I
Ses camarades l’avaient baptisé Guillaume, à cause de sa moustache. Pour
ses chefs, il était «le 15». Quand un de ses rapports arrivait au bureau
central, ces messieurs le parcouraient distraitement, haussaient les
épaules et le jetaient sur la table de la dactylographe, en disant:
--Copiez. Encore un roman du 15.
Réformé après un an de front, récupéré comme auxiliaire et de nouveau
réformé, il _travaillait_ en Suisse depuis 1916. Il avait débuté dans
les plus bas emplois du métier, vérifiant des _passages_, camouflé en
touriste pour gagner la confiance des portiers d’hôtel, stationnant des
heures dans les gares, à l’affût des bagages d’un suspect. Il avait
servi de _boîte aux lettres_, voyageant des journées en troisième
classe, porteur d’une enveloppe qu’un inconnu, un Henri, un Ernest ou un
Édouard tout court attend fiévreusement à l’autre bout du territoire.
Vêtu d’un complet gris payé par le Service, il avait siégé dans les
cafés de Zurich et de Bâle, avec mission de rechercher «les personnes
susceptibles de se rendre en pays ennemi pour y recueillir des
renseignements». Il avait peu à peu contracté les allures et les
habitudes de la profession. Les espions ne changent pas de trottoir
comme tout le monde, mais avec une hâte inquiète, ou une fausse
nonchalance. Il leur est à peu près impossible de doubler l’angle d’une
rue sans se retourner furtivement. Dans la solitude des champs ou des
montagnes, ils regardent de côté, s’arrêtent, baissent leur chapeau sur
leurs yeux, comme s’il leur fallait dépister les arbres, les rochers et
les cimes. Tous, novices ou vieux routiers, amateurs ou spécialistes,
apathiques ou nerveux, se croient reconnus et dénoncés.
Dans le train qui l’emportait vers le Tessin, Guillaume repassait
mentalement ses instructions: «Rendre compte des agissements du 31», qui
opérait à Lugano et sur lequel étaient parvenus des rapports
défavorables; «surveiller la marquise de Lenz, une espionne autrichienne
soupçonnée de faciliter la désertion de soldats italiens».
--Tâchez de faire sa connaissance et de coucher avec elle, avait suggéré
le chef en congédiant Guillaume.
Il voyageait en seconde classe et n’était pas encore démuni d’argent,
aussi regardait-il avec complaisance les premières touffes roses des
amandiers en fleurs apparaître des deux côtés de la voie. Les parois de
la vallée étaient tapissées de fauves broussailles. Là-haut, un coup de
grêle tourmentait les sommets englués de neige fondante. A Lugano,
pluie. L’eau ruisselait sur les escaliers et les ruelles dallées de la
petite ville.
Guillaume se dirigea vers l’_Albergo del Vapore_, où il retint une
chambre. Il savait y retrouver Natacha, la maîtresse du 31. Il avait
soupé avec cette fille, à Zurich, alors qu’elle dansait au Corso et il
comptait sur elle pour l’aider à remplir la première partie de sa
mission.
Le _Vapore_, haute bâtisse dans une ruelle à arcades, était le séjour
favori de la troupe du Kursaal. Acrobates, équilibristes, danseurs de
toutes nationalités, refoulés en Suisse par la crainte de la guerre, y
vivaient à bon compte, protégés contre les indiscrétions de la police
par un hôte qui mettait son point d’honneur à héberger des clients sans
passeport.
En entrant dans la salle à manger, Guillaume reconnut Natacha qui dînait
avec des camarades. Il s’assit à l’écart et, suivant son habitude,
écouta la conversation. La danseuse, qui avait un engagement au Kursaal,
se plaignait du chef d’orchestre:
--On ne peut pas travailler, avec ce bouffi-là. Il dirige les tangos à
trois temps comme des polkas.
--En pommes sautées, confirma Virgilio, le danseur de Natacha, un grand
Italien basané que surveillait jalousement sa maîtresse, une chanteuse
vieillissante, à la voix aigre.
--Hier soir, continuait Natacha, je l’ai attrapé au milieu du numéro. Il
a fait semblant de ne pas entendre.
--Mais le poublic, il a entendou, soupira Virgilio.
--Et vous êtes sortis tous les deux _sur le ventre_, conclut sa
maîtresse.
La table écoutait. Les deux acrobates avaient cessé d’escamoter les
bouchons. Un chansonnier corpulent et pacifique à l’extrême, un
déserteur belge qui se disait Montmartrois, arrêta une main
singulièrement grasse sur l’épaule d’une jeune équilibriste.
--Vois-tu, ma fille, reprit la chanteuse, ces manières-là, le public
n’en veut pas. Il veut qu’on le respecte. Si tu recommences, tu te feras
résilier.
--Bah! répliqua la danseuse, j’aime mieux être résiliée que de faire du
travail malpropre. Je suis une artiste, moi. Je ne cours pas après mon
louis. Avec ce que me donne mon amant...
Guillaume sourit au renseignement. Il connaissait l’art de recueillir et
d’isoler dans une conversation le mot qui se prête au développement
tendancieux. Il avait appris à flatter les opinions préconçues, les
haines ou la politique de ses chefs. Il savait que le 31 séjournait
depuis trois mois dans le premier hôtel de Lugano, jouant, soupant et
flânant aux frais du Service. Comme on parlait avec mauvaise humeur,
dans les bureaux, de cet agent paresseux et prodigue, il avait résolu de
le charger.
Des phrases de son futur rapport se précisèrent dans sa pensée:
«Ayant surpris une conversation confidentielle entre la maîtresse du 31
et une tierce personne, j’ai appris que cette fille recevait de notre
agent des sommes considérables. Elle projette de rompre son engagement
au Kursaal et de vivre exclusivement aux crochets du dit 31.»
--Tout le monde ne peut pas se goberger aux frais de la princesse,
remarqua la chanteuse.
Guillaume écrivit mentalement, en se versant un verre de _Montagner_:
«Non content de dilapider les fonds du Service avec une fille, cet
individu s’est rendu coupable d’une grave imprudence. Il a divulgué le
secret de ses occupations à sa maîtresse et, grâce aux bavardages de
celle-ci, notre agent peut être considéré comme brûlé. J’ai entendu
faire des allusions publiques à la source de ses revenus. Son rappel
immédiat me semble s’imposer.»
--Si tu te fais résilier, continuait aigrement la chanteuse, on
balancera Virgilio en même temps et nous n’avons pas le moyen de cracher
sur un louis par jour, nous autres!
--Et ta princesse russe, lança un des acrobates au danseur, elle
n’éclaire donc plus?
--Elle est fauchée, dit l’Italien. Le rouble est à six sous le kilo.
La chanteuse entassait de la viande et des légumes sur l’assiette de son
amant. Il dévorait tranquillement, emplissant son grand corps avec
indifférence. Elle le regardait, presque attendrie.
--Comme il bouffe! Comme il bouffe! Il mange tout ce que je lui donne,
cet être-là! Je lui servirais du poison, qu’il l’avalerait sans dire
ouf.
Le dîner s’égayait. On apporta le dessert. Les acrobates, en faisant des
tours, avaient renversé le verre de la petite équilibriste. Elle criait,
derrière ses cheveux fous, tamponnant le vin rouge avec de la mie de
pain. Natacha souriait, indulgente, pelant une orange. Elle tenait
encore à la bohème par amusement, par goût, mais elle aspirait à la
distinction. Quand Virgilio arrivait ivre au thé-tango du Kursaal, elle
le gourmandait, froissée dans un sentiment nouveau-né des convenances.
Si l’équilibriste, qui sortait du ruisseau, lâchait une obscénité, elle
la giflait sans hésiter. Elle était sérieuse, âpre au gain, par terreur
des misères passées. Ses camarades l’estimaient parce qu’elle ménageait
leur amour-propre. Son directeur l’aimait pour son exactitude et le
public, pour ses grâces, ses pirouettes et ses baisers. Guillaume ne se
la rappelait pas si jolie.
Au café, une soucoupe ricocha jusque sur sa table. Dans le tintement de
la porcelaine, dans le brouhaha des excuses et des rires, il s’approcha
des _artistes_ et se fit reconnaître de Natacha.
--Certainement, sourit-elle, je me souviens très bien de vous... Oh, la
ferme! cria-t-elle aux deux acrobates qui rythmaient avec leurs poings
un tango que Virgilio indiquait du buste. Venez me voir au Kursaal. Je
passe à dix heures.
Elle quitta la table, pinçant le chansonnier dans le gras de l’épaule.
--Toi, tu vas encore manquer ton entrée!
L’homme ne répondit pas. Il caressait l’équilibriste avec taciturnité.
Sa figure empâtée n’exprimait que l’ennui.
Guillaume alla le soir même au Kursaal. Une foule composée d’oisifs de
toutes races s’écrasait devant les communiqués. Les Balkaniques y
jetaient un coup d’œil blasé, puis esquissaient une grimace de
lassitude. Les Allemands les déchiffraient avidement, religieusement.
Dans le salon de lecture, un monsieur frisé, peint, la bouche petite et
les joues pleines, minaudait auprès d’une dame plus âgée. Au café, deux
Turcs s’expliquaient une affaire, mains levées, têtes penchées, l’œil
menaçant. Le _danseur mondain_ Fernando promenait dans le couloir des
loges sa face de muletier et ses mains crevassées, tachetées d’iode; il
traînait derrière lui sa danseuse, une étique autrichienne aux vertèbres
saillantes, aux mines de chat battu.
Au théâtre, c’était le chansonnier qui passait. Abaissant le coin des
lèvres, les poings dans les poches, il s’efforçait au cynisme, mais sa
face ronde restait bonasse et froide. Il chantait faux. On bâillait. Le
projecteur crépita. Virgilio et Natacha parurent en costumes de tennis.
Le chef d’orchestre, qui pianotait d’une main et dirigeait de l’autre,
leva vers le couple une face haineuse et craintive, puis attaqua
lourdement un _fox-trot_. Natacha en faisait une danse grotesque: elle
sautillait devant l’athlète qui la collait à lui, la lançait en l’air,
la maniait comme un pantin. Elle ne consentait à retrouver sa grâce que
dans une _maxixe brésilienne_. Guillaume lui souriait, oublieux de tout.
A l’entr’acte, il la vit dans la salle de jeu. Rhabillée, mais à peine
démaquillée, elle s’approchait des tables avec son amant. Avant de
l’aborder, Guillaume observa quelques secondes le personnage: corpulent,
roux, mal rasé, le regard insaisissable, la voix rude, il inspirait une
espèce de terreur. Guillaume le haït, instantanément.
--Je vous présente mon ami, le vicomte de Tunis, dit Natacha.
Monsieur... Monsieur...
--Monsieur Duval, acheva Guillaume en s’inclinant.
Le «vicomte de Tunis» le dévisageait. Quand Natacha fut attablée, il
l’entraîna dans le salon de lecture.
--Il me semble que je vous connais, commença-t-il.
--Je ne crois pas.
--En tout cas, nous avons un ami commun.
Et il cita le nom de leur chef. Comme Guillaume hésitait, il ajouta,
plus bas:
--Avez-vous du courrier pour moi?
--Non, je n’ai rien.
La force du 31 résidait dans une intelligence basse et directe qui
dénudait brutalement les secrets convoités. Sans habileté, sans finesse
réelle, mais avec un sûr instinct du pire, il violait par surprise la
pensée la mieux défendue. Il avait désarçonné des canailles beaucoup
plus subtiles que lui-même. Il se trompait sur les caractères nobles,
parce que la vertu lui était incompréhensible.
--Le travail est difficile, renoua-t-il aimablement. Les Boches ne sont
pas mieux organisés que nous, mais ils payent mieux, voilà le danger...
J’ai enrôlé pas mal d’agents, depuis un an: il y en a la moitié qui ont
passé à l’ennemi. Que voulez-vous? On ne peut pas vivre en Suisse pour
deux cents balles par mois. A cinq cents, ils tournent. Nous nous
plaignons des traîtres; si le Service était plus généreux, il n’y aurait
pas de traîtres. Doubler tous les traitements, voilà le seul remède.
Guillaume approuvait.
--Notez bien, continuait le 31, qu’il est presque impossible de
démasquer les renégats. Pour un qui se fait prendre et que nous
_embarquons_, il y en a vingt qui continuent à émarger paisiblement aux
deux caisses. Nous avons des soupçons, mais pas de preuves. Alors,
qu’arrive-t-il? On les tient à l’écart des affaires sérieuses par
prudence, et on leur conserve leurs appointements par crainte. Voilà
donc des gaillards qui touchent notre argent et que nous n’osons même
pas utiliser. C’est absurde. Si j’étais le chef du Service...
Il se mit à développer un projet de réforme, puis ajouta négligemment:
--D’ailleurs, cette branche-là ne m’intéresse pas. Je ne m’occupe plus
de renseignements. On m’a chargé d’une mission diplomatique.
Guillaume cherchait ce qui, dans les paroles de son collègue, pouvait
servir à l’accabler. Je dirai, pensa-t-il, que «le 31 se rend coupable
des plus fâcheux écarts de langage. Il critique ses chefs, tout en se
vantant de posséder leur confiance.»
--Et vous, questionna le _vicomte_, que venez-vous faire ici?
--Une petite enquête.
--Si je puis vous être utile...
Guillaume réfléchit: puisqu’il avait eu la faiblesse de se trahir,
autant en profiter pour quémander cette menue monnaie de racontars et de
calomnies dont les espions sont souvent assez prodigues entre eux.
--On m’a signalé la présence d’une femme qui faciliterait les désertions
dans l’armée italienne, expliqua-t-il. C’est une Autrichienne, la
marquise de Lenz.
--Ah, vous venez pour la marquise?
Le 31 avait élevé la voix, dans un mouvement de satisfaction, presque de
gaîté, qui rendit Guillaume perplexe.
--Savez-vous où habite cette femme? reprit-il avec circonspection. Son
nom ne figure pas sur la liste des étrangers.
Le _vicomte_ hocha la tête et prononça, l’œil railleur:
--Elle doit vivre dans une villa, probablement sous un faux nom. Je me
suis moi-même occupé de l’affaire, sans succès, je l’avoue. Cherchez...
Vous serez peut-être plus heureux que moi.
Guillaume conclut que le 31 devait être au courant de tout ce qui
concernait la marquise. Aussi, quelle naïveté d’avoir pensé qu’un
chasseur lui rabattrait son gibier! Deviné, méfiant, incertain, il prit
congé, sortit du Kursaal sans avoir revu la danseuse et rentra chez lui
sous la pluie.