Le premier stade va de 18 à 24 ans. C’est l’époque de la vie d’étudiant.
Pas de lectures trop sérieuses qui détournent le jeune homme de ses
études de faculté, donc uniquement des poètes, des romanciers et des
auteurs de théâtre. Il faut se hâter de lire les poètes. A 18 ans, on se
jette sur eux et on ne veut lire qu’eux; puis, d’année en année, ce beau
zèle se ralentit. Que de gens qui ont adoré Hugo ou Musset, et qui,
doublé tel cap, n’ouvrent plus un volume de «lignes inégales». Déjà,
dans le programme que j’esquisse, je remplace à 24 ans le poète en vers
par un poète en prose, Balzac. C’est le moment, entre la sortie de la
faculté et l’établissement professionnel, où l’on peut trouver le temps
de lire d’affilée le demi-cent de volumes de la _Comédie humaine_.
* * * * *
Voici les sept poètes, précédés chacun d’un chiffre qui dit l’âge du
lecteur, disposition commode et que l’on gardera tout le temps: 18,
Lamartine; 19, Alfred de Musset; 20, Victor Hugo; 21, Henri de Régnier;
22, Baudelaire; 23, Alfred de Vigny; 24, Balzac. Cet ordre, nullement
chronologique, voudrait suivre l’âme probable du jeune homme. Lamartine
plaît davantage aux adolescents encore purs, et Musset est le poète des
premières fougues; Henri de Régnier et Victor Hugo personnifient la
jeunesse dans sa plénitude. Vigny et Baudelaire demandent plus de
gravité; ce sont les poètes de l’automne, celle de la jeunesse, sinon
celle de la vie.
Les _Méditations_ et les _Nouvelles méditations_, les _Harmonies_,
_Jocelyn_ et la _Chûte d’un ange_, la poésie de LAMARTINE tient dans ces
cinq volumes. Qu’on ne s’étonne pas, une fois pour toutes, de ce mélange
de littérature et de statistique. Il ne s’agit pas d’indiquer devant
quoi «il faut faire le brouhaha», mais de savoir si on aura le temps de
le faire en connaissance de cause, ou encore, de décider, n’ayant qu’un
nombre trop restreint d’heures à donner à la promenade, par quel coin de
parc ou quelle salle de musée on commencera. Les œuvres complètes de
Lamartine tiendraient une centaine de volumes, dont aucun n’est
méprisable. Même dans le _Cours familier de littérature_, même dans
l’_Histoire de la Restauration_ ou dans l’_Histoire de la Turquie_, il y
a, je veux le croire, des pages merveilleuses. A plus forte raison dans
les _Girondins_ ou dans la _Correspondance_. Quel pur joyau que cette
«Prière pour une servante» que Jules Lemaître dessertit, un jour, je ne
sais de quel tome oublié: «Mon Dieu, faites-moi la grâce de trouver la
servitude douce», etc., et comme la joie de découvrir de telles beautés
vaudrait la patience de compulser, page à page, d’autres volumes encore
que ceux de Lamartine!
Si possible, on le lira donc tout entier; à 18 ans que ne lirait-on pas!
A faire une sélection dans ses œuvres de prose, il faudra commencer par
_Graziella_, _Raphaël_, le _Tailleur de pierres de Saint-Point_, et
continuer par les _Confidences_, le _Manuscrit de ma mère_, le _Voyage
en Orient_. Tout cela, prose et poésie, ne fait guère qu’une douzaine de
volumes. Pour celui qui, tout à ses «travaux pratiques» de médecine ou à
ses «conférences» de droit, trouverait que c’est encore trop, indiquons,
mais à regret, ce qu’il faudrait à tout prix sauver du sacrifice: les
_Méditations_ et _Jocelyn_. Trois volumes à peine, on serait inexcusable
de ne pas les avoir lus. Qu’un jour d’automne, on emporte _Jocelyn_ à la
campagne et qu’on le lise, seul, au murmure du vent, sous les arbres
pleurant leurs feuilles mortes, car pour de tels livres le cabinet de
travail n’est pas assez solitude. Et dans les _Premières méditations_,
que nul ne néglige de lire le poème qui leur est habituellement joint,
la _Mort de Socrate_. Un dernier conseil pour ces lectures: prenez de
préférence une vieille édition; les plus récentes, où chaque poésie est
accompagnée d’un «commentaire» sont fâcheuses de par cette glose
perpétuelle qui rompt sans cesse le charme poétique, et fait à chaque
pas sous le bel Apollon adolescent apparaître le Saturne vieilli et
attristé, un Lamartine presque gêné par ses anciens enthousiasmes
religieux, royalistes, ou poétiques même, puisque ses commentaires
consistent presque toujours à expliquer comment ses vers furent
griffonnés à la hâte et sauvés au hasard par un ami qui en avait gardé
copie.
ALFRED DE MUSSET n’a que deux tomes de poésies. Personne qui ne les ait
dévorés, je crois. Qu’on ne manque pas de leur joindre les trois volumes
de théâtre. Musset est autant dans _On ne badine pas avec l’amour_ ou
_Il ne faut jurer de rien_ que dans _Rolla_ ou les _Nuits_. Et même une
partie de son œuvre en vers, tout ce qui est postérieur à 1841, ne vaut
plus grand chose, alors que, jusque dans _Carmosine_, on trouve des
passages exquis. Souple génie qui trouva moyen, tout en étant le plus
français des Français, de s’incarner le daimon mélancolique d’Hamlet
dans _Lorenzaccio_ et de se teindre une âme toute allemande dans le
premier acte de _Fantasio_! Sans doute on voudra encore, bien que le
livre soit surfait, lire la _Confession d’un enfant du siècle_ et, une
fois la curiosité éveillée, peut-être se lancera-t-on, on aura tort,
dans les pièces du dossier de Venise, _Elle et lui! Lui et Elle!_ On
voudra entendre les parties elles-mêmes; lettres d’Alfred, lettres de
Georges, et même _Souvenirs_ du bon Pagello, et ensuite les avocats Paul
de Musset, Mme Colet, et enfin les plaidoiries des épigones pour ou
contre les _Amants de Venise_. Et en pensant à cette triste aventure, et
à celles des autres grands poètes romantiques, on se dira qu’ici du
moins Lamartine l’emporte sans conteste, et que son Elvire est autrement
lumineuse que la George de Musset, la Dorval de Vigny, la Juliette de
Hugo, la Duval de Baudelaire.
Musset intégral tient en dix volumes, et Musset essentiel en cinq ou
six, car les _Contes_ et _Nouvelles_ ne sont pas indispensables. Mais
VICTOR HUGO, même le Hugo nécessaire, en combien de volumes tient-il ou
ne tiendra-t-il pas, car tout n’est pas encore publié? Et sur soixante
volumes, pas un--ceux de politique à part--qui puisse être négligé!
Jusque dans l’_Ane_, des tours de force à vous faire braire
d’enthousiasme comme hennissait Des Esseintes aux _Chansons des Rues et
des Bois_. Jusque dans les broutilles de _Littérature et philosophie
mêlées_ des pages étonnantes de verve, d’esprit ou de force. Pourtant,
il faut bien penser à ces malheureux «gens pressés», douleur et fléau de
notre siècle, qui n’ont le temps de lire--même de Hugo--qu’une douzaine
de volumes. Que faudra-t-il sacrifier entre tant de chefs-d’œuvre? A la
question ainsi posée on ne répondra jamais. Alors, à la renverse, que
sauvera-t-on, tout d’abord? les _Orientales_, les _Feuilles d’Automne_,
la première _Légende des siècles_, les _Chansons des Rues et des Bois_,
la _Fin de Satan_, _Dieu_, voilà pour la poésie. _Hernani_, _Ruy Blas_,
les _Burgraves_, voilà pour le théâtre. _Notre-Dame de Paris_ et les
_Travailleurs de la mer_, voilà pour le roman. C’est le cas de redire
ici le «J’en passe et des meilleurs». Mais déjà nos douze volumes sont
loin. Alors finissons, puisqu’il est entamé, le second douzain: les
_Contemplations_, les _Châtiments_, l’_Année terrible_, l’_Art d’être
grand-père_. Pour la prose, la _Préface de Cromwell_ (édition curieuse
de Souriau, chez Lecène), _William Shakespeare_, les _Lettres à la
fiancée_, _Quatre-vingt-treize_. Et il reste encore, pour un troisième
douzain, fatal, les _Misérables_!
Résignons-nous donc à quelques clairières dans la silve aux cent arbres.
D’autant qu’avec un homme tel que Hugo, il faut bien réserver une toute
petite place aux éclaircissements. Lamartine et Musset n’ont guère
besoin de commentaires, mais Hugo! Plus la forêt est touffue, plus le
forestier est utile. Pour la biographie, on recourra aux cinq volumes
d’Edmond Biré: _Victor Hugo et la Restauration_, etc. (Perrin); et si le
poète n’en sort pas toujours à son avantage, on ne s’en prendra pas au
biographe. Pour la critique, consultez, si vous les avez sous la main,
et par simple curiosité, les articles exaspérants de Gustave Planche
dans la _Revue des Deux Mondes_, ou le _Dictionnaire des métaphores de
Victor Hugo_ qui vous donne envie de le refaire complet, et de
préférence aux critiques des professionnels, les deux très curieux
volumes de Renouvier, _Victor Hugo le poète_, _Victor Hugo le
philosophe_ (Colin), celui-ci surtout où l’on a joie à voir un
«autorisé» rendre justice à un génie philosophique que quelques sottises
politiciennes auraient dû ne pas faire méconnaître.
HENRI DE RÉGNIER au sortir de Victor Hugo, Lamartine n’étant pas encore
bien loin à l’horizon, on ne sera pas trop dépaysé. La poésie de _Tel
qu’en songe_ ou du _Salut à l’étrangère_ semble avoir jailli au
confluent des _Méditations_ et de la _Légende des siècles_. L’œuvre--qui
se continue--du poète contemporain, n’étant pas encore trop volumineuse,
peut se suivre en entier. A faire un choix, on élira les _Poèmes anciens
et romanesques_ et qui les a lus dans les deux éditions successives,
s’amusera à comparer les retouches qui clarifièrent le primitif
sibyllin: «Les sables qu’être roux sont leurs seules automnes», par
exemple devenus: «Les sables roux qui d’eux ont leurs seules automnes».
Mais on ne s’en tiendra pas là, et on assistera encore, à tout le moins,
aux _Jeux rustiques et divins_. Cela ne fait que deux volumes de vers.
Quel jeune homme, «ayant l’âme un peu bien située», trouverait que c’est
trop? Comme prose, la _Canne de jaspe_ d’abord; c’est un des plus
précieux écrins de notre littérature, et, parmi les joyaux qui y
reluisent, «le Trèfle noir», un des plus étranges, et des trois gemmes
qui le composent, «Hertulie ou les messages», une perle-fée. Ajoutez,
pour varier, un volume de critiques, _Figures et Caractères_. Et cela ne
fait que quatre petits, en somme, livres in-18 (Mercure de France).
L’œuvre en vers de BAUDELAIRE n’exigea qu’un volume. Le moins métromane
des hommes serait donc sans excuse de ne pas en faire le tour. L’édition
Calmann-Lévy est d’un négligé regrettable, mais elle contient la riche
étude de Théophile Gautier, en préface, et en appendice quelques bonnes
pages de Barbey d’Aurevilly. Les _Épaves_ sont aujourd’hui de rencontre
assez fréquente sur l’océan des livres; il est probable qu’on voudra les
sauveter, bien qu’à l’exception d’une pièce ou deux, _Lesbos_ et _Femmes
damnées_, elles n’ajoutent pas grand’chose à la gloire poétique du
maître. Par contre les _Poèmes en prose_ sont à comparer au très
précieux _Gaspard de la Nuit_, d’Aloysius Bertrand (Mercure); à lire
aussi les _Paradis artificiels_ dans le même volume, et encore les
_Curiosités esthétiques_ et l’_Art romantique_. On laissera de côté,
mais à portée de la main, vous verrez tout à l’heure pourquoi, sa
traduction de Poe. Cela ne fait qu’une demi-douzaine de livres environ.
ALFRED DE VIGNY n’en a pas autant. Un volume de poésie, un de théâtre,
un de notes personnelles, trois romans, et ces six volumes s’obtiennent
pour quelques francs chez leur éditeur. Quel homme serait assez
prosaïque pour, s’il ne les a pas encore, ne pas les acquérir
sur-le-champ? Il y a d’autres grands poètes qu’on sait qu’on ne relira
guère. Vigny, lui, est un compagnon fidèle. A de certains jours, le
besoin est irrésistible de revoir la _Mort du loup_ ou la _Colère de
Samson_. Et le prosateur n’est pas moindre. Conçoit-on un officier qui
n’ait pas lu _Servitude et grandeur militaire_, ou un écrivain qui
ignore _Stello_? Je me défierais encore d’un jeune homme qui ne
connaîtrait pas _Cinq-Mars_, et je me détournerais de celui qui, en
lisant le _Journal d’un poète_, ne murmurerait pas: Voilà mon journal à
moi aussi! Beau et triste livre où, à chaque page, chatoie quelque
orient douloureux: «L’honneur, c’est la poésie du devoir.» Ou encore,
«L’amour est une bonté sublime. Aimer, inventer, admirer, voilà ma vie.»
Ce journal n’est d’ailleurs qu’un faible extrait du grand mémorial de
Vigny; c’est Ratisbonne qui fit le choix posthume; on s’étonne qu’Alfred
de Vigny ait choisi pour exécuteur testamentaire ce versificateur puéril
que la famille du poète, dès le jour de l’agonie, dut «rappeler aux
convenances».
Enfin BALZAC dont il faut faire l’ascension jusqu’au bout. «Marche ou
crève!» On ouvrira un volume de la _Comédie humaine_, n’importe lequel,
et si la lecture en est un peu pénible, celle du tome qu’on prendra
ensuite semblera aisée, et le livre suivant se dévorera, et le dernier
sera exterminé avant, certes, la fin des douze mois. L’on comprendra
alors que MM. Christophe et Cerfbeer aient publié un _Répertoire
alphabétique des personnages_ (il y en a plus de mille) _de la Comédie
humaine_; et l’on regrettera que M. Barière, au lieu de rédiger un
volume de résumés, qui ne dispenseront personne, j’espère, de lire le
Maître, n’ait pas dressé une chronologie historique des événements
racontés, ou une table philosophique des principales idées de l’œuvre.
Ces détails bibliographiques sont utiles. Balzac est un monde, et quand
on parcourt un monde, on est excusable de demander un guide. On recourra
donc, et sans oublier les travaux critiques de M. de Spoelberch de
Lovenjoul (_Autour de Balzac_, 1 volume, C. Lévy), pour les détails, à
Edmond Biré (_H. de Balzac_, 1 volume, Garnier), pour les confidences,
au maître lui-même (_Lettres à l’Étrangère_, et autre _Correspondance_),
pour le jugement d’ensemble à l’admirable prévision de Taine dans les
_Essais de critique et d’histoire_ (Hachette). Maintenant, faut-il
penser à ceux qui reculeront devant l’œuvre intégrale, même devant la
seule _Comédie humaine_, allégée des _Œuvres de jeunesse_, des _Œuvres
diverses_, de la _Correspondance_, du _Théâtre_, quoique _Mercadet_ soit
là, des _Contes drôlatiques_ pourtant si savoureux? Oui, puisque j’écris
ces pages justement pour eux, un peu dans l’intention traîtresse de les
allécher en ne leur indiquant que deux ou trois volumes et les induire
en un goût irrésistible de lire tous les autres. M. Marc Legrand mena un
jour dans la _Revue d’Europe_ (septembre 1900) une de ces enquêtes à la
mode: Que restera-t-il de Balzac? Et les avis furent divers et curieux,
chacun répondant suivant ses goûts; mais pourrait-on répondre autrement?
On ne verra donc, dans l’ordre que je vais suggérer pour la lecture à
l’essai de la _Comédie humaine_, qu’une impression personnelle, et sans
rien de canonique: Avant tout la _Recherche de l’Absolu_. Puis _Louis
Lambert_, _Séraphita_, le _Chef-d’œuvre inconnu_. Ensuite les _Parents
pauvres_, _le Curé de Tours_, les _Employés_. Encore le _Lys dans la
vallée_, le _Colonel Chabert_, l’_Interdiction_... Je m’arrête parce que
tout y passerait, et tout y passera si on a lu les huit ou dix volumes
que j’ai indiqués.
* * * * *
Revenons aux poètes. Quand l’Alighieri descend aux Enfers, il a pour
guide Virgile, mais à quelque distance, une autre ombre, pure quoique
moins lumineuse, les accompagne. Un grand poète n’a jamais loin de lui
son Stace. On sera donc en droit de doubler le sixain déjà dit d’une
série parallèle, de plusieurs même, si l’on veut, que ne doublerait-on
pas entre 18 et 24 ans! De Lamartine on rapprochera le divin André;
d’Alfred de Musset, le bon Théo; de Hugo, qui? mettons Auguste Barbier,
le poète des _Châtiments_ n’aurait pas dit non; d’Henri de Régnier, son
frère d’armes, Vielé; de _Baldelarius, Verlanus nepos_; d’Alfred de
Vigny cet autre amer Leconte de Lisle. Sera-ce assez? Oui, pour les uns.
Non, pour les autres. Mais comme ces autres, les amants des beaux
poèmes, sont ceux qui nous sont chers, nous leur faciliterons la volupté
du Beau.
Pour André Chénier on ne prendra pas l’édition Henri de Latouche, car on
courrait risque de rendre à André ce qui est à Henri; mais l’édition
Becq de Fouquières (2 volumes, Charpentier) ou l’édition Gabriel de
Chénier (2 volumes, Lemerre). Je préfère entendre gronder dans les
_Iambes_ vengeurs le nom de Fouquier lui-même plutôt que ce Bavus qui le
dissimulait. Dire, grand Dieu! qu’il y a encore de tristes âmes pour
admirer «dans leur fange--ces bourreaux barbouilleurs de lois!» Pauvre
André, lui qui ne voulait pas «que des pontifes saints autour de son
cercueil--de leur chant lamentable accompagnent son ombre»; il a été
servi à souhait; mais, hélas, ce n’est pas «achevant de Vénus les plus
doux sacrifices» que son âme «s’envola sans effort, et ne le sentit
pas». Chassons ces tristesses en relisant les douces _Idylles_ et les
tendres _Élégies_. «Riez, amis, nommez ma fureur insensée;--vous n’aimez
pas, et j’aime, et je brûle, et je pars--me coucher sur sa porte,
implorer ses regards...» Pourquoi n’avons-nous pas une miniature de
cette charmante Camille? Était-ce bien Mme de Bonneuil? Peut-être
vaut-il mieux que nous la rêvions à notre guise. Du moins si elle fit
souffrir le poète, ce ne fut pas comme cette frivole «jeune captive» au
moment où venait «le messager de mort, noir recruteur des
ombres--escorté d’infâmes soldats...».
Mais, autour de Chénier, qui rangerons-nous pour faire cortège à
Lamartine? Peut-être quelques petits poètes du dix-huitième siècle, tels
que ce Parny de qui l’influence n’est pas insensible, dit-on, dans les
_Premières Méditations_. Plutôt quelques poètes du début du siècle
suivant dont on trouvera les fleurs conservées dans les Anthologies, si
on recule devant la fatigue de butiner dans trop de jardins:
l’_Élévation_ de M. de Fontanes, où M. de La Harpe désignait, de son
petit index, les vingt plus beaux vers de la littérature française...
«Où sur des harpes d’or l’immortel Séraphin--aux pieds de Jéhovah,
chante l’hymne sans fin.» (On devait voir bientôt mieux que ça); la
_Chute des feuilles_, de Millevoye; la _Prière du soir à bord d’un
vaisseau_, d’Esmenard; le _Crépuscule_, de Chênedollé; les _Limbes_ (pas
mal du tout, ma foi: «Comme un vain rêve du matin--un parfum vague, un
bruit lointain--c’est je ne sais quoi d’incertain--que cet empire...»),
de Casimir Delavigne; l’_Ange et l’enfant_, de Reboul; la _Fermière_,
d’Hégésippe Moreau; mais surtout vous n’oublierez pas ceux qu’on
pourrait regarder comme les vrais Lamartiniens, Brizeux, dont la
Bretagne--O terre de granit recouverte de chênes--garde fidèlement la
mémoire, et ce Victor de Laprade, un peu obscurci aujourd’hui, mais dont
devrait survivre un noble poème, _Psyché_.
Au calvacadour Musset j’ai donné pour écuyer Théophile Gautier. Quoique
fondateur plus tard du Parnasse, son nom mérite, de préférence aux
vagues Pétrus Borel et Philothée O’Neddy, de personnifier le clan des
premiers romantiques. La _Comédie de la mort_, _Albertus_, les _Émaux et
Camées_ sont à lire à l’abord, ce n’est que la valeur d’un volume. Mais
si l’on aime les vers brillants de ce «parfait magicien ès lettres
françaises», comme le qualifiait Baudelaire, on achèvera le reste qui
équivaut à deux autres. Reste la prose. Tout peut-être serait à
connaître ici, mais las! combien de milliers de pages cela ferait-il, et
combien d’in-8º faudra-t-il, si quelque jour on entreprend l’édition
complète de tout ce qui coula de cette plume féconde? Sélectons, puisque
c’est de nécessité. En première ligne le _Roman de la Momie_, le
_Capitaine Fracasse_, _Mademoiselle de Maupin_, trois œuvres diversement
remarquables. Ensuite, si l’on désire être documenté à fond sur le bon
Théo, les autres _Romans_ et _Contes_, goguenards ou non, les _Voyages_,
aussi le _Collier des jours_ de sa fille Judith. Pour voir vivre «le
poussah torpide» mais parfois tonitruant, les conversations du dîner
Magny bruissent dans le _Journal des Goncourt_.
Et avec Gautier tous les romantiques du corps de bataille, pour qui
suffiront peut être les Recueils de morceaux choisis (_Anthologie du
dix-neuvième siècle_, par exemple, 4 volumes, Lemerre), où l’on trouvera
le _Sonnet_ d’Arvers, l’_Ode à la rime_, d’Amédée Pommier, et autres
pièces caractéristiques. Dans cette foule des poètes chevelus aimant à
«boire l’eau des mers dans les crânes des hommes», faudra-t-il faire une
bien large place à Sainte-Beuve? Que ceux qui goûtent les _Consolations_
ou les _Pensées de Joseph Delorme_ répondent. Peut-être le vers de lui
qui vaincra l’oubli sera celui où il sembla se peindre lui-même: «Un
poète mort jeune à qui l’homme survit». Mais pour jeune qu’on meure, il
est déjà beau d’être né. Enfin, puisqu’il s’agit de caracoler sur la
piste d’Alfred de Musset, où Sainte-Beuve se voyant sera tout de même un
peu surpris de l’aventure, n’oublions pas cet autre Alfred, cet André
Van Hasselt qui «lui ressemblait comme un frère».
L’année suivante, Barbier seul, ai-je dit. Victor Hugo n’a pas encore
désencombré le monde. Il est vrai que tout Barbier tient dans les
_Iambes_, et peut-être tous les _Iambes_ dans «l’Idole», et «l’Idole»
elle-même dans l’apostrophe: «O Corse aux cheveux plats...» Ne
condensons donc pas trop pourtant. Barbier a eu son heure de fanfare,
qu’on l’écoute jusqu’à la dernière note, depuis la «Curée» dont le début
a vraiment autant d’allure que «l’Idole»: «Oh! lorsqu’un lourd soleil
chauffait les grandes dalles...» jusqu’à _Il Pianto_ même où se lira
quelque beau morceau: «Dors, oh dors, Orcagna...» Deux petits recueils,
un moyen volume, l’espace d’un matin, le jaloux Hugo nous le
pardonnera... peut-être.
Nul ne s’étonnera de voir Vielé-Griffin accompagner Henri de Régnier. Ce
sont les Dioscures du Symbolisme. Celui-ci est à celui-là ce que... mais
la mode des parallèles est défunte. Bien que ce soit s’exposer à de
réels dangers, si âpres sont les Vespuces, osons dire que c’est Vielé
qui a été le Christophe Colomb de ces terres nouvelles que notre poésie
s’annexa vers 1885; c’est lui qui inaugura le vers libre, la laisse
rythmique à molles assonances; il fut, depuis Ronsard, le plus grand
créateur de formes poétiques de notre littérature et c’est justice que
son nom soit mis en belle lumière. Son œuvre tient déjà une
demi-douzaine de volumes, et elle se poursuit. Qui ne peut la lire tout
entière doit prendre, du moins, ses premiers _Poèmes et Poésies_ où se
trouve cette pure merveille «la Chevauchée d’Yeldis» (Mercure de
France).
Et avec Vielé-Griffin et Régnier ondulera, chatoiera, poudroiera et
symphonera toute la cour de la Muse symboliste. Elle fait déjà noble
figure dans l’histoire qui se cristallise. Toute cour a ses bouffons,
comme toute école ses grotesques. Ceux de cette récente période
s’effacent peu à peu, et ce ne sont plus que les justes œuvres qui
rayonnent: les _Poèmes_ (surtout les _Petits poèmes d’automne_), de
Stuart Merrill, le _Jardin de l’Infante_, d’Albert Samain, les _Poèmes_,
de Verhaeren, _Une belle Dame passa_, d’Adolphe Retté, le _Pèlerin
passionné_, de Moréas, les _Vitraux_, de Laurent Tailhade, les _Poèmes_,
de Le Cardonnel, et bien d’autres que je devrais citer, mais
l’insuffisante chose qu’un sec défilé pour des poètes, et qu’on
trouvera--pas tous malheureusement--dans les _Poètes d’aujourd’hui_, de
Van Bever et Léautaud (Mercure de France). Si l’on voulait avoir une
idée complète du mouvement poétique pendant les années 1890-1894--la
plus riche floraison de vers, je crois, que nous ayons eue depuis celle
de la Restauration, et qui fut, comme celle-ci, desséchée par les
bouffées de la politique--il faudrait recourir aux revues d’art et de
littérature de cette époque: le _Mercure_, l’_Ermitage_, la _Plume_,
bien d’autres encore où flamba tant d’enthousiasme. Le Parnasse fut loin
de présenter une pareille «période d’assaut et d’irruption». Prosodie,
langue, vocabulaire, syntaxe, doctrine, tout fut alors renouvelé, et
assurément bouleversé. Par suite de ce mélange des genres, entre le
poète en vers et le poète en prose le passage, chez les symbolistes, est
facile. Au besoin le _Roman de Louis XI, curieux homme_, de Paul Fort,
le jalonnerait. Et dans ce nouveau domaine, ce sont d’autres noms à
citer: les _Reposoirs de la procession_, de Saint-Pol-Roux, _En décor_,
de Paul Adam, _Sixtine_, de Remy de Gourmont, _Paludes_, d’André Gide,
ou encore de ces nouvelles qui donnent en raccourci tout un écrivain: la
_Panthère_, de Rachilde, la _Croisade des enfants_, de Marcel Schwob,
les _Bains de Bade_, de René Boylesve, _Ubu roi_, de Jarry; mais déjà
nous voici au théâtre. Le symbolisme a aussi le sien. Qu’indiquer? Avant
tout Maeterlinck au complet, toute une série de chefs-d’œuvre qu’enfin
la musique--los à elle!--a révélés au grand public, et aussi l’_Arbre_,
de Claudel, ou _Morteville_, de Pottecher, ou les _Cuirs de bœuf_, de
Polti, ou l’_Hérésiarque_, de... Mon Dieu qu’allais-je dire?
Verlaine est assurément aussi personnel que Baudelaire, mais l’un et
l’autre sont apparentés. Un catholicisme, d’ailleurs d’un goût étrange,
les rapproche. Après le volume des _Fleurs du mal_, on lira donc les six
ou huit volumes de l’œuvre verlainienne (Vanier). La maison Charpentier
a bien donné un _Choix de poésies_ en 1 volume dont pourront se
contenter les simples dilettantes, les plus belles pièces s’y trouvant,
notamment les admirables tercets, «O mon Dieu, vous m’avez blessé
d’amour...» et les non moins étonnants sonnets, «Mon Dieu m’a dit: Mon
fils, il faut m’aimer. Tu vois...» Mais on fera un petit effort dont on
sera bien récompensé en lisant l’ensemble où le pauvre poète s’est
révélé tout entier avec ses exquisetés et, hélas, avec tout le reste.
Grand enfant qui, toute sa vie, joua avec le sérieux. François Villon,
soit; mais Villon ne mettait pas le _parallèlement_ jusque sur le titre
de ses livres. Mettons que ce ne fut là que gaminerie, et ne doutons pas
qu’à l’heure suprême il ne se soit endormi réconcilié avec «la Rose
immense des purs vents de l’Amour»; son service funèbre coïncidant avec
la veille de je ne sais quelle fête carillonnée, les cloches de
Saint-Étienne, à la fin de l’absoute, s’éveillèrent et chantèrent la
délivrance du Pauvre Lélian. On lira donc de lui tout si on n’a pas
l’âme sévère, et il ne faudrait pas l’avoir; si toutefois on l’a,
_Sagesse_, d’une part, _Fêtes galantes_, la _Bonne Chanson_ et _Romances
sans paroles_, d’autre part, la valeur de deux volumes.
Autour de Verlaine, et pour continuer à faire honneur à Baudelaire, se
grouperont ceux que Verlaine lui-même a appelés les «poètes maudits» et
aussi ceux qui s’appelèrent, un peu faute à lui, les «décadents». Les
_Poésies complètes_, d’Arthur Rimbaud, viennent d’être éditées en 1
volume (Mercure); celles de Jules Laforgue aussi; on joindra à celles-ci
les _Moralités légendaires_. De Corbière, ce que tiennent les
_Anthologies_ sera, je crois, suffisant. Puisque Mme Desbordes-Valmore a
été, je ne sais trop pourquoi, rapprochée d’eux, on prendra ses
_Poésies_ (Charpentier) dont quelques-unes ont un accent si pénétrant.
Le moment alors sera bon pour connaître aussi Gérard de Nerval (1 vol.,
Mercure), qui, quoique de la génération de Hugo, a plus de rapports avec
celle de Verlaine. Sur les «décadents» un livre devrait être écrit qui
nous donnât quelques spécimens des excentricités alors commises, sans
qu’il fût nécessaire de recourir aux plaquettes.
Dans tous les cas, ne doit pas être négligé le «florilège» que Stéphane
Mallarmé a publié sous le titre _Vers et Prose_, chez Perrin. Il faut
une heure pour lire ce mince volume et plusieurs semaines pour le
comprendre. D’autant que l’édition est fautive, et que le vers déjà
clair-obscur, «S’il a du talon nu touché--quelque gazon de territoire»,
devient tout à fait ténébreux quand _talon_ est remplacé par _talent_.
On s’attellera donc à Mallarmé comme on ferait à Lycophron ou à Euphuès,
et ce genre de version française ne sera pas infécond en agréments. Pour
s’aider, le fervent consultera diverses gloses d’ailleurs malaisées à
trouver, ou parfois même, elles aussi, à comprendre; une, fort
secourable, se trouve dans le recueil d’articles que Teodor de Wyzewa
publia sous le titre, _Nos Maîtres_, chez Perrin.
Enfin Leconte de Lisle fraternisera avec Alfred de Vigny. Ce furent deux
nobles âmes à qui on n’aurait souhaité, chez Vigny, qu’un peu plus
d’indulgence pour son temps, chez Leconte de Lisle un peu plus d’amour
pour ses contemporains. Il leur a manqué ce qui a manqué à tous les
stoïciens: quelques gouttes de cette tendresse qu’ont eue les Verlaine
et les Villon, et qui les a faits chrétiens, alors que Vigny et Leconte
de Lisle ne le sont pas, l’un, à la façon de Sénèque, l’autre, à la
façon hélas de M. Pelletan. Mais «laissons ce discours» et laissons
aussi l’_Histoire populaire du Christianisme_; ce mince livret n’ajoute
rien à la noble gloire du poète qu’exaltent les _Poèmes barbares_, les
_Poèmes antiques_ et les _Poèmes tragiques_. Le lecteur commencera par
les premiers, sans trop s’étonner, dès le début, de l’orthographe _Qaïn_
qui fut d’abord Kaïn et qui aurait tout aussi bien pu être Caïn comme
chez Hugo; mais il tâchera d’aller jusqu’aux derniers; il n’y a
peut-être pas dans notre langue de vers plus pleins que ceux des
_Erynnies_. Malheur à celui qui ne les a jamais lancés à pleine voix et
en pleine campagne, par un beau crépuscule!
Et ceux qui voudront honorer le chantre de «Moïse» et celui de
«Klytaimnestra» ne le pourront mieux faire qu’en communiant avec les
autres servants de la forme impeccable et impassible, vous devinez les
Parnassiens. Ils furent une multitude. Le _Parnasse contemporain_
contient une cinquantaine de noms. Mais déjà ce bataillon sacré
s’éclaircit dans nos souvenirs, comme s’éclaircira la cohorte, qui nous
semble encore si dense, des symbolistes. Dans une génération, que
restera-t-il de la virtuosité inlassable d’Armand Silvestre? On commence
à distinguer les quelques petits étangs ou cascatelles qui subsisteront
de ce raz de marée rythmique: les _Odes funambulesques_, de Théodore de
Banville (poésies complètes, 6 volumes, chez Charpentier), les
_Humbles_, de François Coppée (poésies complètes, 2 volumes, chez
Lemerre), et les _Trophées_, de José-Maria de Heredia, lesquels, quoique
dressés beaucoup plus tard (Lemerre), commémorent la pure gloire du
Parnasse.
De leurs frères, quelques pièces seront sauvées par les recueils de
morceaux choisis, ce qui permettra à leurs fidèles de s’attrister avec
raison. Sully Prudhomme a assurément fait autre chose que le _Vase
brisé_, et Léon Dierx autre chose que _Lazare_, et Jean Richepin autre
chose que la _Requête aux étoiles_, et Joséphin Soulary autre chose que
le sonnet des _Deux cortèges_. Mais c’est déjà joli quand de nous il
reste quatorze vers. Ce minimum surnagera-t-il de Catulle Mendès, de
Rollinat, de Haraucourt? Souhaitons-le, et pour cela réconcilions-nous
avec les Anthologies qui, en elles-mêmes, correspondent un peu à
l’esthétique d’une cuisinière saccageant un jardin pour faire un
bouquet, ou d’un conservateur de musée tenant à offrir aux bourgeois son
«salon carré». Et dans ces anthologies, souhaitons qu’on n’oublie pas
l’_Archet_, de Charles Cros, le _Dernier Hiérophante_, de Louis
Bouilhet, _le Cri_, de Mme Ackermann, _Diane et Saint-Hubert_, d’André
Lemoyne, les stances «Je crois que Dieu, quand je suis né...», de
Charles Read; ce serait dommage de ne pas ajouter le _Noël_ pour
marionnettes, de Maurice Bouchor, quelques chansons de Raoul Ponchon, et
quelques vers de Gabriel Vicaire ou d’Emmanuel des Essarts.
Je m’arrête, parce qu’il faut bien s’arrêter, mais que de titres j’ai
encore sur les lèvres! Heureusement ceci n’a aucune prétention au
catalogue. Un jeune homme vraiment amoureux des beaux vers ne se
contentera pas des quelques (une cinquantaine pourtant) poètes dont je
viens de piquer les noms aux ailes étendues sous mes vitrines. Il sera
insatiable, et il ira, probablement, à la découverte, de lui-même, au
hasard de la bonne aventure. C’est ce qu’il fera de mieux. Qu’il lise
des inconnus; ce sont peut-être ceux qui lui réservent les émotions les
plus exquises! Je me souviendrai toujours de mon ravissement quand un
hasard me révéla Mme Desbordes-Valmore, à une lointaine époque où
personne encore n’avait divulgué son talent. Au surplus les poètes sont
discrets, ils n’accapareront pas tout votre temps. A l’exception de
Victor Hugo, le colosse, ils se sont presque toujours contentés de trois
ou quatre volumes pour leurs œuvres complètes. Et quelques-uns parmi les
plus grands, Vigny, Baudelaire, Chénier, Mallarmé, Heredia, n’en ont
voulu qu’un seul. Il restera beaucoup de journées pour les explorations,
pour les réhabilitations. Que de négligés qui attendent mélancoliquement
leur heure! Le grand Ronsard a bien patienté deux cents ans. Et sans
parler de ces criantes injustices à réparer, que de douces charités à
faire! Un nom de poète me vient à l’esprit, en ce moment, que je n’ai,
pas plus que d’autres, pensé à citer, pourtant un poète point ancien,
qui eut son heure de célébrité, qui siégea à l’Académie française à côté
de Hugo, et qui s’est effondré dans le plus silencieux oubli: je crois
n’avoir jamais lu son nom, dans un livre ou un article quelconque,
depuis une douzaine d’années; c’est Autran. On ne l’a même pas rappelé à
propos de la _Mer_, de Richepin. Cependant certaines de ses pièces ont
de la couleur, _Endoume_ que j’ai retrouvé dans le Recueil Godefroy,
_Naufragés_, le _Fond de l’Océan_ qui devraient être aussi scaphandrés.
Encore le pauvre Autran est-il habitué à l’oubli, mais tel autre, dont
la gloire éclipsa toutes celles de son époque et que j’ai oublié aussi,
Béranger! Ne siérait-il pas, même eût-on peu de goût pour le genre, de
fredonner, à titre de document, une demi-douzaine de ses chansons: le
_Roi d’Yvetot_, la _Bonne Vieille_, le _Dieu des bonnes gens_, le _Vieux
drapeau_, _Souvenirs du peuple_, _Waterloo_? Enfin, il faut réserver
quelque place pour ceux qui arrivent, et ceux qui arriveront, car le
génie poétique de France, espérons-le, n’est pas près de s’éteindre.
Déjà, depuis la génération symboliste proprement dite, des noms nouveaux
se sont allumés, Francis Jammes et Charles Guérin, par exemple. Qu’on
aille vers leur lueur et vers celle de leurs frères, puisque c’est à la
poésie de ses contemporains immédiats que chacun est le plus sensible.
Donc je résume ces six années de poètes; 18, Lamartine, André Chénier,
Brizeux, Laprade et les élégiaques de la Restauration. 19, Alfred de
Musset, Théophile Gautier, Sainte-Beuve et les poètes chevelus du
romantisme. 20, Victor Hugo avec, pour Pylade, Auguste Barbier. 21,
Henri de Régnier, Vielé-Griffin et les symbolistes. 22, Baudelaire,
Verlaine, Mallarmé et les décadents. 23, Alfred de Vigny, Leconte de
Lisle, Heredia et les parnassiens.
* * * * *
A côté des poètes, les romanciers, et d’abord les Français. Ici encore
celui pour qui j’écris ces notes connaîtra assurément bien d’autres
livres que ceux dont les titres suivent. Chaque saison paraissent deux
ou trois volumes «qu’il faut avoir lus», paraît-il. On les ouvrira, mais
sans négliger ceux qui n’ont pas droit à la bande «Vient de paraître».
Si l’on veut même ne pas se découvrir, au bout de quelques années, trop
de lacunes, il faudra s’astreindre à un certain ordre, sinon à celui que
je dispose et qui n’a rien de fatidique, du moins à un qu’on se fera à
sa guise, mais représentatif et compréhensif. Il n’est certes pas
question de lire tout ce qui a paru d’intéressant dans le monde de la
fiction pendant le dix-neuvième siècle, mais de connaître les principaux
chefs-d’œuvre, et peut-être même d’un, Balzac, l’œuvre complète.
Voici donc ceux que je propose: 18, Sand; 19, Feuillet; 20, Mérimée; 21,
Chateaubriand; 22, Flaubert; 23, Zola; 24, Stendhal, en sus de Balzac
déjà nommé. Donc, non plus ici, je ne suis l’ordre chronologique. George
Sand et Feuillet passent les premiers parce qu’ils me semblent convenir
à de tout jeunes gens épris de pur romanesque. Pour goûter Mérimée,
Chateaubriand et Flaubert un peu plus de maturité d’esprit est
nécessaire. Stendhal, pur psychologue, doit venir en dernier lieu.
GEORGE SAND a écrit plus de cent volumes. On ne les lira pas. Il suffira
à chaque changement de pâturage de «cette terrible vache à écrire»,
comme disait Nietzsche, d’en ruminer un, et le total finira par être
rassasiant. Pour les romans du début (amour libre et passion fumante)
_Lélia_; pour ceux qui suivent (amour éthéré, lyrisme et sacrifice)
_Jacques_; pour ceux d’analyse psychologique, _Mauprat_; pour les récits
champêtres, _François le Champi_. Ce sont là, je crois, les quatre
colonnes d’angle du monument de George. S’il vacille, on consolidera la
première avec _Indiana_ et _Valentine_; la dernière avec _la Mare au
diable_ et la _Petite Fadette_, et l’on balustradera le tout avec
l’_Histoire de ma vie_, ce qui fait déjà 12 grands fûts. A faire bonne
mesure, vous prendrez connaissance de Sand-Lamennais avec _Spiridion_;
de Sand-Pierre Leroux avec le _Compagnon du tour de France_; de
Sand-Chopin avec _Consuelo_; de Sand-Flaubert avec le _Marquis de
Villemer_; de Sand-Feuillet avec _Mlle de la Quintinie_; mais j’hésite à
parler de ce que je connais mal et m’en tiens à la première douzaine;
que les vaillants aillent jusqu’à la grosse!
Comme pour les poètes, je donnerai à chaque romancier un cortège
sympathique. Celui de George Sand sera composé des grands
feuilletonistes et mélodramatistes de 1830; les amateurs du genre auront
plus de cinq cents volumes sur la planche: Eugène Sue, Frédéric Soulié,
Paul de Kock, Anicet Bourgeois, Ponson du Terrail, que de drôles de
figures qui naissent à ces noms! «Non, Rocambole n’était pas mort. Il
avait su...» Et le Rodin du _Juif errant_! Et le Szaffie de la
_Salamandre_! Et le Choppart du _Courrier de Lyon_! Et le Buridan de la
_Tour de Nesle_! Pourtant, de Rodin à Buridan, nous montons. Encore un
effort, et nous arrivons à quelqu’un qui, mal gré qu’on en aie, est
mieux qu’un tisseur de ficelles et qu’un étireur de lignes, à Alexandre
Dumas! Mais hélas, ici, encore, c’est près de cinq cents tomes que nous
avons devant nous! Les écrivains de ce temps sont terribles. Du moins
les poètes espagnols qui pondirent chacun dix-huit cents actes ne les
imprimèrent pas, ce qui permet de ne pas y aller voir; mais les volumes
de Dumas sont là alignés à la parade: «Bonjour, les enfants!--Bonjour,
petit père!» Dans cette armée, quel soldat faire sortir des rangs? Pour
faire trois heureux d’un coup, appelons, d’abord, _les Trois
Mousquetaires_, d’autant qu’ils sont quatre avec ce brave à trois poils
d’Artagnan, le mieux venu peut-être des innombrables fils de Dumas.
Ensuite _Monte-Cristo_ où vit réellement une idée, la puissance de l’or
et la force de la haine. Encore la _Reine Margot_, _Joseph Balsamo_, le
_Chevalier de Maison-Rouge_ (avec les «suites» cela fait déjà plus de 40
volumes). On pourra ainsi repasser toute son histoire de France--une
étrange histoire, mais la verve du conteur sauve tout--et puis Valois,
Frondeurs, Roués, Montagnards, Sergents de la Rochelle, il y a si
longtemps de ça! peut-être qu’ils n’ont pas existé ailleurs que chez
Dumas. Les gens qui prennent Clio au sérieux auront toujours la
ressource de lire du grand amuseur autre chose, ses _Mémoires_ (10
volumes), ses _Impressions de voyage_ (35 volumes en tout) et son
_Théâtre_ (les 8 premiers volumes seulement) dont quelques œuvres,
_Henri III et sa cour_, _Antony_, _Charles VII chez ses grands vassaux_,
_Mademoiselle de Belle-Isle_, méritent attention (Calmann-Lévy).
Au sortir de la joviale exubérance d’Alexandre et de «la molle
intumescence» de George, la discrétion de bon aloi et la psychologie de
fin caractère d’OCTAVE FEUILLET plairont sans doute à notre lecteur de
dix-neuf ans. Peut-être ira-t-il trop vite au _Roman d’un jeune homme
pauvre_, mais ce ne sera que demi-mal, car ce romanesque-là, en dépit de
tout, représente bien un temps. L’œuvre de Feuillet, quoique mesurée,
tient encore ses deux douzaines de volumes. Si le lecteur n’a pas
l’intention de tout achever, il commencera par _Monsieur de Camors_,
l’œuvre forte; ensuite, _Julia de Trécœur_ viendra et l’_Histoire de
Sibylle_ à laquelle se pourra comparer _Mlle de la Quintinie_, de George
Sand; enfin la _Petite Comtesse_, le _Journal d’une femme_ et _la
Morte_. Ainsi l’on aura vu la moitié de son œuvre, à quoi les amateurs
du genre joindront l’autre sans peine. Mais on ne négligera toujours pas
son _Théâtre_, sinon les grandes pièces, du moins les proverbes et les
comédies romantiques, _Dalila_, par exemple, d’un échevelé pathétique,
ou _Rédemption_, ou encore ces charmants marivaudages, les _Portraits de
la Marquise_ et l’_Urne_. Toutes ces jolies petites œuvres sont réunies
en deux volumes: le théâtre complet en a cinq (Calmann-Lévy).
Et Feuillet ayant mis en goût de passion tendre et de profondeur
sentimentale, on en profitera pour faire un retour sur quelques douceurs
d’autrefois qu’on n’aura peut-être pas grignotées derrière son
dictionnaire au collège, et qu’il est bon pourtant d’avoir savourées en
entrant dans la vie. D’abord les _Lettres de la Religieuse portugaise_:
«Considère, mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance...»
Six lettres, une cinquantaine de pages, la grande opale de la
littérature amoureuse qui, à travers les siècles, relie Héloïse à
Desclée. Comme on les imprime habituellement avec les _Lettres de Mlle
Aïssé_, celles-ci suivront, elles sont touchantes. Et puisqu’on en est
aux lettres d’amour, on ira chercher dans la _Femme au XVIIIe siècle_,
de Goncourt, l’étonnante lettre de Mme de la Popelinière au duc de
Richelieu, une des plaintes les plus émouvantes qui soient jamais
sorties de lèvres amoureuses. On pourra d’ailleurs s’éviter cette
recherche et bien d’autres en lisant le recueil que M. Émile Pierret a
publié chez Perrin sous le titre: _les Amantes célèbres_.
Mais une fois dans ce monde défunt, parfumé d’iris et froufroutant de
falbalas, vous ne vous en tiendrez pas là. Comprend-on un homme qui
n’aurait pas pleuré avec le chevalier Des Grieux? Vous lirez donc _Manon
Lescaut_ en vous rappelant, bon sujet d’oraison sur la gloire
littéraire, que l’abbé Prévost a écrit de plus une quarantaine de
volumes dont personne ne sait les noms. Si ces aventures semblent trop
orageuses au promeneur chaste, qu’il se purifie l’âme avec _Paul et
Virginie_, autre lecture indispensable. Et pour compléter la triade,
qu’il prenne la _Princesse de Clèves_ de Mme de la Fayette, qu’il est
moins permis encore, pour un délicat, d’ignorer.
Ce n’est certes pas qu’il n’y ait rien d’autre à connaître dans la
littérature romanesque de l’ancienne France. Si le lecteur veut ajouter
à ce qui précède quelques pages de l’_Astrée_ ou du _Grand Cyrus_
malcommodes à trouver dans les livres courants, ou les autres romans de
Mme de la Fayette, ou le _Télémaque_, ou _Marianne_ et le _Paysan
parvenu_, de Marivaux, il aura pleinement raison et, ce qui vaudra
peut-être mieux encore à ses yeux, ne le regrettera pas. Dans tous les
cas un auteur qu’il ne faut à aucun prix oublier, c’est Le Sage. Le
_Diable boiteux_ et _Gil Blas_ sont de ces livres qu’on ne se
pardonnerait pas d’avoir laissés de côté. Tout cela semble beaucoup.
Qu’on fasse l’addition, c’est peu: six ouvrages obligatoires, et autant
de facultatifs.
L’ironique Le Sage nous servira de pont pour atteindre MÉRIMÉE. Après
une année de presque pur sentimentalisme, de Mme de la Fayette à
Feuillet, on prendra plaisir au sourire sardonique de l’auteur de
_Colomba_. Autre avantage: son œuvre, non compris les livres d’histoire
et d’archéologie, est brève; à la rigueur quatre volumes nerveux et
musclés suffisent: _Colomba_, _Carmen_, la _Chronique de Charles IX_ et
les nouvelles réunies sous le titre _Mosaïque_. Or ceci est précieux,
car cette année, on s’en souvient, est celle de Hugo. Si l’on veut avoir
raison des cinquante ou soixante volumes du Maître, il ne restera pas
grand temps pour les autres. Pourtant il faudra tâcher de lire en outre,
de Mérimée, le _Théâtre de Clara Gazul_, cette amusante mystification,
et surtout sa _Correspondance_ (Lettres à une inconnue, à une autre
inconnue, à Panizzi, à d’autres encore) qui montre, une fois de plus,
que l’ironie est le masque fréquent de l’affectuosité. C’est quand on
voit l’égoïsme olympien de tant de gens ruisselants de tendresse verbale
qu’on apprécie la fidélité discrète de Mérimée, capable de tout pour ses
amis, jusqu’à y aller de son «j’accuse!» lui aussi, pour un Libri! et à
faire bel et bien sa prison au lieu d’enjamber la frontière. En somme ce
grand faux-sceptique a tout pris au sérieux, même sa patrie, puisqu’il
est mort de l’année terrible, et la postérité l’en récompense en le
prenant au sérieux à son tour. Bon écrivain et bon psychologue, aussi à
l’aise dans son frac de Compiègne que dans son cache-poussière
d’inspecteur des beaux-arts, aimé des braves gens, estimé des
connaisseurs, détesté des sots, sa part est enviable.
Puisque la place au soleil est mesurée, si vaste est le feuillage de
Hugo, «de cet arbre si grand--qu’un cheval au galop met toujours en
courant--cent ans à sortir de son ombre»--nous ne saupoudrerons
l’alentour de Mérimée que de quelques grains de sel d’ironistes,
Paul-Louis Courier, par exemple, qui tient tout entier en un livret (du
moins, prendre une édition où ne manque pas la _Conversation chez la
comtesse d’Albany_, autrement intéressante que la _Lettre à M.
Renouard_). Faut-il ajouter un pamphlet de Timon, ou une «guêpe»
d’Alphonse Karr? c’est peut-être leur faire beaucoup d’honneur. Et
est-ce la peine de connaître, du _Joseph Prudhomme_, d’Henri Monnier, ou
du _Jérôme Paturot_, de Louis Reybaud, autre chose que les silhouettes
qui restent d’eux? Si oui, qu’on leur joigne, en attendant Homais qu’on
trouvera ailleurs, la _Famille Cardinal_, de Ludovic Halévy, et
_Tribulat Bonhomet_, de Villiers de l’Isle Adam. Et qu’on pousse jusqu’à
notre temps pour rejoindre trois sourieurs qui ne le cèdent à personne:
Anatole France dont quelques volumes sont exquis, la _Rôtisserie de la
reine Pédauque_, le _Crime de Sylvestre Bonnard_ et l’_Orme du Mail_,
Maurice Barrès avec qui on visitera le _Jardin de Bérénice_ et le pays
natal des _Déracinés_, et enfin Jules Renard, aux sourires pincés, père
de _Poil de Carotte_ et de l’_Écornifleur_. Cela fait, avec Mérimée, de
douze à vingt-quatre volumes. Pour une année d’hugolâtrie, c’est tout le
possible.
Par contre, l’année d’après étant éclaircie du côté poètes, profitons-en
pour inscrire à la colonne prose CHATEAUBRIAND. Trente-six volumes,
qu’on devrait lire tous, absolument tous. Hélas, la journée est courte
et le plus admirable style peut ne pas plaire à tout le monde. Mais,
qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, il y a de ces livres qu’il serait
criminel de n’avoir pas ouverts; d’une part: _Atala_, _René_, _le
Dernier Abencérage_ et les _Martyrs_, et de l’autre part, le _Génie du
christianisme_ et les _Mémoires d’outre tombe_. Encore les _Études
historiques_ et l’_Itinéraire de Paris à Jérusalem_. Et cela fait déjà
une quinzaine de volumes. Mais j’en sais beaucoup qui--avec raison--ne
seront pas rassasiés. Amants de belles phrases, ils voudront encore se
bercer avec les _Natchez_ et le _Voyage en Amérique_. Épris de pensées
graves, ils tiendront à connaître l’_Essai sur les révolutions_, qui
ouvre la vie de Chateaubriand, la _Vie de M. de Rancé_ qui la ferme, et
ce livre brûlant comme la lave: _De Buonaparte et des Bourbons_.
Préoccupés d’histoire, ils liront le _Congrès de Vérone_, et, curieux du
dehors, l’_Essai sur la littérature anglaise_. Il n’y a guère, en somme,
que les œuvres politiques qu’ils pourront laisser de côté, en pensant à
l’effet que fera, dans cinquante ans, la cuisine de nos politiciens à
nous, quand celle de Chateaubriand nous ragoûte si peu! Faudra-t-il, à
l’œuvre du grand homme, ajouter quelques livres de commentateurs? Ce
n’est peut-être pas la peine. MM. Bardoux et Pailhès nous
apprendront-ils beaucoup plus que nous ne devinions par Chateaubriand
lui-même sur Mme de Beaumont, Mme de Custine et tant d’autres qui
voulurent consoler le grand ennuyé? Du moins qu’on goûte leurs tartines
de préférence au verjus aigrelet de l’aigrelet Sainte-Beuve,
_Chateaubriand et son groupe littéraire_. Je vois dans les catalogues un
ouvrage dont le titre m’attire, les _Conversations de M. de
Chateaubriand_, de Danielo, 1864; ne l’ayant pas lu, je n’ose le
conseiller.
Et l’œuvre du Père du dix-neuvième siècle étant énorme, on se
contentera, pour l’honorer, de quelques points lumineux à disposer en
constellation palpitante autour de ce Sirius flambant de clarté.
L’_Adolphe_, de Benjamin Constant, et l’_Obermann_, de Sénancourt, d’un
côté; _Delphine_ et _Corinne_, de Mme de Staël, de l’autre.
Chateaubriand est source à la fois de poésie et d’analyse; on pourra
donc encore lui rattacher à la fois les récits-poèmes d’un romantisme
effréné, comme les _Diaboliques_, de Barbey d’Aurevilly, et les études
d’une minutie laborieuse, comme _Volupté_, de Sainte-Beuve. De là, par
tels échelons que le _Dominique_, de Fromentin, il sera aisé d’arriver à
nos psychologues contemporains, l’_Abbé Tigrane_, de Fabre, _Meta
Holdenis_, de Cherbuliez, _le Disciple_, de Paul Bourget, _les Morts qui
parlent_, de M. de Vogüé. Et qu’importe que plusieurs de ces
rapprochements soient un peu tirés par les cheveux? On ne compare bien
que ce qui diffère, et, si, après Chateaubriand, on ne pouvait lire que
Marchangy, mieux vaudrait encore relire Chateaubriand lui-même.
Encore n’ai-je pas nommé, le réservant pour la bonne bouche, celui qui,
mieux que Melchior de Vogüé, pourrait être regardé comme le vrai
petit-fils de Chateaubriand, par son style, par son exotisme, par sa
mélancolie, je veux dire Pierre Loti. Toute son œuvre, à lui aussi,
serait à connaître, car le décor changeant à chaque volume, rien ne se
répète; à tout le moins, qu’on lise le _Mariage de Loti_, _Pêcheur
d’Islande_ et _Mon frère Yves_. Mais cela fait déjà plus de douze
étoiles à notre constellation «la Chevelure d’Atala».
FLAUBERT régnera sur l’année suivante. De lui tout est à déclamer à
haute voix dans son fauteuil, sauf le théâtre et les opuscules. Flaubert
n’est lui-même qu’écrivain, dans ses grands atours, ou homme dans le
débraillé de sa correspondance. Vous lirez donc non seulement _Madame
Bovary_, mais, malgré sa lenteur parfois un peu pénible, l’_Éducation
sentimentale_; et non seulement _Salammbô_, mais, en dépit de son
tourbillon par moments effarant, la _Tentation de saint Antoine_; et
vous n’aurez garde de laisser ses _Trois Contes_ qui résument son talent
si divers, et encore moins d’oublier _Bouvard et Pécuchet_, le livre le
plus ironiquement écrasant qui ait été écrit depuis _Don Quichotte_,
comme la _Tentation_ est la synthèse la plus forte qui ait paru depuis
le _Faust_ de Gœthe, comme _Salammbô_ est l’évocation la plus colorée
qui ait été publiée depuis les _Martyrs_. Et si le temps presse, vous
laisserez là le reste des œuvres imprimées pour picorer la
_Correspondance_, surtout les lettres à George Sand. Sur l’homme même
sont à consulter les _Souvenirs littéraires_ de Maxime du Camp et le
livre récent de M. René Dumesnil.
Flaubert, ce n’est guère qu’une douzaine de volumes, et Baudelaire, que
je mis à son parallèle, une demi-douzaine. Il restera donc, cette
année-ci, quelque temps disponible. Profitons-en pour explorer la
littérature dramatique de la seconde moitié du siècle. Celle de la
première moitié, on l’aura forcément repérée en lisant Hugo, Balzac,
Vigny, Musset, Dumas. Mais la suivante, on l’ignorerait si on n’allait
pas la chercher spécialement chez Dumas fils et chez quelques autres. Là
encore, le lecteur ne s’ordonnera pas les œuvres complètes; à six ou
douze volumes par auteur, cela ferait vite la centaine; il se contentera
de lire les pièces typiques. De Dumas fils, incontestablement le plus
vigoureux, et à qui il n’a manqué, pour monter au point où plus tard
s’éleva Ibsen, que la préoccupation de la chose religieuse (l’asphalte
du boulevard est à ceci, il est vrai, si étrangère!), de Dumas fils,
dis-je, le _Demi-monde_, la _Visite de noces_, la _Femme de Claude_,
_Monsieur Alphonse_. D’Émile Augier, moins profond, moins spirituel,
moins haut d’esprit, mais assez bourgeoisement roublard, les
_Effrontés_, le _Fils de Giboyer_, _Maître Guérin_, le _Mariage
d’Olympe_. De Sardou, dont l’habileté va parfois plus loin qu’on ne dit,
_La Tosca_, la _Haine_, _Rabagas_. Faut-il ajouter ces pièces qui ne
semblent pas vouloir quitter l’affiche, le _Gendre de M. Poirier_, de
Sandeau, ou le _Monde où l’on s’ennuie_, de Pailleron? Nommera-t-on
encore Labiche dont les dix volumes peuvent vous guérir de dix jours de
spleen, et ce n’est pas là un mince éloge? Et Meilhac parfois si fin, et
Scribe toujours si ingénieux, et tant d’autres jusqu’à nos contemporains
dont on ne peut nommer un seul, car ce serait se faire écharper par les
autres? En somme, la mine est abondante et quelques puits qu’on creuse
cette année-là, on ne l’épuisera pas. Passons donc, rassurés, à la
suivante.
Ici, c’est ZOLA qui trône sur une œuvre plus massive que celle de
Flaubert, une trentaine de romans presque tous de 500 pages compactes.
Ah! l’_Adolphe_, de Benjamin Constant! On ne les lira pas tous. _Nulla
dies sine linea_ n’est une devise bonne que pour Zola lui-même. Encore
est-elle bonne? Dans le tas, qu’extraira-t-on? Tout d’abord la _Faute de
l’abbé Mouret_, cette épopée vraiment forte, non luxurieuse mais
luxuriante, l’_Assommoir_, cette restitution de la verveuse vie
faubourienne des «sublimes», et _Germinal_ où la foule hurle et roule
comme une bête monstrueuse. Ces trois romans dispensent à la rigueur du
reste. Si, toutefois, il vous plaisait de lire autre chose, prenez
_Thérèse Raquin_, consciencieuse planche d’anatomie morale, la _Curée_,
un des romans du début, très travaillé, _Une page d’amour_ où déjà le
procédé s’étale, et _Nana_ qui vaut mieux que son ancien succès de
scandale. Et qui s’intéresse aux autres «Rougon-Macquart» continuera.
Zola, quelques défauts qu’il ait, est très vigoureux et très désireux de
se varier. Si la fatigue devient trop forte, on pourra se délasser avec
les _Contes à Ninon_, il y en a de jolis. Par contre, les œuvres
critiques et les livres politiques de la fin sont, je crois, à négliger,
à moins qu’on ne veuille à son tour écrire sur l’homme une thèse
intégrale.
On fera bien, dans tous les cas, de ne pas trop s’attarder à ces massifs
volumes, car le temps manque, et cette année-ci, il faudrait rendre
visite à quelques autres romanciers. Zola n’est pas seul de son temps,
et peut-être si dans un ou deux siècles un roman subsiste de cette
époque, comme _Manon Lescaut_ du dix-huitième siècle, ce ne sera pas un
des siens. Quel sera-ce? Repassez dans un siècle ou deux, on vous le
dira.
Peut-être un d’Alphonse Daudet. _Tartarin_ dessine une caricature bien
vivante. Les _Rois en exil_ déroulent un poème d’une émotion bien
intense, et où telle figure, Élysée Méraut, se dresse à une singulière
hauteur. _Sapho_ tisse une histoire bien poignante et si vraie, ou
vraisemblable! Et l’_Évangéliste_ révèle une étude psychologique d’une
profondeur qui n’a pas beaucoup d’égales dans notre littérature. On
pourrait citer d’autres romans du maître nîmois, mais le lecteur les
trouvera de lui-même, depuis les _Lettres de mon Moulin_, cette série
d’exquises chosettes, jusqu’à ce bloc-notes, au titre un peu malheureux
mais au fond substantiel, _Mon père et moi_, de Léon Daudet.
Et ayant nommé Zola et Daudet, comment taire les Goncourt? Il y a là une
douzaine de savantes et délicates pièces montées, moitié des deux
frères, moitié du survivant, qui seraient à déguster avec de petits cris
de joie--tant pis pour l’indigestion finale! Mettons toutefois à part
_Renée Mauperin_ pour la prestesse du récit et le vivant des caractères,
_Madame Gervaisais_, étude d’intoxication religieuse qu’on comparera,
catholique, à l’_Évangéliste_, protestante, et les _Frères Zemganno_,
d’Edmond seul, curieuse transposition des deux auteurs dans le monde
pailleté des maillots. A ajouter, si l’on veut, _Charles Demailly_,
plaqué de portraits littéraires dont il est amusant de chercher la clef.
Et ce n’est pas tout, sans doute. Il y a encore tels romans de
Champfleury ou de Feydeau, de Charles de Bernard ou d’Armand de
Pontmartin qu’un érudit d’histoire littéraire voudra connaître; et tels
autres de leurs contemporains qu’on voudra parcourir par curiosité
indirecte; dans Hector Malot, qu’est-ce qui avait tant plu un moment à
Taine, et dans Edmond About, qu’est-ce qui avait tant séduit ses
contemporains? Mais ceux qui ne cherchent dans la lecture que le plaisir
du moment laisseront de côté ces petites devinettes, et à élire un
dernier romancier de l’époque réaliste, ils choisiront sans doute Guy de
Maupassant. _Boule-de-suif_, _la Maison Tellier_, les _Contes de la
Bécasse_ sont des pages qui devraient rester, semble-t-il, comme
resteront les nouvelles de Mérimée.
Enfin, l’année de Balzac, on se contentera de STENDHAL qui, complet,
atteint bien encore ses 20 ou 25 volumes, mais dont il est permis de ne
pas tout lire. A quoi bon connaître les «souvenirs d’égotisme» d’un
homme dont l’âme fut foncièrement vilaine, fermée à tout ce qui est
généreux ou affectueux? Mieux vaut se borner à ses intenses romans
psychologiques où tout le sert, jusqu’à sa sécheresse de style et son
étroitesse de jugement. On lira donc en premier lieu le _Rouge et le
Noir_, et puis la _Chartreuse de Parme_; encore l’_Amour_ et les
_Mémoires d’un touriste_ et l’on s’en tiendra là, à moins qu’on ne soit
«stendhalien», auquel cas on commencera par agonir d’injures bien
senties l’homme capable d’écrire sur le dieu ce qu’on vient de lire, et
on se mettra à avaler tout ce qui reste, avec l’espoir que la
bibliothèque de Grenoble n’a pas dit son dernier mot, et que M.
Stryienski et M. de Mitty sont là-bas qui collationnent!
Tout au plus si, cette année-là tant chargée, à Balzac et à Stendhal, on
pourra joindre un autre grand psychologue, pas beaucoup plus sympathique
d’ailleurs que le sieur Beyle: le sieur Choderlos de Laclos. Les
_Liaisons dangereuses_ sont un des traités de perversion les plus
frémissants qui aient été écrits. On s’amusera, si l’on a le loisir, à
comparer le Valmont des _Liaisons_ au Lovelace de _Clarisse Harlowe_ ou
à leur caricature le Szaffie de la _Salamandre_ que je citais plus haut.
Et si l’on a d’autres loisirs encore, à moins de louables scrupules
moraux, on parcourra quelques moindres auteurs du même siècle et du même
genre: Crébillon fils, Bésenval, Godard d’Aucourt, Louvet; inutile
d’aller jusqu’à Restif de la Bretonne, encore moins de sombrer dans la
mare du marquis de Sade, cet imprévu descendant de la Laure de
Pétrarque.
Et ainsi aurons-nous terminé le périple du roman français.
(Rassurez-vous, il y a encore le roman étranger.) Non que nous ayons lu
tout ce qui est à lire, si tant est que quelque chose soit à lire; mais
nous aurons noté le principal et indiqué l’accessoire; abstraction faite
des tout à fait contemporains où je n’essaierai pas, j’ai dit pourquoi,
d’opérer un repêchage! J’ai d’ailleurs certainement oublié bien des noms
dans les générations précédentes; coup sur coup me reviennent à l’esprit
des livres divers, la _Physiologie du goût_, de Brillat-Savarin, les
_Contes_ de Nodier, l’_Ane mort_ de Jules Janin, la _Guerre du Nizam_,
de Méry. Et l’admirable Jules Verne dont je n’ai rien dit! Je pense
bien, pour l’honneur de mes lecteurs, qu’ils l’auront lu, sans qu’on le
leur conseille, avant 18 ans. Encore pourquoi, quand j’ai cité Barbey
d’Aurevilly, n’ai-je pas pensé à lui faire une petite cour spéciale, le
_Corbin et d’Aubecourt_, de Veuillot, le _Désespéré_, de Léon Bloy,
_Là-bas_, de J-.K. Huysmans, _Cœur en peine_, de Péladan? Mais c’est
retomber dans les contemporains que je m’étais interdits. Brisons là, et
pour clore le voyage, résumons nos principales escales dans le «Pays du
Tendre et du Violent».
18, George Sand, Alexandre Dumas père et tous les feuilletonnistes de
1830; 19, Octave Feuillet, Le Sage et les lettres d’amour ou romans
d’amour du dix-huitième siècle; 20, Mérimée, Paul-Louis Courier et nos
ironistes contemporains; 21, Chateaubriand et le roman d’analyse
psychologique, Mme de Staël et les romans à turban, Barbey d’Aurevilly
et les romans à panache; 22, Gustave Flaubert, Dumas fils et les auteurs
dramatiques des années 60 et 70; 23, Zola, Daudet, Goncourt, Maupassant,
les réalistes; 24, Balzac, Stendhal et les psychologues du nouveau et de
l’ancien régime.
* * * * *
Arrivons au roman étranger. On ne peut plus, on n’a jamais pu
d’ailleurs, se confiner dans sa propre littérature. Pour se trouver bien
chez soi, il n’y a rien de tel que de passer la frontière; on a envie au
retour, d’embrasser le douanier. Prenons donc nos passeports, nous avons
à faire beaucoup de chemin; si nous ne nous arrêtons guère en Allemagne
ou en Espagne, nous devrons stationner en Italie, en Angleterre, aux
États-Unis, en Russie et même en Pologne. Mettons dans notre valise
quelques «Joannes» littéraires, le cinquième volume de l’_Histoire de la
littérature anglaise_, de Taine, le _Roman russe_, de Melchior de Vogüé;
encore les _Études de littérature européenne_, de Joseph Texte ou les
_Écrivains étrangers_, de Teodor de Wyzewa, et lançons-nous à
l’aventure. L’itinéraire que nous proposons est tout facultatif.
Quelqu’un désire-t-il commencer par les lointains et finir par les tout
proches, il le peut. Si nous autres débutons avec nos frères
d’outre-Manche et terminons avec nos petits cousins de Scandinavie et de
Moscovie, c’est seulement parce que Walter Scott, par exemple, convient
à un jeune homme de dix-huit ans, et que Tolstoï et Ibsen seront mieux
appréciés par des lecteurs de vingt-trois et vingt-quatre ans. Ceci dit,
voici l’indicateur des stations: 18, Walter Scott; 19, Dickens; 20,
Hoffmann; 21, d’Annunzio; 22, Poe; 23, Tolstoï; 24, Ibsen.
C’est au sortir du collège, et même pendant le collège, quand on vibre
au cor des légendes et qu’on croit à la couleur locale, qu’il faut lire
WALTER SCOTT. Tout entier? Pourquoi pas, si on l’aime. Je sais bien que
trente volumes, surtout quand il y en a d’autres que lui qui attendent
leur tour de faveur, c’est un peu effrayant. On pourra donc se contenter
des chefs-d’œuvre. Alors, lesquels? Pour nous abriter derrière une
autorité vénérable, répétons simplement les titres des sept romans
auxquels Comte donna place dans sa bibliothèque positiviste: _Ivanhoé_,
_Quentin Durward_, la _Jolie Fille de Perth_, l’_Officier de fortune_,
les _Puritains_, la _Prison d’Édimbourg_, l’_Antiquaire_. S’il fallait
n’en prendre qu’un, ce serait _Ivanhoé_, et s’il fallait en ajouter
d’autres, ce pourraient être _Rob Roy_, _Waverley_, _Lamermoor_, ou
plutôt ses œuvres en vers: le _Lai du dernier ménestrel_, la _Dame du
lac_, _Marmion_, le _Lord des Iles_. Ne lisant qu’_Ivanhoé_ par exemple,
il serait juste de lui joindre la _Dame du lac_ pour apprécier le poète
comme le conteur.
Puisqu’on est à Melrose, bord de l’Écosse--et à ce propos quel heureux
hasard pour un homme comme Scott qui n’a vécu que pour sa patrie, d’en
porter le nom,--on en profitera pour pousser jusqu’à Gretna-Green où les
forgerons étaient jadis si secourables et, passant la frontière, pour se
faire une idée du roman anglais au siècle dernier.
On aura certainement lu, avant de sortir de classes, _Robinson Crusoé_
et _Gulliver_. On les relira, d’autant qu’on ne les a peut-être connus,
_Gulliver_ surtout, que dans des résumés _ad usum Delphini_. Pour un
jeune homme qui entre dans la vie, nulle lecture plus fortifiante que
celle de _Robinson_. En partie, la grandeur anglo-saxonne vient de cet
aliment donné aux boys d’outre Manche, comme une bonne part de nos
défauts à nous vient de ce que nous nourrissons nos potaches avec les
charmantes mais navrantes _Fables_ de La Fontaine. Ceci dit, parce que
Daniel de Foe a écrit le livre national de l’_english-speaking_ race, on
ne se croira pas tenu de lire la longue série de ses œuvres complètes
qui d’ailleurs, sauf _Moll Flanders_ (Ollendorff), n’ont pas été, je
crois, traduites. Et quoique _Gulliver_ soit un autre chef-d’œuvre, et
Swift d’ailleurs bien supérieur à Foe, on pourra se dispenser de lire
les écrits politiques ou moraux du terrible pamphlétaire, à moins d’une
curiosité spéciale et d’une connaissance suffisante de l’anglais,
puisque tous ses écrits, sauf le _Conte du tonneau_, sont restés dans
leur langue originale. En tout cas on trouvera sur Swift des clartés
fort brillantes dans le chapitre qui lui est consacré de l’_Histoire de
la littérature anglaise_, de Taine, où se trouve traduite presque _in
extenso_ la fameuse «Modeste proposition pour empêcher que les enfants
des pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur
pays et pour les rendre utiles au public».
Que lire encore? le _Voyage sentimental_, de Sterne, et le _Vicaire de
Wakefield_, de Goldsmith? Oui, sans doute, bien que ces ouvrages ne nous
semblent plus guère passionnants; il y a beaucoup de livres de ce genre
qu’on lit «par ordre» en étouffant un léger bâillement, on les lit
pourtant parce que caractéristiques. Ceux-ci sont d’ailleurs brefs
tandis que les romans de Richardson sont interminables; qui aujourd’hui
aura le courage d’aller jusqu’au bout de _Paméla_, de _Clarisse Harlowe_
et de _M. Grandisson_, quand nous avons déjà quelque peine à achever la
_Nouvelle Héloïse_? Et cependant, il faudrait bien en lire un,
_Clarisse_ par exemple, à moins qu’on ne préfère tels autres romans du
même temps: le _Tom Jones_, de Fielding, bien plus savoureux pour nous,
le _Roderick Random_, de Smollet, et cette étonnante _Histoire du
khalife Vathek_ que Beckford écrivit d’abord en français, qui fit florès
en anglais, et qui a été récemment republiée dans sa langue originaire
avec une préface tarabiscotée de Stéphane Mallarmé (Perrin).
La littérature anglaise, on le sait, est aussi riche, si ce n’est plus,
en romans que la nôtre, et l’année suivante sera accaparée par les
grands romanciers classiques, Dickens et Thackeray en tête. Peut-être
pourra-t-on profiter du temps qui restera libre cette année, surtout si
on a reculé devant _Tristram Shandy_ et _Grandisson_, pour prendre
connaissance de quelques-uns de ces romans d’aventures ou de voyages
dont on raffole à dix-huit ans, le _Dernier des Mohicans_, de Fenimore
Cooper, par exemple; (les œuvres complètes traduites tiennent 30
volumes, chez Garnier) ou la _Case de l’Oncle Tom_, de Mrs. Beecher
Stowe (Hachette) qui, pour ne pas garder une place importante dans la
littérature, a joué un rôle extraordinaire dans le monde, puisque la
suppression de l’esclavage et aussi la guerre de Sécession en ont en
partie résulté.
DICKENS domine la campagne suivante. Ses œuvres anglaises forment une
petite montagne, et celles qu’on a traduites en français une respectable
colline. Si on ne peut les ascensionner toutes, il y en a plus de 25, on
commencera par _David Copperfield_ qui est probablement le chef-d’œuvre,
et on continuera par _Martin Chuzzlewit_, et les _Temps difficiles_,
soit déjà 5 volumes. Avec _Pickwick_, _Dombey et fils_, le _Magasin
d’antiquités_, _Olivier Twist_, et _Nicolas Nickleby_, nous sommes à 15.
C’est suffisant pour connaître un peu Dickens, et si on veut le
connaître beaucoup, on n’a qu’à persévérer. Nulle occasion ne sera
meilleure pour apprendre l’anglais, une fois qu’on sera arrivé aux
romans non traduits; la langue de Dickens n’est pas aussi latine que
celle de Macaulay, mais si on la compare au style de Carlyle, elle est
presque nôtre.
Dickens ne peut guère aller sans Thackeray. On lira d’abord la _Foire
aux Vanités_ (tous ces romans anglais sont très faciles à se procurer
dans la collection rouge de chez Hachette à 1 fr. 25 le volume); et
puis, le _Livre des Snobs_, _Pendennis_, _Esmond_. Mais Dickens et
Thackeray ne suffisent pas; il y a un troisième grand nom, George Eliot,
à connaître. Tels de ses livres sont tout à fait classiques, comme _Adam
Bede_, _Silas Marner_ et _Daniel Deronda_, et ont eu autant d’influence
sur nos propres romanciers que les meilleurs de Thackeray et Dickens.
Ce sont là les trois grands auteurs qu’on ne peut pas ignorer. Après
eux, on peut aller un peu plus à l’aventure. Si l’on s’arrête à tort, le
mal est moins grand. Au surplus, on aura raison presque toujours de
s’arrêter, si touffue, si peuplée, si piaillante est la forêt des romans
chez nos voisins. Je cite donc un peu au hasard, et sans descendre
jusqu’aux années contemporaines: _Aurora Leigh_, d’Élisabeth Browning,
_Un amant_, d’Émilie Brontë, _Jane Eyre_, de Charlotte Brontë, _Sibyl_,
de Disraëli, les _Contes étranges_, de Nathaniel Hawthorne, _Deux petits
sabots_, de Ouida, _Westward Ho_, de Kingsley, _Woman in white_ et
_Moonstone_, de Wilkie Collins, _Trilby_, de Du Maurier; faut-il ajouter
_Julia ou les souterrains du château de Mazzini_, d’Anne Radcliffe?
J’avoue que je commencerais à citer «de chic»...
Les _Contes_ D’HOFFMANN, encore un de ces livres qui font partie du
patrimoine littéraire universel! On le prendra pour centre des
excursions qu’on fera, l’année d’après, en Allemagne. Excursions moins
nombreuses qu’en Angleterre, ce qui se trouvera bien, cette année-là
étant, on le sait, envahie par Victor Hugo, mais pourtant intéressantes,
même en laissant de côté les poètes qu’on retrouvera par la suite.
Pour se mettre en goût, on pourra commencer par lire des Allemands
d’origine française, l’_Ondine_, de La Motte-Fouqué, ou l’_Homme qui a
perdu son ombre_, de Chamisso. Ensuite viendront les 2 volumes de
_Titan_, de Jean-Paul Richter, traduits par Philarète Chasles. Jean-Paul
est le type de l’humoriste allemand; bien qu’il ne soit pas toujours à
notre goût, il faut en faire la connaissance. Après, les _Contes_ danois
d’Andersen, les _Contes_ des frères Grimm, les _Récits villageois_,
d’Auerbach. Ces trois derniers recueils ainsi que la _Blonde Lisbeth_,
fragment du _Münchhausen_, d’Immermann, un peu peut-être enfantins pour
de grands jeunes hommes, mais si savoureux parfois! Je sais des gens qui
vont jusqu’à préférer Andersen à la Fontaine. Ajoutons encore
_Lichstenstein_, de Hauff. Enfin quelques romans modernes, _Doit et
avoir_, de Freytag, les _Contes galiciens_, de Sacher Masoch, la _Femme
en gris_ (Perrin) et l’_Indestructible passé_, de Sudermann (Lévy),
l’_Astronome_, de Wildenbruch (Chamuel), _Roméo et Juliette au village_,
de Keller (Borel), _la Garde au Rhin_, de Clara Viebig (Juven).
Autrefois on s’était épris du flamand Henri Conscience et on en a
traduit plus de 60 volumes. Le meilleur? «Devine si tu peux et choisis
si tu l’oses!» car je n’en connais pas un seul. Plutôt, si on veut
apprécier la Flandre flamingante, lire les _Aventures de Til Ulespiegel_
(Flammarion), de Charles de Coster! Je n’ai cité que des œuvres mises en
français, parce que la connaissance courante de l’allemand est rare chez
nous. Au surplus, les œuvres traduites sont peu nombreuses. Pourquoi?
serait-ce parce que les romans allemands n’en valent pas vraiment la
peine? Si le lecteur veut en juger, il devra lire l’un d’eux dans le
texte. Ce sera toujours cela de gagné pour la cause sacrée des langues
étrangères.
Comme héraut des races latines, je propose GABRIEL D’ANNUNZIO, de
préférence au classique Manzoni. On vibre davantage aux passions d’un
homme de son temps. Quel de ses livres lire tout d’abord? A mon sens les
_Vierges aux Rochers_; c’est celui où son ardent et mélancolique génie
se révèle le plus purement. Ensuite le _Triomphe de la mort_ et
l’_Enfant de volupté_. Beaucoup n’auront pas besoin qu’on leur vante le
reste, ils le liront tout entier jusqu’à la _Ville morte_, ce drame
étrange dont le premier acte est si puissant. Les poésies ne sont pas
traduites. Tant mieux, cela donnera peut-être à quelque fervent l’idée
d’aller les lire dans le texte; l’_Intermezzo_ (étrange manie de cet
écrivain si original d’avoir pris à d’autres presque tous ses titres)
contient quelques pièces admirables, celle notamment qui ouvre le livre,
et qui rappelle les beaux poèmes d’Henri de Régnier ou ceux d’Eugenio de
Castro.
Manzoni, d’ailleurs, ne sera pas abandonné, parce qu’on aura lu
d’Annunzio d’abord. Les _Fiancés_ sont un de ces livres que la mère ne
manque pas de conseiller à sa fille. Qu’on le commence dans l’original;
la langue est limpide; au bout de quinze jours, si on sait, et on les
sait vite, les éléments de l’italien, on le lira comme du français. On
peut faire la même expérience avec un autre livre non moins classique,
_Mes prisons_, de Silvio Pellico; après une seule semaine, on sera
étonné de la facilité avec laquelle on lit l’original, et on aura la
satisfaction de pouvoir alors apprécier d’Annunzio mieux encore qu’à
travers la traduction pourtant excellente d’Hérelle. Ce fut une vraie
joie qu’éprouvèrent ceux qui lurent _le Vergini delle rocce_ à leur
apparition, et un vrai chagrin aussi, celui qu’ils eurent à voir la
traduction tronçonnée qui parut dans la _Revue des Deux Mondes_.
Pendant longtemps on a traduit peu d’auteurs italiens. Il est à peine
croyable qu’un livre comme _Jacopo Ortis_, de Foscolo, qui a eu tant de
succès dans l’Italie d’il y a cent ans, soit si difficile à se procurer
en français. De nos jours on semble moins négligent; peut-être parce
qu’autrefois tout Français lisait l’italien, alors que, depuis qu’on a
mis les langues étrangères dans les programmes, personne ne les sait.
Parmi les derniers romans traduits, je cite, un peu à l’aventure, _Petit
monde d’autrefois_, d’Antonio Fogazzaro (Ollendorff), l’_Automate_, de
Butti (Mercure), le _Pays de cocagne_, de Matilda Serao (Ollendorff),
_Teresa_, de Nééra (Hachette). Un manuel quelconque d’histoire de la
littérature italienne contemporaine complétera ici les indications.
On n’a pas non plus traduit beaucoup de romans espagnols, mais
quelques-uns parmi ceux qui l’ont été méritent d’être lus. (M. Gomez
Carrillo assure même qu’il vaut mieux les lire dans la traduction que
dans le texte: que Charles-Quint lui pardonne!) Avant tous _Terres
maudites_ (la Barraca), de Blasco Ibañez (Calmann-Lévy) et
_Miséricorde_, de Perez Galdos. On pourra s’en tenir là si on ne veut
avoir qu’une idée de ce domaine. Mais si on désire l’explorer un peu
mieux, on y joindra le _Tricorne_, de Alarcon, _Une femme compromise_,
d’Eusebio Blasco, _Sotileza_, de Pereda, _Pepita Jimenez_, de Juan
Valera, _Marthe et Marie_ de Palacio Valdès. On a traduit aussi des
romans du P. Coloma et de Mme Pardo Bazan.
Si l’on aime à collectionner les échantillons, on pourra se mettre de
soi-même à la recherche d’un roman-type de chaque autre littérature. Il
ne peut pas ne pas y avoir quelques œuvres à goût du cru chez les
Portugais ou chez les Grecs, chez les Tchèques ou chez les Serbes, chez
les Roumains ou chez les Turcs. Questionnez là-dessus Bikélas, Bachelin,
William Ritter. Mais puisque nous sommes aux portes de l’Orient, il est
une gigantesque sultane dont il faut avoir croqué quelques pralines, les
_Mille et une nuits_. Le docteur Mardrus en poursuit la traduction
complète et intégrale, ce qui n’est pas un pléonasme; elle est d’un goût
pimenté qui vous emporte la bouche au sortir de la dilution lénifiée du
bon abbé Galland. Prenez un volume au hasard, et si Shéherazade vous
agrée, poursuivez. Vous avez devant vous 20 tomes publiés; l’Orient a
des loisirs. L’Extrême-Orient aussi, le grand roman chinois, le _Roman
de la Chambre rouge_, tient 24 volumes!
Avec EDGAR POE nous revenons à la «langue des oiseaux». Nous aurions pu
le mettre à la suite de Walter Scott et de Dickens, mais un ordre
absolument méthodique n’est pas de rigueur, et la place où nous le
renvoyons le rapproche de Baudelaire, son traducteur. On passera sans
effort des «Poèmes en prose» et des «Paradis artificiels» aux _Histoires
extraordinaires_ et aux _Nouvelles Histoires extraordinaires_, qui
contiennent quelques-unes des imaginations les plus fantastiques et les
plus fortes de ce siècle. Les âmes simples tressailliront aux péripéties
de «l’Assassinat de la rue Morgue» et du «Scarabée d’or»; les esprits
philosophiques méditeront les perspectives sans fin du «Colloque de
Monos et de Una». Trois autres volumes de Poe sont traduits
(Calmann-Lévy) que les amateurs de frissons liront d’eux-mêmes sans
qu’on les leur recommande; jusque dans les _Aventures d’Arthur Gordon
Pym_, luisent d’étranges épisodes, ainsi la rencontre du vaisseau
pestiféré où, à l’arrière, un cadavre secoue la tête comme pour saluer
au passage.
Un autre écrivain anglais est tout indiqué pour l’année de Baudelaire,
Thomas de Quincey, dont on a traduit les _Confessions d’un Anglais
mangeur d’opium_ (Mercure). Les curieux de ce genre de rêveries les
compareront, s’ils veulent, à des études plus récentes, l’_Opium_, de
Bonnetain, ou _Thulé-des-brumes_, d’Adolphe Retté. Mais ce sont là
sensations un peu toujours les mêmes. Il vaut mieux voir du nouveau, et
la littérature anglaise de nos jours n’est pas en peine d’en fournir.
Voici l’Écossais Stevenson, qui alla mourir aux îles Sandwich, dont on a
traduit le _Cas du docteur Jeckyll_ (Plon) et _Suicide Club_
(Calmann-Lévy). Et voilà l’anglo-hindou Rudyard Kipling, l’auteur du
_Livre de la Jungle_ (Mercure), cette merveille. Les animaux portent
bonheur à ceux qui les aiment; chaque dernier venu a semblé, à son
heure, épuiser la matière, et toujours le suivant la renouvelle.
Et voilà encore l’anticipateur Herbert Wells (Mercure) qui, pour marcher
sur les traces de Jules Verne, n’en a pas moins son très spécial mérite.
On ne peut pas lire la _Guerre des Mondes_ sans avoir le cauchemar
plusieurs nuits de suite, ce qui donnera peut-être au lecteur le prurit
de connaître aussi l’_Ile du docteur Moreau_ et tout le reste. Jusque
dans le recueil, un peu de bric et de broc, qui a pour titre les
_Pirates de la mer_, il y a des nouvelles, «Dans l’Abîme» et «l’Étoile»,
dignes d’Edgar Poe; d’autres, il est vrai, sont inférieures au _Vamireh_
de Rosny. S’il lit la _Machine à explorer le temps_, qu’il compare cette
vue de l’humanité dans dix mille ans à celle que M. Tarde a donnée sous
le titre: _Fragment d’histoire future_. Puisque je parle de l’Adam à
venir, je m’en voudrais de ne pas citer l’_Ève future_, de Villiers de
l’Isle Adam, qui, bien qu’issue d’une conception tout autre, se rattache
à l’edgarpoeisme. Que conseiller encore avant de quitter les
«novellists»? Le _Portrait de Dorian Gray_, d’Oscar Wilde (Savine), les
_Lettres d’amour d’une Anglaise_, traduction Davray (Mercure), les
_Portraits imaginaires_, de Walter Pater, traduction Khnopff ou son
_Marcus l’épicurien_ (Mercure), les _Contes choisis_, de Mark Twain,
traduction Lautrec. Combien il y en aurait encore à citer! Qu’on
s’adresse à M. Arthur Symons...
C’est un nom lumineux qui éclaire l’année suivante, TOLSTOÏ. Un siècle
qui se ferme avec Tolstoï après s’être ouvert sur Gœthe, et qui
d’ailleurs a produit Hugo et Balzac dans l’intervalle, ne donne pas une
chétive idée de sa puissance. Le malheur, va-t-on peut-être objecter,
c’est qu’il faut des mois et des années pour faire le tour d’un géant de
la littérature, alors qu’un géant de l’art plastique est vu, compris et
canonisé en quelques heures. On commence la publication des œuvres
complètes de Tolstoï en français (P.-V. Stock) et le monument promet
d’être de dimensions hautaines. Si un lecteur pusillanime était capable
de prendre la fuite à la vue de cet amas de typographie, il faudrait le
saisir au collet et ne pas le lâcher avant qu’il ait lu _Maître et
Serviteur_, une nouvelle d’une centaine de pages à peine, qui ne
dispense sans doute pas de lire tout le reste de son œuvre, mais qui
donne bien la sensation du pur Tolstoï. Quant au lecteur moyen, celui
qui veut bien connaître, mais sans excès de courbature, les grands
écrivains, et qui, pour Tolstoï lui-même, nous accorderait un maximum
d’une demi-douzaine de volumes, nous lui indiquerons quatre autres
livres: _La Guerre et la Paix_, puissante épopée nationale, où l’âme
russe se manifeste si intraitable de foi patriotique en dépit des
effusions humanitaires de l’auteur, la _Sonate à Kreutzer_ qui illustre
d’une façon si poignante les théories restrictives en matière d’amour,
la _Puissance des ténèbres_, drame formidable, et _Anna Karénine_,
chef-d’œuvre de psychologie amoureuse. Comme de plus, tout Tolstoï est
dans sa foi religieuse, il sera bon enfin de lire les _Évangiles_
(Perrin), exposé bref de la façon dont il entend Jésus et le
christianisme. Quant aux brûlots de polémique morale ou politique, ils
sont innombrables, et parfois très remarquables.--Malheureusement le
temps se fait pauvre et le roman russe est riche; d’autres grands
écrivains nous font signe.
Dostoïewsky d’abord. _Crime et Châtiment_ domine de haut l’horizon non
seulement de la littérature russe, mais même du roman européen. Si l’on
ne doit lire qu’un ouvrage de Dostoïewsky, il faut commencer par lui, et
si l’on en veut lire deux, il faut continuer par les _Souvenirs de la
maison des morts_. On se procurera aisément les autres œuvres traduites,
si on aime ce genre, d’une préoccupation morale plus intense encore que
celle de Tolstoï qui, quand il compare son œuvre à celle de son aîné,
qualifie son art à lui de «faux grand art» par rapport au «vrai grand
art» de son rival.
Ensuite Gogol. Son grand roman, les _Ames mortes_, mérite, lui aussi, le
nom de chef-d’œuvre. On ne peut pas plus l’ignorer que «Crime et
Châtiment» ou que «la Guerre et la Paix». Gogol est encore l’auteur de
_Tarass Boulba_ où vit toute l’Ukraine héroïque et turbulente, et du
_Reviseur_, comédie satirique de la bureaucratie russe.
Puis Tourgueneff dont la saveur nous semble moins originale et qui
pourtant est estimé très haut par les Russes, peut-être, il est vrai,
parce qu’ils lui trouvent un goût de chez nous. Il vivait beaucoup en
France et ne nous aimait pas trop au fond. Quand on publia ses
réflexions, après sa mort, il y eut des surprises chez ses anciens amis
parisiens. Comme spécimen de son talent, on pourra lire _Pères et
enfants_ ou les _Mémoires d’un chasseur_, traduits avec soin sous ses
yeux.
Et ce n’est pas tout. Après Tourgueneff, il y aurait encore bien
d’autres écrivains russes à connaître. On a eu raison de nous permettre
de lire en français de Pissemsky, _Mille âmes_ (Plon); d’Alexis Tolstoï,
le _Prince Serebriany_ (Ollendorff); de Maxime Gorki, l’_Angoisse_
(Mercure); de Rouslane, le _Juif de Sofievka_; et l’on peut ajouter à
ces noms celui de Merejkowsky, l’auteur de la _Mort des Dieux_
(Calmann-Lévy).
Sans être aussi riche que la russe, la littérature polonaise mérite
mieux qu’une mention. Le succès, un peu inattendu, un peu
disproportionné de _Quo vadis_ a mis sur le pinacle Henry Sienkiewicz,
lequel était loin, au surplus, d’être un inconnu. Son _Bartek
vainqueur_, curieuse histoire d’un soldat de la Pologne prussienne amené
au cœur de la France par la dernière guerre, avait été remarqué dès sa
première publication, il y a une quinzaine d’années dans la «Revue des
Deux Mondes». On a traduit un peu à la hâte beaucoup de ses romans; l’un
d’eux, les _Chevaliers de la Croix_, trop mélodramatique à la fin, est
chaud de patriotisme, et la chaleur c’est la vie pour les livres comme
pour les hommes. Beau temps que celui des Jagellons, et où tout Polonais
doit aimer à vivre en esprit, comme tout Espagnol au temps des
Conquistadores, tout Italien au temps des Quattrocentisti.
Comme Tolstoï couvre son année, IBSEN obombre la sienne. En général les
drames sont de lecture plus difficile que les romans; il faut se mettre
dans la tête les noms des personnages, deviner à demi-mot, suppléer aux
jeux de scène, faire le travail qu’un bon conteur vous épargne. Qu’on
s’efforce pourtant de lire ceux d’Ibsen, tous si possible, sinon presque
tous. Fiords, glaciers, maëlstroms, le lecteur se fera vite au paysage.
Les deux phares de cet océan de brumes sont _Brand_ et _Peer Gynt_,
l’idéal ibsénien dans tout son héroïsme, toute sa tension effrénée, et
sa caricature, Sancho à côté de don Quichotte. Dans les autres drames
d’Ibsen, ces deux tendances, ici séparées, se mélangent, et l’attirance
étrange de l’œuvre s’en accroît. Qu’est au juste _Solness le
Constructeur_? un fou ou un héros? et le Hialmar du _Canard Sauvage_? Et
le Rosmer de _Rosmersholm_? Et que pense au juste Ibsen de la femme?
approuve-t-il _Hedda Gabler_? absout-il l’envoûtement de la _Dame de la
mer_? a-t-il ironie ou pitié pour la _Maison de poupée_? C’est ce côté
énigmatique de son œuvre qui passionne. Ah! que nous sommes loin du
cliquetis de mots de Dumas fils, même de son froissement d’idées! On
comprend pourquoi je disais que chez le maître norvégien tout était à
lire. Jusque dans les _Prétendants à la Couronne_ éclate une admirable
transposition de la foi ibsénienne. Mais si parmi tant de chefs-d’œuvre
il fallait, après _Brand_ et _Peer Gynt_, en citer un de préférence, je
nommerais l’_Ennemi du Peuple_, où la grande âme ariste du maître se
manifeste dans toute sa force véhémente et ironique (vous comparerez ici
le Stockmann d’Ibsen au Zarathoustra de Nietzsche ou au Prospéro de
Renan), et tout en m’éloignant, je vous jetterai encore un chef-d’œuvre,
celui-ci moins connu des snobinettes, _Empereur et Galiléen_, l’histoire
de Julien y servant de prétexte à l’évocation du plus grand conflit
religieux qu’ait connu l’humanité.
Comme on pense bien, autour de la «terre nouvelle» d’Ibsen, on explorera
tout l’archipel du nord. De Bjœrnson, frère tantôt ami, tantôt ennemi
d’Ibsen, il suffira de connaître, mais il faudra connaître, _Au-dessus
des forces humaines_, où palpite l’angoisse du pasteur Sang demandant,
exigeant, obtenant un miracle, «à moins que... à moins que...» et
tombant mort en emportant avec lui la réponse à son doute. De
Strindberg, son voisin, car la terre suédoise, elle, ne peut pas se
séparer de la norvégienne, on pourra lire _Axel Borg_ (Mercure). Mais
puisqu’on est en plein théâtre d’idées, pourquoi n’en profiterait-on pas
pour lire quelques œuvres non Scandinaves, la _Tragédie de l’homme_, du
Hongrois Madach, l’_Honneur_, du Prussien Sudermann, ou mieux encore le
théâtre du Silésien Gérard Hauptmann? De celui-ci on a traduit plusieurs
pièces; qu’on lise d’abord les _Tisserands_, œuvre caractéristique, et
si l’on veut ensuite l’_Assomption de Hannele_ et la _Cloche engloutie_.
Les drames sont plus courts que les romans; tout cela, ce que j’ai
indiqué d’une façon ferme, ne fait guère que 4 ou 5 volumes: deux pour
Ibsen, un pour Bjœrnson et Strindberg, un pour Gérard Hauptmann. On
aurait le temps de joindre comme spécimen du drame philosophique de chez
nous l’_Axel_, de Villiers de l’Isle Adam. Mais n’oublions pas que les
Scandinaves ont écrit des romans aussi. On a traduit en français _Tine_,
d’Hermann Bang, les _Filles du Commandant_, de Jonas Lie. De préférence
j’indiquerai un livre d’une donnée étrange, la _Faim_, de Knut Hamsun.
Cela ne fera qu’une demi-douzaine seulement de volumes si l’on s’en
tient à l’indispensable.
Il est vrai qu’en ajoutant les demi-douzaines aux demi-douzaines nous
serons arrivés, pour ce premier septain, à un chiffre respectable. La
jeunesse a de bonnes dents, mais nous ne lui avons pas ménagé les
occasions d’en jouer. Qu’on refasse rapidement le compte: 18, Walter
Scott, de 7 à 30 volumes et de 6 à 12 volumes divers du dix-huitième
siècle, Daniel de Foe, Swift, Sterne, Goldsmith, Fielding, Beckford,
etc.; 19, Dickens, Thackeray, George Eliot et les autres grands
romanciers anglais du milieu du siècle, de 1 à 50 volumes; 20, Hoffmann,
ses œuvres complètes tiennent déjà 29 volumes; on pourrait en ajouter
autant pour les autres auteurs allemands; 21, d’Annunzio, Manzoni,
Fogazzaro et les autres auteurs, italiens ou espagnols, autant; 22,
Edgar Poe et les écrivains anglais tout à fait contemporains, facilement
15 à 20 volumes; 23, Tolstoï à lui seul 43 volumes pour les œuvres
complètes; les autres, russes ou polonais, de 10 à ce qu’on voudra; 24,
Ibsen, une douzaine de volumes; les autres Scandinaves, une seconde
douzaine. Ce n’est pas d’inanition que pâtira le consommateur.
Je n’ai guère cité que des ouvrages traduits en français, et à ce propos
on ne saurait imaginer combien il est difficile de savoir quels romans
étrangers sont dans ce cas; un bon répertoire des traductions rendrait
vraiment de grands services. Mais il faut bien espérer que le lecteur ne
se sera pas promené pendant sept ans à travers les littératures
étrangères sans céder à la tentation d’aborder tout seul quelque belle
passante. Ne connaître un chef-d’œuvre littéraire qu’au moyen d’un
interprète, c’est ne le connaître qu’à moitié, ou, pis, le méconnaître;
l’artiste peut encore juger d’un tableau par une gravure, d’une statue
par une photographie, d’une symphonie par un morceau à quatre mains,
mais le lecteur ignorera toujours le génie complet de Dante et de
Shakespeare s’il ne les a pas écoutés dans leur langue. Et ce qui est
dit de l’esthétique est exact de la science. De plus en plus on se rend
compte qu’un érudit devra connaître non pas une, mais _toutes_ les
langues des pays qui sont à la tête du mouvement intellectuel,
c’est-à-dire au moins quatre ou cinq langues autres que la sienne.
Il est vrai, notre système scolaire est merveilleusement organisé contre
ceci. D’abord la règle est qu’au collège il ne faut apprendre qu’une
langue. Et les programmes sont si surchargés qu’on ne peut même pas
l’apprendre; le temps, accaparé par mille mnémotechnies arides, manque.
Enfin les professeurs de langues vivantes étant tenus d’être Français,
donc ne parlant volontiers que français, enseignent leur langue comme
ils feraient du grec, de sorte que le jeune homme sort de classe
incapable à l’étranger de comprendre, de se faire comprendre et même de
lire un journal. C’est juste le contraire de ce que voulait Comte, dont
tant de gens se réclament; il ne mettait dans les programmes
d’éducation, jusqu’à quatorze ans, que des lettres et arts, par lettres
entendant langues, et comme langues en exigeant deux anciennes et quatre
modernes.
Eh bien, notre discipline permet de réparer le temps perdu au collège,
et qui s’y soumettra saura, au bout de ses sept ans, tous les dialectes
importants d’Europe. Le jeu en vaut la peine. Pour lire couramment une
langue, il faut, l’expression l’indique, courir. Jamais on ne maîtrisera
l’anglais en s’acharnant, phrase par phrase, sur du Shakespeare; mais on
apprendra en quelques mois même une langue d’Extrême-Orient en
baragouinant tout le jour et en déchiffrant force prospectus. Deux ans
d’anglais, deux ans d’allemand, un an d’italien et d’espagnol, un an de
langues scandinaves, un an de russe, en sept ans notre jeune homme a le
temps de savoir tout cela, non pas de façon à converser, s’il n’est pas
sorti de son cabinet de travail, mais de façon à lire à livre ouvert un
livre ordinaire, ce qui n’est pas à dédaigner. Marche à suivre: n’ouvrir
une grammaire que pour voir les conjugaisons et quelques formes verbales
usuelles, pronoms et prépositions surtout, et aussitôt après lire,
attentivement et sans lexique, si possible; deviner, et au fur et à
mesure vérifier; lire, avec une traduction d’abord, ensuite, sans; pour
plus de facilité, au début prendre des translations d’auteurs français;
Alexandre Dumas a été traduit à peu près dans toutes les langues: on
lira les _Trois Mousquetaires_ en anglais et _Vingt ans après_ en
allemand, et le _Vicomte de Bragelonne_ en russe, et on s’étonnera de
tout comprendre vite, à fond, et avec plaisir, dès la première semaine.
Le mois suivant on s’attaquera à un journal, ou à une revue, on trouvera
que c’est autre chose, mais point insurmontable chose. Et continuant, on
finira par lire Meredith presque aussi facilement que Carlyle, comme on
avait lu Carlyle presque aussi facilement que Macaulay, et Macaulay que
«Dioumèss», et Dioumèss que Dumas, alors que, si du premier bond on
s’était jeté sur _The Egoist_, on aurait perdu courage.
Je termine en disant un mot des «Anthologies» et des «Pages choisies».
En principe on ne comprend guère qu’on dessoude quelque chose d’un
roman, d’un poème, ou d’un drame. Même s’il s’agit d’un recueil de
poésies diverses, ou de contes et nouvelles, croit-on qu’on ne changera
pas la physionomie des pièces qu’on séparera de leurs voisines moins
brillantes peut-être, mais placées là à dessein par l’auteur? On dit
bien parfois qu’un fragment de statue décèle le chef-d’œuvre, mais c’est
une opinion de bimbelotier. Ce qui sacre le chef-d’œuvre, c’est
l’ensemble. Et ce ne sont pas les trouvailles de style qui font le beau
livre, c’est la vie, la «suite enragée» de Saint-Simon ou la «suite
réglée» de Bossuet. Sans cela Paul de Saint-Victor vaudrait Théophile
Gautier et Jules Vallès balancerait Gustave Flaubert. Les «recueils de
morceaux choisis» ne se comprennent, comme pis aller, que pour les
poètes secondaires, dont on sauve ainsi de jolies piécettes. Ils sont
encore admissibles, à la rigueur, pour de grands écrivains, dont l’œuvre
est si vaste qu’on ne peut l’étudier à fond et si riche qu’on devrait
pourtant la connaître en entier. Qui aurait lu de Victor Hugo les vingt
ou trente ouvrages que j’indiquais, pourrait encore prendre un volume
d’_Extraits_, et y découvrir d’exquis ou de vigoureux poèmes. Mais, sauf
ces cas exceptionnels, il faut s’abstenir des «Selectæ». Une œuvre
unique, même moins bonne, vaut mieux qu’une marmelade d’excellents
morceaux.
Par contre, on pourra, si le jeu plaît, se faire son répertoire à
soi-même; car ce qui est vain chez autrui peut être très utile chez soi;
non pas en recopiant, comme les jeunes filles, sur un beau cahier relié
les poésies qu’on préfère, mais en griffonnant quelques lignes sur une
fiche aussitôt qu’on aura lu un livre. Nulle précaution n’est meilleure.
Quelque excellente que soit votre mémoire à vingt ans, il faut compter
avec l’âge. Une fois la fiche prise, tout est sauvé. Ces notes, chacun
les rédigera à son gré: le sujet résumé en quatre lignes, le nom des
protagonistes, une phrase sur tel caractère, quelques citations marquées
à la lecture d’un coup d’ongle et une brève appréciation d’ensemble,
c’est tout ce qu’il faut. Un quart de page pour les ouvrages ordinaires,
une page entière pour les livres de premier ordre. Beaucoup plus sans
doute pour tous, si on veut, mais le mieux est l’ennemi du bien; si pour
chaque livre lu on s’impose le travail d’un article véritable, on
s’expose à se lasser vite. Rien n’empêche d’ailleurs de joindre à ce jeu
de fiches un répertoire d’idées, et ceci sera utile surtout pour les
livres qu’on lira par la suite. L’habitude est de tous points louable de
prendre sur une feuille volante tout ce qui vous frappe à la lecture
d’un ouvrage; le volume fermé, on reporte ses notes (et le tri se fait
de lui-même) sur un registre à onglets alphabétiques, la disposition est
à la fois commode et pratique, car l’immense majorité des notes prises
viendra se ranger dans un nombre moins grand qu’on pense de catégories:
Art. Langue. Progrès. Révolution. Science. Religion. Amour, etc. On aura
tous les matériaux pour écrire sur ses vieux jours un _Dictionnaire
philosophique_ à satisfaire l’ombre de Voltaire, et on aura, par
inattendu surcroît, l’approbation de l’ombre de Joseph de Maistre qui
affectionnait cette méthode de travail.
Récapitulons nos lectures de ce premier septain, en ne nommant que les
têtes de ligne dans les trois colonnes: poètes français, romanciers
français, romanciers étrangers:
18, Lamartine, George Sand, Walter Scott.
19, Alfred de Musset, Octave Feuillet, Dickens.
20, Victor Hugo, Mérimée, Hoffmann.
21, Henri de Régnier, Chateaubriand, d’Annunzio.
22, Baudelaire, Flaubert, Edgar Poe.
23, Alfred de Vigny, Zola, Tolstoï.
24, Balzac, Stendhal, Ibsen.