corrections faites de la main de M. de Pellieux sur des lettres
d’Esterhazy; et la dépêche du uhlan à Me Tézenas, dont l’audition a
soulevé un long murmure de stupeur!
Il y avait de quoi: écoutez:
Paris, 26 août, 5 h. 45 soir.
Tézenas, La Thierraye La Basoche-Gouet (Eure-et-Loir).
Votre abandon me perd, votre présence est le salut. Conseil a sursis à
demain pour vous entendre confirmer mes affirmations sur rapports que
vous savez et vous entendre confirmer déclarations à vous faites sur
partie liée et devant être gagnée ou perdue ensemble. Importance
capitale. Mon salut est dans vos mains. On dit que vous me lâchez.
J’ai également promis production pièce confiée à Boisandré et à
Ménard, ou attestation formelle son existence et son contenu sur les
hauts personnages ayant connaissance relations qu’elle certifie.
Venez à tout prix. Si refusez venir, envoyez par votre cousin ou
télégraphiquement président déposition attestant formellement propos à
vous tenus sur partie liée et attestation formelle, pièce attestant
relations et qu’agissais sur indications précises. Me perdez par votre
absence que personne comprendra. Où est la pièce? donnez indications.
Allez être cause ma perte; si veniez, triompherais. Aurions gagné si
étiez là. Venez n’importe comment.
ESTERHAZY.
« Partie liée devant être gagnée ou perdue ensemble... agissais sur
indications précises. » C’est explicite.
Comme l’est, quant aux prétendus aveux, l’attestation du capitaine
Bourguignon, chargé de la garde de Dreyfus, en opposition au propos
que nota, après trois ans, le colonel Guérin, qui les tenait du
capitaine Anthoine; lequel les tenait du commandant d’Attel; lequel
les tenait du capitaine Lebrun-Renault!
C’est au capitaine Bourguignon qu’avant la dégradation, Dreyfus
annonça qu’il allait crier son innocence. L’officier s’en fut prévenir
le général Darras qui répliqua:
-- Que voulez-vous? Je ne puis pourtant pas, comme Santerre, couvrir
sa voix par un roulement de tambour.
... Les tambours de Sandherr y ont suffi!
*
* *
Après la remise au point des situations respectives du
lieutenant-colonel Picquart et du général Gonse -- celui-ci en
fâcheuse posture; l’autre chaque jour un peu plus justifié, par les
événements, dans la captivité, manœuvre suprême dont le maintien,
aujourd’hui, révolte -- après réclamation énergique du dossier
d’instruction Fabre, quant aux relations qui existèrent entre le
général Gonse et le faussaire Henry, Me Mornard termine par un
éloquent appel à la raison et au cœur des magistrats.
Il ne parle pas au nom de la haine, mais seulement au nom de la
douleur. Il ne demande point le pardon, il demande la vérité. Il dit:
« Les convictions sincères ne redoutent pas la discussion. » La Cour
se retire pour délibérer.
Et nous demeurons là trois heures, oui, trois heures, dans une attente
dont rien ne saurait exprimer la fièvre secrète, l’ardeur concentrée.
On jase, on rit... mais les regards de plus en plus fréquemment se
tournent vers l’horloge, s’y arrêtent, s’y fixent, s’y incrustent --
tandis que circulent les nouvelles les plus contradictoires.
J’ai confiance: il faisait trop beau ce matin! Encore tout à l’heure,
la bande d’azur que laisse entrevoir la croisée, apparaissait limpide
et lumineuse.
Le crépuscule, la nuit. On allume les lustres, on apporte les lampes.
O Gribelin!
-- La Cour, messieurs.
Les visages sont tendus, les mains sont tremblantes. Une immense
émotion fait haleter les souffles.
Impassible, M. le président Lœw lit:
La Cour,
Après en avoir délibéré en la chambre du conseil, rend l’arrêt
suivant:
Vu la lettre de M. le garde des sceaux en date du 27 septembre 1898;
Vu le réquisitoire de M. le procureur général, dénonçant à la Cour la
condamnation prononcée le 22 septembre 1804 par le premier conseil de
guerre du gouvernement militaire de Paris contre Alfred Dreyfus, alors
capitaine d’artillerie;
Vu les pièces du procès
Vu également les articles 443 et 447 du code d’instruction criminelle,
modifiés par la loi du 8 juin 1895;
Sur la recevabilité de la demande en revision:
Attendu que la Cour est saisie par son procureur général en vertu d’un
ordre exprès du ministre de la justice, agissant après avoir pris
l’avis de la commission instituée par l’article 444;
Que la demande rentre dans le cas prévu par le dernier paragraphe de
l’article 445; qu’elle a été introduite dans les délais fixés par
l’article 444; qu’enfin le jugement dont la revision est demandée a
force de chose jugée;
Sur l’état de la procédure:
Attendu que les pièces produites ne mettent pas la Cour en mesure de
statuer au fond, et qu’il y a lieu de procéder à une instruction
supplémentaire;
Par ces motifs, la Cour:
Déclare la demande recevable;
Dit qu’il sera procédé à une instruction supplémentaire;
Dit qu’il n’y a pas lieu, quant à présent, de statuer sur la demande
du procureur général tendant à la suspension de la peine.
Ce ne sont pas des bravos, c’est une belle rumeur de gratitude et de
respect qui monte vers les juges.
Des mains s’étreignent, mains de camarades avec qui l’on a peiné,
souffert; avec qui l’on a mangé le pain de l’injure et bu le fiel de
la calomnie!
Moi, je suis payée; et si somptueusement que j’en ai ressenti un rare
bonheur!
Devant le Palais, un jeune homme a dit, me désignant à d’autres:
-- C’est Séverine... qui a combattu pour la justice!
M. Judet et ses trente-sept millions n’auraient pas trouvé ça!
A RENNES
Du 7 AOÛT AU 9 SEPTEMBRE 1899
DANS LA TOURMENTE
Rennes, 6 août 1899.
Un départ tel qu’il ne s’en vit jamais, dans le chaos tumultueux des
êtres, des choses, des éléments, sous un ciel apocalyptique embrasé,
tout zébré de foudres hurlantes!
Des cris de délivrance accueillant le vent survenu; des cris de
terreur, une galopade de fuite, des cris de colère à la gare; dans la
cour de Bretagne, une mêlée sans nom de bêtes, de véhicules, de gens:
la bataille pour avancer, pour arriver!
Puis, sept heures durant, dans cette vraie nuit de Walpurgis, le train
filant parmi les nuées, un paysage de flammes, l’horizon chevauché de
zig-zags, de furieuses rafales secouant, tordant, courbant les arbres
échevelés!
Enfin le jour qui naît, la Bretagne grise et noire, austère et plate,
maisons basses, arbres rabougris, faces fermées.
L’aube toute pâle, comme morose, à regret blanchit le ciel...
Et une vision subsiste, ineffaçable pour moi désormais. Sur le fond
vitré du hall de départ -- un fond de Sinaï fulgurant, aveuglant,
parmi les clameurs de la ville en épouvante et le fracas du ciel en
détresse -- une silhouette d’homme se découpant, se dressant, une
face impassible pétrie de force et d’intelligence que bleuit le reflet
des éclairs: c’est Bernard Lazare, c’est le porteur de torche qui part
pour Rennes où s’achève l’œuvre que tout seul, voici trois ans, il
entreprit.
LES BONS GÎTES
« On ne peut rien concevoir de plus abject que ces universitaires... »
M. ED. Drumont.
(Libre Parole, 9 août, 1899.)
Au beau temps des premiers chrétiens, alors que pourchassés, bannis,
contraints, sous peine de mort à devoir cacher leur croyance, les
néophytes voyageaient, pour leurs nécessités personnelles ou le besoin
de la propagande, ils ne descendaient pas à l’hôtellerie.
Car, si l’on eût su leur foi, on eût refusé de les recevoir, ou bien
ils y auraient couru mille risques inutiles.
Alors, sur ses tablettes, un des diacres, un frère, une sœur
quelconque en la religion nouvelle, inscrivait quelques mots, remis au
voyageur. Celui-ci partait, arrivait au but de ses pas, frappait à
l’huis de la demeure étrangère.
-- Qui es-tu?
-- Chrétien.
-- D’où viens-tu?
-- Du royaume des ténèbres.
-- Où vas-tu?
-- Vers la claire lumière d’amour, le resplendissement de la Justice,
le rayonnement de la Vérité!
-- Qui t’envoie?
-- Quelqu’un que je connais à peine, vers toi que je ne connais pas.
Lis. Et tu m’enverras de même, s’il est nécessaire, à la prochaine
étape... chacune de mes enjambées tressant le maillon qui relie, d’une
chaîne immuable et invisible, sur le sol en proie aux barbares, tous
les disciples du Supplicié!
Or, voilà qu’après dix-neuf siècles, bientôt vingt, la coutume se
renouvelle. Quiconque ici, à Rennes, en se gênant, en se serrant, en
expédiant à la campagne femme et enfants, a pu faire place en son
logis, à quelque familier nouveau, obscur ou célèbre, n’a point
hésité.
Cette ville est devenue comme le pôle, la Mecque vers qui tendent des
espoirs, des enthousiasmes dont on ne peut se faire idée. Quiconque,
parmi les intellectuels généralement pauvres et passionnés, possédait
le prix du transport, ou a trouvé à l’emprunter, est arrivé -- s’en
remettant, pour le reste, au hasard!
Beaucoup logent chez l’ouvrier, le « bleu » qui a ouvert sa porte toute
grande. Il m’a été dit, à ce sujet, un mot admirable, par un jeune
camarade à qui je demandais son adresse pour l’inscrire:
-- Ah c’est que voilà, je ne la sais pas!
-- Comment?
-- Non. Je suis arrivé au petit jour avec un autre qui avait une
lettre. J’ignore le nom de notre hôte et j’ai oublié, en sortant, de
regarder celui de la rue. Quand je retrouverai mon compagnon, sur la
place, il me dira tout cela...
N’est-ce pas très émouvant, dans son évangélique simplicité? C’était
l’habitude anarchiste, depuis bien des années. Les événements l’ont
étendue. Dans le rapprochement qui s’est effectué entre les « abjects
» érudits et le peuple, ceux-là ont été gagnés par la noble contagion
hospitalière de celui-ci.
Vienne qui voudra en nos demeures! Nous avons donné nos signatures,
notre verbe, nos personnes... voici maintenant nos logis!
*
* *
Et les vieux maîtres sont descendus chez les anciens élèves
aujourd’hui maîtres à leur tour; et des amis jusque-là ignorés ont
pris place, comme des parents qui reviennent, parmi les gros livres,
au calme foyer.
M. Dottin, professeur de grammaire et de philologie, héberge les
Havet; M. Basch, professeur de littérature étrangère, donne asile à
Jaurès, MM. Giry et Psichari; M. Aubry, professeur de droit, attend
MM. Trarieux et Painlevé; M. Sée, professeur d’histoire, loge MM.
Hérold, Auguste Molinier et Henri de Bruchard; M. Jacques Cavalier,
professeur de chimie, a pris chez lui Henry Leyret.
Voilà pour les officiels, sans compter le surplus d’hôtes que l’on
attend encore, les Monod, etc.
Tandis que monsieur Vignols a offert et abandonné sa villa au colonel
Picquart, à Edmond Gast, au docteur Paul Reclus.
Et j’ai fait, comme un pèlerinage, visite à ces maisons, tant pour en
connaître les habitants que pour savoir -- hors la logique et
l’esprit d’examen inhérents à l’étude -- ce qui avait pu les
déterminer à une attitude si particulière, étant donnés les anciennes
prudences traditionnelles de l’Université et les terribles
assujettissements de la vie de province.
Puis la Libre Parole, à l’occasion de cette même attitude, les ayant
traités de « clique » et d’ivrognes (sans compter de vendus), il me
paraissait naturel de m’assurer, de visu, de leur profonde abjection.
Et j’ai commencé, par le cadet, le dernier venu dans la pléiade, comme
âge, comme nomination, comme arrivée, le plus tard marié, le plus tard
père de famille: Jacques Cavalier, professeur de chimie.
*
* *
Dans une maison modeste, un intérieur fort simple, comme il sied au
début de la vie à des êtres qu’attend l’avenir, à une mentalité toute
absorbée par les grands problèmes extérieurs.
Sur le tapis, un bébé joufflu qui se roule, se dresse, retombe sans
mot dire, avec l’invincible patience des naissantes volontés. Au mur,
un portrait d’homme: Georges Cavalier qui fut le camarade de Jules
Vallès au pays latin; Georges Cavalier qui fut Pipe-en-Bois, mais qui
fut aussi (on a parfois négligé de le dire) un ingénieur du plus haut
mérite, un spécialiste de réelle expérience et de vaste savoir.
Sa veuve demeura seule avec quatre enfants, aujourd’hui élevés et
dignes de son vaillant effort maternel: deux filles dans
l’instruction, l’aîné des fils dans l’industrie, le plus jeune que
voici devant moi.
C’est un être d’énergie et de persévérance, il n’y a pas à s’y
tromper, avec sa face brune aux méplats accentués, ses cheveux drus et
ras, sa barbe en fer à cheval courte et couleur d’encre, ses yeux
flambants. En tout lui est quelque chose d’ascétique et de violent,
mais d’une violence calme, si l’on peut accorder ces deux mots,
réfléchie, disciplinée.
Sur la nef de l’église en face de qui donnent les croisées, son geste
se détache précis, absolu. Il explique que de voir Scheurer-Kestner,
le savant qu’il vénère et le citoyen qu’il estime, se lancer dans
cette voie de la revision, l’a induit, non par puérile imitation mais
par virile confiance, à pareil geste.
Il dit sa foi républicaine; tandis qu’à la paroi voisine une
lithographie de M. Grévy évoque le souvenir du seul Président, avant
M. Loubet, qui ait été, de fait et d’allures, sincèrement républicain.
Il proclame son amour du Droit, sa haine de la Force; alors qu’épinglé
non loin, le placard des Défenseurs de Dreyfus affiche ostensiblement,
illustre, en quelque sorte, le texte de ses déclarations.
Et je connais, peu à peu, toute l’histoire, toute l’odyssée de cette
poignée d’hommes, décidés, coûte que coûte, à s’affirmer pour
l’exactitude contre le mensonge, comme s’il s’agissait d’une vérité
scientifique.
Ce fut Andrade, le professeur de mathématiques, aujourd’hui à
Montpellier, qui, le premier, sans rien dire à personne, écrivit la
belle lettre que l’on sait, qui lui valut les huées, les cris de mort,
le déplacement.
Ensuite, dès le début de l’adresse à Zola, signèrent MM. Basch, Aubry,
Sée, Cavalier, et le placide Weiss, Alsacien, professeur de physique,
depuis expédié à Lyon.
Après, M. Dottin, non seulement catholique fervent, mais pratiquant,
ainsi que tous les siens, envoya son adhésion aux listes pour
Picquart...
Depuis, ç’a a été la bataille, tous les écœurements, toutes les
calomnies; mais, en revanche, le rapprochement avec les travailleurs
manuels, les ouvriers de fabriques, d’usines, d’ateliers, mains
rugueuses et cœurs nets; les conférences à la Bourse du Travail -- toute
une découverte de sensations fortes et saines, joies imprévues!
Nous ne leur demandons rien. Nous ne sommes pas, nous ne serons jamais
candidats. Toute notre ambition est dans la communion des idées
qu’enfin nous vivions en un monde où l’action soit la sœur du rêve.
J’écoute le jeune professeur qui parle au nom de tous, avec émotion,
avec respect. La voilà donc réveillée de sa torpeur, la Mère au bois
dormant, la vieille Université qui n’était plus qu’un mandarinat, et
redevient l’École des consciences!
*
* *
Une rue étroite, gazonneuse, où les voitures ne passant point, car
elle s’achève en sente, pour dégringoler vers la ville. Les murs gris
sont crêtés de lierre; une odeur de glycine flotte très doucement dans
l’air, où le soleil pâle a des reflets de miel.
Derrière la porte, un roulis de tambour!!!
Informations prises, c’est le troisième petit Dottin qui manifeste ses
sentiments militaires. Mais quand on lui demande ce que c’est que les
soldats, il répond, la frimousse entendue:
-- C’est de la musique.
Heureux âge, qui ignore l’aboi meurtrier des canons, et s’en tient à
l’éternuement sonore des cymbales, au rythme tonitruant de la grosse
caisse!
Mais dans le cabinet de travail où d’énormes bouquins de Beyle
soubassent la croisée, voici le père de cet innocent.
Tête ronde, le teint clair, des yeux de clair regard, le sourire
facile sous une moustache blonde, éminemment pondéré d’accent, de
mimique, un grand air de bonté native et peut-être timide, tel
m’apparaît M. Dottin.
De sa voix tranquille, il me raconte pourquoi il ne voulut point se
presser, ayant scrupule d’agir avant que sa conviction fût absolue. Ce
qui le détermina, lui chrétien, lui catholique, ce fut
l’antisémitisme, doctrine de haine et de proscription. Il y vit aussi
l’abolition de tout progrès, le recul en arrière, « un danger pour la
République ».
Alors, lui et sa femme, très vaillamment, acceptèrent les ruptures
mondaines qui, dans la Rennes bien pensante, s’imposaient, après un tel
« scandale ». Peut-être s’en consolèrent-ils dans la satisfaction du
devoir accompli, et de songer que le Pape lui-même, recommandant aux
fidèles le respect du régime actuel, se trouvait, non moins qu’eux, en
quarantaine et suspect.
Quant aux élèves de M. Dottin -- élèves des Lettres -- ils lui
demeurèrent fidèles et respectueux.
*
* *
Une maison large, aisée, souriante, que précède un jardin fleuri, dans
le faubourg rustique: une femme qui semble épandre autour d’elle la
bonté et la joie; une fillette éclatante de fraîcheur, un garçonnet
exquis, un homme dans la force de l’âge, robuste et fin, aux yeux
pleins d’ironie: nous sommes chez M. Aubry, le professeur de droit.
Imaginez M. Bergeret -- l’immortel Bergeret, d’Anatole France --
heureux en famille... et ce sera presque cela.
Il commence, comme le forgeron de Coppée:
Mon histoire, Messieurs les juges, sera brève...
Puis, tout de suite:
-- Ce qui m’a amené à penser ce que je pense, à faire ce que j’ai
fait, à être ce que je suis? Mais c’est mon bon sens! Dès que j’ai vu
l’acte d’accusation imbécile de d’Ormescheville, puis l’acte
d’accusation non moins imbécile de Ravary, j’ai été fixé!...
Cependant, il faut être juste, dire tout. Si je lisais le Temps,
d’habitude, pour être renseigné, je lisais aussi, à titre
d’observation sur la mentalité adverse, l’Intransigeant et la Libre
Parole. C’est à ces feuilles que je dois la plénitude de ma
conviction. La preuve par le contraire, ce n’est pas un paradoxe,
c’est une opération courante.
A propos de courir, comment marche-t-il, Monsieur le professeur, votre
nouveau petit élève?
-- Qui ça?
-- M. le commandant Carrière.
Une lueur fugace s’échappe d’entre les cils, aggrave de malice
éphémère la bonhomie du visage rond où, sous la moustache, l’angle de
la lèvre se crispe en un effort de gravité.
-- Je n’ai pas encore eu l’occasion de lui faire passer d’examen:ce
sera pour novembre. Mais rien de défavorable, sur son zèle
universitaire, n’a circulé en ville, que je sache, ou n’est venu
jusqu’à moi.
Or, voilà justement que M. Sée arrive, avec sa gracieuse femme et un
gentil blondinet. M. Auguste Molinier (dont la déposition témoigne de
tant de maîtrise, au procès Zola) les accompagne.
Je profite de l’occasion pour obtenir de lui quelques renseignements
personnels. Portant binocle, la barbe blonde, la physionomie
alsacienne et volontiers souriante, M. Sée, qui est israélite,
m’édifie en quelques mots.
Ce qui m’a conduit à examiner mieux le cas de Dreyfus et à préjuger de
son innocence, c’est d’abord l’intérêt que l’antisémitisme avait à sa
perte, ensuite la brochure de Bernard Lazare.
Puis on cause, on échange des vues, dans ce milieu si parfaitement
simple, si profondément intelligent et érudit. De nobles espérances,
des aperçus quant aux temps nouveaux sont exprimés, avec l’horreur de
tout ce qui est barbare, vulgaire, vil ou vénal...
C’est ça, la « clique »? Je n’ai pas encore rencontré d’ivrognes.
Mais il me reste encore à voir M. Basch. Après tout, c’est peut-être
bien lui, l’ivrogne?
Allons-y!
*
* *
Avez-vous parfois découvert, dans la réalité, la maison de vos rêves,
le logis où, comme Mignon, on eût aimé naître, aimer, mourir; la
vieille demeure aux murs épais, aux corridors inégaux, toute baignée
de clarté, toute drapée de vignes; grille sur la route, ferme derrière,
allée de tilleuls menant à l’ancienne chapelle, jardin ombreux,
verger aux arbres croulants, perrons herbus, lourds volets et petits
carreaux, rendez-vous de chasse, ex-prieuré, sorte de Charmettes,
enfin, qu’eût respecté la Révolution?
Si oui, vous devinerez ce qu’est, sur la route de Fougères, le
Gros-Chêne, l’habitation de M. Basch.
Des légendes couraient sur le « château », resté fermé et vide, parce
que hanté, prétendaient les commères, lorsqu’il y a quatorze ans, le
locataire actuel le visita.
Quelle âme y revenait? On ne sait trop. Celle de Volney, disaient les
uns, le château de Maurepas communiquant avec le Gros-Chêne par un
souterrain qui permettait au proscrit d’alterner entre ses deux
refuges. Celle de Napoléon III, disaient les autres, qui, simple
prince, et prince sans argent, logea dans cette demeure et fit des
dettes en ville -- détail qui rend la version de son séjour tout à
fait vraisemblable?
Encore une fois, on l’ignore. Le spectre, si spectre il y eut, plus
galant que certains paladins dont je parlerai tout à l’heure, se fit
sans doute scrupule de faire pâlir d’effroi la grâce radieuse de la
nouvelle châtelaine. Puis quatre beaux enfants survinrent dont les
cris eurent mis en fuite tous les esprits de ténèbres.
Et le bonheur régna ici, treize années durant.
M. Basch me conte ces choses d’une voix nuancée et aisée, dans le
cabinet tapissé de livres où l’image de Gambetta fait pendant à un
admirable profil de Gœthe vieilli.
J’observe le maître de céans, tandis qu’il parle.
Il vaut la haine. Elle lui convient comme un gant. C’eût été outrage
qu’il ne la recueillît point -- la haine succulente, savoureuse,
délicieuse, hommage enivrant et involontaire à la cuistrerie, de la
muflerie!
Car il est bien un patricien de la pensée, un intellectuel, un «
esthète »... tous les termes injurieux dont se revanche la vulgarité
lui sont applicables.
De taille moyenne, mince, brun, la barbe noire et la main blanche
également soignées, élégant sans effort, éloquent sans emphase, il se
trouve fatalement, comme Picquart, désigné à l’exécration de tous les
disgraciés, de tous les estropiés de corps ou d’esprit.
Une seule chose, en lui, prête à rire, mais là, bien: l’envie folle
qu’il eut d’être militaire, toutes les peines qu’il prit pour aboutir
-- né en Hongrie, venu en France à l’âge de deux ans, naturalisé dès
que la loi le permit -- à être le seul professeur de son âge, de sa
promotion, qui, ne bénéficiant ni de la loi de 1889, ni même de
l’engagement décennal, serait appelé, en cas de guerre, sous les
drapeaux!
Bien entendu, on le traite de cosmopolite et de sans-patrie!
Ce que j’avance là, j’en ai eu la preuve sous les yeux, entre les
mains; ce ne sont point paroles à la légère.
M. Basch, élevé au lycée Condorcet; sorti premier pour la licence;
boursier pour l’agrégation grâce à Caro; francisé le 9 décembre 1887
(rappelez-vous que le Code interdit toute démarche avant la majorité
de l’intéressé), voulant être soldat à toute force et doublement
dispensé, ne pouvait que s’engager dans la Légion étrangère.
Or, il était marié et père de deux enfants: cela valait un peu
d’hésitation.
Il préféra demander un tour de faveur au ministre de la guerre
d’alors, lequel était M. de Freycinet, qui lui fit (par lettre en
possession du destinataire) répondre de se présenter dès l’ouverture
d’une période d’examen.
Ceci date d’il y a des années: aucune période d’examen ne s’ouvrit; on
annonce que la chose va se produire incessamment
Las d’attendre, le jeune professeur tira au sort.
Si je m’attarde sur ce point, c’est parce que je songe combien ils
furent abusés, les étudiants qui s’en furent devant le Palais des
Facultés, barrer la route au maître s’en allant faire son cours.
Dans la matinée, un groupe, sous ses fenêtres, était déjà venu
l’avertir:
-- Tu n’iras pas faire ton cours! A bas Basch! A bas Basch!
A la croisée, l’interpellé se pencha:
-- D’abord, je vous défends de me tutoyer! Ensuite, changez donc
votre cri; vous avez l’air de gâteux! Criez Basch à l’eau c’est bien
plus euphonique. Quant à mon cours, nous verrons ça!
Ils se dispersèrent. A l’heure habituelle, sur son passage, M. Basch
trouva deux de ses collègues, de sentiment absolument opposé, mais qui
méritent l’hommage pour leur noble intervention: MM. Rainaud et
Jordan. Plus, M. Dottin (c’était bien avant le procès Zola, au moment
de la lettre d’Andrade; il n’avait pas encore pris position).
-- N’allez pas par là: ils vous tueront!
-- Ah! par exemple!