Il se promenait depuis neuf heures et demie sur le quai de Montreux.
C’était un doux soir de _foehn_. Des nuages légers nageaient là-haut,
dans le ciel humide et brillant. La pleine lune venait d’apparaître
derrière les crêtes de Naye. Elle balayait le lac de clartés
intermittentes, le faisant ressembler, tantôt à une nappe de mercure,
tantôt à une cuve d’encre enfoncée dans la noirceur des monts.
Devant les hôtels passaient des hommes en smoking, des femmes
décolletées sous leurs capes de satin. Des lanternes circulaient sur
l’eau. Beaucoup s’arrêtaient devant les jardins du Kursaal, où jouait un
orchestre. Les valses, ricochant sur le lac, s’en allaient mourir au
large, étouffées entre deux vaguelettes.
Guillaume, qui se sentait suivi, depuis un instant, s’assit sur un banc
et se laissa distancer par les promeneurs. L’un d’eux le rejoignit et
lui sourit de côté. C’était un étrange petit vieillard aux joues roses,
à la forte barbe blanche, toute neuve, aux mains débiles, mais
jeunes,--des mains de collégien vicieux. Guillaume ne put s’empêcher de
rire en reconnaissant le 18, le camarade craintif qu’il avait rencontré,
le mois dernier, à Lugano.
--Prenez garde, prenez garde! chuchota l’agent secret. On nous observe.
--Ma foi, je n’en serais pas surpris. Savez-vous que vous n’êtes guère
rassurant, en vieux birbe? Vous avez l’air d’un satyre. Alors, toujours
les barbes? Quel type!
--Taisez-vous, je vous en supplie. Et suivez-moi.
--Volontiers. Où cela?
--Nous prendrons une barque.
Ils se dirigèrent vers l’embarcadère. Le batelier plaça un fanal à
l’avant du canot.
--C’est moi qui rame, décida Guillaume.
A quelques brasses du quai, il s’informa du but de la promenade. Le
petit vieillard répondit:
--Dans un moment, je vous dirai... Sur l’eau, les voix portent à des
distances incroyables. D’ailleurs, voyez, nous sommes entourés de monde.
Des embarcations chargées d’étudiants et de jeunes filles évoluaient
autour d’eux. Un ouvrier italien jouait de l’accordéon en hurlant une
chanson. Guillaume s’impatientait:
--Allons, parlez maintenant! Mais il s’aperçut que le 18 était la proie
d’une extrême frayeur. Ses mains se crispaient sur les cordons de
direction. Il fixait le large, vers la droite, comme s’il se fût attendu
à voir jaillir un monstre du lac paisible.
Guillaume s’étonna:
--Qu’avez-vous? Je ne comprends vraiment pas qu’on vous confie encore
des missions. Vous êtes malade, mon pauvre ami. Vous devriez être à
l’hôpital.
Ni la solitude, ni les propos de son camarade ne parvenaient à rassurer
le 18. Sa terreur paraissait augmenter, à mesure qu’on s’éloignait de la
rive. Le 15 laissa tomber ses rames.
--Cette fois, vous vous expliquerez, ou je rentre à l’hôtel. Je dirai,
dans mon rapport, que j’ai fait deux jours de chemin de fer pour
rencontrer un muet!
Ils étaient à trois cents mètres du bord, à la lisière de la nuit des
grandes eaux. De temps en temps, une barque passait, barque d’amoureux,
où des formes allongées se taisaient.
--Ramez encore un peu et je vous raconterai ce que je sais, fit le 18.
Mais d’abord, je voudrais être certain que vous me pardonnerez, _quoi
qu’il arrive_. C’est une question de conscience, pour moi. Je n’agis pas
sous ma responsabilité. Service commandé, vous comprenez?
--Entendu. Vous êtes absous d’avance. Le travail est donc dangereux?
--Oui... Encore quelques coups de rames.
Guillaume reprit les avirons en souriant, flatté que le chef l’eût
chargé d’une mission de confiance. A cet instant, de la lumière jaillit,
en coup de fouet, entre deux nuages et flagella le petit vieillard dont
les joues étaient livides. Il se mit à parler d’une voix mate, comme
paralysée, tout en faisant décrire des cercles à l’embarcation:
--Il s’agit d’une capture. Un personnage important... dont nous devons
nous emparer.
--Qui est-ce?
--Je... je ne sais pas exactement.
--Comment, vous ne savez pas?
--On ne m’a pas tout dit. Je ne suis pas seul dans l’affaire. Il y a
vous... et plusieurs autres. On m’a chargé de vous conduire à eux.
Guillaume réfléchissait. La barque, évoluant toujours, gagnait le large
en spirales. Il questionna, d’une voix brève:
--Qu’est-ce que vous cherchez?
--Les autres... Ils doivent nous attendre par ici... Je ne comprends
même pas... Je vais leur faire un signal.
--Qui sont les autres?
--Des types du Service, naturellement. Je ne les connais pas plus que
vous.
--Et... l’affaire est pour cette nuit?
--Il paraît.
Guillaume, bien qu’il sût combien l’imagination du 18 dramatisait les
démarches les plus anodines, se sentait peu à peu gagner par l’émotion.
Ce mystère, ce rendez-vous marin n’étaient pas dans la manière
habituelle du chef. Peut-être l’entreprise était-elle sérieuse. Le faux
vieillard avait tiré de sa poche une petite fusée qu’il se disposait à
allumer. Il la maniait avec maladresse, la tenant la tête en bas
au-dessus du bordage.
--Elle va partir dans l’eau, remarqua Guillaume.
--Vous croyez?
--Mais oui. Retournez-la donc... Laissez-moi faire.
--Non. Pas vous.
D’une main tremblante, il frotta plusieurs allumettes que souffla le
vent chaud. Il réussit enfin à enflammer la mèche. La fusée partit en
zigzags, serpentant au ras du lac où elle se perdit en chuintant. De la
côte, parvint une salve d’applaudissements ironiques. Presque aussitôt,
un bruit saccadé de rames et d’eau fouettée s’éveilla dans la nuit.
--Les voilà, murmura le 18.
Une embarcation, maniée avec violence, jaillit de l’obscurité, comme un
projectile.
--Est-ce vous, 18? héla quelqu’un.
--Oui!
L’espion accosta gauchement. Une poigne de fer agrippa le bordage du
canot.
--C’est 15 qui est avec vous? demanda la même voix.
--Oui.
--Embarque!
Guillaume se trouva dans un bateau de pêche sans fanal, où cinq hommes,
en bras de chemise et couverts de sueur, semblaient attendre. Il se
retournait, pour aider son camarade, quand il s’aperçut qu’on avait
repoussé la barque.
--Vous ne venez pas? cria-t-il.
--Non... pardonnez-moi... balbutia le petit vieux qui s’empêtrait dans
ses avirons.
--Mais alors?
--T’inquiète pas de ça! prononça une voix rude aux oreilles de
Guillaume. En même temps, une blancheur passa devant ses yeux; une
toile, une serviette, un pansement, il ne savait quoi d’humide s’écrasa
sur son visage. Il suffoqua, se débattit contre une odeur horriblement
envahissante et sucrée, puis s’endormit tout debout, pendant que le
bateau virait de bord et filait vers la côte de France.