A la mémoire de Joseph Conrad.
I
C’était une maisonnette isolée à la limite du village. Il semblait que
les habitations honnêtes, bâtisses arabes crépies de blanc,
caravansérail, bain maure, entrepôts et boutiques, se fussent concertées
pour la rejeter aux confins du steppe. Son petit enclos planté de
poivriers ouvrait sur un espace non délimité qui était comme la plage
poussiéreuse du désert. De son seuil, on voyait les dos rouges des
montagnes du Figuig, maintenues haut dans l’azur par la poussée noire de
leurs contreforts, et, vers le sud, le regard se désolait à contempler
la plaine des pierres.
Une des cinq femmes qui vivaient là sortit, tenant une petite fille par
la main. Elle traversait l’étendue qui la séparait du village. Soudain,
le châle safran et les bas roses de la mère, la robe verte de l’enfant
s’immobilisèrent dans la lumière du soir. Une voix rauque partie du bain
maure vociférait:
--Heddah! Heddah!
La prostituée obliqua vers la masse blanche qui commençait à jaunir. Un
ksourien à face noire, dont le burnous semblait pétri dans l’argile,
l’appelait d’un geste impérieux. Il y eut un conciliabule, pendant
lequel on entendit les notes perdues d’un _rebab_ qu’un baigneur attardé
grattait au fond d’une étuve, puis les trois formes, traînant sur la
poussière leurs ombres allongées, se dirigèrent vers le mauvais lieu.
* * * * *
L’heure tourne avec douceur. Un souffle continu d’air frais entre par la
fenêtre grillagée. Les femmes fument, accroupies sur des dokalis. Leur
chienne lappe du thé à la menthe renversé dans un plateau de cuivre. Un
gamin de quatorze ans lutine la mince Dinah, la servante des
prostituées, qui se casse de rire sur le carrelage. La Juive au teint
flétri, son éternel foulard autour du cou, découvre son ventre noirâtre
devant un nomade à l’œil rapace. Heddah, des plumes d’autruche en
accroche-cœur sur les joues, subit les bourrades de son ksourien, tout
en supputant sa richesse.
--Caresses arabes! dit-elle seulement, quand la brute lui assène entre
les épaules un coup de poing qui fait sonner son dos et tinter les
ornements de sa coiffure.
Le temps passe, incalculé. A l’heure où le vent du soir dresse devant
les montagnes un rideau de sable, Heddah conduit l’homme au burnous
d’argile dans le réduit où elle se vend.
* * * * *
Sa petite Aziza joue sous les poivriers.
C’est une sauvagesse de six ans, svelte et grimpante, dont les cils
noirs semblent collés sur les paupières comme ceux d’une poupée. Heddah
l’a eue, jadis, dans un poste saharien, du soldat français qui l’a
débauchée. Heddah était alors une jeune fille fièrement voilée, dont les
minces chevilles ne remplissaient pas leurs cercles d’argent. Plus d’un
Arabe, la croisant dans l’obscurité des voûtes en troncs de palmier, la
souhaitait pour épouse. Mais une force inconnue la rivait au torse blond
du chrétien et son enfant porte la marque de cette préférence.
Une mèche d’or s’égare dans ses cheveux châtains. Son front est une
plaque d’ambre qui verdit dans la peur ou la colère, mais le plaisir
fait affluer du rose à ses joues. Tout en elle, attaches, mouvements et
jusqu’à la ciselure de sa petite pensée, est précocement affiné par la
lutte des instincts contraires.
Si elle ne se prostitue pas aux tirailleurs pour un franc, dans les
jardins de la palmeraie, comme les fillettes indigènes, c’est qu’elle se
sait réservée pour des marchés plus lucratifs.
--Est-ce que ta mère t’envoie à l’école? lui a demandé l’officier du
bureau arabe.
--Oui, à l’école de la lanterne rouge, a-t-elle répondu en ricanant
amèrement.
Ce soir-là, elle s’amuse à jucher une portée de chats sur la plus basse
branche d’un poivrier, puis à les faire descendre l’un après l’autre
vers la mère chatte qui miaule d’angoisse au pied de l’arbuste.
Tout à coup, elle quitte son jeu pour courir à la rencontre du pasteur
Jacottet qu’elle a vu sortir de chez lui.
* * * * *
La chambre du missionnaire ouvrait sous une arcade, en face du lupanar,
sur l’autre bord du grand espace ocreux. Il enregistrait malgré lui
l’arrivée au galop d’un cavalier du Figuig, l’entrée dédaigneuse d’un
nomade, ou la sortie nonchalante d’un tirailleur, comme si Dieu, pour
l’éprouver, l’eût promu comptable de la débauche indigène. Les moukères,
de leur côté, pouvaient le voir enlever tous les jours à la même heure
les panneaux de bois qui avaient défendu sa sieste contre l’invasion du
soleil et des vents de sable, s’installer sur sa chaise de pont, une
grammaire arabe sous les yeux, et vider la demi-bouteille d’eau de Vichy
qui prenait le frais, emmaillotée de linges, dans un broc. Leïla, la
ksourienne, avait, un soir, osé le convier à l’amour. Elle était venue
le provoquer du sourire aigu de sa noire face de chienne et, comme il
s’était rageusement enfermé, elle avait écrasé un instant ses mamelles
contre la porte, telles deux grenades gonflées de suc.
Le pasteur Jacottet vivait sans désirs. Aux heures désolantes où
l’ouragan chaud secoue les volets, où la fine grêle dorée du sable
s’insinue entre les planches du toit et saupoudre la nourriture, il
évoquait certains meetings où la croyance brûlait dans le brouillard de
décembre, parmi les sapins géants de son canton natal; il passait en
revue des visages délabrés dont vingt années tropicales n’avaient
pourtant pas éteint la flamme; puis il prenait sa bible et lisait à
haute voix. Le lieutenant du bureau arabe le tenait pour un héros, le
receveur des postes pour un imbécile. Les indigènes le pensaient
_maboul_.
Aziza le rejoignit comme il abordait le steppe.
--Ah! c’est toi, la petite Maugrabine?
Elle lui prit la main sans rien dire et le suivit dans la plaine des
pierres, où le soleil oblique faisait flamber d’un feu sombre chaque
touffe de drinn, créant l’illusion passagère d’un immense champ de
verdure.
Tout à coup, la fillette posa sa tête contre le bras du pasteur et
murmura:
--Toi, _kif kif padre_, pour Aziza!
Il répondit que Dieu, en la privant de son père, avait clairement
témoigné qu’il voulait être aimé d’elle comme le seul père de toutes les
créatures. Elle fit une moue, avançant sa lèvre inférieure qui avait la
couleur de l’orange sanguine. Leurs conversations s’amorçaient le plus
souvent par des malentendus de ce genre. Le missionnaire ne voyait pas
que l’enfant avait trouvé en lui un parent d’élection. Il accomplissait
en honnête manœuvre de la foi sa besogne d’instructeur et dévidait les
lieux communs du dogme, d’une voix qui semblait s’affliger devant une
tombe ouverte.
Comme ils atteignaient un plateau de rocaille où les pierres noires
brillaient, striées, plissées ainsi que des cervelles d’animaux, un
gloussement en cascade, une espèce de rire saccadé, presque mélodieux,
résonna dans la direction du village. C’était l’hyène qui accourait
chaque soir du fond des solitudes, pour chercher sa pitance dans les tas
d’immondices proches du lupanar. Les chiens lui répondirent, déchirant
l’espace de hurlements unanimes.
--_Broumitch_, fit Aziza, soudain très inquiète. Moi rentrer, _fissa,
fissa!_
Elle partit en courant sur les pierres sèches qui sonnaient le creux et
le cristal. Elle venait de se rappeler qu’elle avait laissé la famille
de chats en train de jouer sous les poivriers, et la pensée que l’hyène
rôdait parfois jusqu’à l’enclos la terrifiait. Les animaux domestiques
fuyaient, l’échine basse, à l’approche du fauve. Les deux méhara
entravés qui attendaient fixement depuis le matin, au bord du steppe,
tournaient la tête l’un vers l’autre avec des mouvements de cygnes
engourdis. Elle trouva la mère chatte qui montait nerveusement la garde
autour de ses petits. Elle les couvrit de caresses, les prit dans ses
bras et les installa dans le vieux coffre qui lui servait de lit.
* * * * *
Dans le coffre, comme dans son cœur, ils avaient pris la place des
poupées, compagnes de son dernier été. Pendant les chaleurs sauvages
qui, quatre mois durant, écrasent le Sud-Oranais, ces effigies sans
forme ni couleur, ces épaves de l’enfance civilisée s’étaient trouvées
associées à d’étranges perturbations. Certains jours, Aziza s’éveillait,
tourmentée par une précoce inquiétude. Elle se glissait dans le réduit
où sa mère dormait nue, brisée par sa nuit; elle se couvrait les joues
de l’espèce de poudre de brique pilée qui sert de fard aux prostituées,
elle s’ensanglantait les lèvres, se bleuissait le tour des yeux avec des
crayons et se souriait longuement dans la glace de pacotille. Puis, elle
dérobait dans le coffre maternel des oripeaux hors d’usage, des foulards
roses troués, des débris de colliers de verre. Elle partait alors, avec
sa charge de poupées, traversait le village, la palmeraie, et gagnait
les dunes saumon qui se dressent de l’autre côté de l’oued à sec. Dans
le vent brûlant qui faisait onduler à leur surface comme un diaphane
linceul de sable, elle habillait ses tristes pantins, choisissant les
étoffes les plus vives, les verroteries les plus étincelantes, et les
plantait en demi-cercle autour d’elle. On eût dit un concile de
fétiches, l’assemblée des petits dieux de la solitude et de la mort.
Presque ensevelie dans la fournaise mouvante, elle se mettait à rêver
devant ces visages déteints. Elle attendait avec un effroi plein de
délices cette vision toujours renaissante d’une ville où les hommes et
les femmes ne pensaient qu’à l’amour. Elle voyait des corps blancs, aux
chevelures blondes, s’unir dans l’ombre des demeures en toub; par les
rues obscures, où des flocons de laine noirâtre tourbillonnaient avec la
poussière, des enfants nus s’étreignaient... Cette cité, qu’elle croyait
construire dans l’irréel, n’était bâtie qu’avec les décombres de ses
premiers souvenirs. La dune évoquait l’océan jaune menaçant de tous
côtés son ksar natal. Et si les corps dont elle imaginait la conjonction
lui apparaissaient plus blancs qu’aucun de ceux parmi lesquels elle
vivait, c’est qu’à la source de ses rêveries, il y avait tout un nœud de
chimères et d’ardeurs, dont le fantôme paternel était l’objet. Pourtant,
aucune image ne lui restait de son père, sinon celle d’un vague géant
roux, noyé dans la brume de l’espace et du temps.
* * * * *
Du jour où le vieux jardinier qui visite Heddah chaque semaine a fait
tomber de son tablier les six chatons et leur mère, les poupées ont
perdu leur pouvoir évocateur. La charge de rêve et d’amour qui pesait
sur elles a été brusquement reportée sur les nouveaux venus. Aziza les
chérit d’une tendresse excessive et plus qu’aucune créature, à
l’exception du missionnaire. Elle a bravé, pour les défendre, la colère
du chien blanc de Khaled, qui ressemble à son maître. Elle les porte sur
son dos, comme les femmes arabes leurs enfants, et les emmène jusque
dans la palmeraie. Elle leur livre de petits cadavres de lézards à dos
rose, de minuscules tortues d’eau qu’ils retournent maladroitement de
leurs pattes velues et tremblotantes. La mère, pendant ce temps, chasse
pour son compte dans les jardins, ou, tapie sur le rebord d’un
réservoir, observe longuement les épaisses grenouilles au ventre
jaunâtre qui se renversent dans l’eau verte avec des mouvements humains.
* * * * *
Elle était assise au pied d’un grenadier, ce matin-là, lissant le poil
de son favori, quand le pasteur apparut, foulant massivement le fragile
sentier de terre qui longeait le jardin. Elle offrit, d’un geste plein
de noblesse, l’ombre et le tapis d’orge qu’elle s’était appropriés. Il
enjamba la clôture et s’étendit volontiers. Des chameliers, rencontrés
sur la piste du Figuig et auxquels il avait osé soutenir que Jésus était
plus puissant que le Prophète, l’avaient menacé de leurs bâtons, aussi
son humeur était-elle sévère, comme ses discours.
--Je vais te raconter une histoire, commença-t-il, de cette voix qui
semblait répercutée par le mur d’un cimetière. Il y avait jadis un très
vieil homme qui s’appelait Abraham. Malgré son grand âge, Dieu lui
envoya un fils qui reçut le nom d’Isaac et devint son enfant préféré.
Or, un jour, Dieu dit à Abraham: «Prends ton fils, prends Isaac, dresse
un bûcher sur une montagne et offre-le-moi en sacrifice.»
--Pourquoi faire? interrompit vivement la fillette.
Mais le missionnaire ne tenait pas compte des interruptions.
--Trois jours après, Abraham se leva de bon matin, sella son âne, emmena
son fils et deux serviteurs. Arrivé à l’endroit que Dieu lui avait
désigné, il se mit à élever un bûcher. Isaac, qui croyait que son père
allait faire au Seigneur le sacrifice d’un agneau, s’étonnait de ne pas
voir la victime. Abraham lui répondit: «Dieu se procurera l’agneau
lui-même.» Et ayant attaché son fils sur l’autel, il prit le couteau
pour l’égorger...
--Dieu méchant! Brahim méchant! protesta l’enfant qui tremblait
d’indignation. _Kif kif_ Doui-Menia, couper cou bons Arabes!
--A ce moment, un ange apparut à Abraham et lui dit: «Arrête! Je sais
maintenant que tu crains Dieu, car tu étais prêt à lui sacrifier ce que
tu as de plus cher au monde.» Et Abraham, voyant un bélier retenu par
les cornes dans un buisson, le prit et l’offrit au Seigneur à la place
de son fils.
Aziza respirait, soulagée. Mais le danger couru par Isaac
l’impressionnait encore trop vivement pour qu’elle pût se réjouir sans
arrière-pensée du dénouement de l’histoire.
--Et si l’ange y a véni trop tard, réfléchit-elle, Brahim, quoi dire à
sa femme en rentrant?
Le pasteur, qui ne se risquait jamais dans les méandres de la
dialectique indigène, tirait la morale de son apologue, démontrant qu’il
fallait sacrifier à Dieu sans tarder ce qu’on avait de plus cher.
--Ne remettons pas au lendemain, ni même au soir, conclut-il. Donnons.
Donnons sur l’heure. Plus le sacrifice sera pénible, douloureux, plus
Dieu sera content.
--Et toi, content aussi? demanda-t-elle anxieusement.
Pour la première fois, il s’aperçut que sa catéchumène était
bouleversée. Il tapota ses joues qu’envahit une rougeur insolite, la
rougeur des émois européens, et répondit d’une voix bienveillante:
--Mais oui, je serai content. Allons, tu es une brave enfant. Je suis
sûr que tu deviendras une bonne chrétienne. Adieu, petite Maugrabine!
Elle pâlit de plaisir, pendant qu’il s’en allait, enfonçant la terre
légère qui résistait aux pieds nus des jardiniers indigènes.
* * * * *
Au milieu de la sieste, Leïla, la ksourienne, énervée par le vent d’est
qui soufflait depuis midi, sortit de la maison et s’engagea dans la
plaine des pierres. Sa face pointue humait la brise chaude. Un
brouillard de sable voilait les montagnes à l’horizon et, sur la
rocaille, autour d’elle, passaient des brumes rapides comme des flammes
de mer. Elle s’arrêta soudain devant une étrange vision. Dans un
bas-fond semé de grès noirs, Aziza était agenouillée. Elle tenait à deux
mains un bloc qu’il ne semblait pas qu’elle dût pouvoir soulever et elle
en assénait de grands coups sur la tête d’un de ses chats. Devant elle,
quatre petits cadavres gisaient déjà, le crâne défoncé. Elle avait les
bras éclaboussés de sang jusqu’aux épaules. On eût dit qu’un plat de
sauce rouge venait d’être renversé sur le sol.
Leïla la regardait assommer le survivant. Un gémissement de nouveau-né,
ridiculement faible, sortait encore de la bouche à demi écrasée qui
esquissait la grimace vieillotte de certaines personnes, quand elles
souffrent des dents. La fillette dut s’y reprendre à quatre fois pour
libérer dans le vent d’est le dernier souffle de son préféré.
Le massacre terminé, elle s’accroupit et contempla ses victimes dans une
insensibilité complète: elles avaient l’air beaucoup plus petites qu’un
instant auparavant. On eût dit trois paires de rats. Un gros champignon
de steppe, atteint par les rafales, se vidait sur elles comme d’un nuage
de poussière d’encre. L’apparition de Leïla fit tressaillir l’enfant,
car ce qu’elle appréhendait le plus était une intervention tardive de
l’ange. Mais quand la ksourienne, jouant du bout du pied avec les
cadavres minuscules, lui demanda:
--Pourquoi as-tu fait ça?
Elle répondit, secouée de sanglots, dans une espèce d’ivresse de
sacrifice:
--Parce que je les aimais tant!