IX

Il quitta l’hôtel à huit heures du matin et partit ostensiblement pour

la gare. Mais à la _Piazza del Giardino_, il monta dans le tramway de

Pregassona.

Salchine traduisait un dossier reçu la veille de Russie. Il avait l’œil

fiévreux et le souffle court. On devinait qu’il ne s’était pas couché.

--Voilà, dit Guillaume en étalant sur la table le contenu de l’enveloppe

jaune.

Le Russe lut avec une avidité froide, puis sourit cruellement.

--Espionnage contre la Suisse, nous tenons la canaille. Tout cela sera

ce soir entre les mains des Allemands. Ils vous offriront de l’argent...

L’accepterez-vous?

--Certes, non.

--Bien. Dans ce cas, je l’enverrai à mon comité de Berne. Pour nous,

voyez-vous, il n’y a pas d’argent noble, pas d’argent vil. Il n’y a ni

marks, ni francs, ni couronnes. Il y a la puissance, qui seule peut

détruire la puissance... Excusez-moi si je ne puis m’occuper de vous

aujourd’hui. J’ai reçu de Moscou des instructions qui doivent être

communiquées d’urgence aux chefs socialistes italiens. Il faut que ma

traduction soit terminée avant la nuit. Revenez me prendre vers neuf

heures.

Guillaume, qui n’osait affronter les rencontres des rues de Lugano, erra

dans la campagne, mangea du fromage de chèvre, but du _Veltliner_

transparent et glacé dans les auberges. Il fit la sieste sous un

châtaignier dont la parure brune gisait à terre, encore humide des

pluies de la nuit, toute fumante au soleil vif de deux heures. Le soir,

il retourna chez Salchine. Le petit homme était toujours à sa table, en

train de relire sa traduction.

--Je suis à vous, dit-il, en se levant. Il parut à Guillaume encore plus

chétif que le matin, pâli, rongé par le travail comme par un mal

inguérissable.

Ils descendirent en ville.

--La personne chez qui nous nous rendons, expliquait Salchine, est en

rapport avec l’ambassade allemande. Elle fait le voyage de Berne chaque

fois qu’elle le juge nécessaire. C’est une personne excessivement

_sérieuse_.

--Comment la connaissez-vous?

--Je connais tout le monde, répliqua vivement le Russe. Je me sers de

tout le monde. Les Allemands veulent aujourd’hui bouleverser l’ordre

social en France et en Italie. Je marche avec les Allemands... tout en

aidant les Français à soulever le peuple allemand contre ses chefs. Les

hommes sont des pics et des pioches entre mes mains. Je ne juge mes

outils qu’à leur efficacité.

Ils entrèrent dans un chalet-pension du quartier de la gare. Ils

attendirent quelques minutes dans un salon obscur, puis une fille de

salle les introduisit dans une pièce aux cloisons rustiques, éclairée

par une ampoule voilée de papier rouge. Une dame au visage aimable, à la

bouche facile, aux formes rondes, était assise en peignoir de laine

devant un guéridon.

--Messieurs, dit-elle, je m’excuse de vous recevoir dans ma chambre,

mais il est impossible de parler au salon: cette pension est pleine de

curieux. De quoi s’agit-il, monsieur Salchine?

Les hommes s’assirent et le Russe expliqua:

--Vous savez, chère madame Hirtz, que j’étais un ami du député

Girandoux, assassiné grâce aux machinations du _vicomte_ de Tunis.

Monsieur est venu m’apporter ces papiers, que je tenais à vous montrer.

--Voyons.

Elle lut attentivement les rapports du 31, puis décida, croisant ses

mains potelées:

--Si les documents sont authentiques, il est établi que le _vicomte_ a

pratiqué l’espionnage en territoire suisse. Il sera facile de le faire

arrêter. Mais les documents sont-ils authentiques? _That is the

question._

--Ils le sont, affirma Guillaume avec véhémence.

--Pouvez-vous me dire, Monsieur, comment ils se trouvent entre vos

mains?

--Je n’y suis pas autorisé.

--C’est regrettable. Ils auraient eu plus de valeur à mes yeux, s’ils

m’étaient parvenus d’une façon moins mystérieuse.

--Ayez confiance, intervint Salchine. Je me porte garant de la bonne foi

de Monsieur.

Elle hésita, parcourut de nouveau les papiers et prononça, comme à

regret:

--Je ne puis vous offrir plus de trois cents francs.

--Je ne tiens pas à l’argent, murmura Guillaume. Je... j’étais, moi

aussi, l’ami du député Girandoux.

--Dans ce cas...

L’Allemande ouvrit un secrétaire, y prit les billets et y plaça les

documents. Elle agissait posément, comme si elle avait acheté des cartes

postales ou du papier à lettres à deux représentants de commerce.

Salchine s’était levé. Il s’inquiétait de l’arrestation du _vicomte_:

--Nous ferons vite, promit-elle. Ces papiers seront demain entre les

mains de mes chefs, qui les communiqueront aussitôt à la police suisse.

Le _vicomte_ peut être en prison avant une semaine.

Salchine eut un rire innocent:

--Chère amie, la France devrait vous remercier de la délivrer de ce

reptile. C’est certainement la première fois qu’il vous arrive de

travailler pour elle!

Elle serra les mains de ses visiteurs en souriant, puis les congédia. La

fille de salle, qui rôdait dans une chambre, les reconduisit avec

empressement.

X

Guillaume avait résolu de disparaître jusqu’à l’arrestation du 31. Mais

les environs de Lugano lui semblaient une retraite peu sûre. Il choisit

un village de montagne, au débouché du San Bernardino, un groupe de

villas et d’hôtels qui n’ouvraient que l’été. La neige,--une neige de

printemps, sale et diminuée,--fondait lentement dans les jardins où les

clôtures et les bancs commençaient à se désensevelir. Le traîneau postal

cahotait sur une glace noire. L’auberge était la seule maison habitée.

On ne voyait personne, sauf les palefreniers du relais, qui, sordides,

pas décrassés de tout l’hiver, conduisaient languissamment vers l’écurie

les chevaux de poste, encore fumants de l’étape. Guillaume passa dix

jours dans cette solitude. Il pouvait, sans crainte d’y rencontrer un

être humain, errer en skis sur les molles étendues grises. Des tempêtes

harcelaient le col, deux mille pieds plus haut. Le drame des brouillards

et des vents envoyait de temps à autre une volée de gouttes d’eau qui

criblaient la neige. Guillaume songeait continuellement à Natacha. Il se

voyait, la retrouvant en larmes dans sa chambre du _Vapore_, après

l’arrestation du 31. Le Kursaal venait de la résilier à cause du

scandale. Elle ne savait plus que devenir. Elle faisait sa malle, comme

une servante congédiée. Elle y déposait son costume de danseuse, la robe

égyptienne aux rubans multicolores. Il entrait, la prenait dans ses bras

et appuyait contre sa poitrine la petite tête plate, frémissante de

chagrin.

Le neuvième jour de sa retraite, il reçut une lettre de Salchine: «Bien

que je ne sache rien de précis au sujet du V. il y a lieu de croire que

les événements ont suivi le cours prévu. Madame X. m’a rendu compte de

son voyage à Berne. Les documents ont été appréciés comme ils le

méritent. On lui a donné l’assurance que le but serait atteint sous peu.

Elle incline à croire qu’il l’est déjà. Depuis deux jours,

m’assure-t-elle, le V. a disparu. J’espère vous voir bientôt. Je suis,

comme toujours, surchargé de besogne.»

Guillaume brûla la lettre en riant de plaisir dans sa chambrette. Il

annonça son départ pour le lendemain et retint une place dans le

traîneau. Les secousses de la descente, les relais sous la pluie, ne

parvinrent pas à abattre sa bonne humeur. Il plaisantait avec les

postillons et leur payait du _Veltliner_.

Il arriva le soir au _Vapore_, prétendant débarquer du train de Lucerne.

Vers neuf heures, il se rendit au Kursaal. Il ne put attendre que

Natacha eût passé. Il se mit à sa recherche dans les coulisses et la

trouva, derrière la toile de fond, en train de suivre par une déchirure

les débuts d’une camarade. Il s’approcha d’elle et l’étreignit en

silence. Mais elle le repoussa durement, avec un:

--Pour qui me prenez-vous?

Il crut qu’elle ne l’avait pas reconnu, dans l’obscurité du plateau.

--C’est moi, Natacha.

--Je m’en aperçois. Il n’y a vraiment que vous, pour avoir des manières

pareilles.

Il sentit qu’il allait pleurer.

--Mais on ne peut pas nous voir...

--Et après? Je ne me laisse pas toucher par n’importe qui!

Et faisant cliqueter ses perles de verre, elle regagna sa loge, dont il

entendit qu’elle tirait le verrou. Il s’adossa contre un décor retourné,

tout au fond du théâtre. L’air des montagnes et le récent changement

d’altitude lui avaient fait un visage cuisant sur lequel les larmes

coulaient douloureusement. Il connaissait déjà ce mal physique des

pleurs, pour l’avoir éprouvé là-bas, après un bombardement d’obus

lacrymogènes. Il revint au _Vapore_. Vers une heure, il perçut le retour

des artistes. Il entr’ouvrit sa porte, dans l’absurde espoir de la voir

entrer. On lui souhaita poliment le bonjour, au déjeuner du lendemain,

mais il crut remarquer que Virgilio, la chanteuse, tous, même les

primitifs acrobates, le regardaient avec méfiance. Natacha, qui lui

avait adressé la parole comme par devoir, partit avant le café,

prétextant une répétition.

Il alla chez Salchine dans l’après-midi. Le Russe façonnait les

événements au gré de ses désirs.

--Pour moi, disait-il, le _vicomte_ est en prison. C’est aussi l’opinion

de madame Hirtz qui doit m’avertir, dès qu’elle aura reçu confirmation

de la nouvelle. Il a des agents partout. Quelqu’un du département de

justice et police l’aura prévenu qu’il allait être arrêté. Il aura

cherché à fuir... Il se sera fait cueillir dans une gare. Soyez

tranquille, on ne le reverra plus à Lugano.

Guillaume réfléchissait. Il relata l’accueil inexplicable de Natacha.

Salchine le trouvait naturel.

--Il a certainement averti sa maîtresse qu’on l’avait dénoncé. Ils ont

cherché ensemble d’où venait le coup. Ils vous auront soupçonné... Et

après?... Pourquoi êtes-vous si pâle? On ne prouvera tout de même pas

que vous l’avez livré. Les Suisses n’ont aucun intérêt à vous découvrir.

Guillaume secoua la tête:

--Le 31 sait bien que moi seul ai pu le trahir.

Salchine prononça d’une voix faible, en baissant les yeux:

--Je ne vous ai pas demandé comment les papiers étaient tombés entre vos

mains.

--Il me les avait confiés. Oui... je devais les remettre au chef, à

notre chef... J’appartiens au Service, moi aussi. Je suis le 15.

Salchine étendit la main, comme pour arrêter des confidences inutiles.

Mais l’autre continuait, avec cette volupté qu’éprouvent les faibles à

se dévoiler:

--C’est pour Natacha... C’est pour la séparer de lui, que je l’ai livré.

Et maintenant, voilà qu’elle me fuit. Je ne comprends pas ce qui

arrive... Croyez-vous que...

--Je ne m’intéresse pas aux femmes, trancha Salchine avec froideur.

Il le méprisait, non d’appartenir au Service, mais de subordonner ses

actes à «des buts sexuels».

Guillaume prit congé. Vers six heures, comme il flânait par les rues de

la ville, il vit Natacha sortir du Kursaal au bras du Polonais qui lui

avait offert des roses, un soir, après le spectacle. Celui-ci voulait

l’entraîner vers la promenade, toute baignée de pourpre, mais elle

résistait en riant. L’espion les suivit de loin. Le Polonais la quitta

devant le café des Alliés, où elle pénétra. Un moment après, Guillaume

poussait la porte: il lui sembla qu’elle s’ouvrait non sur l’honnête

réalité de ce point de l’espace, mais sur le versant fallacieux d’un

mauvais songe. Gaspardo méditait, un coude sur son harmonium, l’autre

sur son piano. Garnerans versait une liqueur jaune, à la table des

manilleurs et, à sa place habituelle, le _vicomte_, en col mou, faisait

négligemment les cartes.

L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieur · 第 12 / 19 题