Guillaume se plaisait à penser que dès le lendemain, le chef serait
édifié sur la conduite du 31. Il résolut d’attendre tout l’effet de ses
révélations, avant d’échafauder de nouveaux plans. Pendant cet
intervalle, il s’occuperait de l’Autrichienne. Non qu’il eût l’intention
de se livrer à d’épuisantes recherches. Pour celle-là comme pour le
_vicomte_, son siège était fait. Le chef, supposait-il, ne désirait pas
qu’on trouvât rien de sérieux à sa charge. De grosses sommes avaient été
dépensées pour combattre l’espionnage autrichien dans la Suisse
orientale. On avait fait venir de Paris un spécialiste à tête carrée,
aux moustaches en crocs, qui s’était installé avec trois secrétaires
dans un hôtel de la Basse-Engadine. Ce fonctionnaire travaillait devant
la carte. Il traçait d’impérieuses lignes droites, à travers monts et
vallées, puis décrétait: «J’établis un barrage entre ces deux cotes,--un
autre ici,--un autre là.» L’application du système coûta vingt mille
francs et amena l’arrestation de trois contrebandiers, qui se
transformèrent dans les rapports en «une bande d’espions parfaitement
organisée». L’homme aux barrages fut rappelé, mais le dogme prévalut
qu’«il ne restait plus d’agents autrichiens dans les Grisons». Le
Service, pensait Guillaume, eût accueilli de mauvaise grâce des
nouvelles susceptibles de troubler sa quiétude. Cette marquise de Lenz
«favorisait la désertion des soldats italiens»? N’avait-il pas entendu
le chef maugréer:
--Les Italiens? Ces cochons-là n’ont pas besoin qu’on les aide, pour
passer la frontière!
Bien résolu à trancher la question avec optimisme, il alla se renseigner
à la poste. On lui répondit que cette dame n’habitait pas Lugano. Il
conclut qu’elle y vivait sous un faux nom. C’était aussi l’opinion du
_vicomte_. Le devoir exigeait de continuer l’enquête auprès des portiers
d’hôtels, des jardiniers de villas... Mais il faisait un de ces temps
qui remettent en question les devoirs les moins discutables, un temps
chaud, insinuant, avec des spasmes de lumière parmi les nuées lourdes.
D’ailleurs, il ne pouvait penser qu’à Natacha. Il fut s’asseoir dans le
parc du palais Ciani, entre un poirier du Japon et un camélia. Un
vagabond prit place sur le même banc. Il avait le poil roux, l’œil
coulant et la paume incrustée d’une crasse antique. L’air jovial et déjà
ivre, il dégustait largement sa part de cette voluptueuse matinée. Par
habitude professionnelle, le 15 engagea la conversation:
--Vous êtes de Lugano?
--_Son un puro Italiano_, répondit une voix de tragédien.
--Ah? Vous êtes Italien?... Il fait meilleur... ici... que là-bas, hein?
Le trimardeur sourit et se répandit en périodes sonores où revenaient
continuellement la _guerra_ et la _pace_.
--Tiens, pensa Guillaume, un déserteur!
Il tendit ses filets:
--Il y a ici... à Lugano... une dame qui est très bonne... pour les
pauvres Italiens. Une dame autrichienne. Connaissez-vous?
--_Si, si, Santa Madonna! Si, si, si!_
Guillaume s’étonnait déjà de cette clémence du hasard, quand il
s’aperçut que le vagabond n’avait pas compris la question: il entamait
un nouveau discours où la _guerra_ et la _pace_ alternaient avec _il
formaggio_, _il lavoro_, _la Romagna_, _i Tedeschi_. Le geste
s’amplifiait, la voix roulait, tremblait, chargée de douleur, d’ironie,
de rancune ou d’effroi.
L’espion mit cinquante centimes dans la main griffue de l’orateur qui le
salua en appelant de ses vœux la _fraternità e la pace dei popoli_.
V
Deux jours après, il recevait la lettre suivante:
«Cher Monsieur,
«Nous sommes en possession de votre honorée du 12. Votre opinion sur
la crème d’anchois nous paraît singulièrement exagérée. Nous savons
nous-mêmes que ce produit n’est pas parfait, mais il faut avoir des
motifs personnels pour en parler comme vous le faites. Au surplus,
nous sommes informés que vous avez offert des rillettes à la maison N.
et qu’on a décliné vos propositions.
«Vous feriez mieux de vous occuper des cornichons. Vous ne nous en
parlez pas. N’en trouve-t-on plus à Lugano?
«Bien vôtre,
«Jules.»
C’était le style du chef. Cela signifiait trop clairement pour Guillaume
qu’on ne croyait pas à ses dénonciations et qu’on était au courant de
son intrigue avec Natacha. Le 31, averti par elle, avait sans doute déjà
transmis le renseignement. Ah! on osait le rappeler à son devoir? On lui
reprochait de ne pas «s’occuper des cornichons»...? Bien. Il se mit à
écrire d’inspiration:
«La marquise de Lenz est une femme entre deux âges, toujours vêtue de
noir, qui vit sous un faux nom, dans une villa de la pointe de
Castagnola. Bien que je n’aie pu réussir à la joindre en personne,
j’ai découvert, après d’actives recherches, une piste sérieuse. Il est
exact qu’une puissante organisation fonctionne sous les auspices de
cette femme. Mais elle opère avec une grande prudence. Elle a des
protecteurs jusque dans notre colonie. J’ai observé que plusieurs
Français, et entre autres un de nos agents, questionnés discrètement
sur cette personne, _feignaient d’ignorer son existence_. C’est là un
côté de la question tellement troublant que je ne veux pas m’y
appesantir davantage. La marquise opère de préférence dans les
familles pauvres de la population italienne de Lugano. Son activité
est à deux fins: elle verse, d’une part, des sommes d’argent s’élevant
jusqu’à 1.000 lires aux jeunes gens appelés sous les drapeaux, contre
la promesse de rester en Suisse; d’autre part, elle aide des soldats
italiens à passer la frontière. Il va sans dire que ces dernières
opérations présupposent le concours de nombreux sous-agents, tels que
guides, contrebandiers, hôteliers, etc. J’ai même relevé des indices
d’après lesquels il y aurait lieu d’incriminer de négligence
volontaire certains postes suisses préposés à la garde de la
frontière. Mais il serait prématuré de saisir le Gouvernement de la
Confédération avant d’avoir recueilli des informations plus précises.
«Au cours de mon enquête, je suis arrivé à joindre un déserteur
italien arrivé à Lugano grâce aux agissements de la marquise. Il a
avoué connaître cette personne, mais s’est dérobé à toutes
investigations ultérieures. J’ai pu constater que, non contente
d’enlever des défenseurs à leur patrie, cette femme transforme ses
victimes en agents de propagande. Mon interlocuteur, un vagabond de la
dernière classe, s’est répandu en propos défaitistes qui ne peuvent
qu’être le fruit d’un dressage systématique.
«Tels sont les renseignements que j’ai rassemblés pendant la première
semaine de mon séjour à Lugano. Me trouvant en présence d’une
organisation aussi complexe, il est évident que je ne saurais enquêter
d’une manière profitable, si de nouveaux crédits ne m’étaient ouverts.
J’attends vos instructions.
«15.»
«P.-S.--Je maintiens énergiquement les termes de mon dernier rapport,
en ce qui concerne le 31.»
Guillaume se représentait avec complaisance la colère du chef, à la
lecture de ces lignes. Il ne s’attarda pas à l’idée qu’elles narguaient
la vérité. Il était convaincu de l’existence des faits qu’il dénonçait
et comptait sur le temps pour les rendre évidents. Le vraisemblable
devenait presque toujours le vrai. D’ailleurs, il eût, sans hésiter,
soutenu le faux pour se justifier. Il n’était pas sûr de croire au faux.
Il s’était assez promené dans le chaos des actions et des pensées
humaines pour estimer que toute affirmation avait été ou serait une fois
accomplie. Il pensait ne pouvoir mentir, même le voulant. Il lui
semblait, comme à certains échappés de l’enfer des guerres, que la seule
réalité fût là-bas. Mais ces hommes en civil qui souriaient, ces femmes
en toilettes claires, ce ciel d’où la mort était absente, ce sol qui ne
se soulevait pas en trombes de boue, c’était comme un rêve heureux, où
l’on eût joui d’une liberté, d’une légèreté parfaites. Tout ce qui s’y
disait, tout ce qui s’y faisait était sans importance. Il pouvait agiter
suivant son caprice les marionnettes de la vie. Ce n’était qu’un jeu.
Rien ne comptait, hors l’épouvantable vérité qui tonnait de l’autre côté
des monts.
Il recopia son rapport à l’encre sympathique, au verso d’un prospectus
et le mit à la poste.