Notez que la Vilaine, le quai, longent la façade du Palais. Basch

s’engagea sous les cannes levées, parmi les clameurs d’ « A mort les

Juifs! » Derrière, les trois collègues s’efforçaient de le rejoindre,

de le protéger. Il fut sauvegardé, sauvé par le prestige du courage;

entra, fit son cours, ressortit par la grande porte, regagna à pied sa

maison, dans le lointain faubourg.

Ceci, je le tiens de témoins.

Alors, on attendit la nuit. Un millier d’individus s’en furent

silencieusement de la ville, puis se précipitèrent sur la demeure où

il n’y avait qu’un homme, quelques femmes, des enfants.

On m’a assuré que trois prêtres en robe marchaient en avant de la

colonne. Je ne voudrais pas le croire: ce serait trop hideux!

La foule se rua sur les grilles, qui résistèrent. On tenta alors de

forcer d’autres issues. En désespoir de cause, les fenêtres furent

lapidées, trouées: des pierres comme les deux poings, conservées en

reliques, attestent de la sauvagerie, du désir de tuer des

assaillants.

Par miracle, à la fin ils se lassèrent, s’en furent.

C’était sous le ministère Dupuy: on n’ouvrit même pas d’enquête, pour

connaître bien moins les acteurs que les instigateurs de ces honteux

exploits.

Aujourd’hui, les bons gîtes sont en paix. Rennes, paisible ainsi qu’il

sied au prétoire sur lequel le monde a les yeux fixés, ne saurait plus

admettre que rien troublât cette majesté qui l’honore, et

l’hospitalité qu’elle-même accorde aux délégués de l’angoisse

universelle.

AU CONSEIL DE GUERRE

L’HOMME

Rennes, 7 août.

Dans la splendeur du jour accru, montant, de minute en minute, par

larges nappes blanches que commence à ambrer le soleil, des faces

anxieuses, serrées, tendues vers un point de la vaste salle.

Sur l’estrade, des ors, de la pourpre, des plumes bougeuses, des

éclairs d’acier -- toute la pompe belliqueuse, tout l’orgueil et le

déploiement de la Force, en grand apparat.

Mais rien ne prévaut, dans l’attention, sur cette porte, derrière

laquelle, s’il ne se passe rien, habite le souffle court d’un homme

qui espère et qui tremble, qui veut et qui craint...

Avez-vous vu des courses de taureaux? Avez-vous observé la furieuse

attente de la foule, penchée vers l’huis du toril? Il y a de tout

là-dedans: quelque effroi, du désir, un âpre besoin d’émotion, de

l’intérêt, de la curiosité, de la fièvre, un élan éperdu vers des

péripéties nouvelles.

Ainsi étaient les auditeurs aujourd’hui.

Soudain, tourne le battant... Des « Chut! » impératifs, une ondulation

dans les rangs, puis le silence -- un silence inouï! Sur le seuil, comme

ivre de lumière après tant de ténèbres, l’homme s’est arrêté, oscille,

dirait-on, sous le trop lourd poids d’une joie écrasante. Mais cela

dure l’instant d’un éclair. Et il fonce, tête baissée, dans l’enceinte

du Conseil.

Je le vois bien, je le dévisage ardemment, ainsi qu’on fait d’une

énigme; ainsi qu’Œdipe, sur la route de Thèbes, dut faire du Sphinx

aux yeux aigus.

Et bien des choses, de cette contemplation, m’apparaissent

compréhensibles, distinctes.

Ce n’est pas la victime traditionnelle, vibrante, dont les

protestations, dont la véhémence éveilleraient les morts dans leur

tombeau. Rien d’en dehors ni la physionomie, ni le geste, ni le mot!

Il manque de la banalité nécessaire à l’emploi, il déconcerte, il

déroute: la seule pitié ne s’y reconnaît plus! Il n’a pas la voix de

violoncelle fêlé, la mimique enveloppante, l’attitude désolée ou

rebelle qui sied au rôle, attire et subjugue l’ordinaire compassion.

Il est net, précis, posé, maître de soi, ce forçat, avec une force

d’âme incroyable, un dédain du cabotinage qui le privera de bien des

sympathies faciles, qui lui aliénera, évidemment, les sentimentalités

à fleur de peau.

C’est un Polytechnicien dans toute la force du terme, un chiffre, un

X, un esprit méthodique et précis, un être algébrique et discipliné.

Un militaire: aussi plein de respect envers ses chefs, de

déférence... je dirai presque de réglementaire ingénuité!

Mais pour qui sait regarder, pour qui sait pénétrer au tréfonds des

consciences, quel drame en cet être de si calme aspect! Il est deux

signes d’émotion qui ne sauraient tromper, car il n’est pas au pouvoir

du « sujet » de les annuler ou de les modifier: le mouvement machinal

de l’angle des maxillaires, une sorte de ruminement qui broie le

sanglot, et, à la nuque, au bas des cheveux, le frisson qu’ont les

chevaux sous la piqûre du taon.

Or, cet accusé d’allure placide retient, contient un désespoir inouï,

une somme de douleurs qui dépasse l’endurance humaine! Son physique

est terne, sa voix est blanche -- mais ses cheveux aussi sont devenus

blancs de tant d’indescriptibles souffrances, et son regard, derrière

l’éclat du binocle, semble vitrifié dans les pleurs.

Les premières syllabes qu’il prononce constituent son cri éternel: «

Je suis innocent! Mon colonel, je vous jure que je suis innocent! »

Et la sensiblarde que je suis, se dégageant de la mise en scène

habituelle du mélo, sait presque gré à ce malheureux d’être si peu

pareil aux innocents de théâtre; d’élever le débat et la portée de nos

actes par une dissemblance qui ajoute à notre intervention, même le

désintéressement intellectuel.

Il n’est des nôtres que par l’immensité de son infortune, par la

fatalité qui s’attacha à sa perte, par le déchaînement de tant de

passions -- et d’intérêts! -- conjurés pour le maintenir dans les

fers.

Il est bien le ressort d’acier qui, ployant et ne brisant pas, devait

réagir à brève échéance, et soulever le monde par sa détente. Il n’a

pas voulu mourir, il n’a pas voulu s’abandonner aux suggestions de

l’isolement, de l’exil, de la captivité. Il a su attendre...

Rien que cela est une force admirable.

Et son impassibilité, sous le clair jour, dans la tiède atmosphère de

plus de bienveillance, a comme de vagues abandons. Une minute, ses

jambes ont flageolé, son accent a pris de la vigueur; il s’est, si

l’on peut dire, « humanisé. »

Que ne se laisse-t-il aller tout à fait, sans fausse honte! Que ne

laisse-t-il, publiquement, crever son cœur gonflé de tant de misères!

Cela viendra, quand, forcément, les débats, se vont passionner.

Aujourd’hui, ce raisonneur a eu, presque malgré soi, quelques

vibrations. Demain fera le reste.

Au-dessus de sa tête, dans le soleil, un nom inscrit en lettres d’or

scintillait doucement. Je me suis penchée pour mieux lire: c’était le

nom d’Ernest Renan. Un peu plus loin, sur la muraille, se lisaient

ceux de Lamennais et de la Chalotais...

L’Indulgence. La Révolte. La Justice. Une fois de plus ces trois

puissances doivent révolutionner le monde -- et le pauvre Lazare que

voilà, dans son linceul à galons d’or tout neufs, leur doit d’émerger

du sépulcre!

LE BYZANTINISME

DU

GÉNÉRAL MERCIER

J’accuse, enfin, le premier Conseil de guerre d’avoir violé le droit

en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète.

(ÉMILE ZOLA.)

Rennes, 13 août, 1899.

Je voudrais que tous ceux que l’on a abusés, trompés, que l’on trompe

et que l’on abuse encore, assistassent, par eux-mêmes, aux débats du

Conseil de Guerre; qu’ils pussent voir et toucher, comme saint Thomas,

les vérités qu’on leur a dissimulées ou travesties.

Mais ainsi que toute une bibliographie existe, de notre côté, sur

l’affaire Dreyfus, témoignant de notre souci, de notre scrupule, de

notre désir à découvrir la solution du problème, tandis qu’il n’est,

de l’autre part, qu’un seul livre là-dessus -- le Procès Zola, de M.

Georges Bonnamour, bien suggestif à consulter aujourd’hui -- ainsi ce

ne sont point des adversaires qui se sont montrés le plus empressés à

venir ici, aux sources mêmes, chercher la précision et l’exactitude du

fait.

Je le regrette. Car il n’est pas un être de bonne foi qui, ayant vu,

ayant entendu, se trouvant donc en situation de contrôler les récits,

les soi-disant comptes rendus de la plupart des feuilles

nationalistes, ne demeurerait stupéfait, et quelque peu honteux,

d’avoir accordé créance à de semblables... imaginations!

Heureusement, le document est là, qui peut parer à l’absence,

permettre, à qui le voudra, en toute loyauté, de certaines épreuves.

Tenez, prenez non pas des textes plus ou moins falsifiés par la

passion pour ou contre, mais des sténographies: celle du Procès Zola,

celle de l’Enquête de la Cour de Cassation, tome I.

Dans celui-là, page 176, à la date du 9 février 1898, voyez la

déposition de M. le général Mercier, lorsque pressé de questions par

Labori, malgré les efforts du président Delegorgue, sur la

communication de pièce secrète aux juges hors l’accusé et la défense,

il s’en tira par des réponses dilatoires et hautaines.

Six feuillets, là, sont à relire. Il faut voir avec quelle morgue le

militaire rappelle l’avocat à l’ordre: « Je crois que l’affaire

Dreyfus n’est pas en question et qu’il est intervenu un arrêt de la

Cour qui interdit de la mettre en question. »

Puis, après dépôt des conclusions tendant à la possibilité d’établir

l’illégalité commise, et la déclaration retentissante du général

Mercier: « Si j’avais à revenir sur le procès Dreyfus, puisqu’on me

demande ma parole de soldat, ce serait pour dire que Dreyfus était un

traître qui a été justement et légalement condamné », c’est la riposte

ambiguë, byzantine, le démenti: « Ce n’est pas vrai! » s’appliquant

exclusivement à l’allégation que le témoin aurait parlé de la

communication de pièce secrète et non au fond même du débat, au fait

contesté.

Prenez, maintenant, le volume de l’Enquête, page 9. Ce n’est plus un

simple avocat que l’ex-ministre de la Guerre morigène, mais un

Président de la Chambre et tous les conseillers.

La question est posée, nette, précise. Voici les réponses:

« Je ne crois pas avoir à m’expliquer sur ce point... la demande de

revision est limitée... c’est sciemment que M. le garde des sceaux n’a

point relevé la communication qui aurait été faite de pièces secrètes...

Je persiste dans ma déclaration: je ne crois pas que la Cour de

cassation ait à s’occuper de cette question. »

Ceci à la date du 4 novembre 1898, donc neuf mois plus tard. Les deux

fois, M. le général Mercier a levé la main devant le Christ, juré de

parler sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité,

rien que la vérité.

Samedi, troisième serment. Mais cette fois, il avoue. Dreyfus n’a pas

été « légalement » condamné puisqu’il y eut communication de pièce

secrète sur son ordre à lui -- « ordre moral ».

Mais cela on en avait une telle certitude, ses silences mêmes

(parjures par omission) avaient été si probants que la confession ne

pouvait plus causer aucune surprise.

Ce qu’il y a eu de stupéfiant et d’un peu répugnant dans le

témoignage, c’est son manque de crânerie, c’est cette affirmation de

M. le général Mercier, qu’il n’a su, lui, de quelle manière son «

ordre moral » avait été interprété, comment il avait été suivi, qu’en

juin dernier, en juin 1899!

A qui M. Mercier espère-t-il faire croire cela? A qui fera-t-il

admettre qu’en ces deux années de tourmente où, tant de fois, son nom

fut prononcé, conspué, maudit, qu’après les débats du procès Zola,

qu’après l’enquête, qu’après ces épreuves successives et de plus en

plus troublantes, il ne fut pris que cet été du besoin d’être édifié!

Cela n’est pas vrai! Et c’est une vilaine manœuvre que d’essayer de

repasser à des subordonnés la responsabilité d’un acte accompli en

tant que chef -- et de vouloir qu’ils soient à la peine, n’ayant

point participé au déshonneur!

Le parjure suffirait sans cette aggravation.

PAR DÉLÉGATION

Rennes, 14 août 1899.

Rien ne tient plus, tout s’efface -- la confrontation entre M.

Casimir-Perier et le général Mercier, la confusion de celui-ci et les

dépositions suivantes, tout, tout! -- devant l’abominable attentat

dont Labori est victime.

L’avocat! Le défenseur!...

Il sortait de chez lui, allait à son devoir, sans prudence parce

qu’il est brave, sans méfiance parce qu’il est bon, quand on lui tira

lâchement par derrière (ô le chemin creux des chouanneries!) un coup

de revolver.

Il fut atteint. Il tomba sur la berge, sanglant, à quelques mètres de

sa maison. Sa pauvre jeune femme, avertie, se précipita, tandis que

les enfants sans savoir, effrayés, criaient, pleuraient.

L’autre s’enfuyait, content... mais poursuivi par Gast et par Picquart.

Nous autres, nous venions d’arriver dans la salle du Lycée, quand la

nouvelle nous parvint. J’ai vu des hommes réputés pour leur flegme

sangloter muettement, les poings crispés.

Ils étaient là un tas de Ponce-Pilate à prendre des airs contristés, à

se laver les mains de l’aventure.

Trop tard!

L’homme, quel qu’il soit, le fanatique, le fou qui a fait le geste,

n’a été que leur instrument, leur délégué, leur serviteur! Ils lui ont

mis le doigt sur la gâchette aussi sûrement que s’ils lui avaient

glissé effectivement, matériellement, l’arme dans la main.

Ils ne le voulaient pas? Mais c’est bien entendu! Ils ne le

souhaitaient point? Mais je le crois sans peine! Il n’y a qu’à

constater leur désarroi pour en être certain.

Seulement -- il y a assez longtemps, mon Dieu, que je le répète! --

seulement quiconque a l’honneur de tenir une plume doit se rendre

compte que le « métier » d’écrivain est aussi une mission; que

l’écrit, davantage encore que la parole, porte loin, porte profond.

Cette détonation n’est que l’écho bruyant des muettes instigations: la

conclusion logique et féroce.

Et gênante aussi.

J’ai dit exactement la même chose dans le Cri du Peuple, il y a douze

ans, par rapport à des événements d’autre sorte. Ma conviction n’a pas

changé.

On sème, on récolte. Le germe tombe dans des esprits compréhensifs: il

tombe aussi, il est exposé à tomber, dans des cerveaux incultes,

volontiers sauvages, en qui le mot, à demi-saisi, évoque uniquement

l’instinct barbare, la sauvage poussée des ignorances, des cruautés

ancestrales.

Celui-là qui a tiré sur un avocat, sur un défenseur, il est le symbole

de toute une foule abusée. C’est votre homme, c’est votre œuvre:

regardez-les donc en face, ayez au moins la crânerie de ne les point

renier!

Il a cru bien faire, ce misérable, empêcher -- méditez bien ceci!

-- Labori d’acculer Mercier à sa forfaiture.

Le complot, déjoué à Paris, devait avoir une répercussion, en même

temps, à Rennes: ce coup de pistolet est comme la fusée qui éclate

après que le feu d’artifice a raté.

Elle était quand même du bouquet!

RÉSULTAT

Rennes, 16 août 1899.

Hier, elle était curieuse, la lecture des journaux « bien pensants ».

C’était à qui, de tous ces crocodiles, verserait le plus de pleurs; à

qui témoignerait davantage d’indignation à qui dirait le mieux: «

C’est l’acte d’un fou. Tous les partis réprouveront » -- et autres

boniments!

On le connaît, le désaveu de paternité vis-à-vis du phénomène faisant

honte à qui l’enfanta; le déclinatoire envers les responsabilités trop

lourdes ou périlleuses!

« Odieux attentat, crime d’un fou », dit la Patrie; « Odieux attentat

», répète le Soir. « Crime aussi absurde qu’odieux », déclare le

Gaulois; « Attentat imbécile, acte d’un fou », proclame l’Écho de Paris;

« Violence imbécile d’un fou », prononce l’Intransigeant. « Crime

odieux », formule la Libre Parole -- qui « fait des vœux pour le prompt

rétablissement ». Et le Petit Journal est de même farine.

Alors, moi, songeant à mes collections de Paris, aux articles de

journaux depuis deux ans recueillis et classés alphabétiquement, aux

monceaux d’injures quotidiennes déversées sur Labori, je me demande

quelle est la puissance de raisonnement, la force de logique des gens

qui, goutte à goutte versant la haine, s’étonnent, s’effraient du

résultat.

L’homme qui a tiré a cru bien faire; a pensé abattre le monstre que

vous lui aviez dépeint. Son geste n’est que le signe de sa crédulité;

le gage farouche de sa foi en votre sincérité. Ceci mène à Cela: c’est

inéluctable!

J’étais là, hier, tandis qu’on plaçait sa civière dans la petite

voiture d’ambulance qui devait l’amener vers un logis plus aéré, plus

rustique. Sur la blancheur des draps, son visage de bonté et de force

se détachait, dominant l’expression de la douleur pour sourire à tous.

Sa voix encore nous encourageait. « Bonjour, Séverine! Ils ne m’ont

pas tué, vous voyez! On vivra, pour combattre... et pour vaincre! »

Des larmes d’émotion et d’enthousiasme, devant cette belle vaillance,

nous montaient aux yeux. Celui-là est vraiment un « professeur

d’énergie ».

Et maintenant que tous se défendent d’avoir versé -- inconsciemment,

involontairement, c’est entendu, pour les uns, je le crois, pour les

autres, je veux le croire -- l’enivrement du meurtre dans le verre de

l’assassin, je me rappelle le seul jour où je vis ce même front, tout

pâle, se dresser au banc de la défense pour un incident d’ordre privé.

C’était dans la période où le Soir publiait les lettres de sa

cuisinière, trop patriote pour s’abstenir de révéler les noirs

complots qu’en servant à table elle avait surpris et qu’elle

dénonçait, en même temps que son ex-maître, à l’indignation des

citoyens! C’était le temps où les nationalistes, tous les jours,

traitaient Labori de « vendu, d’employé du Syndicat, de traître à la

patrie, de danger public ».

Ouvrez donc la sténographie du Procès Zola, tome I, page 445, au débat

de la septième audience, 13 février 1898. Ou mieux, remontez à cette

date dans le présent volume.

. . . . . . . . . . . . . .

Il n’est pas à ajouter de commentaires. Mais l’on peut, sans trop

d’invraisemblance, supposer que le scrupule était mince, pour un

sectaire, de « tuer Dreyfus » à travers le « Prussien Labori ».

LES NÔTRES!

Rennes, 17 août, 1899.

Aujourd’hui, après le défilé de tous les byzantins à trois étoiles --

ô Grande Muette, par eux devenue si bavarde -- les nôtres ont commencé

d’entrer dans l’action.

Bertulus, Picquart, le juge, le soldat, qui, au-dessus de toute

discipline, au-dessus des intérêts de caste ou d’individus, mirent le

respect de leur conscience, le souci de la vérité!

Après eux, ce sera le commandant Hartmann, le capitaine Freystætter,

et Forzinetti, le doyen héroïque qui, sans savoir où il irait, ni ce

qu’il deviendrait, sacrifia le gain de son courage, le prix de son

effort, le poste où sa retraite avait trouvé honneurs et repos.

Tandis que Scheurer-Kestner, qui fit l’abandon de sa vice-présidence

et du calme de sa vie; tandis que le professeur Grimaux, qui risqua,

perdit, la fonction occupée depuis tant d’années, et sa seule fortune,

relèvent à peine du lit de souffrance où, de tant d’épreuves,

s’abattit leur vieillesse troublée; tandis que Labori, échappé tantôt à

la maladie que lui valut le surmenage, retombe sous la balle d’un

fanatique...

Ce sont là des actes volontaires, des périls sciemment encourus. Pas

un de ces hommes, magistrat, officier, savant, fonctionnaire, qui

n’ait su d’avance où il allait, ce qu’il faisait; qui n’ait abdiqué,

superbement, ses espoirs personnels à un idéal supérieur.

MM. Manau, Lœw, Bard, Ballot-Beaupré, âgés pour la plupart, s’étaient

aussi offerts aux traits du soupçon, de l’injure, de la calomnie

plutôt que de mentir à leur scrupule.

Et tant d’autres, dans l’Université, dans l’Armée, dans la

Littérature, dans la Science, disgraciés, dépossédés, en suite du

geste dont se proclamait la conviction!

Et Zola!

Ce sont les nôtres, comptez-les: le bataillon des intrépides

pacifiques, de ceux que l’esprit de libre examen a amenés à discuter

un dogme de plus, à se passionner -- ces calmes! -- à se dévouer!

Aujourd’hui, sortant de l’audience, on n’était pas seulement content

on était fier. Le juge avait prononcé des paroles qu’un Séguier n’eût

pas désavouées; du soldat, Marcel Prévost avait pu dire: « Voilà le

premier Ministre de la Guerre qu’on a entendu jusqu’ici. »

Mais, plus encore que l’autorité de l’accent ou la sûreté de la

dialectique, c’était l’abnégation de Picquart, une fois de plus

affirmée, qui remuait les cœurs.

Car il n’était plus l’oiseau bleu des légendes, le chef vêtu d’azur et

chevronné d’argent. De la mort de ses rêves il avait pris le deuil; et

ses habits civils, « comme tout le monde », le pauvre monde,

convenaient mieux à son âme nouvelle, affranchie...

Cependant il fut payé: je l’ai vu recevoir son salaire.

Quand il survint, le regard fixe, le front haut, les joues blêmes, de

ce pas que je lui vis pour la première fois au Cherche-Midi, lors du

simulacre du procès d’Esterhazy, alors qu’il marchait à l’outrage, à

la persécution -- à la gloire! -- je détournai de lui mes yeux pour

observer Alfred Dreyfus.

Et je vis soudain (miracle plus touchant que ceux des légendes!),

dans les prunelles comme vitrifiées par la douleur, monter quelque

chose d’ineffable, d’indicible, l’expression d’abandon et de

gratitude qu’aurait un crucifié pour celui qui le déclouerait!

Chez les autres, jusqu’ici, qui se sacrifia? Où sont vos hosties

vivantes? Où sont vos héros?

A LA FRANÇAISE?

Rennes, 18 août 1899.

Sans aucun doute, j’ai la berlue: une terrible aberration m’a frappée.

Car il est des gestes, des façons, dont la beauté patriotique, dont le

sens national m’échappent absolument.

Lorsque -- Labori tout sanglant gisant sur son lit de douleur --

quelques nobles jeunes gens, à travers la capitale, s’égosillent à le

conspuer; lorsque M. Drumont, leur prophète, choisit cette minute pour

manifester sa « répulsion » à la victime, et écrire « qu’elle est

peut-être la plus odieuse figure de la bande de coquins et de

sans-patrie qui affolent la France depuis deux ans, » (rappelez-vous

qu’il s’agit d’un avocat exerçant sa mission de défenseur!) lorsque

des personnes aussi anonymes qu’humaines menacent la malheureuse femme

si éprouvée, et qui veille au chevet de son mari, de s’en prendre à

leurs deux fillettes du miracle qui sauva le père, je demeure

dépourvue d’admiration.

Sans entrer dans le domaine des grands sentiments et sans employer les

grands mots, je dirai seulement que cela manque de chic... ou que cela

s’agrémente d’un chic que je ne comprends pas.

J’ai tort, c’est évident. Le progrès a marché, qui change toutes

choses, et la mode est maintenant aux agressions discrètes, évitant le

scandale et le tapage des responsabilités.

On tue, je n’oserais dire « à l’anglaise », ne voulant aucunement

outrager nos voisins, mais à la muette, dans un anonymat de bon goût,

sobre, bien porté. Plus de ces rencontres vulgaires, où les

adversaires, s’envisageant, pourraient se mesurer, s’affronter, se

reconnaitre, par défi ou même par surprise.

Que l’arme soit à feu ou blanche, on tire, on fuit, on frappe, on

fuit. C’est le dernier cri -- le dernier cri de la victime!

Et cela point dans les Abruzzes, ni dans les défilés montagneux de la

catholique Espagne. Fi donc! Même en l’île où la vendetta règne on est

bien trop arriéré, trop perdu dans un banditisme chevaleresque pour

risquer de telles innovations.

Bon pour la France (aux Français!), bon pour Rennes, bon pour Paris!

Ici, c’est en plein dos, à bout portant, que notre pauvre Labori est

frappé; il entend aboyer le pistolet, en arrière, comme un chien lâche.

Là, c’est un passant, un ouvrier, Edouard Arcos, qui se permet, sur la

voie publique, place Saint-Vincent-de-Paul, de lire les Droits de

l’Homme. A ce spectacle, l’épée d’une canne nationaliste n’y tient

plus, jaillit du fourreau et s’enfonce -- « Tiens! sale juif » --

entre les épaules du mal pensant. Il tombe, l’arme récidive, un peu

dans le flanc, cette fois: il faut bien varier ses plaisirs!

Et Arcos est emporté, râlant, à l’hôpital, où l’on annonce qu’il est

près d’expirer.

Voilà donc la manière nouvelle. Serait-ce celle du prince d’Aurec, ô

Lavedan? J’avoue ne m’y pouvoir résoudre, la considérer sans

enthousiasme... et même avec un peu de regret pour la coutume

d’autrefois. L’épée, qui salue, m’apparaît toujours préférable à la

trique, qui surprend.

J’entends bien que M. Max Régis propose deux millions d’Algériens pour

venir conquérir la France; seulement, jusqu’à nouvel ordre, j’en reste

sur le bruit assez répandu que c’est la France qui a conquis l’Algérie

et -- qu’il lui plaît de demeurer en cette posture.

Que cette école se réclame du sire de Jarnac, qui fut un assez triste

Français, ou du singulier ministre démissionnaire que fut le général

Chanoine. Mais, pour Dieu, ne déshonorez pas la France galante et

courtoise, fleur de chevalerie, en prétendant agir à la française!

COUP MANQUÉ!

Rennes, 22 août 1899.

Vers la lumière... impressions vécues · 第 14 / 17 段