VII

Le soir, au Kursaal, Guillaume applaudissait le nouveau programme de

Natacha. Sa danse avait pour cadre le cartonnage mauresque d’un harem de

café-concert. Elle tournait sur elle-même, dans un flot de rubans

multicolores. Virgilio, couché sur une natte, mimait le désir d’un

esclave noir. A la fin, il s’élançait sur elle et l’emportait, toute

droite, brandie au-dessus de lui comme une flamme. Guillaume la

rejoignit au moment où elle sortait de scène. Sa petite tête un peu

plate s’allongeait sous la coiffure plate; ses yeux gris semblaient

énormes et sa bouche mièvre avait le sourire énigmatique d’une peinture

égyptienne. Il s’aperçut qu’il pouvait à peine lui parler. Il demandait

la permission de la reconduire, «puisque son ami n’était pas là». Mais

elle refusa, tout en repassant entre deux doigts les rubans verts et

jaunes qui tombaient sur son torse nu. «Elle regrettait. Elle était

invitée à souper.» En effet, un jeune homme en smoking,--un comte

polonais, disait-elle,--s’approchait, tenant des roses dans sa forte

main gantée.

Guillaume ne put dormir. Il l’entendit rentrer seule, très tard, longer

le couloir d’un pas traînant et se jeter sur son lit, tout habillée,

avec un soupir de fille éreintée.

Le lendemain, par un soleil inattendu, il monta dans le tramway de

Somvico. Il allait à Pregassona, chez son ami Salchine, qu’il avait

connu jadis à Paris, dans les meetings libertaires. Salchine, un des

anciens artisans de la révolution russe de 1905, avait essayé d’émouvoir

la France sur «les victimes du Tzarisme». Expulsé en 1914, il s’était

établi dans le Tessin, d’où il avait travaillé à la grande révolution de

1917. Ses espoirs un moment réalisés par la montée des Milioukow et des

Kerensky, avaient été dépassés par l’avénement du Bolchevisme, mais il

s’était quand même rallié à l’ordre nouveau.

Guillaume le trouva dans une pièce carrelée que les livres garnissaient

jusqu’au plafond. Par la porte-fenêtre, on voyait une petite terrasse

encadrée par deux cyprès et la silhouette précipiteuse du Salvatore,

dominant le lac et la ville. La lumière dorée du soleil de trois heures

baignait Salchine qui écrivait face au jour. C’était un individu chétif,

dévoré par une extrême ardeur de pensée et par la tuberculose. Son

visage pointu, singulièrement jaune et ridé, tenait de la fouine et du

rat: ce rapprochement avec l’animalité s’imposait. Salchine s’accrochait

à vous par le regard comme un carnassier s’accroche par les dents à la

gorge de sa proie. On ne pouvait plus secouer ces yeux noirs et

déchirants. Sa parole, faible et rapide, vous harcelait avec

obstination. Il avait lu trente mille volumes. Ce savoir immense vous

attaquait de toutes parts: lois, théories, systèmes, observations,

statistiques fatiguaient votre pensée et y mordaient jusqu’à la rendre

inerte. Ce n’était pas un orateur, un conducteur d’hommes, mais un

fouisseur de galeries, un déblayeur des dessous, le plus puissant des

constructeurs souterrains de la révolution.

Il ne s’étonna pas de voir Guillaume en Suisse; il ne lui demanda pas ce

qu’il était devenu pendant ces sauvages années; il ne parlait pas de la

guerre; elle n’avait pour lui que l’importance d’un phénomène

préparatoire. Il vivait dans les temps nouveaux, déjà révolus en Russie

et prêts à éclater sur le reste du monde. Guillaume avait rapidement

exposé l’objet de sa visite: obtenir des renseignements sur l’activité

du 31.

--Je puis vous documenter, répondit Salchine. Je dirais que le _vicomte_

est le plus grand ennemi de notre cause, s’il était capable d’amour ou

d’inimitié pour une cause. Le jour où la révolution commencera dans ce

pays sera, je l’espère, son dernier jour. Je connais des gens décidés à

l’écraser comme une blatte. Il s’est fait une spécialité des fausses

affaires de trahison, qu’il présente à son gouvernement avec preuves à

l’appui. Les preuves sont de sa fabrication, naturellement. C’est lui

qui vient de faire fusiller le député Girandoux. Voulez-vous savoir

comment? Girandoux, que j’ai connu à Paris avant la guerre, cherchait

déjà des capitaux pour fonder un quotidien qui prendrait chez vous la

défense du peuple russe. Il n’en a trouvé que l’année dernière: un

million apporté par un philanthrope américain. Vous vous souvenez du

_Prolétaire_ et de ses campagnes? Girandoux expliquait au public

français pourquoi nous ne pouvions continuer la lutte, pourquoi les

Alliés devaient nous assister à Brest-Litovsk et comment notre

démocratie demeurait, malgré les apparences, le soutien et l’espoir de

la vôtre. Vous connaissez la suite: le _Prolétaire_ suspendu, Girandoux

inculpé de défaitisme et soupçonné de trahison. Je tiens cet homme pour

un grand Français et le plus pur représentant de vos traditions

révolutionnaires. Car il y a deux façons d’être traditionaliste, dans

votre pays. Girandoux allait être arrêté, quand intervint le _vicomte_.

Il lui dépêcha un de ces reptiles de police qui vont à Paris toutes les

semaines, les poches pleines de dénonciations et profitent de leurs

facilités pour spéculer sur le change ou faire la petite contrebande. Ce

personnage dit à Girandoux: «Le vicomte de Tunis a réuni les preuves que

l’argent du _Prolétaire_ vient d’Allemagne. Il consent à ne pas vous

dénoncer au gouvernement français, mais à condition que vous lui versiez

la moitié de votre commandite: cinq cent mille francs. Si vous tenez à

votre peau, je vous conseille d’accepter.» Girandoux mit l’escroc à la

porte. Deux semaines après, le gouvernement était saisi d’un rapport où

le _vicomte_ offrait de prouver que les capitaux du _Prolétaire_ étaient

d’origine ennemie. «Marchez», lui câbla-t-on de Paris. Et il se mit à

l’œuvre. C’est ici, au café des Alliés, que mon ami Girandoux a été

assassiné. Un des agents du _vicomte_, un croupier dont l’ardeur

patriotique se manifeste en dépouillant des pontes allemands est en même

temps un habile faussaire. Ce talent, qui lui valut bien des années de

prison, lui fut, cette fois, plus profitable. Une de ses victimes, un

dégénéré descendant d’une grande famille prussienne, avait en sa

possession des autographes du ministre von K... Décavé, perdu de

morphine et de dettes, il vendit pour trois cents francs son paquet de

lettres au croupier... Vous devinez la suite. Découpages, recollages,

photographie; quelques séances de travail au café des Alliés, d’où

sortirent des documents irrécusables. Trois lettres, trois petites

lettres de von K... au bailleur de fonds du _Prolétaire_. Pas de

précisions, mais des phrases comme celles-ci: «Il y aurait lieu de

favoriser la création d’un journal vraiment démocratique à Paris... Il

serait intéressant pour nous de faire pénétrer en France les idées de la

démocratie russe...» Ces faux, composés à la musique de

_Sambre-et-Meuse_ et sous l’œil paternel de Garnerans, furent vendus

quinze mille francs au gouvernement français. La joie règne dans le nid

de vipères. Les héros de Lugano ont bien mérité de la patrie; Girandoux

vient d’être envoyé au poteau.

--Si vous pouvez me fournir les preuves de cette machination, dit

posément Guillaume, je me charge de les transmettre au gouvernement

français.

--Des preuves... des preuves... c’est difficile. J’ai moi-même envoyé un

rapport à des amis politiques de Paris. Ils n’ont rien empêché.

Un instant, Guillaume pensa que ce roman si cruellement ingénieux

pouvait n’être que le délire d’un cerveau obsédé. Mais le Russe

continuait:

--C’est effrayant, la politique. Girandoux avait excité des haines

fortes comme des poisons. Il y a des hommes dont chaque pensée, chaque

désir secrète le toxique. Quand un de ces virulents arrive au pouvoir,

malheur à ses ennemis: le curare est déjà dans leurs veines. Girandoux

est la victime d’une longue passion qui a trouvé des armes. Le _vicomte_

n’est qu’un exécuteur. C’est pourquoi vous ne l’abattrez pas. Vous

pourrez entasser les accusations. Celui qui a rêvé la mort de Girandoux

défendra jusqu’au bout son complice. On ne se lâche pas, quand on est

englué dans le même sang.

--J’avais déjà pensé, murmura Guillaume, qu’il avait quelque haute

protection, ignorée du Service... Dans ce cas, c’est faire fausse route

que de le dénoncer à ses chefs... Les Allemands seuls pourraient en

débarrasser la France.

Il avait risqué ces derniers mots à voix basse. Il exprimait la pensée

qui s’était emparée de lui depuis quelques jours et sur laquelle il

avait échafaudé son plan d’action. Il était anxieux de l’essayer sur

Salchine. Ce dernier approuva:

--Parfaitement juste. Mais des crimes comme ceux qui ont causé la mort

de Girandoux ne sont pas des crimes aux yeux de l’Allemagne. Ah, si l’on

avait des preuves qu’il a travaillé contre la Suisse, ou contre les

Centraux...

--Iriez-vous les porter aux Allemands?

--Sans hésiter.

Guillaume battit des paupières.

--Vous les aurez dans trois jours!

--Vous êtes un homme précieux, sourit Salchine. Vous devriez nous aider.

Ils s’étaient levés. Ils sortirent sur la petite terrasse abandonnée du

soleil. Entre les noires colonnes des cyprès, la ville s’empourprait.

Guillaume se tut, savourant le plaisir de la réussite. Il se voyait, par

son habileté, débarrassé du _vicomte_. Il se sentait apte aux

machinations de la haute politique. Qui, parmi ses camarades, aurait osé

perdre un agent français en le livrant aux Allemands? Il allait venger

la mort de Girandoux et rétablir l’équité... La plupart de ses gestes

n’étaient pesés qu’à la balance de l’utile. S’il lui était agréable,

aujourd’hui, de se trouver audacieux et juste, par surcroît, c’est que

sa conscience rajeunie cherchait un juge. But, récompense et arbitre à

la fois de ses actions, Natacha le conduisait par des chemins imprévus.

En descendant l’escalier de la terrasse, il dit à Salchine:

--Avez-vous entendu parler d’une espionne autrichienne, la marquise de

Lenz?

Le Russe eut un rire d’enfant:

--La marquise de Lenz? Mais c’est Natacha!

Guillaume s’adossa au mur de briques, stupéfait d’entendre accoler ces

deux noms dont l’un tremblait continuellement en lui.

--Il n’y a pas de marquise de Lenz, reprit Salchine. C’est une invention

du _vicomte_. Soit pour extorquer de l’argent à ses chefs, soit pour les

tenir, plus tard, par la crainte de voir divulguée une crédulité

vraiment intempestive chez des policiers, soit par fantaisie

poétique,--on ne sait jamais, avec un bandit de ce tempérament,--le

_vicomte_ a introduit dans ses rapports, à côté de personnages réels, le

personnage fictif d’une espionne autrichienne. Le Service a enregistré.

Que n’enregistre-t-il pas? Et bientôt après, les agents de passage à

Lugano étaient chargés d’enquêter sur ce fantôme. Il y eut de la joie au

café des Alliés, car c’est là qu’était née la marquise, entre vingt

apéritifs, du _vicomte_ et de ses manilleurs... Un jour plus beau que

les autres, un inspecteur vint tout exprès pour démasquer l’énigmatique

personnage. On le lui montra. On lui fit prendre en filature, sous la

pluie, une Natacha voilée de gris qui le promena longuement parmi les

ruelles, les escaliers et les passages de la vieille ville, avant de

disparaître dans une maison à deux entrées... Vous ne souriez pas? Quoi,

les fauves ont aussi leurs jeux et je leur trouve parfois plus de grâce

qu’à ceux des agneaux.

L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieur · 第 10 / 19 题