JUSTIFICATION DU TIRAGE:

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compris la Suède et la Norvège.

Un homme d’une quarantaine d’années (c’est la longueur moyenne de la

vie) et qui, ayant toujours aimé à lire, fait le compte rapide de ce

qu’il n’a pas lu, est frappé d’épouvante. Quoi! de tant de génies, de

tant d’auteurs illustres, il ne connaît rien! Et probablement ne

connaîtra-t-il jamais rien, car avec la quarantaine arrive aussi la

lassitude. Les enfants grandissent, les devoirs professionnels

s’aggravent, la curiosité d’esprit baisse. Et puis parfois les yeux se

fatiguent, la jeunesse est loin sous l’horizon. S’il n’a pas lu les

poètes, ce n’est pas à cet âge qu’il les lira. S’il n’a pas ouvert les

philosophes, ce n’est pas alors qu’il voudra les ouvrir. Peut-être, s’il

a conservé l’amour des livres, prendra-t-il de temps en temps dans sa

bibliothèque un classique, ou, en s’apercevant, rouge de honte, qu’il

n’a jamais lu _Homère_ ou la _Bible_, se condamnera-t-il héroïquement à

les avaler. Pauvre Bible! Pauvre Homère! je parierais bien que pas un

Français sur cent, même en ne parlant que des lettrés, ne les a lus!

Et pourtant, comme on a emmagasiné de phrases, à cet âge-là, pour peu

qu’on n’ait pas eu horreur de l’imprimé! Que de journaux, que de revues,

que de livres du jour, que de comptes rendus, que d’inutilités! Avec

tout ce temps perdu, on aurait pu connaître plus que ce qu’un honnête

homme se doit d’avoir lu chez les siens et chez les autres. Ici, que

chacun se rappelle les derniers volumes qu’il a achetés ou empruntés à

un ami bénévole. Assurément, quelque roman à mention «vient de

paraître», fade repasse à centième eau d’un chef-d’œuvre de Balzac ou de

Flaubert qu’il ne connaît peut-être que de titre. Puis quelque recueil

d’articles de critique, _Études et Portraits_ ou _Essais et Mélanges_,

bavardage banal sur des médiocres qu’on a raison d’ignorer, ou sur de

grands écrivains mais qu’on ignore tout autant peut-être, et que le

temps passé à lire justement ce bavardage empêche de connaître. Et

encore, quelques _Réflexions sur la situation présente_ ou

_Considérations sur le temps prochain_, divagation aussi vaine, et

seulement plus copieuse que les articles de journaux dont tout bon

électeur se bourre par douzaine chaque jour.

Oui, comme nous gaspillons le précieux, comme nous dilapidons

l’irréparable! Et qu’il aurait mieux valu aller jouer aux boules que de

se gaver la cervelle de tant de niaiseries! Combien de gros livres dont

il ne reste rien! Combien de revues à répétition (douze, vingt-quatre,

cinquante-deux décharges à mitraille par an), revues d’ailleurs

réputées, pas de simples magazines, et qui sont d’un vide navrant! Un

jour qu’on s’aperçoit qu’on ne les lit plus depuis quelques mois, on se

désole, on s’imagine arriéré, on entasse sur sa table dix ou douze gros

in-8, on les dépouille, la plume à la main, et on n’en a pas pour

prendre une page de notes. Conclusion: trois ou quatre soirées

fébrilement perdues qu’on aurait pu passer voluptueusement à ne rien

faire, ou, si le démon de la lecture avait été trop persuasif, à secouer

quelques branches fruitières du verger de Rabelais ou à écouter quelques

murmures dans la forêt de Platon.

Pour éviter ce néant agité, il suffirait peut-être d’une règle, d’une

bande souple traversant la vie et dont on aurait fixé le bout au beau

temps de sa jeunesse. Quelqu’un qui, à dix-huit ans, se serait dit:

D’ici à la soixantaine, je veux savourer à petites gorgées presque tout

ce qui a paru d’exquis ou d’enivrant sur la table de l’esprit humain, et

qui aurait dressé à larges services son menu, celui-là se trouverait, à

l’heure où, «Tircis, il faut songer à faire la retraite», le type de

l’esprit lettré et cultivé tel que l’ancienne France en comptait tant.

Et cette hygiène ne lui gâterait en rien son plaisir. Cette armature ne

l’ankyloserait pas. Il garderait l’estomac dispos et la démarche légère.

A trois auteurs par an, en moyenne, un peu plus pendant l’adolescence,

beaucoup moins aux approches de la vieillesse, on peut ne pas redouter

la fatigue. Si l’auteur proposé vous semble se répéter dans une

abondance trop facile, ne lisez de lui qu’un ou deux tomes; s’il vous

passionne, laissez-vous entraîner; on n’en meurt pas pour avoir avalé,

en un an, vingt-deux volumes de Saint-Simon ou cinquante de Balzac. Mais

l’important est de savoir qu’à telle hauteur dans la vie, on se sera à

l’avance invité à s’asseoir à la table de tel grand écrivain. Cela ne

vous empêchera pas de l’avoir connu plusieurs années auparavant, et cela

ne vous empêchera pas non plus de le repratiquer beaucoup plus tard, si

cela vous plaît, mais à tel âge, sauf raison spéciale, vous lui rendrez

visite pour faire honneur à votre signature et, neuf fois sur dix, vous

en serez très heureux.

Cette dégustation régulière, d’année en année, ne vous interdira pas les

extras. Il y a des gésiers robustes qui digéreraient un volume par jour.

Ceux-ci pourront dépasser la dose normale, et si leur carte porte, pour

tel millésime, Shakespeare, ils pourront ajouter au plat de résistance

tous les entremets de ses contemporains, et tous les hors-d’œuvre de ses

imitateurs, et toutes les pâtisseries de ses critiques, commentateurs,

historiographes, etc. Par contre, les gens absorbés par leurs

occupations se dispenseront de lire l’œuvre intégrale du grand Will,

mais ils pourront toujours, à un drame par mois, se remémorer une

douzaine de chefs-d’œuvre et cela est bon. Entre ces deux doses, un

volume par trimestre et un livre par jour, tous les appétits trouveront

à s’ordonner.

Je présume, en effet, que les gens dont je parle ne seront pas de purs

oisifs, et qu’il leur faudra réserver une bonne part de leur temps à des

lectures techniques. Médecin, avocat, ingénieur, officier, prêtre,

agriculteur, financier, chacun a toute une littérature spéciale qui le

concerne, si riche d’ailleurs qu’il n’aurait pas le temps matériel de la

connaître elle-même, s’il voulait noter tout ce qui paraît dans son

domaine, ou seulement dans le lopin de terre qu’il y cultive. On sait

combien est opulente la bibliographie de la moindre sous-section de

partie de science. Je prends donc pour type moyen l’homme qui, ses

devoirs de profession accomplis et ses distractions mondaines réservées,

peut disposer pour son cabinet de travail de trois ou quatre soirées par

semaine; sur celles-ci, le temps de ses travaux personnels et de ses

études techniques mis à part, celui aussi, employé, il le faut bien, à

froisser les journaux ou à couper le livre du jour, il peut lui rester

de quoi lire, suivant les cas, un livre par huitaine, par quinzaine ou

par mois. De douze à cinquante volumes par an, c’est déjà beau quand on

les choisit bien. Le choix des livres est chose importante, ces amis

fidèles sont aussi de terribles révélateurs. Voulez-vous connaître ce

que vaut mentalement un homme? Demandez-lui quel est le livre qu’il a

relu le plus souvent dans sa vie.

Donc, que pourrait-on conseiller à un jeune homme pour lui éviter le

gaspillage de temps et d’attention dont on aurait pâti soi-même, quelle

«bande souple» un père proposerait-il à son fils sortant du collège vers

dix-sept ans? Un père, je suppose, d’esprit prudent et large à la fois,

et qui avouerait que tous les livres ne sont pas à conseiller, mais

pourtant qu’il n’est pas nécessaire de consulter à chaque pas les

congrégations de l’_Index_ de droite et de gauche. C’est ce que je vais

essayer de dire, tout en sachant très bien le peu de chance qu’aura

cette bande d’onduler régulièrement à travers la vie, et qu’il faut

tenir compte de bien des choses, depuis la course aux diplômes du début

jusqu’à la course aux infirmités de la fin.

Pour mettre un peu de clarté dans ce programme de toute une vie, «pensée

de jeunesse réalisée dans l’âge mûr», on peut distinguer des stades de

sept ans. Le premier, de 18 à 24 ans, accuserait une dominance des

poètes et des romanciers. Le second, de 25 à 31 ans serait consacré aux

grands poètes étrangers, aux classiques français, aux historiens

anciens. Le troisième, de 32 à 38 ans, aux grands poètes antiques, aux

politiques modernes, aux vieux chroniqueurs. Le quatrième, de 39 à 45

ans, à nos poètes classiques et à nos moralistes contemporains, aussi

aux grands philosophes et aux auteurs de mémoires des siècles derniers.

Le cinquième, de 46 à 52 ans, à nos grands penseurs des dix-septième et

dix-huitième siècles, aux philosophes anciens, aux récents auteurs de

mémoires. Le sixième enfin, de 53 à 59 ans, aux plus hauts esprits

religieux.

Le schéma s’éclairera par les exemples. Toutefois on voit déjà que les

grandes masses sont réparties d’une façon méthodique. Il y a quatre ou

cinq séries parallèles: littérateurs, politiques, historiens,

philosophes, écrivains sacrés, mais qui ne s’accompagnent pas

servilement. La littérature moderne est abandonnée plus vite que la

littérature étrangère et la littérature ancienne plus tôt que la

littérature classique. Les histoires, chroniques, mémoires commencent de

meilleure heure que les politiques et moralistes, et les philosophes

devancent de quelques années les écrivains religieux. La période pendant

laquelle la lecture est le moins chargée est, comme de juste, le dernier

stade: un seul livre par an. Celle où elle l’est le plus, c’est celle de

la quarantaine; quatre noms à l’année. Tous les autres stades ne

comporteront en principe que trois auteurs. Bien entendu, chacun à sa

fantaisie bousculera tous ces garde-fous. Pendant le premier stade

notamment, au poète annuel on pourra joindre autant d’autres poètes

qu’on voudra, et en agir de même avec les romanciers, les dramaturges,

les critiques. «Cet âge est sans pitié...»

Pour tous les auteurs, j’ai indiqué les éditions les plus faciles à

trouver et les moins chères. Il faut penser aux gentilshommes

campagnards qui n’ont pas de grandes bibliothèques à leur portée, ou

même aux habitants de ces petites villes endormies où les cabinets de

lecture sont inconnus. La province, chez nous, a toujours mis le livre

très au-dessous d’autres distractions, et souvent on pourrait dire

aujourd’hui comme jadis le jeune Racine: «Adieu ville d’Uzès, ville de

bonne chère--où vivraient vingt traiteurs, où gémit un libraire.» Les

livres les plus simples seront donc préférés. Il ne s’agit pas

d’ailleurs de mettre la main sur l’oiseau rare des bibliophiles, ni sur

l’édition impeccable des philologues, mais de lire un texte suffisant

dans une typographie passable. Sans doute, si l’on peut avoir La

Fontaine dans l’édition des _Fermiers généraux_, on s’en réjouira, mais

on le posséderait imprimé «avec des têtes de clous sur du papier à

chandelles» qu’on ne l’apprécierait pas moins, je l’espère. La petite

_Bibliothèque nationale_ à 0 fr. 25 vulgarise une bonne partie de nos

classiques pour quelques dizaines de francs. Il y a d’autres collections

non moins plausibles pour leur bon marché et leur variété, celle des

livrets à 0 fr. 10 par exemple qu’édite Henri Gautier (ancienne maison

Blériot). En Angleterre, la _Cassel’s library_ vous donne pour deux

pences un drame de Shakespeare fort agréablement imprimé, ou un livre

comme les _Héros_ de Carlyle, un peu dense mais très lisible. On tâchera

de ne recourir à ces petites éditions à très bas prix que pour des

ouvrages de second ordre qu’il serait trop long de déterrer au milieu

d’œuvres complètes; on n’a pas toujours sous la main les dix volumes de

l’abbé de Mably, si l’on veut lire les _Entretiens de Phocion_, pourquoi

ne se les procurerait-on pas pour cinq sols? ou encore pour de petites

anthologies très spéciales; puisque pour le prix d’un journal, on peut

avoir quelques beaux vers provençaux de Mistral, Roumanille, Félix Gras,

Aubanel, pourquoi ne s’en gratifierait-on pas? Mieux vaut admirer tout

de suite des fragments comme la _Vénus d’Arles_, et la _Ballade du roi

don Pèdre_, que courir le risque probable de ne jamais les connaître en

se disant: Je me procurerai bien quelque jour, pour les lire en entier,

la _Miograno entreduberto_ et le _Romancero provençal_.

Mais, hors ces exceptions, ou «saulve nécessité», on se servira des

volumes à format ordinaire. L’œil s’est tellement habitué à la couleur

jaune et à l’in-18 jésus que les autres visages surprennent toujours un

peu; je sais des gens qui n’ont jamais pu se faire à la Bibliothèque

elzévirienne, ou aux éditions Lemerre calquées sur elle. D’autant que

les classiques sont vraiment à un prix abordable, les maisons qui les

éditent laissant leurs volumes de fond à 1 fr. 75 au lieu de 3 fr. 50;

pour un prix modique vous pouvez avoir tout Montaigne dans les 2

volumes, de chez Garnier, ou dans les 4 volumes plus à l’aise de chez

Charpentier; que peut-on demander de mieux? Il sera toujours temps, si

l’on veut étudier à fond un auteur, de recourir à la précieuse

collection des _Grands Écrivains de la France_ de chez Hachette, à 7 fr.

50 le volume; grâce à elle, un admirateur de Saint-Simon doublera

presque son plaisir en le lisant dans l’édition si riche (presque trop)

d’éclaircissements et de commentaires de M. de Boilisle. Dans le _Manuel

de l’histoire de la littérature française_, de Brunetière (Delagrave),

on recueillera de succincts mais excellents renseignements sur toutes

ces questions bibliographiques. Pour les modernes, au fur et à mesure

qu’ils tombent dans le domaine public, l’aspect de leurs œuvres

s’améliore. Pendant longtemps on n’avait des _Mémoires d’outre-tombe_

que l’imprimé mastoc, fautif et haché à la feuilletonne par Girardin, de

la maison Furne; maintenant Garnier vous offre l’édition parfaite de M.

Edmond Biré. Balzac, de même, ne pouvait se lire que dans l’édition

vieillie de Calmann, ou dans le petit texte à deux colonnes, si fatigant

à l’œil, de l’éditeur Michel Lévy, aux illustrations inégales et mal

tirées; maintenant les éditions se multiplient; il finira bien par en

naître une pleinement satisfaisante. Quand Baudelaire aura la

cinquantaine posthume, un éditeur se trouvera assurément qui

débarrassera ses _Fleurs du mal_ des coquilles et coq-à-l’âne que la

maison de la rue Auber perpétue religieusement dans ses tirages, ainsi

le début du _Rêve parisien_: «De ce terrible paysage--tel que jamais

mortel n’en vit,» qui continue à être travesti: «De ce terrible

paysage--que jamais œil mortel ne vit...»

Pour les traductions, la question est plus complexe; il n’est pas

indifférent de lire Homère dans Bitaubé ou dans Leconte de Lisle. Encore

moins, pour un bilingue, de prendre la Bible anglaise de Tyndale ou la

Bible française de Lemaistre de Sacy. Au fur et à mesure, nous nommerons

les traducteurs qui semblent à préférer. A défaut d’indication contraire

on s’en tiendra aux volumes habituels des bons éditeurs. Pour les livres

d’histoire ou de philosophie, les traductions sont, en général,

suffisantes et je ne m’en préoccuperai que rarement; mêmes si elles

laissent à désirer, elles n’en rendent pas moins service, un peu comme

ces cartes fautives qui sont pourtant utiles aux voyageurs.

Avant tout, donc, il sera utile de faire venir quelques catalogues de

grandes maisons d’édition, ou même de collections dites populaires, et

d’avoir ainsi les formats et les prix de tous les livres qu’on va se

voir proposer. Excellent aussi de se procurer, avant même ces

catalogues, quelques bibliographies, non peut-être les savants

répertoires Lorenz, Brunet et Guérard, encore qu’ils soient

indispensables au moindre chercheur, mais par exemple la _Bibliographie

de l’Histoire de France jusqu’en 1789_, de G. Monod (Hachette) qui, en

un volume, donne, méthodiquement classés et suffisamment hiérarchisés,

les titres de près de 5.000 ouvrages. Comme il serait à désirer qu’il

existât parallèlement une _Bibliographie de l’antiquité_, une de notre

_Histoire contemporaine_, une enfin, à très grands traits, de

l’_Histoire générale de l’Europe_! Mais déjà ce sont là outils de

travail et non instruments de culture d’esprit. Or ce que nous voudrions

faire justement ici, c’est non pas le répertoire intégral des grandes

œuvres de tous les siècles, mais ce qu’au temps jadis on aurait pu

appeler le _Catalogue des livres d’une personne de goût, ou la

Bibliothèque d’un honnête homme_. Mettons, pour sacrifier à notre

mauvais goût à nous: _Ce qu’il faut avoir lu dans sa vie_.

Fantaisie, dira-t-on, mais bien d’autres avant moi s’y sont laissés

aller, et point les premiers venus. Auguste Comte a pris la peine de

dresser pour la _Bibliothèque positiviste_ la liste des chefs-d’œuvre de

l’esprit humain, et sir John Lubbock a, lui aussi, écrit un livret qui

obtint grand succès en Angleterre, sur les _Cent meilleurs livres_ (_The

hundred best books_). Il ne se passe pas d’année que quelque journal, au

moment des vacances, ne propose à ses abonnés un «jeu d’esprit» de ce

genre. Je pourrais donc, s’il en était besoin, m’abriter derrière ces

diversement illustres devanciers.

Est-il besoin d’ajouter que tout, en cette causerie, ne sera donné qu’à

titre d’exemple, et sans aucune prétention au complet? Vouloir épuiser

la matière serait aussi vain en littérature qu’en n’importe quoi. Et

puis quelle étrange idée que de chercher à lire tout ce qui a été écrit

sur un sujet! C’est quand on s’est frotté un peu d’érudition qu’on sait

en quoi, le plus souvent, elle consiste: à ne connaître les livres que

de dos; pas même, à avoir lu leurs titres sur des catalogues. En vérité

le garçon de salle qui époussette les reliures fauves ou mordorées le

long des rayons est bien supérieur à tel racorni bibliographe, car il

connaîtra un peu de l’âme des livres, à voir leurs tailles, leurs

costumes, leurs tatouages, alors que l’autre ne saura de ces peaux

rouges que les noms, c’est-à-dire moins que rien. Quand je citerai tel

ouvrage, surtout d’histoire ou de sociologie, ce sera sans doute un

livre dont j’aurai droit, l’ayant lu, de parler, mais non de le dire

l’unique ou même le meilleur; plusieurs autres lui seront peut-être

préférables, mais ces autres, je ne les connais pas.

Aurai-je eu tort, en ce cas, de ne pas les connaître eux aussi avant de

parler de leur confrère? C’est ce que les érudits diront, peut-être avec

dédain; mais quoi! il y a autre chose sur terre que du noir sur du

blanc; et les livres, comme les pièces d’or, sont de bons serviteurs et

de mauvais maîtres. Ce sont aussi, me direz-vous, d’excellents amis;

parfait, mais l’amitié exclut la cohue. Et puis ce ne sont pas nos seuls

amis. A ne jamais sortir des bibliothèques, il vaudrait mieux n’y jamais

entrer. Les champs du bon Dieu sont plus féconds que les alvéoles du

_columbarium_ livresque. _Invenies aliquid amplius in silvis quam in

libris_, a dit saint Bernard, qui ne prévoyait pas, certes, qu’un seul

numéro du _Petit Journal_ mangerait pour son papier 170 arbres, le

misérable! Un homme aussi vaut mieux qu’un traité. «Mieux vaut lire dix

passants que cent volumes,» disait lord Chesterfield. La vie, tout est

là. Il faut ne considérer les livres que comme des adjuvants de sa

propre existence. Sinon, ce serait le mot terrible: «Laissez les morts

ensevelir les morts», qu’il faudrait jeter sur eux d’un coup de pelle.

Ce qu'il faut lire dans sa vie · 第 5 / 28 题