Ils s’étaient connus un dimanche, chez les parents de Lise, dans un
humide jardin ceinturé d’eau stagnante. Leurs familles prenaient le thé
dans le pavillon, sous les arbres. On voyait, à travers le tunnel de
l’allée, comme à travers une lorgnette de verdure, les automobiles et
les motocyclettes se succéder sur la route de Haarlem. Mais ici, au fond
du parc, les mouvements de la vie se réduisaient à la palpitation des
feuillages, aux déplacements des insectes sur les mousses, à la glissade
molle d’une grenouille, plongeant du talus pourri de feuilles mortes
dans l’eau végétale du fossé.
Sous le regard des carreaux violets, il y avait dix personnes attablées,
que la fixité du temps et du lieu semblait avoir gagnées. La brume dorée
du soir, atmosphère dans l’atmosphère, amortissait le tintement des
porcelaines, étouffait les remarques sur les lèvres et drapait les
pensées comme d’une étoffe de rêveries. Un soleil, si faible qu’on avait
pitié de lui, caressait la natte javanaise du seuil. Sur la table à thé,
la veilleuse du réchaud tirait déjà les regards et les fixait à son
destin éphémère.
Jacob et Lise comprenaient ce qui venait d’arriver. Quelque chose avait
crevé le silence de l’heure, le dôme des feuilles et fusait en criant
vers le bleu. Leurs yeux, trop timides pour avouer cette joie, se
fuyaient.
* * * * *
Pendant les fiançailles, leur émotivité devint extrême. Ils se
retrouvaient au bord des prairies où les bestiaux qui avançaient à
lentes foulées, en paissant, répétaient la marche grise des nuages
broutant l’horizon. Ils allaient visiter des cousins, à Haarlem ou à
Leyde. Ils se promenaient en barque plate à palette jaune, sur les
étangs d’Alsmeer. Une vapeur sortant soudain d’un fossé, au crépuscule,
et se couchant sur le polder comme une brebis fantôme; un arrêt du train
sous la pluie et cette angoisse du brusque silence,--on n’entend plus
que le vent qui, sur le toit du wagon, siffle autour de quelque
chose;--la tension inattendue de la voile au milieu d’un chemin d’eau et
le glissement accéléré de la barque sous une brise qu’on imaginait bien
plus faible, le même détail perçu en même temps les bouleversait. Quand
ils se voyaient chez les parents de Lise, dans son boudoir aux étagères
encombrées de bibelots minuscules,--elle avait eu, fillette, le goût du
lilliputien, des fétiches de deux centimètres, des ivoires fouillés,
hauts comme une dent, qui compensaient son horreur d’un monde trop vaste
et sa tristesse d’habiter un corps qu’elle imaginait grossier,--ils se
touchaient les mains et pleuraient en silence.
* * * * *
Ils s’épousèrent au début de l’hiver, un jour de grand vent. Comme les
deux familles habitaient Bloemendaal, ils furent mariés à la mairie de
ce village qui n’est qu’une rue bordée de parcs, entre dune et polder.
Il y eut un déjeuner chez les parents de Jacob, dans la villa qui
s’abrite au creux d’un croissant de sable planté de pins. Pendant que
les oncles et les cousines les regardaient avec bonté, en attendant
l’instant des toasts, ils observaient, par-dessus les têtes, les troncs
violacés, de l’autre côté du chemin de briques roses, et pensaient
naïvement à la solitude.
Ils sortirent à quatre heures et se glissèrent par une brèche qu’ils
connaissaient dans le monde inhabité des dunes. Ils marchaient à la
rencontre d’énormes vapeurs grises qui arrivaient de la mer invisible,
se divisaient à chaque massif de bouleaux ou de pins rencontré,
laissaient entrevoir un pan de ciel d’un bleu délavé, et reprenaient
leur poursuite informe au-dessus du pays. Sur un tertre de sable
mouillé, d’étranges petits chênes hauts d’un mètre, penchés, torturés,
tout en or, crépitaient dans le vent tiède. Lise les regardait avec
tendresse. Elle s’agenouilla sur des mousses d’un vert si brillant qu’on
les eût dites polies comme des émaux.
* * * * *
La maison où ils devaient vivre donnait sur le _Nieuwe Gracht_, à
Haarlem. Ils s’y installèrent le soir même. Sientje, la femme de
chambre, avait garni toutes les pièces de chrysanthèmes blancs et allumé
la lampe à thé sur le rebord de la fenêtre du salon. Ils restèrent
longtemps sans lumière, assis côte à côte. Le vent était tombé. Les gens
qui passaient le long du canal, les voyant éclairés par la lueur
laiteuse du réchaud de porcelaine, levaient un instant les yeux, pas
plus longtemps que sur les autres couples immobiles qui, à cette heure,
dans les salons obscurs, mûrissaient des rêveries aussi transparentes
que leurs veilleuses de kaolin.
Jacob dut retourner le surlendemain à sa banque. Il partait par le train
de sept heures qui est rempli d’hommes d’affaires enveloppés dans la
brume du cigare matinal et absorbant par les yeux les lourdes colonnes
du _Handelsblad_ ou du _Rotterdammer_. Il était, comme eux, épais et
sensible, derrière son nuage de feuilles de tabac, avec, dans sa pensée,
le même cheminement de faits et de chiffres.
Le train se vidait en gare d’Amsterdam. Jacob montait dans un tramway
qui le déposait à l’angle du _Keizersgracht_. Sa banque était installée
dans une ancienne demeure de patriciens au perron de marbre noir, à la
façade de briques violacées, aux altières glaces teintées. A cinq
heures, il s’acheminait à pied vers la gare et rentrait à Haarlem pour
le repas du soir. Il y avait, dans sa ville et dans les villes voisines,
des centaines d’hommes qui menaient la même existence. Des femmes, pas
très différentes de Lise, les attendaient auprès de tables garnies de
mets identiques. Un crépuscule égalitaire obscurcissait les vestibules
de leurs maisons et un même bien-être les effleurait, à retrouver
l’odeur des meubles de chêne, qui est celle de la fixité.
* * * * *
Lise ne quittait Haarlem que pour aller voir ses parents, à Bloemendaal.
L’hiver s’avançait dans leur jardin matelassé de feuilles pourrissantes.
A partir de quatre heures, les tasses de thé se succédaient au salon.
Sous les abat-jour, les derniers chrysanthèmes semblaient magiquement
recolorés par l’éclat des lampes. La causerie familiale durait jusqu’à
la nuit. Lise rentrait dans un tramway à grandes courbes qui avait
parfois l’air de trancher au hasard, dans la brume. Elle fermait son
livre en entendant le pas de Jacob, posait un journal sur la table et
s’approchait du feu. Il évitait de la toucher. C’est elle qui le prenait
dans ses bras et se serrait contre lui. Mais, un soir, elle se crut
imperceptiblement repoussée par une pression musculaire inconsciente.
Elle sortit du salon pour aller pleurer dans un placard à linge, le
front contre une pile de nappes. A table, ils ne se parlaient qu’en
présence de Sientje. A partir de neuf heures, une angoisse jamais
formulée montait entre eux. Quand dix heures sonnaient au coucou du
vestibule, il disait:
--Tu devrais te coucher, ma chérie. Je veillerai tard, cette nuit. J’ai
à travailler.
Un soir qu’elle se plaignait de maux de tête, il lui prépara de
l’aspirine. Il lui tâtait le pouls, assis sur le lit. Elle lui entoura
le cou de son bras nu. Il s’arracha d’elle comme d’une lépreuse et
sortit sans un mot.
* * * * *
C’est au printemps seulement que les parents de Lise commencèrent à
chuchoter leurs inquiétudes. Un ami de la famille avait rencontré Jacob
sur un des canaux d’Amsterdam habité par les prostituées. Des deux côtés
de l’eau noire où des cercles gras emprisonnent des détritus,
contemplant tout le jour, de leurs yeux clairs, ces maelstroms
immobiles, elles vivent à leurs fenêtres, comme de doux animaux
rassasiés. Les entrepôts aux portes bleues enchâssées dans les façades
de briques noircies enclosent et réfléchissent une lumière plus molle et
plus verte qu’elle ne tomba des nuages, car elle s’est nourrie de la
respiration des platanes, de la buée des eaux mortes et de mille reflets
errants. Dans les embrasures, les visages et les corps au repos
attendent. Les bras ronds, les seins et les croupes épaisses gonflant
les peignoirs suggèrent, plutôt que l’âpre débauche, on ne sait quelles
voluptés ensommeillées et maternelles.
Jacob avait été vu causant avec une de ces nourrices du mâle-enfant. La
femme, une blonde massive ingénument fardée, se tenait sur son perron,
un bras puissant et consolateur posé sur l’épaule de l’homme. Elle lui
parlait d’une voix traînante, dont la puérilité surprenait. Il descendit
les marches sans répondre et s’en fut le long du quai, dans un rais de
soleil vert.
* * * * *
Quelques jours plus tard, un dimanche, il avait conduit Lise au bord de
la mer. Elle aimait à se retrouver dans la station balnéaire où
s’étaient écoulés les étés de son enfance. Assis à la terrasse d’un
café, ils dominaient la fourmilière humaine de la grève. Sur une
longueur de plusieurs kilomètres, des milliers d’êtres étaient contenus
entre la mer plate et le bourrelet clair de la dune. Les cris de joie,
les rires et les paroles se fondaient en une sorte de vagissement
triste. Lise, qui souffrait toujours du spectacle des multitudes,
regardait au loin un nuage de sable ou d’embruns mystérieusement chargé
de lumière.
Jacob concentrait son attention sur une des sommelières, une paysanne
imparfaitement équarrie dont les bras nus semblaient des pièces de bois
enluminées au pinceau. Il la regardait passer, portant sur un plateau
l’_advokaat_ d’un jaune laiteux. Il ne pouvait détacher ses yeux de ces
mains crues aux doigts enflés, dont on ne savait si elles souffraient de
quelque maladie ou d’un monstrueux excès de santé. Quand la fille rendit
la monnaie, une contrainte le fit toucher furtivement ses moignons roses
avec une sorte d’attirance mêlée de dégoût. Il comprit que Lise avait
remarqué le frôlement. Il rougit. Il aurait voulu s’expliquer, crier
quelque chose, briser un verre, frapper du pied... Il se taisait, pesant
et immobile sur sa chaise.
* * * * *
Le _Bantamer-Straat_, la rue chinoise, semble une des plus paisibles
d’Amsterdam. Presque toutes les vitrines en sont obstruées par des
stores bleus strictement baissés. Quelques-unes proposent des conserves
exotiques, _mixed ginger_ ou _Chan-pee-Moy_. De temps en temps, une
porte s’ouvre et l’odeur céleste flotte au vent.
Jacob examine un éventaire où trois vases de porcelaine bleue sont posés
devant un rideau de serge verte. Derrière, dans l’ombre de la boutique,
trois faces jaunes l’observent en grimaçant. Le menacent-elles? Lui
sourient-elles? Il ne le sait. Il ne sait même pas si ce visage qui
fléchit sur un cou délicat, ces yeux qui chavirent en lançant un éclair
blanc appartiennent à une femme ou à un très jeune homme. Il n’ose
pénétrer dans le bouge.
* * * * *
Depuis une heure, il crie, d’une voix transposée par la colère. Il
reproche à Lise d’avoir négligé ses devoirs de ménagère. Il avait
demandé, la veille, qu’on lui préparât un riz javanais. Toute la
journée, à son bureau, il s’est représenté les raviers précieusement
garnis de confitures de mangoustan, qui ont la couleur de l’opium, de
_lombok_, dont chaque parcelle vous pose un tison sur la langue, de
petits poissons enduits de piment rouge et de ces baies vertes qui
dégagent un tel parfum de forêt sauvage qu’on ferme instinctivement les
yeux en les croquant. Il recherche, depuis quelque temps, cette cuisine
épicée. Mais Lise n’a pu se procurer les condiments nécessaires et on a
servi un gras turbot entouré de sauce blanche. Il a, tout d’abord,
accepté placidement les explications de sa femme. C’est en sortant de
table que la colère l’a pris. Colère sans venin, injures maladroites et
toujours répétées, qu’il jette comme des fagots sur un incendie
volontaire. Lise a compris que le drame dépasse les mots prononcés. Elle
continue pourtant à jouer son rôle de ménagère défaillante. Elle avoue
des torts, pour lui procurer la victoire qu’il cherche sur le terrain de
l’autorité domestique.
Il arpente le salon, de la fenêtre à la chaise où elle est assise.
Sientje n’a pas encore apporté la théière, mais le réchaud de porcelaine
est allumé devant la vitre et sa lueur de lait et d’or commence à
pointer dans le crépuscule. Jacob a cessé de crier. Il lui faut dominer,
détruire, se prouver sa force autrement que par des mots. Il saisit le
réchaud, le précipite et le piétine. Lise s’est dressée, atteinte par ce
geste au plus profond de sa conscience. Elle comprend que cette flamme
éteinte en son réceptacle transparent, ces débris de porcelaine qui
crissent sous des talons d’homme, c’est elle-même, c’est son corps enfin
brisé et profané, dans une ivresse de possession, de haine et d’amour.
* * * * *
Les persécutions commencèrent peu de temps après. Il lui donnait chaque
semaine l’argent des dépenses domestiques. Un dimanche soir, il lui
annonça qu’il ne pouvait rien débourser avant la fin du mois. Elle
entama sans mot dire ses économies de jeune fille.
Le premier du mois suivant, il lui remit un billet de cent florins.
--J’achète des terrains, expliqua-t-il. Je n’aurai pas de fonds
disponibles avant une quinzaine. Arrange-toi.
Un jour que des factures ménagères avaient été présentées, elle osa
demander deux cents florins. Il entra dans une de ces colères
trépignantes auxquelles il s’adonnait de plus en plus et finit par jeter
sur le tapis un billet de vingt florins.
Dans l’espace de deux mois, elle avait vu fondre ses économies et
l’étrange avarice de Jacob ne se relâchait pas. Elle ne savait plus
comment cacher aux domestiques cette servitude monétaire. Elle ne
voulait recourir à ses parents qu’à toute extrémité. Elle dut pourtant
s’y résoudre, après que l’encaisseur de l’épicerie eut été renvoyé pour
la troisième fois. Son père vint demander une explication à Jacob.
Celui-ci se plaignit gauchement du désordre de Lise et sortit de son
portefeuille deux billets de mille florins qu’il y replaça, le vieillard
parti.
Comme elle lui demandait, avec sa douceur habituelle, pourquoi elle se
voyait ainsi torturée, il répondit, les larmes coulant sur son visage
immobile:
--Je ne le comprends pas moi-même. Je gagne de l’argent. Nous sommes
plus riches que l’année dernière. Et je t’aime encore...
Elle l’entoura de ses bras. Mais il la repoussa et, le lendemain, il lui
tordait sauvagement les poignets, parce qu’elle avait laissé choir sur
le marbre du foyer certain cendrier de cristal qu’il avait hérité de sa
mère.
* * * * *
Ils divorcèrent au milieu de l’été. Ils retrouvèrent, à l’instant de la
séparation, l’émotive douceur de leurs fiançailles. Sans la décision
prise, l’impatience de la famille de Lise, la masse impalpable des
jugements et des commérages qui divisaient leurs destins, peut-être
n’auraient-ils pas trouvé le courage de rompre cette misérable intimité.
Dans une crise d’effacement et d’humilité, Jacob avait laissé à Lise la
maison du _Nieuwe Gracht_. La solitude la vêtit, dès le premier jour,
comme une tunique étroite qui ne la quitterait plus. Ses parents étaient
au bord de la mer, dans l’île de Texel. Dès le matin, la ville de
Haarlem se vidait de son peuple d’enfants qui partait pour le Bois ou la
plage de Zandvoort. Les faubourgs eux-mêmes semblaient déserts. Lise
sortait régulièrement après le déjeuner d’une heure. Elle évitait les
quartiers comme il faut. Leurs maisons en stuc gris clair, beige ou café
au lait, dont les intérieurs confortables étaient visibles à travers les
_bow-windows_, lui causaient une incompréhensible tristesse. Elle
longeait le Spaarn aux eaux changeantes, où le triangle vert clair d’un
bossoir faisait danser des reflets allongés. Elle se plaisait à regarder
ces yeux peints des péniches, où semble s’être réfugiée la gaîté de
leurs massifs corps flottants et celle des hommes qui les manœuvrent.
Elle sortait parfois à bicyclette, dans la campagne. Elle évitait les
propriétés de ses amies d’enfance, qu’elle n’aurait pas aimé rencontrer.
Comme il lui fallait un but, pour encourager sa promenade, elle
s’orientait vers tel restaurant champêtre abrité sous des peupliers,
devant une perspective de pâturages vibrants de lumière. Elle y buvait
une tasse de ce thé noir qu’on remue avec une petite pelle en verre. Au
retour, elle voyait, à l’intérieur de chaque maison, la table servie
pour une famille placide. Une injustifiable pitié l’envahissait à
l’aspect de ces visages honnêtes, de ces corps sans beauté, dont il
semblait que le bonheur eût arrondi les formes et ralenti les
mouvements. Chez elle, le crochet l’attendait. Elle ajoutait quelques
mailles minutieuses au serpentin blanc qui s’enroulerait, un mois
encore, dans la corbeille, avant de devenir le feston inutile d’un
chemin de table ou d’un dessus de fauteuil.
Les crépuscules étaient interminables, dans le salon qu’envahissaient
les reflets orangés errant sur le canal. Tant de lumière était éparse
dans le ciel, qu’on ne pouvait dire derrière quel nuage avait disparu le
soleil. Il y avait comme deux foyers de pourpre et de vermeil, deux
puits de brume engloutissant chacun son astre avec lenteur.
A neuf heures, Sientje apportait le thé sur son réchaud. Lise vidait une
tasse après l’autre, assise près de la fenêtre, pendant que la nuit,
derrière elle, semblait sortir des armoires, du piano, des tapis et se
fondre en une masse chargée de rêveries. Les cris des enfants et ceux
des hirondelles se divisaient au loin, comme une poussière qui retombe.
On distinguait, de plus en plus espacée, la plainte d’un tramway
décrivant sa courbe, au détour du pont. Enfin, le carillon d’onze
heures, dont on ne perdait pas un battement, tombait de la cathédrale,
volée de bulles sonores crevant dans le silence.
* * * * *
Vers la fin de la première semaine, Lise eut un rêve énigmatique auquel
elle réfléchit plusieurs jours durant. Elle se voyait à bord d’un bateau
noir, une sorte de barque usée et gémissante. On était au cœur de l’été,
sur une lourde mer tropicale. On naviguait depuis des années. Aucune
terre, jamais, n’était apparue à l’horizon et l’on savait cependant
qu’on ne dérivait pas au hasard sur l’océan du temps: on cherchait un
havre heureux, une île de bénédiction et de plénitude, où les planches
moites du pont étroit, l’odeur de saumure et de poisson, l’écœurement du
tangage éternel sur la houle bleu sombre, tout serait immédiatement
compensé.
Soudain, on se trouvait arrivé. De hautes falaises avaient surgi du
gouffre. C’était comme une draperie de roches, le déroulement noble et
rugueux d’une étoffe de pierre. L’île était d’un noir violet et les
récifs avancés pointaient hors de la vague leurs têtes de pourpre. Un
liséré de lumière jaune courait le long des arêtes surchauffées. Au
creux d’une baie, dominé par des parois couleur de jacinthe, un navire
était immobile sur son ancre, entièrement pris dans une gaine de neige
et de glace. A bord, on ne distinguait qu’un homme, appuyé, calme et
souriant, au bastingage. Lise s’étonnait de ces agrès chargés de
stalactites, de ces passerelles poudrées à blanc, de ce fantôme polaire
baignant dans la tiédeur des eaux tropicales. En même temps, le désir
lui venait de plaire à ce voyageur énigmatique. Derrière elle, quelqu’un
héla l’inconnu:
--Sommes-nous bien arrivés? Sommes-nous à Bovenkarspel?
--Non, répondit-il, vous êtes à l’autre bout du monde. Il vous faut
retourner à votre point de départ.
Une double déception envahissait Lise. Avoir parcouru la moitié de la
planète et devoir revenir en arrière! Et cet homme qu’elle voulait
conquérir ne s’émouvait même pas! Il la regardait, immobile et poli,
froid comme son navire gelé flottant sur la houle chaude. Elle étouffait
d’humiliation, pendant que la barque virait de bord. Elle s’aperçut tout
à coup que la cheminée du paquebot devenait un arbre, d’où s’échappaient
des gerbes de mystérieuses fleurs de neige aux pétales rose et or. Cette
flore des frimas fondait en touchant les ponts. Le vaisseau tout entier,
des cordages entourés de leur fourreau transparent aux paquets de glace
glauque collés à la carène comme des coquillages monstrueux, étincelait
sous la pluie de lumière. Une buée, de la couleur des vergers en mai, se
dilatait jusqu’au zénith, allumant une aurore sur les crêtes des
falaises. L’eau sombre devenait laiteuse et les pointes des récifs,
entre deux vagues, jetaient des éclairs d’or, comme les yeux des fauves.
Alors, des jeunes filles en blanc sortirent des cabines et coururent,
les mains tendues, vers l’arbre qui grandissait. Les fleurs se
solidifiaient à leur contact: c’étaient de vraies branches d’amandier,
de longues tiges de passeroses qui tombaient dans leurs bras. La récolte
faite, elles la jetèrent aux pieds de l’inconnu qui souriait, cette
fois, en voyant déferler sur lui cette avalanche printanière.
L’embarcation de Lise avait gagné le large. Le ciel et la houle
s’obscurcissaient d’une menace d’orage, mais là-bas, le vaisseau de
neige demeurait aussi blanc, aussi lumineux, et l’arbre jailli de la
glace répandait toujours sur le voyageur le fardeau de son inépuisable
fécondité.
* * * * *
Elle avait poussé jusqu’au bord de la mer et se reposait au sommet d’une
dune, sa bicyclette posée à plat dans les herbes claires. Les maisons de
Zandvoort s’alignaient à gauche, noyées dans une brume de chaleur. Le
soleil venait de disparaître derrière un mince nuage allongé, qui se mit
à briller soudain comme une barrette en perles de verre. Sur la plage,
trois enfants en jerseys rouges criaient, tellement chargés de lumière
qu’ils semblaient trois petites flammes tombées du brasier solaire.
Un promeneur salua la jeune femme. Elle reconnut un ami de ses parents,
le docteur Constant van Bever, qui était le médecin de l’asile de
_Meer-en-Berg_. Il vivait seul, à la lisière de l’immense domaine, dans
un cottage d’où l’on voyait les fous tranquilles errer sous les futaies.
Parfois, ses visites finies, il parcourait le pays à motocyclette, pour
oublier les grandeurs imaginaires qui occupaient depuis le matin sa
pensée. Il n’y parvenait pas. Il s’était assis à côté de Lise et lui
parlait de ses malades. On sentait que le seul intérêt de sa vie était
de comprendre et de justifier le délire particulier à chaque être.
Pendant qu’il parlait, Lise sut qu’elle devait lui raconter son rêve. Il
l’écouta, les yeux baissés, affectant la distraction. Il prenait cette
attitude avec les gens sains, pour leur éviter la gêne de se croire
observés. Il regardait au contraire les déments en face, pour dépister
leurs mensonges et forcer leurs réticences.
--Bovenkarspel, qu’est-ce que c’est? demanda-t-il brusquement, quand
elle eut terminé.
--C’est un village de la province du Nord, où mes parents m’emmenaient
dans mon enfance. Il y avait une chaussée bordée de minuscules fermes en
bois vert posées sur des pierres bleues. Les troncs des pommiers, dans
les petits enclos, étaient peints en bleu. Chaque mouton portait une
raie bleue sur le dos. On voyait des brouettes pleines de fromages ronds
qui roulaient comme des ballons rouges ou des pommes enchantées. C’était
un monde-joujou, un paradis comique, où j’oubliais la tristesse et
l’énormité de l’univers.
--Je comprends, sourit Constant. Bovenkarspel, pour vous, signifie le
bonheur. Le long voyage dans la barque noire, c’est votre vie. Arriver à
Bovenkarspel voulait dire: toucher enfin ce but, qui est le bonheur.
Arriver ailleurs: aboutir à la tristesse.
--Peut-être, admit-elle.
--Et l’inconnu? N’était-ce pas votre mari?
--Il ne lui ressemblait guère. Grand et mince, tout l’opposé de Jacob.
--Oh, nous défigurons souvent, dans nos rêves, les personnes que nous ne
voulons pas reconnaître.
--Pourquoi n’aurais-je pas voulu le reconnaître?
Constant hésita, puis baissant les yeux:
--A cause du navire de glace. Vous l’accusiez de frigidité.
Elle rougit violemment, pendant qu’il reprenait:
--Vous vouliez vous approcher de lui, l’émouvoir. Il restait
inabordable, insensible...
--Mais les fleurs, coupa-t-elle en mâchant une herbe amère, que veulent
dire les fleurs?
Il répondit, presque avec émotion:
--Les fleurs sont un hommage d’amour, peut-être une consolation... C’est
un rêve de tendresse déçue.
Elle s’était levée, fuyant d’autres éclaircissements. Il la soutint
jusqu’au bas de la dune. Elle descendait avec des précautions
machinales, comme une malade qu’on vient de faire souffrir en
l’examinant et qui redoute qu’au moindre choc la douleur ne se réveille.
* * * * *
Elle s’occupait avec minutie de son foyer, réalisant docilement l’idéal
de convenance domestique suggéré par ses bonnes. Hanna, la cuisinière,
avait obtenu sa bouilloire électrique et Sientje servait maintenant en
tabliers garnis de dentelles. C’était une fille de trente-cinq ans qui
souffrait de désirs réprimés et se croyait en butte aux poursuites
masculines. Le dimanche, en rentrant du Bois au crépuscule, il lui
arrivait de rabrouer de paisibles flâneurs. Elle avait adopté une chatte
qu’elle surveillait tyranniquement. La sournoise bête cherchait tous les
soirs à s’évader de la petite cour aux murs de brique verdie. Mais la
main sèche de Sientje la rattrapait toujours. On lui lavait les dents,
on lui attachait des faveurs au cou. Elle engraissait, devenait méchante
et dormait en boule des journées entières, dans une corbeille
capitonnée. Elle se réveillait soudain, dardant sur quiconque osait
l’approcher des regards chargés de griefs. Quand la placide Hanna
plaidait pour la séquestrée, Sientje répondait:
--Elle peut bien se priver, puisque je me prive.
Vers la fin de l’été, Lise avait renoncé à ses promenades quotidiennes.
Elle avait pris l’habitude de s’allonger une heure ou deux, au milieu de
l’après-midi, comme pour éteindre dans l’inconscience une brûlure trop
vive de sa pensée. Sommeil léger, que les bruits du dehors ne
troublaient pas, mais qu’interrompait le moindre frémissement de vie
domestique.
* * * * *
Ses parents revinrent de Texel au début d’octobre. Elle alla prendre le
thé chez eux le jour de leur arrivée. Ils parlaient gaîment de leurs
promenades à travers le désert des dunes, au bord des mares salées
cernées de vase, où somnolaient des troupes d’oies sauvages. Ils
racontaient les tempêtes de septembre, la mer qui abordait l’île en
nappes étagées de brisants gris vert, la plage striée d’immenses rubans
de sable sec, le vent qu’il fallait vaincre et fendre comme la houle, de
son corps appuyé, sinon, il vous balayait avec les brins de varech, les
fragments de coquillages et les lanières de pluie tiède chassées vers le
nord... Ici, dans le pavillon de thé, au fond du jardin, la vie semblait
suspendue. Un soleil débile et fidèle caressait la natte javanaise et
les losanges bruns du _sarong_ imprimé qui couvrait la table. A un an
d’intervalle, jour pour jour, le retour des saisons suscitait une heure
pareille à celle où Lise avait connu Jacob. Elle s’aperçut que les
récits de ses parents, auxquels nul anniversaire n’échappait, n’avaient
pour but que de refouler des pensées attristantes. Quand elle sentit que
les larmes la gagnaient, elle alla cueillir une rose attardée.
* * * * *
Elle avait hérité de sa mère cette sûreté de la mémoire qui fixe les
événements et les raccorde à travers le temps. Elle savait que la
vieille dame gardait, au fond d’un tiroir, un album orné de citations
poétiques où étaient consignées des dizaines de naissances, de mariages
et de décès. Il y avait là des prénoms inusités d’arrière-cousines
mortes en bas âge, à une époque si reculée qu’on ne comprenait pas
qu’elles pussent éveiller un souvenir chez des vivants. Lise, qui jadis
parcourait avec sa mère ces fastes du culte familial, n’osait plus
ouvrir l’album, à présent, car il contenait certainement deux
dates--fiançailles et mariage--qu’elle n’aurait pu affronter sans émoi.
Elles retentirent en elle au passage, comme beaucoup d’autres. Elle se
calfeutra, pendant cette période. Elle s’oubliait des heures devant la
fenêtre à guillotine, avec un roman. Elle lisait peu. Un paragraphe
suffisait pour lui ouvrir le monde illimité des rêveries, où sa pensée
reliait par un fil subtil des pôles singulièrement écartés. Le sang
désertait parfois ses doigts et les laissait incolores, à peine
sensibles.
* * * * *
Une angoisse vague s’emparait d’elle, à chaque réveil. Elle percevait
dans une espèce de terreur le retour des bruits domestiques et se
cachait la tête sous les oreillers, comme pour revenir au pays moins
lugubre d’où la blême fatalité des matins venait de l’exiler. Elle
trichait avec le jour, donnait de la lumière et fixait longuement
l’étagère où luisaient des souvenirs de Java, rapportés jadis par ses
parents. L’éléphant d’ivoire, énorme dans sa petitesse, arrêté sur le
bord d’une planchette de marbre, les fruits de bois sculpté, le
mangoustan sphérique d’un brun doré, le dourian ovoïde et d’un vert
jaunâtre, le vase d’écorce étreint par un serpent, ces épaves délicates
d’un monde ensoleillé s’interposaient entre elle et la dévorante
machinerie des heures. Mais Sientje frappait, tirait les rideaux,
relevait le store de serge et le brouillard blanc, montant du canal,
annonçait la présence d’un nouveau jour à vivre.
* * * * *
Constant prenait le thé chez ses parents, quand elle pénétra dans leur
salon. Elle observa qu’il la traitait avec une sorte de douceur
inquiète. Il s’arrêtait parfois avant de parler, comme si certains mots,
insignifiants pour quiconque, eussent risqué d’atteindre en elle une
zone malade.
Il décrivait la misère des quartiers pauvres de Haarlem.
--Vous devez avoir beaucoup de liberté, maintenant, ajouta-t-il; vous
devriez prendre un diplôme d’infirmière. Comme visiteuse, vous rendriez
des services...
Elle suivit des cours à la maison des Diaconesses. Elle apprit à
désinfecter une plaie, à assister le chirurgien, à faire un pansement.
Un absurde sentiment de responsabilité l’oppressait, quand il lui
fallait enrouler la bande de toile autour du bras de cire. Au bout de
quelques semaines, Truus, une des diaconesses, était devenue son amie.
Lise aimait ce visage souffrant d’une grande pitié refoulée, d’un amour
contrarié des créatures. Truus l’emmenait de temps en temps à l’hôpital.
Elle vit opérer un enfant de huit mois qui riait, pendant que les gardes
le démaillotaient. Il croyait que ces mains douces allaient le plonger
dans l’eau tiède. Il leva curieusement le nez vers le cornet de
chloroforme et aspira de toutes ses forces l’odeur nouvelle. Au réveil,
il fit une grimace, puis se mit tout de suite à pleurer: il avait faim.
Lise le regardait, émerveillée, bouleversée de tendresse et d’espoir.
--Prenez garde. Il ne faut pas trop les aimer, lui dit Truus.
--Pourquoi donc?
La diaconesse hocha la tête sans répondre. Le lendemain, Lise apprit que
l’enfant était mort.
On lui avait permis de frictionner la tête des tout petits affligés de
croûtes ou de vermine. L’opération, qui semblait des plus simples,
n’allait jamais sans difficultés. Les gardes en parlaient entre elles
avec ennui. Lise eut beau procéder le plus délicatement possible, elle
n’évita ni les larmes, ni les cris de révolte. Il fallut appeler
l’aide-infirmier, une grande brute faible d’esprit, qui empoigna
maussadement les têtes rebelles et les savonna d’autorité. Les poupons
ne pleuraient plus: ils riaient et tendaient leurs menottes vers le
géant privé de raison. Truus observait en souriant la déception de Lise.
Elle l’avait conduite un jour auprès d’une femme gravement malade, dont
le mari, un manœuvre incapable, gagnait cinq _cents_ l’heure à nettoyer
les péniches. Elle-même gagnait un peu plus comme confectionneuse. Toute
leur vie s’était écoulée dans une telle pauvreté que la misère était
leur seul lien. Mais la maladie qui, chez la femme, avait renforcé cette
attache, l’avait rompue chez l’homme. Soit difficulté d’accomplir un
acte en dehors de ses habitudes, soit incapacité d’imaginer la
souffrance, il ne s’était pas présenté une seule fois à l’hôpital.
L’abandonnée disait à Lise, avec un étonnement résigné:
--Pourquoi ne vient-il pas me voir? Nous avons pourtant travaillé autant
l’un que l’autre.
Oui, telle était la tragédie de ce monde: le manque d’amour, le mépris
de l’offrande que certaines âmes portent en elles. Déjouée par la mort,
par la nature, par l’inattention ou l’endurcissement des cœurs, la
tendresse sans emploi se dévorait lentement, dans une solitude
épuisante. Truus allait à l’église et priait Jésus-Christ. Mais qui
aurait pu dire si le Dieu qu’elle s’était forgé ne remplaçait pas des
visages humains adorés en secret?
* * * * *
Lise cessa bientôt de suivre les cours à la maison des Diaconesses. Elle
se rendait chaque jour en tramway chez ses parents et participait, une
heure durant, à la causerie familiale. Le père qui, depuis plusieurs
années, n’allait plus à son bureau, fumait son cigare en feuilletant des
illustrés sous la lampe. La mère lisait à haute voix le courrier du
matin: un oncle avait écrit de Kampen; la cousine de Dordrecht se
plaignait de sa santé. Tous les mois, arrivait de Java la lettre d’une
nièce expatriée qui décrivait, dans un style assoupi, la douceur de sa
vie coloniale. De l’enveloppe tombaient de petites photographies: un
mari joufflu souriant sous son casque blanc, des enfants malicieux et
bronzés aux bras de leur _babou_. Le père demandait parfois à Lise de
jouer de l’Æolian. Elle installait dans sa cavité le rouleau de papier
perforé, mettait en mouvement les pédales, tirait les jeux et, les mains
oisives, laissait se dévider le morceau préféré du vieillard.
* * * * *
Au début de l’été, sa mère reçut de mauvaises nouvelles de Dordrecht: la
cousine se mourait. C’était une femme obèse aux chairs empâtées de
graisse jaune, qui avait épousé, vingt-cinq ans auparavant, un officier
de la marine marchande refusé aux examens de l’École de Guerre. Elle
habitait une maison du siècle dernier, dont les assises noires
plongeaient dans l’eau noire d’un canal. Quand, au milieu de la façade
en briques fanées, le visage somnolent de la cousine apparaissait
derrière les carreaux violets du salon, il semblait qu’un fantôme se
levât un moment du passé pour juger et condamner le temps présent.
Cette larve humaine aimait son mari. Elle n’avait pas voulu d’enfants,
craignant qu’il ne reportât sur eux sa tendresse. Elle mit pourtant au
monde un avorton qui naquit sans moelle épinière et mourut le lendemain.
Six mois après son mariage, le marin devenait l’amant d’une de ses
nièces qui vivait hors de la ville, dans un gai cottage entouré de
champs de tulipes. A chaque retour au pays, il passait deux jours avec
sa femme, puis annonçait son départ pour Rotterdam, où l’appelaient «les
affaires de la compagnie». Elle lui préparait avec soin une valise de
linge frais et il allait retrouver sa maîtresse aux tulipes. La cousine
avait ignoré pendant quinze années cette liaison. Quand elle la connut,
la seule vengeance qu’elle médita fut de vivre assez longtemps pour
empêcher l’infidèle d’épouser sa parente. Dès qu’elle se sut atteinte
d’un cancer de l’estomac, elle se condamna d’elle-même aux aliments
liquides, croyant pouvoir ainsi prolonger sa moisissante existence. Elle
était morte pendant que son mari naviguait.
Lise et sa mère arrivèrent à Dordrecht pour les funérailles. L’odeur du
canal emplissait la maison et, dans la chambre de la cancéreuse, une
autre odeur, qui était celle de son mal, vivait encore. Les frères de
l’officier de marine se tenaient au salon, gros et querelleurs. Lise
n’avait pas visité sa cousine depuis des années. Elle s’était moquée
d’elle, du verre de porto qu’elle vous offrait à trois heures et des
rideaux grenat qu’elle fermait par décence, car il y avait une école de
natation sur l’autre bord du canal. Mais une atroce pitié l’envahit tout
à coup, en pensant aux joues molles de la vieille femme dont l’amour
maladif avait été, sa vie durant, hypocritement bafoué. Elle ne put
supporter de voir l’indifférence masculine l’accompagner jusqu’au
cercueil. Elle éclata en sanglots devant les beaux-frères étonnés.
Larmes sur soi, qui ne rachètent ni ne compensent rien, inutile et
plaintif signal que s’envoient à travers leur désert les cœurs méprisés.
* * * * *
Cette année-là, Lise accompagna ses parents dans leur villégiature à
l’île de Texel. Elle regardait, de la barque à voiles, une mince épée de
sable posée à plat entre ciel et mer. Très loin, à sa pointe effilée, de
faibles brisants brillaient par instants, comme le sourire subit de
dents nacrées. Il faisait gris clair, couleur de perle, et l’on ne
savait où l’eau, la terre et l’air avaient leurs limites. La lumière
jouait avec l’île basse, coulait, ondoyait, posant au creux d’une dune
un mirage d’étangs. Lise ne se défendait pas contre ces magies. L’amour
sans objet détend lentement son arc et laisse flotter la corde. Depuis
quelques semaines, elle pensait moins à Jacob. Elle avait oublié
certains traits de son visage.
Le jour de l’arrivée, elle fit avec sa mère une promenade dans les
champs aux talus de gazon sablonneux. Des brebis ensanglantées de
marques rouges fuyaient de côté, entravées par couples. La vieille dame
parlait de son mari, dont la santé l’inquiétait.
--Et puis, ajouta-t-elle, il est préoccupé.
--De quoi?
--De toi, mon enfant, de ton avenir.
Lise crut qu’il s’agissait d’une question d’argent, la dépréciation des
valeurs coloniales, dont elle entendait parler à la maison. Mais le nom
de Constant intervint:
--C’est un homme d’une grande bonté. Il a pour toi des sentiments
fraternels... Nous pensions que, si tu voulais...
Lise posa un baiser sur la joue rose et ridée. Elle s’émut de l’embarras
de sa mère; elle souffrit de renverser la naïve espérance échafaudée
précieusement par les vieillards, dans le secret de leurs causeries.
Elle eut pourtant le courage de répondre:
--Non. Ne faites plus de ces projets, tous les deux. Je ne me remarierai
pas.
* * * * *
De retour à Haarlem, elle fut plusieurs jours sans vouloir rencontrer
Constant. Le hasard la remit en sa présence un soir de septembre, au
restaurant de Brederode. Il était venu là pour oublier sa journée.
L’orage qui, depuis midi, cernait l’horizon, avait énervé les fous. Il
semblait que l’électricité du ciel eût ravivé le délire des cerveaux.
Des heures durant, Constant avait dû apaiser, délivrer, exorciser. Il se
reposait maintenant, les coudes à une petite table, regardant la buée de
chaleur monter des champs vers les immenses constructions nébuleuses aux
bords nacrés qui s’élevaient jusqu’au zénith. Il avait vu Lise descendre
de bicyclette. Il lui offrit une chaise et s’informa de sa santé. Elle
comprit tout de suite qu’il ignorait le rêve caressé par ses parents.
Elle crut s’apercevoir qu’il la regardait avec une attention
affectueuse. Elle avait, en s’asseyant, déposé sa bourse en filigrane et
déplacé machinalement une soucoupe vers la droite. Il observait ces
mouvements. La pensée qu’il pourrait les interpréter la troubla. Elle se
tint immobile et ne porta qu’en hésitant le thé noir à ses lèvres. Cet
homme au visage usé, qui lui souriait dans le crépuscule verdâtre, lui
semblait mystérieusement chargé de tous les secrets maladifs de son
temps. Avec lui, les mensonges étaient inutiles. Une instance, dans son
regard, engageait à la confession. Cette invitation muette était si
pressante que le silence même, à ses côtés, devenait une tromperie. Des
confidences, des détails incongrus montaient en elle, débouchaient,
comme autant de gnomes effrontés, des coins obscurs de sa conscience. Sa
réserve habituelle et la difficulté de formuler d’aussi bizarres pensées
la contraignaient à se taire. Mais elle repoussait obstinément vers la
gauche sa tasse, la théière et le sucrier.
Quand elle se leva, la tentation de se livrer la reprit avec une force
irrésistible, et elle trouva soudain le mot qui résumait la confession
impossible:
--Je rentre, dit-elle en riant nerveusement. Les _jeunes filles_ ne
doivent pas être vues sur les routes, à la nuit tombante!
Elle n’entendit pas ce qu’il répondait. Elle pédalait sur la poussière
de charbon de l’allée, allègre et déchargée comme par l’aveu d’une
faute.
* * * * *
Chaque fois qu’elle allait visiter ses parents, elle passait devant la
boutique d’un antiquaire, son voisin. Elle inspectait machinalement
l’étroite vitrine où les bougeoirs de cuivre, les coiffures frisonnes
aux ornements de filigrane, les cuillers d’argent surmontées d’un
moulin, les drageoirs et les tasses chinoises retenaient peu de regards.
Un jour, son attention fut attirée par un petit tableau du XVIe siècle,
représentant une jeune femme assise à sa fenêtre, au-dessus d’un canal.
On distinguait, au fond de la chambre, le lit aux draps bis, l’escabeau
portant un vase de verre où jaunissait un chardon des dunes. Tout au bas
de la toile, le mur de briques rose noir s’enfonçait dans l’eau, sans
courant ni reflets, du canal. La jeune femme ne la voyait pas. Son
regard de prisonnière était braqué droit devant elle et par un
stratagème du peintre, on embrassait le champ de sa vision: un miroir
accroché près d’elle reflétait le bord opposé du canal, une rangée de
maisons aux toits en escalier, une rue perpendiculaire où circulait,
baignée de lumière bleue, la foule alerte des marchands, des commis et
des promeneurs. L’antiquaire, pensant augmenter la valeur du minutieux
chef-d’œuvre, l’avait baptisé «Vierge au canal». Mais il était évident
qu’aucune intention religieuse n’avait animé l’artiste. Le visage amolli
de son modèle n’exprimait que le recueillement nostalgique d’une clôture
involontaire, le retour désolé sur soi-même et l’acceptation finale de
cette vie stagnante, séparée de la vie par une ceinture d’eau morte.
Lise examinait le tableau avec un attendrissement mêlé de crainte. Il
lui semblait voir, dans cette peinture que le hasard extrayait du monde
épars des peintures et fixait à sa porte, un signe secret de
l’Intelligence à son adresse, comme un rappel ironique ou consolateur de
l’identité des êtres à travers les siècles. Le portrait fut exposé
plusieurs semaines dans la vitrine, puis un amateur l’emporta.
* * * * *
Les premiers symptômes de son mal apparurent pendant le dixième hiver
qui suivit son mariage. Elle avait alors près de trente ans. Son père,
mort depuis peu, reposait dans cet étrange parc de Westerweld, où les
tombes sont moins nombreuses que les hêtres, les érables et les chênes.
Elle ne pensait plus à Jacob. Elle avait légèrement engraissé. Elle
ressemblait maintenant à ces femmes heureuses et respectables dont elle
avait pitié, jadis, quand elle les apercevait derrière la vitre de leurs
vérandas, à l’heure du crochet. La routine des étés succédait pour elle
à celle des hivers, sans ruptures d’allégresse ou de peine. A la voir,
les cheveux lisses, la chair calme sous ses corsages droits, on l’eût
prise pour un de ces êtres si doucement enfoncés dans le bonheur qu’ils
semblent hors des atteintes de la vie. Elle fut plusieurs semaines avant
de comprendre qu’un monstre inconnu s’insinuait en elle.
Tous les soirs, après le dîner, alors qu’elle brodait paisiblement au
salon, quelque chose l’obligeait à passer dans la salle à manger. Elle
se mettait à une place déterminée, derrière la table, et appuyait sur la
poire de la sonnette dont le fil s’enroulait à la suspension. Sientje
paraissait et demandait, de sa voix contrainte:
--Madame désire?
Lise l’envoyait chercher un livre au premier étage, ou recharger le feu
de sa chambre à coucher, ou vérifier les verrous de la porte d’entrée.
La servante obéissait, témoignant par un serrement des lèvres qu’elle
jugeait l’ordre intempestif. La maîtresse retournait au salon et
reprenait sa broderie.
Elle se demanda, un soir, comment il se faisait qu’ayant un bouton de
sonnette à portée de sa main, contre la cheminée, elle eût pris la peine
d’aller sonner dans la pièce voisine; elle n’en répéta pas moins, le
lendemain, son acte injustifié. Elle réfléchit en outre à l’inutilité
des commissions qu’elle distribuait: avait-elle réellement besoin du
livre qu’elle se faisait apporter? Le feu de sa chambre n’était-il pas
régulièrement entretenu? Et quelle vraisemblance qu’à cette
heure,--entre dix et onze,--les verrous de la porte d’entrée ne fussent
pas encore tirés?
--Je deviens maniaque, pensait-elle. Comme ça doit être désagréable à
servir, une vieille fille!
Un jour, ce fut Hanna qui répondit au coup de sonnette. Elle arrivait de
sa cuisine, pesante et les yeux ronds. Lise la dévisagea, puis dit
rapidement, en rougissant:
--Au fait, je n’ai besoin de rien. Bonsoir.
La cuisinière sortie, elle toucha le dossier d’une chaise, avec la
sensation qu’elle sortait d’un rêve. Son passage d’une pièce dans
l’autre, l’appel et le renvoi de la domestique, cette succession d’actes
lui semblait s’être accomplie en dehors de sa volonté. L’instant où elle
se voyait assise à sa broderie se soudait avec celui où elle se
retrouvait debout, derrière la table au tapis bleu. Une autre femme
avait rempli, de ses gestes sans logique, le temps intermédiaire. En
rentrant au salon, elle s’observa dans une glace, comme pour dépister
cette inquiétante hôtesse intérieure.
--Je ne veux pas me laisser surprendre, pensa-t-elle le lendemain, en
finissant de dîner. Je vais m’astreindre à ne pas quitter ma broderie.
Comme le coucou de l’antichambre venait de chanter onze heures, elle eut
soif. La théière reposait encore sur son réchaud de porcelaine, mais le
breuvage était tiède. Elle chercha des yeux la bouilloire, qui aurait dû
se trouver dans le seau de cuivre garni de braises.
--Sientje l’aura emportée, remarqua-t-elle.
Et, passant vivement dans la salle à manger, elle pressa le bouton de la
sonnette...
--La bouilloire est au salon, répondit la femme de chambre.
--Je vous assure que non, Sientje.
--La bouilloire est à sa place habituelle.
--C’est bien, je me serai trompée, admit-elle. Je n’ai plus besoin de
vous.
... Le seau de métal tinta sous son pied, à demi dissimulé par le rideau
de velours de la fenêtre. La bouilloire s’inclinait rêveusement en
arrière, comme naviguant sur la houle de feu...
Lise réfléchit à la force d’illusion qui l’avait, une fois de plus,
vaincue. Comment nommer cette instance assez énergique pour effacer
momentanément les objets de son champ visuel? Où tendait l’impulsion qui
la contraignait, chaque soir, à exécuter comme un automate un ordre
auquel n’acquiesçaient ni sa volonté, ni sa raison? Quel était ce
personnage qui faisait d’elle, quotidiennement, sa servante?
Elle se réjouit de la lucidité qui l’armait si fortement contre les
embûches du maître inconnu. Elle commença la veillée du lendemain,
décidée à triompher. Elle attendait l’heure dangereuse comme les
sceptiques des romans anglais attendent le revenant de minuit, dans les
maisons hantées. Elle lisait une relation de voyage où l’auteur
décrivait les angoisses d’une nuit passée dans la jungle de Sumatra,
sans porteurs ni lumière, alors que les rugissements des fauves se
rapprochaient. La frayeur ressentie par le paisible écrivain hollandais
passait en elle, peu à peu, avec les mots. Les tentures, la pénombre lui
versaient la terreur que les feuillages et les broussailles avaient, en
cette chaude nuit d’autrefois, versée à son compatriote. Elle attendait
une catastrophe aussi soudaine que le bond d’un tigre hors d’un tunnel
de verdure. Si elle demeurait dans son fauteuil, une horreur
imprévisible fondrait sur elle. Elle posa le volume et ferma les yeux.
Dans le silence de la nuit de gel, un chuintement, un grésillement sourd
se produit: quelques gouttes d’eau bouillante sont tombées sur les
braises. Trois bouffées de vapeur mêlée de cendres montent du seau de
cuivre... Lise a porté la main à sa gorge. Elle voit une forme se
matérialiser sur le velours des rideaux. Elle se lève et court dans la
salle à manger. Elle sonne comme on crie au secours. Quand Sientje
paraît, elle ne sait que lui dire, car elle a compris qu’une fois
encore, l’ennemi rusé qui l’habite s’est joué d’elle. Les terreurs qu’il
lui envoie? Rien d’autre qu’un moyen détourné de l’attirer dans la pièce
voisine et de lui faire exécuter l’ordre d’appel.
Puisqu’elle ne peut se soustraire à l’injonction mystérieuse, du moins
essayera-t-elle de la justifier aux yeux de Sientje. Et elle cherche
désormais, en dînant, le prétexte dont elle usera trois heures plus
tard. Mais, qu’il s’agisse d’une lettre urgente à porter à la boîte,
d’un chemin de table disparu de l’armoire à linge, ou d’un cachet
d’aspirine à chercher dans la pharmacie, la servante n’est plus dupe.
Elle observe maintenant sa maîtresse avec une méfiance attristée et,
quand celle-ci pénètre à l’improviste dans la cuisine, la naïve Hanna
tressaille et s’agite craintivement.
* * * * *
Lise est à Bloemendaal. Sa mère l’a souvent priée de venir habiter près
d’elle. Pas une fois depuis son mariage,--sauf à la mort de son
père,--elle n’a passé la nuit sous le toit familial. Ce soir, pourtant,
elle hésite à rentrer en ville. Peut-être a-t-elle compati à cette
solitude. Et puis, la neige tombe. Les tramways qui sentent la laine
mouillée peinent entre des talus gris. Dans la rue, les gamins vous
heurtent, jaillissant des ténèbres sur un seul patin. Lise se laisse
persuader que le retour est impossible et la vieille dame, avec
l’agitation que donne la joie contenue, lui fait préparer sa chambre de
jeune fille.
--Cette maison est trop grande pour moi, maintenant, soupire-t-elle, en
regardant la domestique mettre les draps... La tienne aussi est trop
grande.
Mais Lise, avec une dureté qui l’étonne, étrangle une fois de plus le
rêve maternel.
--Je ne quitterai pas ma maison.
--Pourquoi, mon enfant?
--Je m’y trouve bien.
Elle n’ajoute pas qu’elle a conscience d’une tâche obscure qui ne peut
se remplir ailleurs. Elle ne saurait trahir le devoir inconnu qui la
rive à ces murs humides.
Elle s’est gardée d’avouer à sa mère la contrainte qui trouble ses
veillées. Elle attend avec curiosité le retour de l’heure périlleuse.
Constant sonne après le dîner. Il a vieilli et pâli. L’acuité de son
regard s’est faite presque soupçonneuse. Mais son sourire s’illumine
parfois d’une ivresse qui est celle de la connaissance. Il narre
gaiement des histoires de l’asile et Lise s’aperçoit tout à coup que la
pendule marque onze heures. Pas un instant, elle n’a éprouvé la
tentation d’aller dans la salle à manger, ni de faire comparaître la
vieille Suze. L’ennemi ne s’est pas montré ce soir. Elle attribue cette
victoire à la présence de Constant et l’envie lui vient de se confier à
lui. Pendant que sa mère somnole sous la lampe, elle l’attire devant le
foyer et lui parle plaisamment de l’habitude incompréhensible dont elle
est devenue l’esclave.
--Qu’en pensez-vous? Manie de célibataire, n’est-ce pas?
Il rit avec elle, mais elle sait qu’il l’observe, qu’il cherche un
indice dans ses inflexions de voix, dans le choix de ses mots.
--Pourquoi faites-vous cela? demande-t-il brusquement.
--Je n’en sais rien. C’est à vous de me l’apprendre.
--J’irai dîner chez vous demain. Nous causerons.
Aucun homme ne s’est assis à sa table, depuis Jacob. Elle se sent
paralysée à l’idée de recevoir Constant. Mais elle a honte de cette
timidité. Aussi acquiesce-t-elle hâtivement:
--C’est entendu. Je vous attendrai à six heures.
Il se lève pour prendre congé. Comme la vieille dame s’est tout à fait
endormie, il passe dans le vestibule sur la pointe des pieds. Lise, qui
l’a suivi, endosse machinalement sa fourrure. Il l’arrête du geste:
--Vous sortez?
--Oui, dit-elle en rougissant. Je vous accompagnerai jusqu’à la poste.
Il ne neige plus. La marche lui paraît si agréable, qu’après avoir
quitté le médecin, elle ne peut se décider à rentrer. Elle dépasse la
maison maternelle. A la station du tramway, une vision s’installe dans
sa pensée et la pousse en avant. Depuis quelque temps, elle est
coutumière de ces rêves éveillés qui s’interposent entre elle et le
monde réel. Cette fois, elle imagine que Jacob est revenu, après dix ans
d’absence. Comme le cocher, un vieux qu’elle connaît bien, est trop
faible pour décharger la malle, Jacob la porte lui-même en riant jusque
dans le vestibule. Elle le débarrasse d’une épaisse fourrure grise que
Sientje emporte avec admiration... Ils restent seuls devant le feu...
Jacob la prend par la taille et lui caresse les cheveux.
Elle s’aperçoit qu’elle a suivi les rails du tramway. La voici près de
Haarlem, dont les lumières font rougeoyer un bas nuage gonflé de neige.
Elle se dispose à rebrousser chemin. Mais elle réfléchit qu’elle est à
dix minutes de chez elle. A quoi bon retourner à Bloemendaal? Elle
hésite un instant devant l’image de sa mère: elle voit la vieille dame
s’agiter sous la lampe, approcher de la fenêtre son front innocent. Elle
sait qu’elle la prive d’un plaisir escompté. Bah! elle reviendra le
lendemain et, pour apaiser des inquiétudes possibles, elle téléphonera
tout à l’heure. Elle s’arrache à l’immobilité comme à de tremblantes
mains invisibles et repart. Voici la _Nieuwe Gracht_ et la maison.
D’abord téléphoner:
--Oui, c’est Lise... Ne m’attends pas... Je suis rentrée chez moi...
Non, je n’ai pas froid... Bonne nuit!
Elle ne veut pas souffrir de la déception qui transparaît dans la voix
de sa mère. Elle monte dans sa chambre, dont le feu meurt sous la
cendre. C’est pourtant vrai, qu’elle a froid! Elle descend vivement à la
salle à manger, sonne et prie Sientje de lui préparer un grog.
* * * * *
Le lendemain, pendant le dîner, Constant évita de lui parler de sa
contrainte, mais vers dix heures, comme ils devisaient au salon, il lui
dit tout à coup:
--Montrez-moi donc ce que vous faites.
Elle répéta son action quotidienne, ordonnant à Sientje d’apporter une
bouteille d’_advokaat_.
--Vous vous mettez toujours à la même place, derrière la table?
--Oui, toujours.
--Et Sientje? Elle entre toujours par la même porte?
--Oui.
--Qu’est-ce que ceci? demanda-t-il, en désignant une tache sombre qui
s’étalait au milieu du tapis de velours bleu.
--C’est de l’huile que j’ai renversée.
--Il y a longtemps?
--Deux mois environ.
--Vous rappelez-vous comment l’accident est arrivé?
--Oui. J’étais à ma broderie, quand, je ne sais pourquoi, l’idée me vint
que l’huilier devait être mal entretenu. Sientje néglige parfois
l’argenterie. J’allai le prendre sur le dressoir, je le posai sur la
table et me mis à le nettoyer avec un vieux gant... Un faux mouvement a
renversé la burette.
--C’est singulier, réfléchit Constant; vous vous placez de telle façon
que Sientje doive apercevoir la tache en entrant. On dirait que vous la
lui montrez...
Lise se tut, envahie soudain par un malaise inexplicable. Elle voulut
entraîner Constant.
--Attendez, reprit-il. Cette tache joue certainement un rôle dans votre
contrainte. Elle n’éveille aucun souvenir? Savez-vous qu’en rêve, table
et tapis veulent souvent dire lit et draps?
Elle s’assit, regarda le médecin comme si elle le voyait pour la
première fois, et étouffa un oh! de surprise.
--Venez, maintenant, dit-il en lui prenant le bras. Je suis sûr que vous
avez quelque chose à me raconter.
* * * * *
Elle s’était enfoncée dans un fauteuil de cuir, devant la cheminée du
salon. Sientje avait apporté l’_advokaat_. La bouilloire naviguait en
songeant sur sa mare de braise, derrière les rideaux. Constant éteignit
le lustre. La lueur d’une petite lampe voilée d’un sarong brun et celle
du réchaud de porcelaine, sur le rebord de la fenêtre, subsistèrent
seules. Lise murmurait:
--Je viens de faire un rapprochement très étrange... et qui vous
aiderait certainement à me comprendre. Mais je ne puis vous en parler.
--Pourquoi?
--C’est trop intime.
Il posa un instant sa main sur le front de la jeune femme et s’assit à
côté d’elle.
--Vous parlerez cependant, observa-t-il avec douceur. Vous avez envie de
vous confesser.
--C’est vrai, admit-elle.
Elle regardait de côté ce visage que l’attention immobilisait, auquel
l’ardeur de l’intelligence restituait une jeunesse.
--J’essayerai, reprit-elle, en se tournant contre le dossier du
fauteuil.
Son corps céda, comme sous la pression de fortes mains. Elle posa ses
paumes sur ses yeux et commença:
--Cela remonte à la première nuit que j’ai passée dans cette maison, à
ce qu’il faut bien appeler ma nuit de noces. Ma chambre est au-dessus de
la salle à manger. Celle de mon mari correspondait au salon. Mais
Jacob... vous devez savoir que Jacob... Non, je crois que je ne pourrai
pas.
--Je vous aiderai, intervint Constant. Vous voulez me dire que Jacob
n’était pas tout à fait _normal_? Je le sais depuis longtemps, ma pauvre
enfant. Vous me l’avez appris, un jour, sans vous en douter. Ce rêve du
navire gelé...
Elle le remercia d’un regard timide, puis continua, comme soulagée du
plus lourd de son secret:
--Il allait et venait de sa chambre à la mienne. Il entrait dans mon
lit, me serrait contre lui, puis me quittait brusquement, dans une
espèce de colère. Vers deux heures du matin, il me dit qu’il se sentait
indisposé; des douleurs d’estomac, causées par un plat indigeste qu’on
aurait servi au dîner. Je ne croyais guère à ce malaise. Je me levai
cependant et lui préparai du thé. Je m’imaginais que c’était ma
maladresse et mon manque de grâce qui le paralysaient. Mais si je
n’avais cruellement souffert de le voir ainsi torturé, j’aurais accepté
volontiers de ne recevoir de lui que des baisers et des paroles de
tendresse... J’avais envie de le consoler, de lui faire comprendre qu’il
se tourmentait sans motif. Je me taisais, de crainte d’augmenter son
chagrin. J’étais heureuse entre ses bras. Je finis par m’y endormir. Au
petit jour, il dit, en me regardant de ses yeux fixes d’où les larmes
coulaient: «J’ai honte devant la femme de chambre.» Je ne le comprenais
pas. Il reprit, avec une haine de soi que je n’oublierai jamais: «Elle
verra qu’il n’y a pas de sang sur le linge. Elle saura que je ne suis
pas un homme.» Alors, il se leva, écarta brusquement les couvertures,
alla chercher une fiole d’encre rouge dans mon secrétaire et la renversa
sur le drap... Je ne sais comment je puis vous avouer ces misères. Il me
semble que nous le trahissons ensemble!
--Cela suffit, murmura Constant. Vous avez tout dit, et je crois que
j’ai tout compris... Comme les âmes sont différentes! Les unes se
dérobent durant des mois; la vôtre m’a tout de suite livré son secret...
Savez-vous ce que vous faites, en allant et venant d’une pièce dans
l’autre? _Vous répétez la tragi-comédie de votre nuit de noces._ Oui,
vous passez du salon dans la salle à manger, comme jadis votre mari
passait de sa chambre dans la vôtre. La table joue le rôle du lit
nuptial; le tapis, celui du drap maquillé. Le jour où vous avez renversé
l’huile a été le premier de votre contrainte. Ce n’était pas un
accident: je ne crois guère aux accidents. Vous reproduisiez, sans le
savoir, le geste par lequel Jacob avait répandu l’encre.
Elle s’était rencognée entre le bras et le dossier du grand fauteuil. Sa
chair semblait protester contre l’impalpable agression qui violait sa
conscience. Constant lui prit la main et continua:
--Vous n’appelez Sientje _que pour lui montrer la tache_. En l’obligeant
à regarder l’étoffe maculée, vous justifiez Jacob du soupçon qui pouvait
l’atteindre. Vous répondez à sa remarque angoissée au sujet de la femme
de chambre. L’ordre d’appel, incohérent en apparence, que vous exécutez
chaque soir est, en réalité, plein de sens et de noblesse; il efface la
tristesse de la nuit d’autrefois; il nie les échecs successifs qui
rendirent nécessaire le subterfuge de l’encre rouge. Il protège votre
mari contre la calomnie et lui restitue sa dignité de mâle.
Elle acquiesçait maintenant du regard, trop bouleversée encore pour
pouvoir parler.
--Il y a des actions, disait Constant, qui sont comme des rêves; elles
accomplissent dans le présent les souhaits du passé. Celle-ci réalise
aujourd’hui, avec un retard de dix années, votre ancien désir que Jacob
fût un homme pareil aux autres. Pendant cet intervalle, vous n’avez fait
qu’attendre et préparer la satisfaction imaginaire que vous procure la
comparution de la servante. Je plains ces observateurs de l’âme qui se
refusent à descendre au fond du puits où elle cache ses plus beaux
trésors! Moi qui vous ai regardée vivre, je savais que, pas une heure,
vous ne vous étiez sentie déliée de vos serments; je savais que vous
aviez tourné le dos au monde, pour qu’aucune tentation ne pût vous
arracher au souvenir... Mais je ne savais pas que votre amour travaillât
à supprimer le crime commis contre l’amour. Plus loin que le pardon,
plus loin que la fidélité, votre tendresse a construit un délicat
mensonge de puissance.
* * * * *
Un monde de rêves l’assaillit, cette nuit-là et les suivantes. Des
vagues de souvenirs déferlaient en elle, ramenant d’on ne sait quels
gouffres, telle une multitude de coquillages précieusement nacrés, la
foule des sensations primitives. Elle remontait de ces profondes
plongées aux cités englouties de l’âme, calme et brisée, avec le
sentiment qu’une réponse indistincte avait cependant été donnée à des
énigmes qu’elle ignorait. L’agitation des soirs avait disparu. Elle
pensait comme à une étrangère à cette femme qu’une impulsion ridicule
obligeait, la semaine dernière encore, à accomplir des actes sans
logique.
Elle avait passé trois jours près de sa mère, dans la détente de
l’affection partagée.
* * * * *
Dès novembre, le froid était tombé du ciel pur. A Noël, une glace
épaisse emprisonnait les canaux. Des centaines de patineurs circulaient
entre Haarlem et Amsterdam. Les audacieux s’engageaient, à quatre ou
cinq, sur l’immense banquise boursouflée de vaguelettes du Zuiderzée. On
les voyait courir, penchés sur l’appui fictif d’un bâton. On eût dit des
brochettes d’oiseaux de mer rasant la houle figée. Ils faisaient halte
autour des braseros installés devant une tente où des vieilles
débitaient du café. Ils poussaient jusqu’à l’île de Marken, qui brillait
comme un jouet au milieu du désert gelé. Des paysannes aux cheveux
jaunes les hissaient sur la berge et leur offraient des boissons
brûlantes.
Lise les regardait avec envie, car toute son enfance avait participé à
cette féerie des hivers. Elle se rappelait des parties de glace où l’on
était dix cousins et cousines en jerseys blancs derrière la perche. Elle
désira revoir l’Amstel, qui se trouvait associé dans sa mémoire aux
aigus plaisirs du froid.
A la sortie de la ville, le fleuve était sillonné de traîneaux. Des
prairies couvertes de givre montait une touffe de brouillard qui
débordait mollement et s’aplatissait contre le sol rose. Amsterdam
n’était qu’une frange grise de toits, de dômes et d’usines. Le soleil
descendait, comme un gong de cuivre détaché du zénith. Il semblait qu’en
frappant la pierre d’un clocher, il dût sonner avec un grondement joyeux
et rebondir. A quatre heures, devant le restaurant du Kalfje, toute une
foule dansait sur la glace.
Lise distingua, parmi les patineuses, deux jeunes femmes qui avaient été
ses compagnes d’enfance. Un désir lui vint de se mêler à cette cohue
glissante. Elle chaussa des patins et décrivit des cercles, dans une
passion de mouvement et d’air froid qui la surprit. Ses anciennes amies
l’avaient reconnue. Elles l’enlacèrent et, pendant un quart d’heure, les
trois corps évoluèrent hardiment sous le regard attentif des hommes.
Mais une gêne subite dégrisa Lise, quand elle s’aperçut qu’un officier
l’avait remarquée. Il dépassait le trio, dans une rapide avancée, puis
pivotait brusquement et glissait à reculons en la fixant. Un sentiment
de honte et de crainte naissait en elle. Cette humanité tournoyant
gaiement sur la glace noire lui parut soudain pleine de dangers et de
tentations. Elle sut qu’elle devait la fuir. En même temps, une fatigue,
une raideur douloureuse l’envahissaient. Ses chevilles enflaient sous la
courroie des patins. Ses membres, esclaves des rêveries immobiles,
protestaient de tous leurs muscles contre le mouvement qui les
violentait. Elle quitta ses amies et revint à Haarlem, la conscience
alourdie d’un obscur péché.
* * * * *
Elle rêva, cette nuit-là, qu’elle se trouvait dans une chambre de la
maison de Bloemendaal, avec sa mère. Celle-ci était encore jeune et
telle que Lise avait dû la connaître en sa petite enfance. Elle-même se
voyait rajeunie de dix années. Un départ se préparait, dans la chaude
allégresse des cœurs. Il s’agissait d’aller retrouver Jacob. Il régnait
une tiédeur dorée où montait, avec la vapeur d’eau, l’odeur de l’empois
et du linge humide. Lise était minutieusement, amoureusement occupée à
repasser son jupon de mariage. Mais, toujours, un faux pli rayait la
batiste, un volant échappait à l’injonction du fer et, d’un bras
inlassable, des pleurs de bonheur au bord des yeux, la jeune fille,
tendrement penchée sur les symboliques blancheurs de la jupe, repassait,
repassait.