Il était depuis dix heures dans une chambrette à la fenêtre grillagée.
Un mur de village, la cime d’un pommier en fleurs, des galeries de bois,
un pan de montagne à pic indiquaient la Savoie. On entendait des allées
et venues, des bruits de bureau. Un soldat décoré de la croix de guerre,
qu’il savait installé derrière une table, dans le couloir, tout près de
sa porte, lui avait passé une livre de pain et un verre d’eau. Il
éprouvait plus de colère que de crainte. «Se laisser _embarquer_ comme
un mouton, et par le 18, encore! Quel daim!» aurait dit le _vicomte_. Il
n’envisageait pas clairement les conséquences de son arrestation. Quand
un chaud soleil plein de guêpes et d’odeurs matinales s’était glissé
dans sa chambrette, il avait eu l’impression «qu’il arriverait à s’en
tirer».
Vers trois heures, on le conduisit dans un bureau où un officier en
civil lisait des rapports. C’était un homme doux, fatigué, nerveux. Un
auxiliaire lui passait des dossiers enfermés dans des cartonniers,
empilés sur des rayons, épars sur les tables. L’officier lisait très
vite, sautant des pages entières, arrêtant ses yeux gris, des yeux
inquiets de femme, sur certains noms. Sa main gauche oscillait
continuellement, battant le rythme involontaire de son incertitude.
Il examina Guillaume qui serrait les dents, prêt à se défendre jusqu’à
l’absurde, puis il demanda, d’une voix nonchalante:
--Pour quel motif avez-vous dénoncé le 31 à une espionne allemande?
--Je n’ai pas fait cela, répondit rudement Guillaume.
L’officier soupira, comme déplorant d’avance le temps que son prisonnier
allait lui faire perdre, puis reprit avec une lenteur patiente:
--Vous avez porté le courrier de votre camarade chez madame Hirtz; on
l’a retrouvé entre ses mains.
--Je ne sais pas de qui vous parlez. Je ne connais pas d’espions
allemands. J’ai perdu l’enveloppe que le 31 m’avait confiée. Elle a dû
glisser de ma poche, à Lugano, entre mon hôtel et la gare. Comme je
n’osais ni placer d’annonces dans les journaux, ni revoir le 31, ni
prévenir mon chef, j’ai disparu. Je me suis caché pendant dix jours.
J’ai peut-être commis une faute; je n’ai pas trahi.
L’officier ne répondit rien. Il maniait une demi-douzaine de
photographies, les disposant en éventail dans sa main gauche, les
classant, les déplaçant comme des cartes à jouer. Brusquement, il en fit
sauter une qu’il plaqua sur la table en disant:
--C’est madame Hirtz!
--Non, ce n’est pas elle, riposta Guillaume au premier regard.
--Mais, je croyais que vous ne la connaissiez pas?
L’officier sourit à l’auxiliaire qui ricanait tout en écrivant.
--A vrai dire, continua-t-il, votre aveu n’était pas indispensable. Je
ne vous ai tendu ce piège que pour gagner du temps. J’ai ici,--et il
feuilletait un dossier,--le récit détaillé de votre visite à madame
Hirtz, rédigé par elle: «Dans la soirée du 20 avril, un agent français
est venu me voir, en compagnie d’un certain Salchine»... Allons, ne vous
évanouissez pas. Nous sommes pressés. Caporal, donnez-lui une chaise.
Guillaume ne voyait plus le bureau qu’à travers un brouillard. Il
entendait distinctement la faible voix, mais elle lui semblait sortir
d’un cartonnier rouge, à l’autre extrémité de la pièce. Il s’assit.
--Madame Hirtz, reprit l’officier, est une femme pratique. Après votre
départ, elle se dit qu’en remettant les documents à son chef de service,
elle toucherait de mille à quinze cents francs. C’est le tarif. Elle
pensa très judicieusement qu’elle pouvait gagner davantage en revendant
les rapports à leur auteur. Et _c’est ce qu’elle a fait_. Pendant que
Salchine la croyait à Berne, elle s’abouchait avec le _vicomte_, par
l’intermédiaire de Natacha. Elle a eu deux entrevues avec notre agent.
Elle voulait six mille francs. Elle n’en a obtenu que trois mille, mais
nous lui avons promis du travail. Ces gens-là sont moins dangereux que
vous autres, parce que leurs mobiles sont plus simples. Une femme Hirtz
n’agit, ne sert et ne trahit que par intérêt. Mais vous, par exemple,
vous vous serez fait fusiller pour trois cents francs! C’est
déconcertant. J’ai relu votre dossier: je ne vous comprends pas.
Dites-moi donc pourquoi vous avez passé à l’ennemi?
--Ça ne vous regarde pas, jeta brutalement Guillaume, exaspéré par la
nonchalance et la curiosité polie de l’officier. Vous dites qu’on va me
fusiller pour avoir vendu le 31? Je vous dis, moi, que si les Suisses
l’avaient arrêté, vous seriez délivré du plus dangereux faussaire de
tous vos services. Vous l’hébergez dans les Palaces, vous lui confiez
des missions diplomatiques. Eh bien, je vous prouverai que c’est un
escroc et un assassin. Ah, ses mobiles sont simples, à celui-là! Il
trahirait le Service, la France, sa femme et ses parents pour cinquante
francs.
--Non, murmura l’officier, pas pour cinquante francs.
Guillaume entama l’histoire de la mort de Girandoux. On le laissait
parler. Le caporal sténographiait. Le chef écoutait, en battant un
rythme sur la table, avec deux doigts de la main gauche. Son silence et
son attention négligente augmentaient la fureur du prisonnier qui eût
voulu l’offenser, provoquer des contradictions ou des rappels à l’ordre.
Mais non, il pouvait tout dire. Comme il hésitait, cherchant une date,
l’officier pria l’auxiliaire de lui passer «le dossier 246, tiroir S».
--Ah, vous numérotez les mensonges, ici? ricana Guillaume.
--Vous aussi, vous avez menti, lui répondit-on. Vous avez fourni des
renseignements sur la marquise de Lenz, qui n’existe pas.
--J’étais payé pour cela. Nous sommes tous payés pour mentir. Mon chef
ne me croyait pas, quand je lui parlais du 31. Il m’ordonnait d’arrêter
mon enquête. Par contre, il voulait à tout prix des renseignements sur
la marquise. Je lui en ai donné. J’ai reçu ses félicitations! Quel
respect voulez-vous que nous ayons pour la vérité, quand nous savons que
nos chefs la méprisent, la craignent et l’étouffent? Il n’y a pas un de
mes camarades qui dise la simple vérité. Ceux qui n’inventent pas
brodent par zèle, par servilité, par bêtise, par terreur de se voir
couper leurs subsides. Vos bureaux sont pleins de rapports, n’est-ce
pas? Des plans d’offensives ennemies, des numéros de régiments, des
croquis de forteresses, des histoires d’alcôves, des tarifs de vivres,
des modèles d’avions, des signalements de suspects. Ça pèse des tonnes,
ça pèse une montagne... Il n’y a peut-être pas, là-dedans, cinq cents
grammes de vérité.
--Il est certain, réfléchit l’officier, que si l’on parcourait d’un bout
à l’autre ce chaos d’informations, on serait tenté de penser: «Non, ces
milliers de voix ne disent pas la vérité. Peuvent-elles la dire? Il n’y
a peut-être rien de connaissable, hormis le délire contradictoire des
multitudes en guerre.» Mais ce serait une conclusion paradoxale.
Guillaume écoutait avec surprise. Il perdait peu à peu le sentiment de
sa position réelle. Il lui semblait être en visite chez un supérieur
intelligent,--le plus intelligent de ceux qu’il eût connus. La colère de
tout à l’heure faisait place à un singulier désir, contre lequel il se
révoltait encore,--celui d’être agréable à l’homme qui doutait avec
cette voix féminine.
--Si tous les chefs étaient comme vous, murmura-t-il en baissant les
yeux, alors, oui, on pourrait travailler. Malheureusement, les autres,
le mien, surtout, ne méritent que les racontars dont vos tiroirs sont
pleins.
--Vous vous trompez sur votre chef, releva plus fermement l’officier. Je
vous concède qu’il est prévenu en faveur du 31. Mais je puis vous
affirmer qu’il ne croit pas à l’existence de la marquise de Lenz.
--Pourtant, balbutia Guillaume, j’ai ses lettres.
L’officier sourit:
--Au début, nous y croyions tous. Un jour, le 31, au cours d’un dîner
auquel j’assistais avec votre chef, nous a révélé la supercherie. Il
s’en vantait comme d’une farce particulièrement bonne. Nous aurions dû
le punir. Nous ne l’avons pas fait. Nous goûtions fort l’habileté
professionnelle qu’il avait dû déployer pour faire prendre cette fable
au sérieux par les services. Nous sommes tout de même un peu
plus avertis que vous ne le pensez. Nous avons,--à défaut
d’intelligence,--une sensibilité du faux assez développée. Et c’est une
fort jolie réussite que de nous amuser plusieurs semaines avec un
personnage imaginaire. La fantaisie du 31 nous apparaissait comme une
flamme d’imagination désintéressée, une manière de création artistique.
Elle dénotait une précieuse ardeur au travail. Au lieu de sévir, nous
lui confiâmes des missions plus importantes. Mais il fut décidé entre
nous que la marquise de Lenz nous servirait désormais à éprouver la
sincérité de nos agents. Le respect du vrai est la moindre vertu que
nous exigions des subalternes. Nous convînmes donc, quand nous aurions
des doutes sur la véracité de certains rapports, de lancer leur auteur
sur cette piste imaginaire. S’il reconnaissait n’avoir rien découvert,
son honnêteté le réhabilitait. Mais, s’il avait le malheur de nous
parler de l’espionne autrichienne, il était perdu. Votre chef avait
relevé, dans vos enquêtes précédentes, plus d’une information
improbable. C’est pourquoi vous avez reçu la mission de vous occuper de
la marquise... Et vous avez fourni de copieux renseignements sur sa
personne, ses agissements, ses complices! Un mois de plus, elle devenait
votre maîtresse!
Guillaume eut un rire nerveux. Il se sentait vaincu, moins par la
divulgation de ses fautes que par ce singulier désir de plaire. Comme
l’officier revenait sur l’affaire du député Girandoux, il l’exposa dans
ses détails, sans provocations, telle que Salchine l’avait relatée. Une
fois ou deux, il rougit d’un plaisir absurde, car il lui avait semblé
qu’on le croyait.
--Votre version est probablement exacte, admit l’officier. Je sais,
depuis longtemps, que Girandoux est mort pour une faute qu’il n’a pas
commise. Mais quoi? Ce sont là de ces crimes contre l’humanité, contre
la justice et autres abstractions. Ce ne sont pas des crimes contre la
France qui, elle, n’est pas une abstraction et a besoin de vaincre. On
peut servir la France en fabriquant des faux et en envoyant des
innocents au poteau. Girandoux, qui n’était pas vendu aux Allemands,
nuisait cependant aux Français, parce qu’il croyait à leur défaite. Il
valait mieux qu’il disparût. Nous voulons la victoire et non
l’apaisement des consciences. Les escroqueries et les machinations du
_vicomte_ nous sont, en dernière analyse, de malpropres, mais d’utiles
instruments de victoire. En cherchant à perdre un tel homme, vous avez
travaillé contre la France. C’est ce qu’il faut vous répéter, s’il vous
semble que vous tombez injustement: mais vous n’êtes peut-être pas de
ceux qui éprouvent le besoin de justifier leur mort...
Ces derniers mots rappelèrent brutalement Guillaume au sentiment de la
réalité. Il s’était oublié jusqu’à embrasser un instant les doctrines
passionnées du chef, jusqu’à prendre parti contre lui-même, dans une
espèce de remords voluptueux. L’image de sa mort dissipait ce nuage
morbide et le pénétrait de froid. Pour rien au monde, il n’eût voulu que
son juge remarquât cette défaillance. Il serra les dents, s’arc-bouta
contre le dossier de sa chaise et prononça d’un ton indifférent:
--Croyez-vous que le _vicomte_, si l’occasion s’en présentait, ne
travaillerait pas aussi contre la France?
--C’est possible, admit l’officier. Mais il faudrait que l’occasion fût
bien belle. Et elle l’est rarement. Vous en savez quelque chose, vous
qui avez trahi pour trois cents francs.
--Je n’ai pas gardé cet argent, murmura Guillaume. Je l’ai remis à
Salchine pour un comité.
--Alors?
Sa jalousie était le seul secret qu’il n’eût pas encore livré. Il le
livra docilement. On lui posa de nombreuses questions sur Natacha, sur
le 18, sur le café des Alliés. Il répondit avec empressement, éclaircit,
rectifia ses rapports, se nettoya de ses mensonges, dans une hâte
scrupuleuse de tout dire. Il ne cherchait plus à défendre son
indéfendable vie. Il ne comprenait rien au drame qui se jouait entre cet
homme et lui. Il ne savait pas qu’il cherchait,--dans sa tardive
sincérité,--à mériter une parole d’absolution, ni que s’il avait pu
l’arracher à ces lèvres souriantes, elle eût retenti en lui avec la
gravité d’une parole d’amour. Il ignorait les secrètes exigences de sa
conscience et qu’à la veille de mourir l’homme peut, dans sa fantaisie
inextinguible, entrer en coquetterie même avec son bourreau. Il se tut,
puis attendit, interrogeant du regard, quêtant il ne savait quoi. Mais
l’officier donna simplement l’ordre d’emmener le prisonnier. Son sourire
le quitta comme un masque déposé; ses traits se figèrent dans un rictus
d’amère fatigue et Guillaume ne put lire dans ses yeux gris que la
cruelle passion de savoir et de servir.
* * * * *
L’exécution du 15 passa inaperçue. Elle n’eut même pas les honneurs de
la presse. Le 18 fut le seul qu’elle émut: une espèce de délire de
responsabilité s’empara de lui peu de temps après et lui valut deux mois
d’hôpital. Quant au 31, il accueillit la nouvelle d’une oreille
distraite: il venait d’arriver à Rome, en mission diplomatique. Il était
devenu marquis en passant la frontière... Il ne devait rentrer à Paris
qu’après l’armistice. Natacha l’y a suivi; le spectacle d’une ardente
bassesse attache aussi fortement les femmes que l’héroïsme. Salchine,
expulsé de Suisse comme révolutionnaire, s’est fait fusiller en Russie
comme bourgeois. Madame Hirtz, la paix signée, a racheté un fonds de
bijouterie à Lugano. Elle vend les broches-souvenirs, les camées et les
pierres taillées, avec la même douceur que jadis les secrets et les
têtes.