II

Le lendemain, soleil. Une foule printanière circulait au bord du lac. Le

Salvatore semblait une dépouille de lion sortant de l’eau bleue. Les

montagnes italiennes, pâles comme un lointain de tapisserie, se

dégageaient lentement des nuages. Çà et là, dans le feuillage d’un parc,

s’allumait la fleur rouge du camélia. Un orchestre jouait sur la _Piazza

del Giardino_. Les bateliers déhanchés vous invitaient du geste. Une

hâte de vivre intense allumait les regards des femmes. On eût dit que

toute la joie sauvée dans l’Europe détruite s’était réfugiée là, dans

cette baie interdite aux vents, et qu’il fallût la cueillir promptement,

d’une main hardie, entre deux averses. Guillaume était heureux. Il

pensait à Natacha: il imaginait quel plaisir ce serait de se promener

avec elle, dans une de ces barques aux cerceaux couverts de toile

blanche, ou seulement de la croiser sur cette promenade, de la faire

asseoir à ses côtés sur ce banc...

Au _Vapore_, le déjeuner fut exubérant. Virgilio, qui avait découvert un

bar où les apéritifs ne coûtaient que vingt centimes, arriva tout animé

de projets révolutionnaires. Il voulait désormais donner ses leçons de

danse avec un phonographe.

--C’est plous moderne, expliquait-il à Natacha. Et puis, un pianiste,

c’est cher. A midi, ça va bouffer. Si jé loui demande encore un tango,

ça me compte vingt ronds de supplément. Un disque, jé le remets.

Comprends-tou?

Natacha riait. La chanteuse emplissait l’assiette de son amant.

--Mange, mon coco.

--C’est tout de même malheureux d’être obligé de turbiner, quand on est

aussi beau môme que lui! lança l’équilibriste derrière ses cheveux.

--Qué, c’est la guerre, soupira Virgilio.

--Hein, mon vieux, c’est plus dur qu’à Pétrograd? fit un des acrobates.

--Ah, Pétrograd!

--Laissez-le donc manger, intervint la chanteuse.

Mais il fallait que l’Italien revécût ses souvenirs de bonheur.

--A Pétrograd, je donnais mes leçons couché sur un divan. Je gagnais

deux cents roubles par jour à ne rien faire. J’avais une chambre pleine

de tapis, de fourrures et si je voulais une bague, un diamant, je

n’avais qu’à le dire. _Elles_ me le donnaient.

--Bouffe! cria sa maîtresse.

Il se tut, impressionné par la quantité de nourriture à absorber.

Un rayon de soleil, perçant jusqu’au fond de la rue étroite, se mit à

jouer sur la nappe. Il fut salué comme un hôte charmant et imprévu.

L’âpre _Sassella_ au goût de pierre, le rose _Veltliner_ s’illuminèrent

dans les verres. De sa petite table, Guillaume ne quittait pas Natacha

des yeux. Elle s’en aperçut et lui sourit. Au café, il vint s’asseoir

près d’elle. On lui fit fête. Il offrait des liqueurs. Un phonographe se

mit à nasiller un _one step_, dans un coin de la salle. Natacha voulut

se lever, mais comme elle venait de boire deux chartreuses, ses jambes

fléchirent. Guillaume la reçut dans ses bras et la serra contre lui. Il

se sentit brusquement enivré par ce corps frais et musclé. Pendant que

les acrobates dansaient avec les équilibristes et la chanteuse, elle lui

parlait de son métier, soudain loquace et passionnée:

--Une demi-heure d’assouplissement tous les matins; deux ou trois heures

de leçons; le thé-tango dans l’après-midi et la représentation du soir;

il faut ça, pour rester en forme. Si vous buvez, vous êtes perdu pour la

grande danse. Dans dix ans, Virgilio sera fini... L’alcool fait fondre

les muscles. Tâtez mes jambes, par curiosité. C’est du fer, n’est-ce

pas? Le seul ennui, c’est que le travail vous claque les tendons des

seins. A trente ans, la poitrine tombe un peu... Moi, je m’en moque; je

vis de mon talent, je ne vis pas de mon corps.

Aucune femme ne l’avait à ce point subjugué, depuis la guerre. A son

arrivée en Suisse, il avait fréquenté les prostituées de Zurich, ces

Françaises expulsées de Genève ou de Lausanne, qui rôdent dans les

ruelles, derrière le quai de la Limmat, traquées par les détectives.

Plusieurs appartenaient au Service et il fallait leur donner le mot

d’ordre, ou corriger leurs rapports. Il les suivait dans leurs petites

chambres froides où il lui arrivait de passer la nuit. Après les

horreurs du front, il y avait une douceur neuve et singulière à

étreindre une femme. Mais cette ivresse passagère, il la goûtait sur

n’importe quel corps. Avec Natacha, c’était un bonheur d’autrefois qu’il

retrouvait, une félicité lointaine, qu’il avait crue à jamais ensevelie

dans l’enfer de boue.

Il proposa une promenade à la campagne.

Elle refusa poliment.

--Mon ami m’attend. Demain, si vous voulez.

Il se tut, attristé. Il ne pensait plus au _vicomte_. Il le haït tout à

coup avec une frénésie qui l’étonna. Natacha sortait. Il monta dans sa

chambre et commença la rédaction de son rapport.

Le lendemain, sous un ciel couvert, ils prirent le tramway de Castagnola

et contournèrent à pied le promontoire qui divise les deux branches du

lac. Elle se racontait. Elle dansait à Munich, au début de la guerre. On

l’avait internée, puis évacuée en Suisse. Elle s’était trouvée à Genève,

malade, sans argent, contrainte de s’exhiber dans les bars, de

s’attabler avec les commis voyageurs et les fermiers vaudois du samedi

soir. Cinq francs par jour et les hasards de l’amour; les clients ivres

qu’on raccroche au vestiaire et qu’on pousse jusque chez soi, dans la

nuit rugissante de bise, les souteneurs qui vous poursuivent,--l’un

d’eux l’avait marquée de son stylet, à l’angle de la rue Plantamour.

--Je pensais d’abord que c’était un coup de poing; mais j’ai senti du

chaud sur la poitrine et j’ai compris que mon sang coulait. J’ai cru que

j’allais mourir contre une porte.

C’est cet hiver-là qu’elle avait rencontré le _vicomte_.

--Est-ce que vous l’aimez? demanda Guillaume avec inquiétude.

Elle ne répondit pas.

--Et lui, vous aime-t-il?

--Probablement, puisque nous sommes encore ensemble.

Elle en parlait avec une espèce de fatigue, comme de tout, sauf du

travail. Ils arrivèrent au bord du lac ardoisé. En face, les cimes

étaient blanches, sous un ciel de plus en plus noir. Ils s’assirent. Des

arbres fruitiers passaient leurs têtes roses par-dessus un mur. Quelques

violettes pointaient, parmi l’herbe encore jaune d’un talus. Dans l’air

chargé d’une tiède humidité, vibrait le trille hésitant d’un oiseau. Ce

troisième printemps de guerre était plus timide que les autres.

Il leur semblait doux d’être assis dehors, de boire du thé, à l’abri des

catastrophes et des dévastations, loin des lumières du Kursaal et du

tumulte du _Vapore_. Il déchiffrait en elle une grande lassitude et

cette aspiration à la paix, qui a pour certains hommes le charme d’une

virginité.

La pluie, qui faisait trêve depuis la veille, la pluie éternelle des

printemps tessinois recommençait à obscurcir la rive opposée. Des

gouttes pleuraient déjà sur l’eau. Ils rentrèrent.

Vers six heures, Guillaume, désœuvré, poussa la porte du café des

Alliés. Le _vicomte_ y jouait son apéritif à la manille. Il présenta

«monsieur Duval» à ses partenaires et lui cria familièrement:

--Eh bien, où en êtes-vous avec l’Autrichienne? Couchez-vous avec elle?

On riait. Tout le monde avait compris que l’espion parodiait une manie

bien connue de son chef. Guillaume, interloqué, répondit, comme il l’eût

fait au chef lui-même:

--Non, pas encore. Mais j’espère réussir.

Les rires redoublèrent.

--Messieurs, grimaça le _vicomte_, il est très fort, ce grand-là! Il

fera son chemin, vous pouvez me croire... Asseyez-vous, Duval, et prenez

un vermouth avec nous.

Mais Guillaume, offensé, tourna les talons, en s’excusant. Ces doigts

jaunis de tabac, ces manchettes molles maculées de vin sucré lui

inspiraient trop de répulsion. Et la canaille osait se moquer de lui!

Ah, quel plaisir de le déchirer, tout à l’heure, dans son rapport!

Aussitôt rentré, il se mit à écrire: «J’ai entendu l’agent 31, dans un

café de Lugano, faire allusion, en présence de six personnes, à des

faits d’un caractère absolument secret. Sa conduite, sur laquelle je

suis prêt à porter témoignage, relève du conseil de guerre. J’ajoute

qu’il a tenu sur notre vénéré commandant des propos injurieux,--et cela,

toujours publiquement.»

Oui, mais si, malgré ces charges, le Service maintenait le 31? Le chef

craignait les mesures extrêmes. Il avait pour principe de ne frapper que

les maladroits. En dépit de ses écarts, de ses dépenses et de ses vices,

le 31 s’en tirerait peut-être avec une semonce et un changement de

résidence... Guillaume réfléchissait, enfermé dans sa chambre, dont les

fresques naïves tournant au rouge-brun représentaient des paysages

tessinois.

Vers minuit, les couloirs de l’hôtel retentirent de fredons et de rires.

Les _artistes_ revenaient du Kursaal. Ils avaient bu, sauf Natacha.

Guillaume sortit sur le palier pour la voir. On l’entraîna chez

Virgilio. Tout le monde échouait sur le lit, faute de place. L’Italien

sortit plusieurs bouteilles et se mit à boire un mélange de gin et de

cherry dans un verre à lait. La chanteuse versait à chacun suivant son

goût, dans des bols ou des coquetiers. A terre, calé contre le mur où

moisissait un lac rosâtre, Virgilio hurlait, en agitant son verre blanc:

--Oui, jé souis déserteur! Mais pourquoi qué jé souis déserteur? Je vais

vous le dire: c’est parce que je veux pas être toué de derrière une

montagne! Je veux le voir, celui qui mé toue! J’aime mieux être fousillé

que d’aller à la guerre. Au moins, jé les verrai, les salauds! Je suis

pas un capon, moi. Jé mourrai glourieusement, s’il le faut!

--En attendant, tu es dans le lac, remarqua l’équilibriste.

--Comment, jé souis dans le lac?

On lui désigna la fresque avec des éclats de rire. Il se retourna

péniblement, flaira le paysage écaillé, puis laissa retomber sa tête en

soupirant:

--C’est vrai, jé souis dans le lac.

Couché en travers du lit, Guillaume buvait entre la chanteuse et

Natacha. Il avait passé un bras autour de sa taille et n’imaginait rien

de plus doux que d’être ainsi, contre elle, de pouvoir respirer son

épaule nue qui sentait le blanc gras et la poudre. Un instant, il posa

des lèvres timides sur sa nuque. Elle se redressa légèrement, sans se

fâcher. Elle ne buvait pas. Elle désapprouvait ces orgies et n’y

assistait que par crainte de froisser les camarades.

Les acrobates plaisantaient, avec leur verve saine de garçons bien

nourris. L’alcool faisait rire, autant que leurs saillies. Seul, le

chansonnier, effondré dans l’unique fauteuil, se taisait, prêt à

pleurer. Ce Belge épais était victime de sa grimace. A force de débiter

les chansons cyniques ou révoltées du répertoire, il s’était cru l’âme

d’un libertaire. Il avait passé la frontière avec le rictus de haine

qu’il conservait quelques secondes en coulisse, après ses couplets. Il

n’était qu’un honnête Flamand, amoureux de son sol et que rien, pas même

les caresses de l’équilibriste, ne consolait du déshonneur.

A deux heures, il fallut céder la place à Virgilio qui réclamait son

lit. On l’y déposa tout habillé. Guillaume avait suivi Natacha dans sa

chambre. Elle s’assit, fatiguée par la nuit qui passait, résignée

d’avance à la scène inévitable. A genoux devant elle, il la suppliait

sans paroles, les bras noués autour de son buste. Elle faisait non de la

tête, étudiant sur le mur d’en face un absurde paysage de glaciers bleus

et mousseux.

Il couvrit de baisers l’étoffe de sa robe, tendue sur ses cuisses

musclées. Elle serra les genoux, intérieurement révoltée contre cette

fin misérable de toute camaraderie. Cependant, elle connaissait et

craignait trop les hommes pour offenser celui-là. Elle lui tira les

cheveux et chuchota, contre son visage:

--Vous savez bien que ce n’est pas l’envie qui m’en manque... Vous êtes

très, très gentil. Mais mon ami me plaquerait... Et recommencer la vie

de Genève, non merci. Plutôt le lac!

Elle frissonna et fixa de nouveau les naïfs glaciers de crème bleue.

--Je comprends, murmura Guillaume.

L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieur · 第 6 / 19 题