En rentrant au _Vapore_, Guillaume cherchait à se rappeler les termes
exacts du rapport où il dévoilait les intrigues de la marquise de Lenz.
«Une femme entre deux âges, toujours vêtue de noir.» Heureusement, il ne
prétendait pas l’avoir rencontrée! Oui, mais il y avait des détails sur
ses «agissements». Il y avait «les nombreux sous-agents», la «négligence
volontaire des postes suisses» et surtout l’Italien, le «vagabond de la
dernière classe», qui, lui, «connaissait la personne»!... Impossible de
désavouer un rapport de cette précision; impossible également de le
maintenir sans être un jour convaincu d’imposture.
Le lendemain soir, on lui remit la lettre suivante:
«Cher Monsieur,
«Nous sommes en possession de votre honorée du 16 courant. La maison
de Paris nous a écrit, au sujet de la crème d’anchois. Il paraît que
cet article est irréprochable. Veuillez donc cesser de vous en
occuper. _Très intéressante_, votre opinion sur les cornichons. Comme
l’article est assez demandé en ce moment, tâchez de nous en découvrir
un bon stock. Inclus un chèque de deux cents francs.
«Bien à vous,
«Jules.»
Guillaume injuria le chef dans son cœur. Il lui parut évident que le 31,
se sentant menacé, avait fait agir son protecteur. Et les lâches du
Service se laissaient volontairement aveugler par la lumière officielle!
Quant aux _cornichons_, mon Dieu, oui, ils s’en délectaient! Ils en
redemandaient. Ah! ils ne méritaient pas qu’on prît le métier au
sérieux. Le _vicomte_ avait raison: on pouvait être avec eux au delà du
vrai et du faux. Il ne fallait que divaguer dans le sens de leurs
crédulités. Il mit le chèque dans son portefeuille. On ne lui payait pas
si bien les lambeaux de vérité péniblement arrachés au visage
énigmatique de la vie!
* * * * *
Le thé-tango du Kursaal réunissait une foule cosmopolite autour des
petites tables. On dansait au milieu du restaurant; au fond, sur une
estrade, le maestro, en redingote, tournait parfois sa face huileuse de
diplomate éreinté, comme pour prendre le public à témoin de l’ironie du
sort qui le condamnait à diriger les maxixes. A partir de quatre heures,
les habitués étaient là. Le monsieur peint flirtait toujours avec la
dame âgée. Les Balkaniques aux cheveux noirs, frisés et gras, fumaient
d’une bouche molle et s’enivraient d’ennui. Les Allemands, en famille,
suivaient le programme avec attention. Ils voulaient tout voir et
souriaient aux pâtisseries comme à des voluptés depuis longtemps
oubliées. Les artistes avaient leur coin, devant le buffet. Le «danseur
mondain», Fernando, que le Kursaal refusait d’engager, surveillait d’un
œil envieux les numéros de ses confrères. A côté de lui, sa danseuse,
l’Autrichienne aux vertèbres saillantes, se taisait craintivement. Elle
osait à peine quitter la table un instant, pour aller confier à Natacha
que «Fernando l’avait encore battue à cause du travail, que ce n’était
pourtant pas sa faute, si elle ne pouvait sauter plus haut.» Sur le
conseil que lui glissait Natacha de quitter la brute aux mains
crevassées, elle soupirait avec résignation: «Tous les hommes sont
méchants.» Le _vicomte_ et sa cour occupaient trois tables. Il avait
invité les acrobates, l’équilibriste, le chansonnier, la maîtresse de
Virgilio et une espèce de géant, Albanais ou Kurde, qu’on se
représentait invinciblement coiffé du tcharbouk, ceinturé de poignards
et en train de sabrer les chrétiens. Ce barbare portait un nom d’oiseau:
Coucoulis.
Le 31 était sombre. On disait que l’Allemagne allait faire des
propositions de paix avantageuses. La guerre terminée, c’était le retour
à Paris, en deuxième classe et sans titre. Si le ministère tombait, il y
aurait des comptes à rendre. Un de ses agents qu’il avait envoyé aux
bruits, un gaillard à cravate graisseuse et à mâchoire d’affamé, revint
avec des nouvelles rassurantes:
--N’ayez pas peur, monsieur le vicomte: cette paix-là, c’est un canard
boche pour faire remonter le mark.
La petite équilibriste agaçait le chansonnier, lui soufflant ses cheveux
fous à la figure. Le gros homme, qui n’y prenait pas garde, se perdait
dans un rêve de plus en plus triste. Natacha gronda la gamine. Elle
tenait aux convenances, quand son amant était là.
Celui-ci entreprit son voisin, le géant Coucoulis, au sujet d’un collier
de perles qu’une dame arménienne avait perdu la veille, dans la salle de
jeu:
--Ce vieux Coucou, plaisantait-il, je suis sûr qu’il ne peut pas
s’empêcher de faire les colliers des dames. Il l’a dans sa poche. Là,
tenez, je le sens!
On riait, mais le brigand ne se défendait pas. Il se contentait de
montrer deux rangées de dents redoutables et d’effiler ses longues et
courbes moustaches noires. A part soi, chacun pensait qu’il avait dû
_trouver_ le collier.
--Moins trois, soupira Natacha. Et Virgilio qui n’arrive pas!
Ils passaient ensemble, à cinq heures. La chanteuse le cherchait des
yeux depuis un moment avec inquiétude, mais elle prit aigrement sa
défense:
--Il n’est pas en retard, jusqu’ici. Personne n’a rien à lui reprocher,
pas même son directeur.
--Il est moins trois, coupa Natacha, qui trouvait la discussion
vulgaire.
A moins deux, Virgilio parut, exposant des faits improbables. Natacha
l’interrompit et le dirigea vers l’espace réservé aux danses. Le boston
commençait. Elle s’aperçut tout de suite qu’il était ivre à chavirer.
Elle l’empoigna rageusement par la taille et le manœuvra comme un
tonneau. Elle enfonçait des ongles pleins de rancune dans son épaule et
lui disait, sans briser le long sourire dû au public:
--Sale ivrogne! J’en ai cent kilos dans les bras... Si je te lâche, tu
vas faire un plat-cul... Non, nous ne sautons pas... Ça prend des
bittures à ne pas marcher seul et ça veut encore sauter!... Ouf!
On applaudit. Natacha distribua des baisers.
--Le poublic, il n’a rien vou; il est content, murmurait Virgilio.
Guillaume, qui venait d’arriver, s’était assis auprès du _vicomte_ et
lui parlait à l’oreille:
--J’étais venu vous dire adieu. Je pars demain.
--Ah! demain?
--Je prends le train du matin... Je verrai le chef dans la soirée. Si
vous avez quoi que ce soit à lui transmettre...
--Peut-être...
Le 31 hésitait. Il regardait son collègue dans les yeux, avec cette
audace d’insolence qui perçait habituellement les dissimulations, mais
il ne lisait rien de suspect sur le visage indifférent de Guillaume: «Un
daim qui fait l’aimable», pensa-t-il. Et il reprit:
--Au fait, vous me rendriez service en vous chargeant de mon courrier.
Ils se turent. On dansait le tango. Natacha, debout près du buffet,
disait ses vérités à Virgilio qui haussait les épaules en répétant d’une
voix enrouée:
--Ma qué, ma qué?
Le _vicomte_ était de bonne humeur. Cet imbécile de Duval lui épargnait
une corvée: recopier à l’encre sympathique les trente-deux pages qu’il
devait envoyer au chef. Guillaume étouffait de joie et d’agitation. Il
n’osait parler; il lui semblait qu’un mot pouvait effaroucher sa proie.
--Six heures, dit tout à coup l’espion en lui touchant l’épaule. Venez
voir si les communiqués sont arrivés.
Natacha faisait mine de les suivre. Mais il la cloua d’un regard
méchant. Ils montèrent au premier. En passant devant les toilettes, il
murmura:
--Suivez-moi.
Ils entrèrent.
--Lavez-vous les mains, dit-il. Et il s’enferma dans les latrines. Il
reparut, tenant une enveloppe jaune dont l’adresse «Monsieur Anatole,
180», était encore humide. Guillaume empocha le pli, sortit du Kursaal
et rentra chez lui. Il allait déchirer l’enveloppe, quand une méfiance
le retint. Si, d’ici demain, le 31 se ravisait, ou concevait des
soupçons? En effet, vers sept heures, on l’appelait au téléphone. Une
voix râpeuse et ironique disait:
--Allo! c’est moi. Je viens vous demander de me rendre un moment le
paquet que vous remettrez à ma mère. Je voudrais y ajouter un peu de
chocolat. Elle adore le chocolat, ma vieille. Passez donc au _Majestic_,
dans la soirée.
--Avec plaisir, répondit Guillaume, du ton joyeux et enfiévré de l’homme
que vient d’épargner une rafale d’obus.
Il y alla, le pas léger. Le _vicomte_ examina quelques instants le pli
qu’on lui tendait. Il joignit une note à l’envoi et replaça le tout dans
une nouvelle enveloppe qu’il cacheta complaisamment à ses armes.
De retour au _Vapore_, Guillaume fit sauter les cachets. L’aubaine était
splendide: une demande de crédits «pour entreprendre une enquête sur
trois espions allemands», des renseignements transmis par un postier
suisse au service de la France, une fiche concernant ce nouvel agent, un
rapport sur des mesures militaires secrètes que la Confédération se
proposait de prendre envers l’Italie.
L’assurance du triomphe enivrait Guillaume. Il fit monter du champagne
et attendit le retour de Natacha. Elle accepta l’invitation, bien qu’il
fût tard et qu’elle eût la migraine.
--Je pars demain, disait-il en lui versant à boire.
Elle n’avait pas l’air attristé, ni même surpris, qui eût convenu. Mais
il ne la voyait déjà plus dans la réalité de ses gestes et de ses
paroles. Elle était là, maussade et mal démaquillée, assise devant la
fresque aux moisissures ocreuses. Et ce spectacle était pour lui des
plus émouvants. Les collines sanguinolentes, surmontées de couvents
rougeâtres, lui semblaient vibrer dans la lumière et le ciel orangé où
se becquetaient des colombes lie-de-vin devenait profond, étrange comme
un rêve d’opium. Elle accepta une seconde coupe de champagne, «parce
qu’elle était fatiguée et que ça la remonterait peut-être». Il se
taisait, pour ne pas se livrer. Il savait que ces yeux gris avaient le
pouvoir de lui faire dire la vérité. Ses secrets s’ouvriraient sous ce
regard, comme un fruit sous le couteau. Il but à longs traits et vint
s’agenouiller devant elle. On entendait la pluie battre les toits.
--Il faut que j’aille dormir, maintenant, dit-elle avec lassitude.
Il l’enlaça d’un bras si vigoureux qu’elle gémit. Il dégrafait son
corsage et couvrait de baisers ses épaules un peu maigres, d’une pâleur
de crème, sous leur couche de blanc. Elle se laissait faire, par
indifférence et parce qu’elle pensait: «Je n’aurai pas besoin de me
déshabiller, tout à l’heure; je serai plus vite dans mon lit.»
--Mon amour... Ma Natacha... Quand je reviendrai, ce sera pour
t’emporter... pour te délivrer...
Elle s’étonnait de son exaltation. Il ne profitait pourtant pas de ce
qu’il la voyait ivre et lasse. Il laissait emprisonner ses mains
robustes. Elle le regardait avec une espèce de curiosité: «C’est drôle,
un homme qui aime», pensait-elle. Elle se leva, étouffant un bâillement:
--Oui, revenez bientôt. Nous recauserons... Vous êtes gentil... Bonsoir.
J’ai trop sommeil...