XI

Le 15 avait refermé la porte et s’était réfugié dans un bar voisin de la

_Piazza_. La peur le tenait aux jambes. Il but deux apéritifs avant de

penser clairement. Le _vicomte_ revenait-il de mission, ignorant tout?

Quelqu’un l’avait-il averti du danger? S’était-il concerté avec le chef?

Dans ce cas, la disparition de son courrier était constatée, la trahison

établie et des mesures prises pour entraver l’action de la police. Cette

hypothèse comportait des probabilités de vengeance immédiate... Il

regagna le _Vapore_ par les ruelles. Le portier lui remit une lettre du

chef:

«Cher Monsieur,

«Nous sommes un peu surpris de votre silence. Nous espérions, après

votre dernière communication, que vous réussiriez à nous découvrir un

stock important de cornichons. Puisqu’il paraît que vous n’avez pu

mettre la main sur cet article, nous vous prions de ne plus vous

occuper de l’affaire. Nous en avons une autre, plus importante, à vous

proposer. Mais le temps presse. Veuillez prendre le premier train et

vous rendre directement à Montreux. Dimanche soir, à dix heures, sur

le quai du Kursaal, vous trouverez quelqu’un de la maison qui vous

donnera tous les détails. Nous comptons sur vous, sans faute.

«Bien à vous.

«Pépin de Vieux-Citron.»

Guillaume respira mieux devant les fresques absurdes de sa chambrette.

Le ton du message, la signature fantaisiste le rassuraient un peu. Il

compulsa l’indicateur et refit sa valise. En partant le lendemain matin,

il serait à Montreux quelques heures avant le rendez-vous. Il s’aperçut

tout à coup qu’il lui était indifférent de quitter Natacha. Depuis qu’il

avait entrevu le 31, au Café des Alliés, il éprouvait cette espèce de

faiblesse attentive qui le tenait continuellement aux entrailles,

pendant les bombardements. Il s’était effacé devant la silhouette de

l’espion comme devant un obus et tout ce qui n’était pas défense de sa

vie menacée, parade et prévision des coups, lui paraissait irréel,

superflu. La rupture était si profonde entre l’amoureux de la veille et

l’homme traqué de ce soir, qu’il demeurait stupéfait de ce qu’il avait

osé pour conquérir Natacha. Énumérant par la pensée toutes ses actions

de ces jours derniers, il les pesait avec l’inquiétude et la honte d’un

malade mental qui s’interroge sur ce qu’il a pu commettre pendant ses

crises. Il lissait ses cheveux et sa moustache devant la glace. Natacha

pouvait bien rester avec le _vicomte_, ou se faire enlever par le

Polonais! Sauver, conserver ces joues blêmes, ces cheveux rudes, salis

de gris sur la nuque, ces épaules solides et voûtées, cela seul

importait.

Il relut deux fois la lettre du chef avant de s’endormir. Au milieu de

la nuit, des bruits de pas et de portes battues le réveillèrent. Il

sauta hors de son lit, enfila ses vêtements et écouta. Il se sentait

assez fort pour assommer trois hommes, assez souple pour fuir par la

fenêtre en s’accrochant à la gouttière... La voix sifflante de la

maîtresse de Virgilio, qui parlait à Natacha, le renseigna sur la cause

du tumulte. Dans un accès de neurasthénie, l’épais chansonnier belge

avait voulu se pendre à l’anneau de fer du plafond. Il s’était levé,

pendant le sommeil de la petite équilibriste, sa compagne et, hissant sa

lourde personne vers l’azur peint où voltigeait une tribu d’oiseaux

exotiques, il avait fixé la corde de sa malle au zénith de ce ciel

surpeuplé. L’équilibriste, réveillée au moment où il culbutait du pied

la chaise qui le portait, s’était mise à crier. Les acrobates qui

dormaient à côté étaient accourus et, se faisant la courte échelle,

avaient décroché le bonhomme avec une rapidité extraordinaire. Ils

poussaient leurs _hop!_ d’appel, opéraient en mesure et souriaient

malgré eux. On eût dit qu’ils exécutaient un numéro.

--Quel ballot! commentait la chanteuse. Ça bouffe, ça travaille, ça a

une poule à soi tout seul et ça veut se détruire! Pourquoi? Je te le

demande. Mon Virgilio est déserteur, lui aussi; ça ne l’empêche pas de

jouir de la vie, l’animal!

Guillaume haussa les épaules et se recoucha. Il s’arrêta au petit jour,

sa valise à la main, devant la chambre où Natacha dormait encore. Il mit

son œil à la serrure. Il discernait très bien la forme enfantine

incurvée sous le drap. Un bras d’une blancheur surnaturelle, un bras

maquillé jusqu’à l’épaule, pendait. A l’odeur de cave, qui était celle

de l’hôtel, se mêlait un relent de poudre et de fard. Une force plus

impérieuse que le désir l’arracha de cette porte. Il quitta le _Vapore_

sous la tiède pluie des fins de printemps et monta vers la gare par des

escaliers déserts aux murs couronnés d’acacias et de glycines.

L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieur · 第 13 / 19 题