui mériterait

d’être lu. Certains ouvrages sont classiques: l’_Histoire de la

littérature grecque_, d’Alfred et Maurice Croiset (6 volumes,

Fontemoing), la _Philosophie des Grecs_, d’E. Zeller (3 volumes,

Hachette); j’en reparlerai à propos d’Homère et de Platon, plus tard.

Sur la religion, avant tout, il faut lire et relire la _Cité antique_,

de Fustel de Coulanges (1 volume, Hachette); quelque excessif que puisse

être au fond le point de vue, il est indispensable de secouer les idées

que se faisaient nos pères du monde antique pour se placer au centre de

l’enclos sacré. Une fois le culte des mânes bien compris, on pourra lire

les auteurs qui firent ou qui font encore autorité dans leur partie:

Alfred Maury pour les _Religions de la Grèce antique_ en général (2

volumes), Bouché-Leclercq pour la _Divination_ (4 volumes, Leroux), et

l’_Astrologie_ (1 volume, _id._), J. Girard pour l’_Évolution du

sentiment religieux d’Homère à Eschyle_ (1 volume, Hachette), Havet pour

le _Christianisme et ses origines_ (les 2 premiers volumes surtout,

Calmann-Lévy).

Plus particulièrement, qu’on explore à fond le domaine de l’art grec.

L’Hellade est plus dans ses artistes que dans ses archontes. Entre une

photographie des ruines de l’Acropole et les 20 volumes de l’_Histoire

grecque_, de Grote, il n’y a pas à hésiter une seconde. Qu’on se procure

donc les _Essais sur l’art_, de Taine (Hachette), le _Parthénon et le

Génie grec_, de Boutmy (Colin), l’_Histoire de la sculpture grecque_, de

Collignon (2 gros volumes, Didot), ou la grande _Histoire de l’art dans

l’antiquité_, de Perrot et Chipiez (8 volumes parus, Hachette); en dépit

de longueurs fâcheuses, c’est un très solide monument; les restitutions

des temples chaldéens de Chipiez sont de vraies réussites. Si l’on

reculait devant tous ces gros in-4º, on trouverait de clairs résumés

dans les livres de la collection Quantin (_Bibliothèque de

l’enseignement des beaux-arts_).

Comme historiens latins, j’ai cité TITE-LIVE et TACITE, mais sans cacher

que bien d’autres noms pourraient leur être joints. La Bibliothèque

latine de Didot contient en 4 volumes (à deux colonnes, il est vrai)

tous les historiens latins qu’on devrait connaître: 1º Salluste, César

(en plus Florus et Velleius Paterculus); 2º Suétone (en plus l’Histoire

auguste); 3º Tacite; 4º Tite-Live. On trouve des éditions plus maniables

de ces grands historiens, sauf Tite-Live, chez Charpentier, et de

Tite-Live et Tacite, chez Hachette. Je ne reviens pas sur ce que j’ai

dit du texte latin à préférer aux traductions. Quel Nisard pourra jamais

traduire le _Titus dimisit Berenicem invitus invitam_, de Suétone, ou le

_Dignus imperare nisi imperasset_, de Tacite?

Même lus en latin, ces quatre in-8º laisseront de suffisants loisirs

qu’on pourra employer à contempler sous toutes ses faces «le pompeux

édifice de la grandeur romaine» pour rappeler le mot de Montesquieu. Il

serait bon ici de lire justement les _Considérations sur la grandeur et

la décadence des Romains_, ainsi que le _Discours sur l’Histoire

universelle_, ces deux chefs-d’œuvre ne vont guère l’un sans l’autre.

Ensuite, on frappera à la porte des savants modernes. Des sept ans de

notre période, si l’on a consacré un an à l’Orient et trois à la Grèce,

il restera trois ans encore pour Rome. C’est suffisant pour lire non

certes tout ce qui existe d’important sur S. P. Q. R. (en Allemagne il

paraît chaque année plus de cent travaux rien que sur le Sénat romain),

mais quelques études particulières auxquelles on s’intéressera de

préférence. Comme guide, l’_Histoire romaine_, de Mommsen (8 volumes,

Flammarion), pour la Royauté et la République, encore que le parti pris

têtu du vieux Teuton pour la plèbe contre le patriciat soit bien

fatigant, et pour l’Empire, l’_Histoire des Romains_, de Victor Duruy (7

gros volumes, Hachette). Ainsi bien appuyé sur ces quatre bases,

Bossuet, Montesquieu, Mommsen et Duruy, on peut aller de l’avant.

D’abord, on étudiera de près la question de l’accaparement des richesses

qui est le nœud de l’histoire romaine. Ici des livres spéciaux comme les

_Chevaliers romains_, de Belot (Hachette), ou les _Manieurs d’argent_,

de Deloume (Fontemoing) seront nécessaires. Si on recule devant leur

docte appareil, qu’on lise du moins ce qui a rapport à l’antiquité dans

les _Lois de la civilisation et de la décadence_, de Brooks Adams

(traduction Dietrich, 1 volume, Alcan); je ne crois pas que la

conception ploutocratique de l’histoire ait été mieux exprimée que là.

Si on prend goût à ce côté de l’histoire, on n’aura, pour continuer, que

l’embarras du choix. _La Politique et le commerce des peuples dans

l’antiquité_, d’Heeren (7 volumes, Plon) est un peu démodée, mais

l’_Économie politique des Romains_, de Dureau de la Malle, se consulte

encore et l’_Histoire de l’esclavage dans l’antiquité_, de Wallon (3

volumes, Hachette), reste d’une lecture agréable. Pour le droit public

et privé, rien de mieux que le _Manuel des antiquités romaines_, de

Mommsen et Marquardt (Leroux); mais hélas il compte 17 gros volumes. Ce

«manuel» n’est maniable que pour des dieux hindous à bras multiples.

Celui de _Philologie classique_, de Th. Reinach (1 volume, Lahure) du

moins est pratique; il suffira même à beaucoup d’érudits qui ne

recourront que dans des cas particuliers au «colosseum» des savants

allemands, ou à celui de nos savants à nous, le _Dictionnaire des

antiquités grecques et romaines_, de Daremberg et Saglio (33 fascicules

parus, environ la moitié de l’œuvre, Hachette).

Mais tout cela est bien austère, et notre but est plutôt d’aider ceux

qu’un excès d’érudition pourrait rebuter. Ceux-ci préféreront des récits

pittoresques ou de captivantes biographies. Les vaincus de Rome,

notamment, n’ont pas eu à se plaindre des érudits contemporains. Que

n’a-t-on pas écrit sur un simple épisode des guerres puniques, le

passage des Alpes par Annibal! C’est un sujet favori pour académiciens

de province. Pour aucun d’eux la leçon _acutum_ à substituer à _acetum_

n’a aujourd’hui de mystère. _Annibal_ n’a pas d’ailleurs que des

monographies de détails; il a de grandes histoires en plusieurs volumes,

celle par exemple du colonel Hennebert (3 volumes, Plon). Th. Reinach a

publié un fort volume sur _Mithridate Eupator_ (Plon), et Camille

Jullian a consacré une très belle étude à _Vercingétorix_ (Hachette).

Quant aux Romains eux-mêmes, l’_Histoire de César_, de Napoléon III,

n’est nullement méprisable, ni l’_Antonin le Pieux et son temps_, de

Lacour-Gayet (Fontemoing), ni l’_Église et l’empire romain au quatrième

siècle_, du duc de Broglie (Perrin, 6 volumes), ni les études sur le

même temps, d’Amédée Thierry (3 volumes, Perrin). Sur la vie à Rome, je

n’ose rappeler le _Voyage d’un Gaulois à Rome_, de Dezobry, ou

l’_Histoire romaine à Rome_, d’Ampère, qui ont plus vieilli encore que

le _Jeune Anacharsis_ de l’abbé Barthélemy; mais je citerai volontiers

plusieurs ouvrages qui n’ont pas cru devoir sacrifier à cette mode de

fiction un peu naïve. Par exemple les restitutions faites par nos

savants ou nos «prix de Rome», du Palatin, du Forum, de Pompéi, de la

villa d’Hadrien; les ouvrages sur les villes romaines de Provence,

d’Afrique ou d’Illyrie, les _Promenades archéologiques_, de Gaston

Boissier, les _Excursions archéologiques_, de Diehl, etc.

Des trois années que j’affecte à l’antiquité latine, il siéra d’en

réserver une aux origines du christianisme. La question reste pour nous

brûlante, alors que la civilisation romaine n’est plus que cendres

froides. Le christianisme est-il fils du seul judaïsme, comme parfois

incline à le croire la tradition, ou du seul hellénisme, comme s’est

efforcé de le prouver Havet dans le _Christianisme et ses origines_, ou

des deux, comme on l’admet le plus souvent pour concilier tout le monde?

Et dans sa constitution originaire, le grand rôle revient-il à Jésus, ou

à saint Paul? Et à quel moment l’esprit juif a-t-il fait place dans

l’Église à l’esprit gréco-romain? Questions délicates et passionnantes.

On voudra sans doute lire ici le pour et le contre. Qu’on le fasse sans

appréhension. Les bonnes âmes timorées peuvent se dire d’avance qu’en

ces matières n’est convaincu que qui doit l’être. Au «tu ne me

chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé,» correspond un «tu ne

m’interrogerais pas si tu ne m’avais déjà abandonné». Qui sait

d’ailleurs quels contre-coups peuvent avoir ces enfants prodigues et

fils rebelles que sont nos livres? Le Père Gratry disait que la _Vie de

Jésus_, de Renan, avait ramené à la foi beaucoup d’âmes. Elle donnera,

si on la lit, d’ailleurs envie de relire les Évangiles eux-mêmes

ensuite, et la comparaison recélera quelque surprise. Quel que soit le

charme de son style, Renan «dégringole», comme disent les peintres,

quand on le met à côté de saint Marc ou de saint Jean.

Les autres volumes des _Origines du Christianisme_, de Renan, seront à

lire plus encore. Certains chapitres sont admirables, et il est si

facile de rectifier ce qu’a d’excessif la sympathie du dilettante pour

«le malheureux jeune homme» que fut Néron. Au surplus, si quelqu’un

avait besoin d’antidote, il trouvera tant de pharmacies qui en

regorgent! Peut-être aucun livre n’a provoqué plus de réponses que la

_Vie de Jésus_, leur énoncé tient des colonnes entières du Lorenz.

D’autres opiniâtres ont suivi pas à pas les volumes suivants. Les livres

de l’abbé Fouard qui a traité le même sujet que Renan sont très

estimables. Il paraît même que, sur certains points, l’opinion

traditionnelle a repris force en science, par exemple sur la date exacte

de l’Apocalypse. D’autre part beaucoup de hardiesses, qui avaient fait

scandale au début, sont aujourd’hui couramment admises dans les

séminaires.

Mais, au fond, comme toutes ces petites chicanes d’érudition sont

indifférentes au grand événement historique! Que le christianisme soit

l’aboutissant de la grande civilisation païenne, la merveille n’en est

que plus forte. Et qu’il se soit dégagé de son milieu originaire pour se

créer un milieu différent, l’évolution n’en est que plus étonnante.

Latins et Grecs avaient en horreur les Juifs, qui étaient déjà maîtres

de la situation, couvrant la voix de Cicéron en plein Forum (voir le _De

Flacco_) et dominant toutes les cités du monde romain (voir Strabon). Si

un hiérophante subtil avait voulu créer une religion nouvelle, il aurait

pu confier sa fortune à toutes les races, sauf à la juive. Il est

probable que les persécutions n’ont eu lieu que parce que les premiers

chrétiens étaient juifs ou crus juifs, et qu’elles ont cessé quand on

s’est aperçu que les vrais Juifs étaient au contraire les pires

haïsseurs des chrétiens.

Tout cela est fort intéressant, et sur les persécutions notamment, on

pourra lire les histoires parallèles et assez antithétiques d’Aubé et de

Paul Allard. Sur l’évolution intérieure de l’Église, d’après le

caractère métaphysique de la patrologie grecque d’abord et ensuite le

caractère juridique et politique de la patrologie latine, les idées de

Sumner Maine ont été souvent reprises. Je n’ai garde d’oublier les

admirables travaux d’érudition de l’abbé Duchesne sur l’Église des

premiers siècles. Au point de vue protestant, l’_Histoire_, de M. E. de

Pressensé, a maintenant un peu passé, mais les articles de M. Vollet

dans la _Grande Encyclopédie_ sont au courant. Parallèlement à la montée

du christianisme, on considérera la descente du paganisme, avec la

_Religion à Rome sous les Sévères_, de Jean Réville (Leroux, épuisé), la

_Religion romaine d’Auguste à Antonin_, et la _Fin du paganisme_, de

Gaston Boissier (Hachette).

Tout ceci fait à première vue un énorme amas de volumes. Mais réparti

sur sept années, la montagne s’abaisse en chaîne de collines: 25, la

Genèse, Renan, Lenormant, Vigouroux, Loisy, cela ne fait guère qu’un

volume par mois; 26, Hérodote, Maspéro, Schliemann, Bérard, Gobineau,

pas davantage; 27, Thucydide, Curtius, Fustel de Coulanges, Taine,

Collignon, Perrot et Chipiez, un peu plus, mais il y a des

illustrations! 28, Xénophon, Arrien, Droysen, Tannery, Jurien de la

Gravière, toujours un volume par mois environ; 29, Plutarque, Bossuet,

Montesquieu, Mommsen et Reinach, un peu plus; 30, Tite-Live, Duruy,

Jullian, Gaston Boissier, davantage à cause des gros volumes de Duruy;

31, Tacite, Renan, Havet, Aubé, Allard, Duchesne, davantage aussi à

cause de Renan, mais en vérité on peut y tenir.

Je résume donc, en ne prenant que l’indispensable, le second septain, un

seul auteur par série, trois auteurs par an:

25, Shakespeare, Rabelais, Moïse.

26, Milton, Montaigne, Hérodote.

27, Shelley, La Bruyère, Thucydide.

28, Gœthe, Saint-Simon, Xénophon.

29, Heine, Voltaire, Plutarque.

30, Cervantes, Diderot, Tite-Live.

31, Calderon, Rousseau, Tacite.

Ce qu'il faut lire dans sa vie · 第 7 / 28 题