III

Il termina son rapport le lendemain matin. Comme il flânait sur la

_Piazza del Giardino_, il reconnut la silhouette d’un collègue, le 18,

immobile devant une plate-bande. Blond et voûté, il penchait au-dessus

des fleurs un jeune visage plissé d’angoisse. Guillaume l’aborda:

--Que faites-vous ici?

Le 18 pâlit.

--Vous voulez donc me perdre? On m’a filé depuis la gare. J’ai été

dénoncé. Éloignez-vous. Si l’on nous voit ensemble, je suis sûr d’être

arrêté.

Guillaume haussa les épaules. Il était habitué aux phobies du 18, qu’on

avait évacué du front avec une maladie nerveuse. Fidèle et discret, il

exaspérait ses chefs par l’excès de ses précautions. Il se croyait

toujours victime d’un complot et sur le point d’être assassiné. Il

voyait ses rapports tombant aux mains de l’ennemi. Aussi les bourrait-il

d’impressions de voyage, de descriptions de ses crises où se

dissimulait, à ne pouvoir l’y retrouver, un renseignement de cinq

lignes.

--J’ai à vous parler, insistait Guillaume. Venez chez moi.

--Pour qu’ils tendent une souricière? Vous êtes fou!

--Alors, j’irai vous voir à votre hôtel.

--Je ne suis pas à l’hôtel. J’ai déposé ma valise à la gare. C’est plus

prudent. Je repars ce soir même.

--Donnez-moi un rendez-vous. Il faut que nous causions.

--Soit. A six heures, devant l’embarcadère de Paradiso. Maintenant, je

vous supplie de vous en aller.

Guillaume savait qu’on ne raisonnait pas les obsessions du 18. Il le

laissa devant ses fleurs.

A la nuit tombante, sous la pluie habituelle, il se dirigea vers

Paradiso. Un homme en waterproof, orné d’une barbe noire, attendait,

sous l’abri de l’embarcadère.

--C’est moi. Je crois que je suis arrivé à les dépister, grâce à cette

barbe.

--Elle est visiblement fausse, votre barbe, répondit Guillaume, de

mauvaise humeur. D’ailleurs, elle est en train de se décoller.

--Vraiment?

Et le malheureux sortit une glace de poche devant laquelle il se mit à

tamponner avec angoisse l’étoupe rebelle contre sa joue.

--Si vous croyez, continuait Guillaume, que ces artifices de carnaval

vous assurent l’incognito, détrompez-vous. Ils vous font remarquer.

--Mon cher, vous ne savez pas ce qui m’est arrivé...

--Oh! pas de mélodrame, s’il vous plaît. Quand partez-vous?

--A huit heures. Je vais coucher à Bellinzona. C’est moins dangereux

qu’ici.

--Quand verrez-vous le chef?

--Demain soir.

--Parfait. Vous lui remettrez ceci.

Et il tira de sa poche une enveloppe jaune que le 18 prit avec

répugnance.

--Si je suis arrêté en route, nous nous perdons mutuellement.

--Vous ne serez pas arrêté, mais pour Dieu, enlevez cette barbe!

L’autre se déboutonna, enfouit l’enveloppe dans une sacoche en toile,

tout contre son torse anémique, et s’éloigna vers la campagne obscure.

Il n’osait traverser la ville pour se rendre à la gare.

L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieur · 第 7 / 19 题