L’aventurière qui venait d’arriver au Grand-Hôtel d’Ajaccio se faisait
appeler Zobba _hanoum_ et se donnait pour la veuve d’un émir du désert
syrien.
Certains soirs, avec son masque dédaigneux, son teint d’ambre éclairci,
avec ses cheveux courts entremêlés d’or rouge, avec sa large bouche
onduleuse comme la corolle d’une anémone de mer, elle semblait une de
ces princesses des montagnes d’Arabie qui commandent à leur tribu, font
la guerre, improvisent et rendent la justice. Le lendemain, avec ses
yeux ternis par l’angoisse, sa voix dure qui attaquait le destin en
insolences désespérées, elle n’était plus qu’une fille ivre de rancune.
On la voyait tantôt dans des robes de Paris ou de Londres, mais tachées,
fripées, tantôt le front cerné par quelque foulard algérien et le corps
à l’abandon parmi les plis d’une vieille djellaba. L’hôtelier
s’inquiétait secrètement chaque semaine en présentant sa note. Elle
payait cependant, après des discussions sordides. La société anglaise
ignorait son existence. Seuls, quelques hommes lui parlaient. Elle
tournait à vide autour du jardin, montait et descendait les escaliers
sans motif, parcourait les couloirs comme un animal poursuivi. Elle ne
savait pas ce qu’elle fuyait.
* * * * *
Le temps peut alléger une conscience du crime ou de la douleur, mais
vingt années de prostitution sont une pierre tombale sur l’âme la plus
forte. Les trottoirs d’Oran, cette longueur du boulevard Séguin où, dans
la poussière dorée de six heures, les machines humaines font le manège
devant les colons attablés dans leur sueur; les trottoirs de Paris,
l’arène bordée par les poubelles où elle avait, pendant des années,
combattu pour son pain; les trottoirs de Londres, la piste sans fin,
jalonnée le samedi soir par les ivrognesses et où, dans le brouillard
des nuits, elle avait entraîné à sa suite des formes habitées par le
sadisme et la folie; les chambres, des réduits algériens où la pièce de
dix sous tintait sur la terre battue aux boudoirs des maisons secrètes
d’Europe, où les lampes rouges et les pastilles du sérail ont pour
mission de dépayser le désir masculin; les corps, cette forêt de membres
clairs ou bronzés qui l’avaient étreinte et tenaillée, pendant que
l’arbre humain vibrait dans la rafale du spasme,--c’étaient là les
fantômes qui lui donnaient la chasse le long des corridors, sous
l’ombrage des palmes et jusque dans le filet à souvenirs du sommeil.
Elle volait. Tant bien que mal, en bijoux dérobés à des proxénètes, en
faux platine écoulé à des recéleurs, en faux tableaux revendus à des
Américains, elle apaisait l’angoisse des nuits futures, des nuits sans
mâles de la cinquantaine, et sa haine d’un monde où une femme peut se
sentir à la même aube rassasiée de débauche à crier d’horreur et vide
d’aliments à vouloir tuer. Elle savait que ces temps infernaux ne
reviendraient plus pour elle. Les démons de la faim qui avaient hurlé si
sauvagement à ses trousses étaient exorcisés, mais la volupté,
l’assouvissement, la plénitude, qu’elle vendait de plus en plus cher,
lui étaient toujours refusés. Elle les cherchait, cependant, sous
d’autres noms, comme toute créature vivante: ce qu’il lui fallait, ce
n’était pas seulement boire, se vêtir, fumer et dormir; c’était aussi
détruire, saccager par l’intelligence.
* * * * *
Nul souvenir ne vibra en elle, quand elle entendit appeler son nouveau
voisin de table, un missionnaire qui arrivait de l’Afrique Centrale, «M.
le pasteur Jacottet». Elle avait seulement éprouvé, en voyant cet homme,
l’espèce de tressaillement qui l’avertissait en présence d’une victime
possible. Et elle savait aussi déjà que celui-ci ne serait dépouillé par
elle ni de son argent, ni d’aucun de ses biens terrestres.
Le pasteur venait soigner en Corse une fièvre bilieuse qui l’avait
terrassé dans sa case, au bord d’un estuaire congolais. Il regardait les
gens avec des yeux naïfs, usés, et leur racontait spontanément ses
campagnes. Il ne les distinguait qu’avec peine: pour ce spectateur des
foules noires, tous ces visages clairs se ressemblaient. Il avait perdu
le sens des différences sociales. D’une petite table à l’autre, il avait
tout de suite engagé la conversation avec sa voisine et il la traitait
avec la même déférence que la femme du colonel anglais, qui mangeait à
sa gauche. Il n’avait presque plus de voix, à force d’avoir parlé aux
hommes, dans l’humidité des forêts et la poussière des brousses. A
quarante-cinq ans, il semblait un vieillard.
Le lendemain de son arrivée, il rencontra Zobba _hanoum_ derrière
l’hôtel, dans un champ d’asphodèles d’un mauve passé. La jeune femme
était assise à l’ombre d’un de ces grands eucalyptus isolés qui penchent
leur bruissant fardeau d’argent au-dessus du golfe. Son regard instable
s’arrêta sur le missionnaire qui l’aborda cérémonieusement et reprit la
conversation de la veille. Il parlait sans fanatisme, en homme dont
vingt années d’apostolat ont miné la passion la plus forte.
--Je me suis souvent demandé, disait-il, de quelle valeur devant Dieu
peut être le baptême d’un malheureux Bambara pour qui le crucifix n’est
qu’un fétiche de plus, d’une pauvre brute à front de singe qui invoque
le Christ entre le démon de la foudre et la déesse des pluies. Quand
j’ai affaire à des peuplades dont la barbarie m’est connue, je ne leur
parle même plus des vérités évangéliques. A quoi bon? Des sauvages
capables de certaines cruautés, de certaines perfidies, ne peuvent que
souiller le nom du Christ en le proférant. Si j’arrive à leur inculquer
les premières notions de la charité, de la douceur, de l’humanité, je
suis bien content et j’estime que Jésus est content, lui aussi.
Une lueur jaune brilla un instant dans les yeux de la jeune femme. Elle
réprima un sourire et cingla de sa canne une touffe d’asphodèles, avant
d’insinuer:
--Vous êtes vraiment très raisonnable, pour un pasteur... Je me demande
si vous croyez encore en Jésus-Christ...
Il pâlit et répondit avec quelque solennité:
--Si je ne croyais pas en Lui, il y a longtemps que je serais mort. La
foi seule peut soutenir un homme à travers d’aussi dures épreuves. Je
n’ai pas de bien plus précieux. C’est même le seul qui me reste...
Il soupira, comme si, pour la première fois, un regret se mêlait au
souvenir de ces temps destructeurs qui l’avaient rendu au monde, la voix
morte et le corps ravagé.
* * * * *
En trois jours, cette femme dont il ne savait rien lui était devenue
nécessaire. Il la guettait le soir, dans le hall, mendiant sa compagnie;
il l’attendait sous les palmes du jardin, à l’heure de la promenade.
Elle ne le fuyait pas. Fiévreuse ou abattue, rageante ou dédaigneuse,
froidement lucide parfois, elle se laissait accompagner au bord du golfe
ou sur les crêtes du maquis. Elle lui avait dit, un matin, en longeant
ces bancs de varech d’un roux doré qui se soulèvent en silence, à chaque
respiration de la mer:
--Les jeunes gens ne m’intéressent pas. J’aime qu’un homme ait maté sa
destinée.
Mais un instant après, elle sautait par-dessus les mares et le défiait
cruellement de la suivre.
Dans quelques méandres que s’engageât leur causerie, elle la ramenait à
Dieu avec obstination. Elle avait découvert, chez un libraire, un
ouvrage de psychologie religieuse qu’elle étudiait chaque jour en
secret, pour, le lendemain, étourdir le missionnaire de citations, de
rapprochements et d’hypothèses.
Ils erraient, un soir, par les rues de la petite cité. Le gaz manquait
et l’abîme noir du ciel descendait jusqu’au ras des trottoirs.
Elle dit tout à coup:
--Bon endroit, pour une confession. Avouez-moi donc que vous avez perdu
la foi!
Il se taisait. Mais en passant devant un feu de plantes que des gamins
avaient allumé sous un palmier, il s’aperçut qu’elle le dévisageait avec
une intensité sauvage. Alors, il revint de lui-même au sujet qu’il
voulait fuir.
--Pourquoi aurais-je perdu la foi?
--Pourquoi? _Mash’Allah!_ Il faut avoir un crâne de nègre ou de Bicot
pour croire à de pareilles stupidités. Comment voulez-vous que votre
Christ soit un Dieu, puisque le Christ, c’est Christna, le prophète des
Hindous? Vous ne savez donc pas que c’est la même légende? Pff! Moi,
j’ai appris ça dès l’école. Christna est né d’une vierge, comme le
Christ. Il se disait fils de Dieu, faisait des miracles et ressuscitait
les morts. Finalement, il est monté au ciel, comme le Christ... mais
cinquante siècles avant. Ah, ces Roumis! Pas même capables d’inventer
leur religion! J’ai connu un nègre qui s’était fabriqué un fétiche avec
un arrosoir: au moins, celui-là n’avait pas volé son Dieu, comme vous
autres!
Cette voix dissolvante, sortant d’une bouche invisible, dans la nuit
intégrale, semblait au pasteur un chuchotement de l’enfer. Il voulait
défendre son sauveur pour la gloire duquel il avait affronté le
martyre... et les mots lui manquaient. Des réfutations victorieuses
empruntées à l’apologétique se pressaient chaotiquement en lui: une
sorte de barrage, de résistance insolite de la pensée l’empêchait de les
formuler. Zobba _hanoum_ avait ce don d’enchaîner les intelligences, de
paralyser les âmes qu’elle voulait dévorer. Il balbutia quelque chose à
propos de textes interpolés. Elle lui prit le bras. Il se tut, furieux
et enivré.
Seul dans sa chambre, il se reprocha son silence comme une trahison. Il
s’accusa devant Dieu de sa lâcheté... Mais tout en priant, il mûrissait
des péchés bien plus graves: lui qui avait, pendant un quart de siècle,
côtoyé le doute et l’athéisme avec le haussement d’épaules des vrais
athlètes du Christ, il méditait sur les blasphèmes d’une païenne.
* * * * *
Il l’avait suppliée en vain de renoncer à ces conversations. Elle
puisait chaque jour des forces nouvelles dans son manuel d’incroyance et
nouait lentement autour de sa victime la robuste chaîne d’arguments par
laquelle l’esprit critique essaye d’entraver le bondissement des cœurs
vers l’infini. Elle soulignait les aveux d’ignorance, les restrictions
sur la nature de la cause première qui se trouvent à l’origine de
presque toutes les religions. Elle jouait sur les mots, trichait avec
les textes, inventait des citations. Elle s’était assimilé le point de
vue de la théologie protestante moderne qui, délaissant l’érudition et
la critique des faits religieux, ne voit dans la foi qu’une puissance
intérieure et l’étudie, comme la psychologie scrute les passions, le
rêve ou la névrose... Il n’avait déjà plus la force de secouer cette
harpie accrochée à son âme.
* * * * *
Ils goûtaient ensemble, au pavillon de l’Ariana. Tout ce qu’on savait de
l’hiver, c’était cette mouvante architecture de nuages bousculés par les
vents, qu’on voyait s’étager depuis des semaines sur les cimes blanches
du centre de l’île. La saison respectait la tremblante montagne d’or des
mimosas; elle ne soulevait pas d’un pli le pur émail du golfe; elle ne
troublait d’aucun souffle l’air immobile où la lourde lumière de cinq
heures se dilatait jusqu’au cœur des plantes.
Le missionnaire, vaincu par cette trop grande douceur, avait envie de
pleurer. Il regardait l’aventurière effacer machinalement du doigt la
ride passagère qui inscrivait sur son front ses changements d’humeur.
Elle venait de mettre en marche un phonographe, mais il lui fallut se
lever et courir inspecter une jeune haie de figuiers de Barbarie aux
feuilles bizarrement implantées.
--Venez voir, criait-elle, on dirait un échafaudage d’oreilles!
Il la rejoignit. La grêle musique, acide écho d’un orchestre nègre,
semblait tinter sous les eaux. Il posa une main tremblante sur le bras
d’ambre de la jeune femme. Elle lisait en lui comme dans un enfant.
--Pour qu’un homme me plaise, dit-elle en le regardant dans les yeux, il
faut qu’il me sacrifie _ce qu’il a de plus cher au monde_.
Elle n’avait, en prononçant ces paroles, aucun souvenir conscient de
l’histoire biblique écoutée jadis au pied d’un grenadier, dans une
palmeraie du Sud-Algérien. Elle pensait n’obéir qu’à son bon plaisir,
qui était de torturer tout ce qui l’approchait.
Le missionnaire avait répondu avec une soumission pleine de bonheur:
--Vous savez bien que je vous sacrifierais volontiers ma vie!
Elle fit la moue, habitude enfantine des lèvres que ces vingt
aventureuses années n’avaient pu effacer:
--La vie n’est pas votre bien le plus précieux.
Elle le regarda, balançant la tête à droite et à gauche, comme si elle
visait le point mystérieusement sensible qu’elle voulait atteindre à
coup sûr, puis ajouta, posant un doigt pointu sur ce cœur amolli:
--C’est Dieu!
Il rougit et se détourna, pendant qu’elle tranchait, d’une voix âpre:
--Je suis comme ça! Je n’aimerai jamais un homme qui croit connaître
Dieu! Je n’aimerai jamais une dupe!
Et cambrant son corps vers le soleil qui, dans l’absolue pureté du ciel,
s’inclinait vers le parvis étincelant du golfe, elle ajouta:
--Il faut choisir: le crucifié, le Dieu volé, ou moi!
Puis, cassant une branche de mimosa, elle en secoua la poudre jaune sur
l’épaule du missionnaire.
* * * * *
Il prie,--il feint de prier,--dans sa chambre. Il a éteint la lumière et
se tient debout devant la fenêtre. L’hôtel dort. Les palmiers du jardin
entrecroisent des ombres aiguës comme des poignards. La pleine lune
traverse un ciel qu’il n’ose plus sonder, car il lui semble vidé de son
essence. C’est l’heure où, d’habitude, il parle à son Dieu de bouche à
oreille, mais cette nuit, le grand invisible s’est retiré de l’univers.
Les arbres, les étoiles, la mer, sont devenus des signes incohérents,
des énigmes hostiles qu’il ne peut plus déchiffrer. Depuis trois jours,
il évite Zobba _hanoum_. A quoi bon? Elle a creusé en lui un sillon que
rien n’effacera. Cette bouche exhale un souffle plus desséchant que
celui du simoun. L’aridité salée des espaces miroitants d’où elle sort
envahit les âmes. Il se sent habité par un être exécrable et nouveau. Ce
rebelle qui raisonne et refuse, est-il possible qu’il l’ait porté sans
le connaître? Non, c’est l’infidèle qui l’a suscité. C’est cette chair
stérile qui a enfanté le sarcasme et le doute.
Par un renversement dont il s’épouvante, il se sent devenir tous ceux
qu’il a victorieusement combattus. Depuis l’adolescent passionné qui
prenait la parole pour tourner l’enfer en ridicule, dans les meetings de
sa jeunesse, jusqu’au chasseur noir souillé de la vase des estuaires
congolais, qui exigeait une preuve de la puissance de Jésus en
brandissant son javelot empoisonné, tous les sceptiques, tous les
négateurs sont devenus les hôtes tardifs de son cœur. Et la pire
malédiction lui est venue de cette fille d’Eblis. Lui qui a contemplé
avec un sourire de pieux dédain les courtisanes pourognes expertes en
débauches, voici que la fièvre l’envahit, quand il pense à l’odeur de
ces cheveux sauvages. Il redoute ce beau corps inquiet à l’égal de la
pestilence que souffle, au détour de la piste, une charogne de mouton...
et il l’imagine sans cesse dévêtu. Les mots qu’elle a dits seraient
demeurés sans pouvoir, s’il ne l’avait pas désirée. Le sacrifice qu’elle
exige, il l’a déjà fait. Et son tourment le plus profond n’est pas le
remords d’avoir égorgé son père, mais l’anxiété de savoir si elle
agréera l’holocauste.
On marche dans le couloir. Il a reconnu son pas. Il entr’ouvre la porte
et la voit qui s’avance, les bras nus, le front bas et plissé. Tout le
soir, elle s’est agitée sans savoir pourquoi. Elle a dansé la moitié
d’un tango; elle a couru au jardin arracher des fleurs de camélia; elle
a feuilleté des illustrés au salon; elle a fini par boire avec le plus
borné des jeunes Américains chasseurs de sanglier.
Le missionnaire a ouvert sa porte et donné la lumière. Elle est chez
lui.
--Eh bien, dit-elle en se regardant dans la glace avec une espèce
d’effroi, devenez-vous un homme, ou serez-vous toujours une vache à
sermons?
--J’ai traversé une crise, commence-t-il, en baissant les yeux, oui, une
pénible crise de conscience.
Mais un rire subit emplit de vie et de méchanceté cette chambre habitée
par des tourments silencieux:
--Une crise de conscience! Ha, ha, que c’est drôle! Il en parle comme
d’un accès de goutte!
Il plie l’échine sous ces éclats, tel un chien sous la colère du maître.
--Ne prenez pas mon sacrifice à la légère, implore-t-il. Je ne sais pas
si je pourrai y survivre.
Il s’est approché d’elle en tremblant. Il pourrait la serrer dans ses
bras. Une froideur, une crainte incompréhensibles le paralysent. Elle le
regarde avec curiosité, ses beaux yeux voilés d’un attendrissement
rapide, maladif. Elle lui touche doucement les joues:
--Vous êtes encore jeune... Trop jeune pour moi. Je vous vois, à
soixante ans. Vous aurez un vice quelconque. Vous serez très dégradé,
très misérable... Oh! comme j’aurais pu vous aimer!
Il se tait, bouleversé, lui aussi, par une pitié sans cause. Mais une
onde de cruauté la traverse de nouveau.
--Alors, c’est fini, crie-t-elle, toute cette _chimpanzerie_? Le
Paradis, l’Enfer et Jésus-Christ?
Elle prononce à l’anglaise, _Djizeuss-Chraëst_, par dérision.
--Je... je ne peux plus y croire, avoue-t-il en se cachant le visage.
Elle le palpe comme une chose achetée dont elle peut user suivant ce que
lui soufflera sa folie. Elle a senti la forme d’un livre dans la poche
intérieure de sa redingote.
--Qu’est-ce que c’est que ça?
--C’est ma Bible.
Et il lui montre le vieil exemplaire qu’il préserve depuis vingt-cinq
ans. Le cuir noir de la reliure est roussi par le sable et le soleil.
Les feuillets sont piqués de moisissures. Des annotations, des croix
jalonnent les étapes d’une longue intimité avec Dieu. Ce psaume, encadré
de bleu, date un élan d’enthousiasme juvénile; ce verset souligné fixe
une nuit de fièvre et d’abandon dans une case de feuillage défoncée par
les pluies; et ces traces d’ongles sous des mots indifférents témoignent
d’une heure où ces vocables s’illuminèrent d’un sens nouveau, parce que
la mort était là.
Elle ouvre la Bible au hasard et la lui tend.
--Crachez!
Il regarde la page sans comprendre. Elle frappe du pied.
--J’ai dit: crachez! Crachez, je le veux!
Il obéit. Elle jette le volume dans la cheminée où meurt un feu
d’eucalyptus. Il pourrait aisément le sauver. Mais l’ivresse du
sacrilège l’a saisi. Il ranime la flamme d’une poignée de brindilles; il
entasse les bûches odoriférantes et observe... Quand le livre est
attaqué de toutes parts, il se retourne vers la jeune femme, avec un
sourire d’amère bassesse.
Elle est adossée au lit, visitée par une joie si secrète et si forte
qu’elle lui compose un visage nouveau, celui d’une enfant prise de vin.
Il s’approche d’elle. Parce qu’il juge abominable d’exiger sans délai le
prix de son abjuration, il va l’exiger. Il ne sait plus s’il l’aime. Il
sait qu’il désire ce corps parce qu’il trouvera en lui la conscience du
mal. Il s’abîmera dans cette chair comme dans un péché respirant... Mais
elle le repousse, avec cette force dont il lui fallait user jadis pour
échapper aux étreintes trop hideuses. Une rage de femme ivre l’envahit.
--Vous n’avez pas honte? crie-t-elle. _Y’ Allah!_ Il ressemble au vieil
Amram, le Juif du Figuig qui est mort en se... Tu finiras comme lui! Tu
crèveras comme ça!
Elle fait un geste et quitte le renégat en éclatant d’un rire sauvage.
* * * * *
Depuis neuf heures, il la cherche dans l’hôtel. Comme il ne l’a trouvée
ni dans la salle des déjeuners, ni dans le hall, ni dans le jardin, il
monte à la chambre qu’elle occupait. Une servante change les draps.
--Cette dame est partie ce matin.
--Impossible, murmure-t-il. C’est un malentendu.
Il descend précipitamment au bureau:
--Cette dame, répond le secrétaire, est partie sans laisser d’adresse.
Il hoche la tête et balbutie:
--Il doit y avoir... un malentendu.
Il continue à la chercher. Peut-être l’excès de son désir fera-t-il
surgir la forme chérie au détour d’un couloir? Il porte parfois
machinalement la main gauche à sa poitrine, comme pour vérifier la
présence d’un objet précieux, et aux garçons d’étage, aux sommeliers
qu’il rencontre, il explique:
--C’est un malentendu... Ça ne peut être qu’un malentendu.
* * * * *
Cependant, de grand matin, elle a fait charger sa malle sur le courrier
de Marseille et s’est rendue en voiture au village d’où elle se propose
de gagner Calvi par étapes, à travers les solitudes de la côte
occidentale. Elle chantonne un air arabe en escaladant le maquis vert
sombre que caressent les souffles du large. La mer apparaît, brumeuse,
frisée par un vent chaud qui vient d’Afrique. Elle s’adosse à une pierre
pointue dressée au milieu des lentisques. Elle cuve en paix le vin de la
destruction. Elle se croit heureuse parce qu’un homme s’est fait pour
elle le meurtrier de son Dieu. Elle ne sait pas que la plénitude qu’elle
goûte est celle du talion. Mais quelqu’un le sait en elle, le juge
inconnu qui l’habite et qui a vengé les six petits cadavres dont la
poussière s’est, depuis longtemps, mêlée à celle du désert.