II

L’aventurière qui venait d’arriver au Grand-Hôtel d’Ajaccio se faisait

appeler Zobba _hanoum_ et se donnait pour la veuve d’un émir du désert

syrien.

Certains soirs, avec son masque dédaigneux, son teint d’ambre éclairci,

avec ses cheveux courts entremêlés d’or rouge, avec sa large bouche

onduleuse comme la corolle d’une anémone de mer, elle semblait une de

ces princesses des montagnes d’Arabie qui commandent à leur tribu, font

la guerre, improvisent et rendent la justice. Le lendemain, avec ses

yeux ternis par l’angoisse, sa voix dure qui attaquait le destin en

insolences désespérées, elle n’était plus qu’une fille ivre de rancune.

On la voyait tantôt dans des robes de Paris ou de Londres, mais tachées,

fripées, tantôt le front cerné par quelque foulard algérien et le corps

à l’abandon parmi les plis d’une vieille djellaba. L’hôtelier

s’inquiétait secrètement chaque semaine en présentant sa note. Elle

payait cependant, après des discussions sordides. La société anglaise

ignorait son existence. Seuls, quelques hommes lui parlaient. Elle

tournait à vide autour du jardin, montait et descendait les escaliers

sans motif, parcourait les couloirs comme un animal poursuivi. Elle ne

savait pas ce qu’elle fuyait.

* * * * *

Le temps peut alléger une conscience du crime ou de la douleur, mais

vingt années de prostitution sont une pierre tombale sur l’âme la plus

forte. Les trottoirs d’Oran, cette longueur du boulevard Séguin où, dans

la poussière dorée de six heures, les machines humaines font le manège

devant les colons attablés dans leur sueur; les trottoirs de Paris,

l’arène bordée par les poubelles où elle avait, pendant des années,

combattu pour son pain; les trottoirs de Londres, la piste sans fin,

jalonnée le samedi soir par les ivrognesses et où, dans le brouillard

des nuits, elle avait entraîné à sa suite des formes habitées par le

sadisme et la folie; les chambres, des réduits algériens où la pièce de

dix sous tintait sur la terre battue aux boudoirs des maisons secrètes

d’Europe, où les lampes rouges et les pastilles du sérail ont pour

mission de dépayser le désir masculin; les corps, cette forêt de membres

clairs ou bronzés qui l’avaient étreinte et tenaillée, pendant que

l’arbre humain vibrait dans la rafale du spasme,--c’étaient là les

fantômes qui lui donnaient la chasse le long des corridors, sous

l’ombrage des palmes et jusque dans le filet à souvenirs du sommeil.

Elle volait. Tant bien que mal, en bijoux dérobés à des proxénètes, en

faux platine écoulé à des recéleurs, en faux tableaux revendus à des

Américains, elle apaisait l’angoisse des nuits futures, des nuits sans

mâles de la cinquantaine, et sa haine d’un monde où une femme peut se

sentir à la même aube rassasiée de débauche à crier d’horreur et vide

d’aliments à vouloir tuer. Elle savait que ces temps infernaux ne

reviendraient plus pour elle. Les démons de la faim qui avaient hurlé si

sauvagement à ses trousses étaient exorcisés, mais la volupté,

l’assouvissement, la plénitude, qu’elle vendait de plus en plus cher,

lui étaient toujours refusés. Elle les cherchait, cependant, sous

d’autres noms, comme toute créature vivante: ce qu’il lui fallait, ce

n’était pas seulement boire, se vêtir, fumer et dormir; c’était aussi

détruire, saccager par l’intelligence.

* * * * *

Nul souvenir ne vibra en elle, quand elle entendit appeler son nouveau

voisin de table, un missionnaire qui arrivait de l’Afrique Centrale, «M.

le pasteur Jacottet». Elle avait seulement éprouvé, en voyant cet homme,

l’espèce de tressaillement qui l’avertissait en présence d’une victime

possible. Et elle savait aussi déjà que celui-ci ne serait dépouillé par

elle ni de son argent, ni d’aucun de ses biens terrestres.

Le pasteur venait soigner en Corse une fièvre bilieuse qui l’avait

terrassé dans sa case, au bord d’un estuaire congolais. Il regardait les

gens avec des yeux naïfs, usés, et leur racontait spontanément ses

campagnes. Il ne les distinguait qu’avec peine: pour ce spectateur des

foules noires, tous ces visages clairs se ressemblaient. Il avait perdu

le sens des différences sociales. D’une petite table à l’autre, il avait

tout de suite engagé la conversation avec sa voisine et il la traitait

avec la même déférence que la femme du colonel anglais, qui mangeait à

sa gauche. Il n’avait presque plus de voix, à force d’avoir parlé aux

hommes, dans l’humidité des forêts et la poussière des brousses. A

quarante-cinq ans, il semblait un vieillard.

Le lendemain de son arrivée, il rencontra Zobba _hanoum_ derrière

l’hôtel, dans un champ d’asphodèles d’un mauve passé. La jeune femme

était assise à l’ombre d’un de ces grands eucalyptus isolés qui penchent

leur bruissant fardeau d’argent au-dessus du golfe. Son regard instable

s’arrêta sur le missionnaire qui l’aborda cérémonieusement et reprit la

conversation de la veille. Il parlait sans fanatisme, en homme dont

vingt années d’apostolat ont miné la passion la plus forte.

--Je me suis souvent demandé, disait-il, de quelle valeur devant Dieu

peut être le baptême d’un malheureux Bambara pour qui le crucifix n’est

qu’un fétiche de plus, d’une pauvre brute à front de singe qui invoque

le Christ entre le démon de la foudre et la déesse des pluies. Quand

j’ai affaire à des peuplades dont la barbarie m’est connue, je ne leur

parle même plus des vérités évangéliques. A quoi bon? Des sauvages

capables de certaines cruautés, de certaines perfidies, ne peuvent que

souiller le nom du Christ en le proférant. Si j’arrive à leur inculquer

les premières notions de la charité, de la douceur, de l’humanité, je

suis bien content et j’estime que Jésus est content, lui aussi.

Une lueur jaune brilla un instant dans les yeux de la jeune femme. Elle

réprima un sourire et cingla de sa canne une touffe d’asphodèles, avant

d’insinuer:

--Vous êtes vraiment très raisonnable, pour un pasteur... Je me demande

si vous croyez encore en Jésus-Christ...

Il pâlit et répondit avec quelque solennité:

--Si je ne croyais pas en Lui, il y a longtemps que je serais mort. La

foi seule peut soutenir un homme à travers d’aussi dures épreuves. Je

n’ai pas de bien plus précieux. C’est même le seul qui me reste...

Il soupira, comme si, pour la première fois, un regret se mêlait au

souvenir de ces temps destructeurs qui l’avaient rendu au monde, la voix

morte et le corps ravagé.

* * * * *

En trois jours, cette femme dont il ne savait rien lui était devenue

nécessaire. Il la guettait le soir, dans le hall, mendiant sa compagnie;

il l’attendait sous les palmes du jardin, à l’heure de la promenade.

Elle ne le fuyait pas. Fiévreuse ou abattue, rageante ou dédaigneuse,

froidement lucide parfois, elle se laissait accompagner au bord du golfe

ou sur les crêtes du maquis. Elle lui avait dit, un matin, en longeant

ces bancs de varech d’un roux doré qui se soulèvent en silence, à chaque

respiration de la mer:

--Les jeunes gens ne m’intéressent pas. J’aime qu’un homme ait maté sa

destinée.

Mais un instant après, elle sautait par-dessus les mares et le défiait

cruellement de la suivre.

Dans quelques méandres que s’engageât leur causerie, elle la ramenait à

Dieu avec obstination. Elle avait découvert, chez un libraire, un

ouvrage de psychologie religieuse qu’elle étudiait chaque jour en

secret, pour, le lendemain, étourdir le missionnaire de citations, de

rapprochements et d’hypothèses.

Ils erraient, un soir, par les rues de la petite cité. Le gaz manquait

et l’abîme noir du ciel descendait jusqu’au ras des trottoirs.

Elle dit tout à coup:

--Bon endroit, pour une confession. Avouez-moi donc que vous avez perdu

la foi!

Il se taisait. Mais en passant devant un feu de plantes que des gamins

avaient allumé sous un palmier, il s’aperçut qu’elle le dévisageait avec

une intensité sauvage. Alors, il revint de lui-même au sujet qu’il

voulait fuir.

--Pourquoi aurais-je perdu la foi?

--Pourquoi? _Mash’Allah!_ Il faut avoir un crâne de nègre ou de Bicot

pour croire à de pareilles stupidités. Comment voulez-vous que votre

Christ soit un Dieu, puisque le Christ, c’est Christna, le prophète des

Hindous? Vous ne savez donc pas que c’est la même légende? Pff! Moi,

j’ai appris ça dès l’école. Christna est né d’une vierge, comme le

Christ. Il se disait fils de Dieu, faisait des miracles et ressuscitait

les morts. Finalement, il est monté au ciel, comme le Christ... mais

cinquante siècles avant. Ah, ces Roumis! Pas même capables d’inventer

leur religion! J’ai connu un nègre qui s’était fabriqué un fétiche avec

un arrosoir: au moins, celui-là n’avait pas volé son Dieu, comme vous

autres!

Cette voix dissolvante, sortant d’une bouche invisible, dans la nuit

intégrale, semblait au pasteur un chuchotement de l’enfer. Il voulait

défendre son sauveur pour la gloire duquel il avait affronté le

martyre... et les mots lui manquaient. Des réfutations victorieuses

empruntées à l’apologétique se pressaient chaotiquement en lui: une

sorte de barrage, de résistance insolite de la pensée l’empêchait de les

formuler. Zobba _hanoum_ avait ce don d’enchaîner les intelligences, de

paralyser les âmes qu’elle voulait dévorer. Il balbutia quelque chose à

propos de textes interpolés. Elle lui prit le bras. Il se tut, furieux

et enivré.

Seul dans sa chambre, il se reprocha son silence comme une trahison. Il

s’accusa devant Dieu de sa lâcheté... Mais tout en priant, il mûrissait

des péchés bien plus graves: lui qui avait, pendant un quart de siècle,

côtoyé le doute et l’athéisme avec le haussement d’épaules des vrais

athlètes du Christ, il méditait sur les blasphèmes d’une païenne.

* * * * *

Il l’avait suppliée en vain de renoncer à ces conversations. Elle

puisait chaque jour des forces nouvelles dans son manuel d’incroyance et

nouait lentement autour de sa victime la robuste chaîne d’arguments par

laquelle l’esprit critique essaye d’entraver le bondissement des cœurs

vers l’infini. Elle soulignait les aveux d’ignorance, les restrictions

sur la nature de la cause première qui se trouvent à l’origine de

presque toutes les religions. Elle jouait sur les mots, trichait avec

les textes, inventait des citations. Elle s’était assimilé le point de

vue de la théologie protestante moderne qui, délaissant l’érudition et

la critique des faits religieux, ne voit dans la foi qu’une puissance

intérieure et l’étudie, comme la psychologie scrute les passions, le

rêve ou la névrose... Il n’avait déjà plus la force de secouer cette

harpie accrochée à son âme.

* * * * *

Ils goûtaient ensemble, au pavillon de l’Ariana. Tout ce qu’on savait de

l’hiver, c’était cette mouvante architecture de nuages bousculés par les

vents, qu’on voyait s’étager depuis des semaines sur les cimes blanches

du centre de l’île. La saison respectait la tremblante montagne d’or des

mimosas; elle ne soulevait pas d’un pli le pur émail du golfe; elle ne

troublait d’aucun souffle l’air immobile où la lourde lumière de cinq

heures se dilatait jusqu’au cœur des plantes.

Le missionnaire, vaincu par cette trop grande douceur, avait envie de

pleurer. Il regardait l’aventurière effacer machinalement du doigt la

ride passagère qui inscrivait sur son front ses changements d’humeur.

Elle venait de mettre en marche un phonographe, mais il lui fallut se

lever et courir inspecter une jeune haie de figuiers de Barbarie aux

feuilles bizarrement implantées.

--Venez voir, criait-elle, on dirait un échafaudage d’oreilles!

Il la rejoignit. La grêle musique, acide écho d’un orchestre nègre,

semblait tinter sous les eaux. Il posa une main tremblante sur le bras

d’ambre de la jeune femme. Elle lisait en lui comme dans un enfant.

--Pour qu’un homme me plaise, dit-elle en le regardant dans les yeux, il

faut qu’il me sacrifie _ce qu’il a de plus cher au monde_.

Elle n’avait, en prononçant ces paroles, aucun souvenir conscient de

l’histoire biblique écoutée jadis au pied d’un grenadier, dans une

palmeraie du Sud-Algérien. Elle pensait n’obéir qu’à son bon plaisir,

qui était de torturer tout ce qui l’approchait.

Le missionnaire avait répondu avec une soumission pleine de bonheur:

--Vous savez bien que je vous sacrifierais volontiers ma vie!

Elle fit la moue, habitude enfantine des lèvres que ces vingt

aventureuses années n’avaient pu effacer:

--La vie n’est pas votre bien le plus précieux.

Elle le regarda, balançant la tête à droite et à gauche, comme si elle

visait le point mystérieusement sensible qu’elle voulait atteindre à

coup sûr, puis ajouta, posant un doigt pointu sur ce cœur amolli:

--C’est Dieu!

Il rougit et se détourna, pendant qu’elle tranchait, d’une voix âpre:

--Je suis comme ça! Je n’aimerai jamais un homme qui croit connaître

Dieu! Je n’aimerai jamais une dupe!

Et cambrant son corps vers le soleil qui, dans l’absolue pureté du ciel,

s’inclinait vers le parvis étincelant du golfe, elle ajouta:

--Il faut choisir: le crucifié, le Dieu volé, ou moi!

Puis, cassant une branche de mimosa, elle en secoua la poudre jaune sur

l’épaule du missionnaire.

* * * * *

Il prie,--il feint de prier,--dans sa chambre. Il a éteint la lumière et

se tient debout devant la fenêtre. L’hôtel dort. Les palmiers du jardin

entrecroisent des ombres aiguës comme des poignards. La pleine lune

traverse un ciel qu’il n’ose plus sonder, car il lui semble vidé de son

essence. C’est l’heure où, d’habitude, il parle à son Dieu de bouche à

oreille, mais cette nuit, le grand invisible s’est retiré de l’univers.

Les arbres, les étoiles, la mer, sont devenus des signes incohérents,

des énigmes hostiles qu’il ne peut plus déchiffrer. Depuis trois jours,

il évite Zobba _hanoum_. A quoi bon? Elle a creusé en lui un sillon que

rien n’effacera. Cette bouche exhale un souffle plus desséchant que

celui du simoun. L’aridité salée des espaces miroitants d’où elle sort

envahit les âmes. Il se sent habité par un être exécrable et nouveau. Ce

rebelle qui raisonne et refuse, est-il possible qu’il l’ait porté sans

le connaître? Non, c’est l’infidèle qui l’a suscité. C’est cette chair

stérile qui a enfanté le sarcasme et le doute.

Par un renversement dont il s’épouvante, il se sent devenir tous ceux

qu’il a victorieusement combattus. Depuis l’adolescent passionné qui

prenait la parole pour tourner l’enfer en ridicule, dans les meetings de

sa jeunesse, jusqu’au chasseur noir souillé de la vase des estuaires

congolais, qui exigeait une preuve de la puissance de Jésus en

brandissant son javelot empoisonné, tous les sceptiques, tous les

négateurs sont devenus les hôtes tardifs de son cœur. Et la pire

malédiction lui est venue de cette fille d’Eblis. Lui qui a contemplé

avec un sourire de pieux dédain les courtisanes pourognes expertes en

débauches, voici que la fièvre l’envahit, quand il pense à l’odeur de

ces cheveux sauvages. Il redoute ce beau corps inquiet à l’égal de la

pestilence que souffle, au détour de la piste, une charogne de mouton...

et il l’imagine sans cesse dévêtu. Les mots qu’elle a dits seraient

demeurés sans pouvoir, s’il ne l’avait pas désirée. Le sacrifice qu’elle

exige, il l’a déjà fait. Et son tourment le plus profond n’est pas le

remords d’avoir égorgé son père, mais l’anxiété de savoir si elle

agréera l’holocauste.

On marche dans le couloir. Il a reconnu son pas. Il entr’ouvre la porte

et la voit qui s’avance, les bras nus, le front bas et plissé. Tout le

soir, elle s’est agitée sans savoir pourquoi. Elle a dansé la moitié

d’un tango; elle a couru au jardin arracher des fleurs de camélia; elle

a feuilleté des illustrés au salon; elle a fini par boire avec le plus

borné des jeunes Américains chasseurs de sanglier.

Le missionnaire a ouvert sa porte et donné la lumière. Elle est chez

lui.

--Eh bien, dit-elle en se regardant dans la glace avec une espèce

d’effroi, devenez-vous un homme, ou serez-vous toujours une vache à

sermons?

--J’ai traversé une crise, commence-t-il, en baissant les yeux, oui, une

pénible crise de conscience.

Mais un rire subit emplit de vie et de méchanceté cette chambre habitée

par des tourments silencieux:

--Une crise de conscience! Ha, ha, que c’est drôle! Il en parle comme

d’un accès de goutte!

Il plie l’échine sous ces éclats, tel un chien sous la colère du maître.

--Ne prenez pas mon sacrifice à la légère, implore-t-il. Je ne sais pas

si je pourrai y survivre.

Il s’est approché d’elle en tremblant. Il pourrait la serrer dans ses

bras. Une froideur, une crainte incompréhensibles le paralysent. Elle le

regarde avec curiosité, ses beaux yeux voilés d’un attendrissement

rapide, maladif. Elle lui touche doucement les joues:

--Vous êtes encore jeune... Trop jeune pour moi. Je vous vois, à

soixante ans. Vous aurez un vice quelconque. Vous serez très dégradé,

très misérable... Oh! comme j’aurais pu vous aimer!

Il se tait, bouleversé, lui aussi, par une pitié sans cause. Mais une

onde de cruauté la traverse de nouveau.

--Alors, c’est fini, crie-t-elle, toute cette _chimpanzerie_? Le

Paradis, l’Enfer et Jésus-Christ?

Elle prononce à l’anglaise, _Djizeuss-Chraëst_, par dérision.

--Je... je ne peux plus y croire, avoue-t-il en se cachant le visage.

Elle le palpe comme une chose achetée dont elle peut user suivant ce que

lui soufflera sa folie. Elle a senti la forme d’un livre dans la poche

intérieure de sa redingote.

--Qu’est-ce que c’est que ça?

--C’est ma Bible.

Et il lui montre le vieil exemplaire qu’il préserve depuis vingt-cinq

ans. Le cuir noir de la reliure est roussi par le sable et le soleil.

Les feuillets sont piqués de moisissures. Des annotations, des croix

jalonnent les étapes d’une longue intimité avec Dieu. Ce psaume, encadré

de bleu, date un élan d’enthousiasme juvénile; ce verset souligné fixe

une nuit de fièvre et d’abandon dans une case de feuillage défoncée par

les pluies; et ces traces d’ongles sous des mots indifférents témoignent

d’une heure où ces vocables s’illuminèrent d’un sens nouveau, parce que

la mort était là.

Elle ouvre la Bible au hasard et la lui tend.

--Crachez!

Il regarde la page sans comprendre. Elle frappe du pied.

--J’ai dit: crachez! Crachez, je le veux!

Il obéit. Elle jette le volume dans la cheminée où meurt un feu

d’eucalyptus. Il pourrait aisément le sauver. Mais l’ivresse du

sacrilège l’a saisi. Il ranime la flamme d’une poignée de brindilles; il

entasse les bûches odoriférantes et observe... Quand le livre est

attaqué de toutes parts, il se retourne vers la jeune femme, avec un

sourire d’amère bassesse.

Elle est adossée au lit, visitée par une joie si secrète et si forte

qu’elle lui compose un visage nouveau, celui d’une enfant prise de vin.

Il s’approche d’elle. Parce qu’il juge abominable d’exiger sans délai le

prix de son abjuration, il va l’exiger. Il ne sait plus s’il l’aime. Il

sait qu’il désire ce corps parce qu’il trouvera en lui la conscience du

mal. Il s’abîmera dans cette chair comme dans un péché respirant... Mais

elle le repousse, avec cette force dont il lui fallait user jadis pour

échapper aux étreintes trop hideuses. Une rage de femme ivre l’envahit.

--Vous n’avez pas honte? crie-t-elle. _Y’ Allah!_ Il ressemble au vieil

Amram, le Juif du Figuig qui est mort en se... Tu finiras comme lui! Tu

crèveras comme ça!

Elle fait un geste et quitte le renégat en éclatant d’un rire sauvage.

* * * * *

Depuis neuf heures, il la cherche dans l’hôtel. Comme il ne l’a trouvée

ni dans la salle des déjeuners, ni dans le hall, ni dans le jardin, il

monte à la chambre qu’elle occupait. Une servante change les draps.

--Cette dame est partie ce matin.

--Impossible, murmure-t-il. C’est un malentendu.

Il descend précipitamment au bureau:

--Cette dame, répond le secrétaire, est partie sans laisser d’adresse.

Il hoche la tête et balbutie:

--Il doit y avoir... un malentendu.

Il continue à la chercher. Peut-être l’excès de son désir fera-t-il

surgir la forme chérie au détour d’un couloir? Il porte parfois

machinalement la main gauche à sa poitrine, comme pour vérifier la

présence d’un objet précieux, et aux garçons d’étage, aux sommeliers

qu’il rencontre, il explique:

--C’est un malentendu... Ça ne peut être qu’un malentendu.

* * * * *

Cependant, de grand matin, elle a fait charger sa malle sur le courrier

de Marseille et s’est rendue en voiture au village d’où elle se propose

de gagner Calvi par étapes, à travers les solitudes de la côte

occidentale. Elle chantonne un air arabe en escaladant le maquis vert

sombre que caressent les souffles du large. La mer apparaît, brumeuse,

frisée par un vent chaud qui vient d’Afrique. Elle s’adosse à une pierre

pointue dressée au milieu des lentisques. Elle cuve en paix le vin de la

destruction. Elle se croit heureuse parce qu’un homme s’est fait pour

elle le meurtrier de son Dieu. Elle ne sait pas que la plénitude qu’elle

goûte est celle du talion. Mais quelqu’un le sait en elle, le juge

inconnu qui l’habite et qui a vengé les six petits cadavres dont la

poussière s’est, depuis longtemps, mêlée à celle du désert.

L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieur · 第 18 / 19 题