XIII

Il était depuis dix heures dans une chambrette à la fenêtre grillagée.

Un mur de village, la cime d’un pommier en fleurs, des galeries de bois,

un pan de montagne à pic indiquaient la Savoie. On entendait des allées

et venues, des bruits de bureau. Un soldat décoré de la croix de guerre,

qu’il savait installé derrière une table, dans le couloir, tout près de

sa porte, lui avait passé une livre de pain et un verre d’eau. Il

éprouvait plus de colère que de crainte. «Se laisser _embarquer_ comme

un mouton, et par le 18, encore! Quel daim!» aurait dit le _vicomte_. Il

n’envisageait pas clairement les conséquences de son arrestation. Quand

un chaud soleil plein de guêpes et d’odeurs matinales s’était glissé

dans sa chambrette, il avait eu l’impression «qu’il arriverait à s’en

tirer».

Vers trois heures, on le conduisit dans un bureau où un officier en

civil lisait des rapports. C’était un homme doux, fatigué, nerveux. Un

auxiliaire lui passait des dossiers enfermés dans des cartonniers,

empilés sur des rayons, épars sur les tables. L’officier lisait très

vite, sautant des pages entières, arrêtant ses yeux gris, des yeux

inquiets de femme, sur certains noms. Sa main gauche oscillait

continuellement, battant le rythme involontaire de son incertitude.

Il examina Guillaume qui serrait les dents, prêt à se défendre jusqu’à

l’absurde, puis il demanda, d’une voix nonchalante:

--Pour quel motif avez-vous dénoncé le 31 à une espionne allemande?

--Je n’ai pas fait cela, répondit rudement Guillaume.

L’officier soupira, comme déplorant d’avance le temps que son prisonnier

allait lui faire perdre, puis reprit avec une lenteur patiente:

--Vous avez porté le courrier de votre camarade chez madame Hirtz; on

l’a retrouvé entre ses mains.

--Je ne sais pas de qui vous parlez. Je ne connais pas d’espions

allemands. J’ai perdu l’enveloppe que le 31 m’avait confiée. Elle a dû

glisser de ma poche, à Lugano, entre mon hôtel et la gare. Comme je

n’osais ni placer d’annonces dans les journaux, ni revoir le 31, ni

prévenir mon chef, j’ai disparu. Je me suis caché pendant dix jours.

J’ai peut-être commis une faute; je n’ai pas trahi.

L’officier ne répondit rien. Il maniait une demi-douzaine de

photographies, les disposant en éventail dans sa main gauche, les

classant, les déplaçant comme des cartes à jouer. Brusquement, il en fit

sauter une qu’il plaqua sur la table en disant:

--C’est madame Hirtz!

--Non, ce n’est pas elle, riposta Guillaume au premier regard.

--Mais, je croyais que vous ne la connaissiez pas?

L’officier sourit à l’auxiliaire qui ricanait tout en écrivant.

--A vrai dire, continua-t-il, votre aveu n’était pas indispensable. Je

ne vous ai tendu ce piège que pour gagner du temps. J’ai ici,--et il

feuilletait un dossier,--le récit détaillé de votre visite à madame

Hirtz, rédigé par elle: «Dans la soirée du 20 avril, un agent français

est venu me voir, en compagnie d’un certain Salchine»... Allons, ne vous

évanouissez pas. Nous sommes pressés. Caporal, donnez-lui une chaise.

Guillaume ne voyait plus le bureau qu’à travers un brouillard. Il

entendait distinctement la faible voix, mais elle lui semblait sortir

d’un cartonnier rouge, à l’autre extrémité de la pièce. Il s’assit.

--Madame Hirtz, reprit l’officier, est une femme pratique. Après votre

départ, elle se dit qu’en remettant les documents à son chef de service,

elle toucherait de mille à quinze cents francs. C’est le tarif. Elle

pensa très judicieusement qu’elle pouvait gagner davantage en revendant

les rapports à leur auteur. Et _c’est ce qu’elle a fait_. Pendant que

Salchine la croyait à Berne, elle s’abouchait avec le _vicomte_, par

l’intermédiaire de Natacha. Elle a eu deux entrevues avec notre agent.

Elle voulait six mille francs. Elle n’en a obtenu que trois mille, mais

nous lui avons promis du travail. Ces gens-là sont moins dangereux que

vous autres, parce que leurs mobiles sont plus simples. Une femme Hirtz

n’agit, ne sert et ne trahit que par intérêt. Mais vous, par exemple,

vous vous serez fait fusiller pour trois cents francs! C’est

déconcertant. J’ai relu votre dossier: je ne vous comprends pas.

Dites-moi donc pourquoi vous avez passé à l’ennemi?

--Ça ne vous regarde pas, jeta brutalement Guillaume, exaspéré par la

nonchalance et la curiosité polie de l’officier. Vous dites qu’on va me

fusiller pour avoir vendu le 31? Je vous dis, moi, que si les Suisses

l’avaient arrêté, vous seriez délivré du plus dangereux faussaire de

tous vos services. Vous l’hébergez dans les Palaces, vous lui confiez

des missions diplomatiques. Eh bien, je vous prouverai que c’est un

escroc et un assassin. Ah, ses mobiles sont simples, à celui-là! Il

trahirait le Service, la France, sa femme et ses parents pour cinquante

francs.

--Non, murmura l’officier, pas pour cinquante francs.

Guillaume entama l’histoire de la mort de Girandoux. On le laissait

parler. Le caporal sténographiait. Le chef écoutait, en battant un

rythme sur la table, avec deux doigts de la main gauche. Son silence et

son attention négligente augmentaient la fureur du prisonnier qui eût

voulu l’offenser, provoquer des contradictions ou des rappels à l’ordre.

Mais non, il pouvait tout dire. Comme il hésitait, cherchant une date,

l’officier pria l’auxiliaire de lui passer «le dossier 246, tiroir S».

--Ah, vous numérotez les mensonges, ici? ricana Guillaume.

--Vous aussi, vous avez menti, lui répondit-on. Vous avez fourni des

renseignements sur la marquise de Lenz, qui n’existe pas.

--J’étais payé pour cela. Nous sommes tous payés pour mentir. Mon chef

ne me croyait pas, quand je lui parlais du 31. Il m’ordonnait d’arrêter

mon enquête. Par contre, il voulait à tout prix des renseignements sur

la marquise. Je lui en ai donné. J’ai reçu ses félicitations! Quel

respect voulez-vous que nous ayons pour la vérité, quand nous savons que

nos chefs la méprisent, la craignent et l’étouffent? Il n’y a pas un de

mes camarades qui dise la simple vérité. Ceux qui n’inventent pas

brodent par zèle, par servilité, par bêtise, par terreur de se voir

couper leurs subsides. Vos bureaux sont pleins de rapports, n’est-ce

pas? Des plans d’offensives ennemies, des numéros de régiments, des

croquis de forteresses, des histoires d’alcôves, des tarifs de vivres,

des modèles d’avions, des signalements de suspects. Ça pèse des tonnes,

ça pèse une montagne... Il n’y a peut-être pas, là-dedans, cinq cents

grammes de vérité.

--Il est certain, réfléchit l’officier, que si l’on parcourait d’un bout

à l’autre ce chaos d’informations, on serait tenté de penser: «Non, ces

milliers de voix ne disent pas la vérité. Peuvent-elles la dire? Il n’y

a peut-être rien de connaissable, hormis le délire contradictoire des

multitudes en guerre.» Mais ce serait une conclusion paradoxale.

Guillaume écoutait avec surprise. Il perdait peu à peu le sentiment de

sa position réelle. Il lui semblait être en visite chez un supérieur

intelligent,--le plus intelligent de ceux qu’il eût connus. La colère de

tout à l’heure faisait place à un singulier désir, contre lequel il se

révoltait encore,--celui d’être agréable à l’homme qui doutait avec

cette voix féminine.

--Si tous les chefs étaient comme vous, murmura-t-il en baissant les

yeux, alors, oui, on pourrait travailler. Malheureusement, les autres,

le mien, surtout, ne méritent que les racontars dont vos tiroirs sont

pleins.

--Vous vous trompez sur votre chef, releva plus fermement l’officier. Je

vous concède qu’il est prévenu en faveur du 31. Mais je puis vous

affirmer qu’il ne croit pas à l’existence de la marquise de Lenz.

--Pourtant, balbutia Guillaume, j’ai ses lettres.

L’officier sourit:

--Au début, nous y croyions tous. Un jour, le 31, au cours d’un dîner

auquel j’assistais avec votre chef, nous a révélé la supercherie. Il

s’en vantait comme d’une farce particulièrement bonne. Nous aurions dû

le punir. Nous ne l’avons pas fait. Nous goûtions fort l’habileté

professionnelle qu’il avait dû déployer pour faire prendre cette fable

au sérieux par les services. Nous sommes tout de même un peu

plus avertis que vous ne le pensez. Nous avons,--à défaut

d’intelligence,--une sensibilité du faux assez développée. Et c’est une

fort jolie réussite que de nous amuser plusieurs semaines avec un

personnage imaginaire. La fantaisie du 31 nous apparaissait comme une

flamme d’imagination désintéressée, une manière de création artistique.

Elle dénotait une précieuse ardeur au travail. Au lieu de sévir, nous

lui confiâmes des missions plus importantes. Mais il fut décidé entre

nous que la marquise de Lenz nous servirait désormais à éprouver la

sincérité de nos agents. Le respect du vrai est la moindre vertu que

nous exigions des subalternes. Nous convînmes donc, quand nous aurions

des doutes sur la véracité de certains rapports, de lancer leur auteur

sur cette piste imaginaire. S’il reconnaissait n’avoir rien découvert,

son honnêteté le réhabilitait. Mais, s’il avait le malheur de nous

parler de l’espionne autrichienne, il était perdu. Votre chef avait

relevé, dans vos enquêtes précédentes, plus d’une information

improbable. C’est pourquoi vous avez reçu la mission de vous occuper de

la marquise... Et vous avez fourni de copieux renseignements sur sa

personne, ses agissements, ses complices! Un mois de plus, elle devenait

votre maîtresse!

Guillaume eut un rire nerveux. Il se sentait vaincu, moins par la

divulgation de ses fautes que par ce singulier désir de plaire. Comme

l’officier revenait sur l’affaire du député Girandoux, il l’exposa dans

ses détails, sans provocations, telle que Salchine l’avait relatée. Une

fois ou deux, il rougit d’un plaisir absurde, car il lui avait semblé

qu’on le croyait.

--Votre version est probablement exacte, admit l’officier. Je sais,

depuis longtemps, que Girandoux est mort pour une faute qu’il n’a pas

commise. Mais quoi? Ce sont là de ces crimes contre l’humanité, contre

la justice et autres abstractions. Ce ne sont pas des crimes contre la

France qui, elle, n’est pas une abstraction et a besoin de vaincre. On

peut servir la France en fabriquant des faux et en envoyant des

innocents au poteau. Girandoux, qui n’était pas vendu aux Allemands,

nuisait cependant aux Français, parce qu’il croyait à leur défaite. Il

valait mieux qu’il disparût. Nous voulons la victoire et non

l’apaisement des consciences. Les escroqueries et les machinations du

_vicomte_ nous sont, en dernière analyse, de malpropres, mais d’utiles

instruments de victoire. En cherchant à perdre un tel homme, vous avez

travaillé contre la France. C’est ce qu’il faut vous répéter, s’il vous

semble que vous tombez injustement: mais vous n’êtes peut-être pas de

ceux qui éprouvent le besoin de justifier leur mort...

Ces derniers mots rappelèrent brutalement Guillaume au sentiment de la

réalité. Il s’était oublié jusqu’à embrasser un instant les doctrines

passionnées du chef, jusqu’à prendre parti contre lui-même, dans une

espèce de remords voluptueux. L’image de sa mort dissipait ce nuage

morbide et le pénétrait de froid. Pour rien au monde, il n’eût voulu que

son juge remarquât cette défaillance. Il serra les dents, s’arc-bouta

contre le dossier de sa chaise et prononça d’un ton indifférent:

--Croyez-vous que le _vicomte_, si l’occasion s’en présentait, ne

travaillerait pas aussi contre la France?

--C’est possible, admit l’officier. Mais il faudrait que l’occasion fût

bien belle. Et elle l’est rarement. Vous en savez quelque chose, vous

qui avez trahi pour trois cents francs.

--Je n’ai pas gardé cet argent, murmura Guillaume. Je l’ai remis à

Salchine pour un comité.

--Alors?

Sa jalousie était le seul secret qu’il n’eût pas encore livré. Il le

livra docilement. On lui posa de nombreuses questions sur Natacha, sur

le 18, sur le café des Alliés. Il répondit avec empressement, éclaircit,

rectifia ses rapports, se nettoya de ses mensonges, dans une hâte

scrupuleuse de tout dire. Il ne cherchait plus à défendre son

indéfendable vie. Il ne comprenait rien au drame qui se jouait entre cet

homme et lui. Il ne savait pas qu’il cherchait,--dans sa tardive

sincérité,--à mériter une parole d’absolution, ni que s’il avait pu

l’arracher à ces lèvres souriantes, elle eût retenti en lui avec la

gravité d’une parole d’amour. Il ignorait les secrètes exigences de sa

conscience et qu’à la veille de mourir l’homme peut, dans sa fantaisie

inextinguible, entrer en coquetterie même avec son bourreau. Il se tut,

puis attendit, interrogeant du regard, quêtant il ne savait quoi. Mais

l’officier donna simplement l’ordre d’emmener le prisonnier. Son sourire

le quitta comme un masque déposé; ses traits se figèrent dans un rictus

d’amère fatigue et Guillaume ne put lire dans ses yeux gris que la

cruelle passion de savoir et de servir.

* * * * *

L’exécution du 15 passa inaperçue. Elle n’eut même pas les honneurs de

la presse. Le 18 fut le seul qu’elle émut: une espèce de délire de

responsabilité s’empara de lui peu de temps après et lui valut deux mois

d’hôpital. Quant au 31, il accueillit la nouvelle d’une oreille

distraite: il venait d’arriver à Rome, en mission diplomatique. Il était

devenu marquis en passant la frontière... Il ne devait rentrer à Paris

qu’après l’armistice. Natacha l’y a suivi; le spectacle d’une ardente

bassesse attache aussi fortement les femmes que l’héroïsme. Salchine,

expulsé de Suisse comme révolutionnaire, s’est fait fusiller en Russie

comme bourgeois. Madame Hirtz, la paix signée, a racheté un fonds de

bijouterie à Lugano. Elle vend les broches-souvenirs, les camées et les

pierres taillées, avec la même douceur que jadis les secrets et les

têtes.

L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieur · 第 15 / 19 题