fronts chauves pour la plupart; la physionomie impénétrable et
imposante de M. le président Lœw; le profil caractéristique et
vivace de M. le procureur général Manau. Au premier rang des bancs
réservés au barreau, Mes Demange, Labori, Albert Clemenceau.
Là-bas, sous le Christ, à la droite du Président (dont la gauche
demeure déserte en raison de la maladie d’un des juges), un homme
brun, robuste, au collier de barbe noire, et qui lit -- d’une voix
posée.
Rien ne saurait rendre, en toute exactitude, la sérénité de l’endroit
la modération des termes employés; l’effet de ce discours sans gestes
et sans commentaires.
Devant M. Bard, le rapporteur, il y a un carton vert, un carton de
bureau dans lequel il puise. Au dos, à chaque extrémité, est un double
scellé, où la cire écarlate met comme deux taches de sang.
Puis, un public qui se tait, respectueux; chutant lui-même qui trouble
le calme du moindre bruit; désireux qu’il est d’entendre, de ne perdre
aucune bribe des révélations qui se succèdent.
Plusieurs, par suite des controverses successives, nous sont devenues
familières, mais elles se complètent, s’aggravent, de détails
inconnus.
C’est ainsi que l’on peut suivre, point par point, l’animosité contre
le « juif », sorti neuvième, sur quatre-vingts, de l’École de guerre;
intelligent, riche, ambitieux...
Tant que pas soupçonné, on se contente de le haïr; dès que désigné à
peine, sur une vague ressemblance d’écriture, on en fait une proie,
une chair à épreuves!
C’est Henry, faussaire et faux témoin; c’est du Paty, génial
inquisiteur; ce sont les subalternes, les égaux, les chefs, soit
complices, soit dupes, qui n’en veulent plus démordre. Jusqu’au
général Gonse, avec son air de brave homme, qui dit à Picquart (ainsi
qu’il ressort de la deuxième lettre de celui-ci au Garde des Sceaux):
-- Eh bien, voyons! qu’est-ce que ça peut vous faire que ce juif soit à
l’île du Diable?
-- Mais s’il est innocent!
-- Ça va faire une histoire! Vous n’avez qu’à ne rien dire, on ne le
saura pas.
Ce à quoi le jeune officier riposte:
-- Quoi qu’il en doive advenir, mon général, je n’emporterai pas ce
secret-là dans la tombe.
Alors, on l’expédie à Gabès...
*
* *
Je n’entrerai pas dans le détail du compte rendu analytique, mais on
n’en saurait trop recommander l’étude.
Qu’il s’agisse du rôle d’Henry, de du Paty, d’Esterhazy, le mort,
l’éclipsé, le fuyard, apportent, à leur insu, des présomptions, des
preuves d’innocence, en faveur de celui-là même qu’ils ont fait
condamner.
Toute l’affaire Dreyfus se résume ainsi: indiscrétions, recherches,
choix du bouc émissaire; les uns par inadvertance, les autres par
hostilité personnelle, fanatisme religieux -- peut-être aussi quelque
criminel pour couvrir ses propres actes...
Mais ensuite, sur toute la ligne, la volonté de ne pas savoir;
l’inexorable ténacité à faire le silence, à murer la pierre du
tombeau. Esterhazy coupable, c’est Dreyfus innocent: on sauvera
Esterhazy! Les voilà pris dans l’engrenage, entraînés par l’avalanche,
emportés dans le torrent!
On égare M. Cochefert, en lui disant qu’on avait procédé à une longue
enquête qu’on possédait des preuves « indiscutables », tracées par la
main du traître -- et rien de tout cela n’est vrai!
On trahit la loi ensuite, par l’envoi à M. le colonel Maurel,
président du Conseil de Guerre, d’un pli cacheté renfermant quatre
pièces (dont aucune, on le sait aujourd’hui, n’était applicable à
Dreyfus), mais qu’annotent des commentaires de M. du Paty de Clam, et
qui doivent -- communiquées hors de la séance, de l’accusé et de son
défenseur -- venir à bout des scrupules, « enlever » la condamnation!
On falsifie des textes, la peur est venue: le dossier, à présent que
Picquart est sur la piste, semble bien pauvre et bien maigre. Un faux
est commis, que l’on ignorait jusqu’ici, adressé au captif, là-bas,
pour le compromettre plus encore; retenu par le Ministère des Colonies.
Celui de 1896, celui d’Henry n’est que le second. Mais rien n’indique,
bien au contraire, qu’il soit le dernier. Car Speranza, Blanche, la
Dame voilée entrent dans la danse, -- la farandole qui doit mener au
saut final!
On entr’ouvre les armoires, on casse le fil des dossiers; le document
« libérateur » se promène sans que nul, au service de la défense
nationale, songe une minute à s’en étonner!
On force toutes les hésitations, on vient à bout des consciences les
plus méticuleuses par ce « Tarte à la crème! » qu’est le faux de 1896.
Il répond aux objurgations, rétorque les observations, guérit les
migraines, les cors aux pieds, et les chagrins de ménage, comme les
panacées des charlatans! C’est là-dessus que tout repose: il est la
pierre angulaire de l’État-Major! Grâce à lui, de Pellieux n’enquête
pas; Ravary ne rapporte pas... et les malheureux juges du deuxième
Conseil de guerre, s’ils n’acquittent point « par ordre », en ont
l’apparence déshonorante, roulés qu’ils sont comme des nigauds!
*
* *
Dès lors, tout est perdu, -- surtout l’honneur!
On fabrique, de quatrième mouture, des procès-verbaux d’aveux; on
s’empêtre dans l’affaire Zola, jusqu’à exciper d’un document si
parfaitement ridicule que son inauthenticité saute aux yeux; un
ministre de la guerre de France, par une Chambre française, en fait
voter l’affichage -- et, lorsque le faussaire est pris, s’est tué, il
se trouve des aberrés pour célébrer sa gloire, son héroïsme, et lui
vouloir élever une statue!
Ah! cet interrogatoire d’Henry, par M. Cavaignac! Depuis
l’interrogatoire d’Esterhazy par Albert Clemenceau, on n’avait point
éprouvé telle commotion nerveuse, tel trouble poignant. Peu avant, on
avait ri, justement, d’une lettre d’Esterhazy à propos d’un des fameux
experts: « Belhomme est un idiot: il suffit de le regarder pour en
être sûr. Belhomme est tout à fait gâteux: c’est visible. »
On estimait que Belhomme, pour cette dépréciation de son intellect,
allait demander quelque dédommagement pécuniaire à l’irascible Hulan.
Quand, tout à coup, la placide voix de M. Bard s’est élevée d’un ton.
Il lisait le dialogue bref, concis, haché, entre le ministre et le
colonel Henry.
-- Quand et comment avez-vous reçu la pièce de juin 1894? Quand et
comment avez-vous reçu la pièce de novembre 1896?
-- C’est moi qui les ai reçues. La première, je l’ai datée quand je
l’ai reçue. La seconde aussi, la veille de la Toussaint. J’y ai mis la
patte (sic) moi-même.
-- Gardez-vous des papiers sans les reconstituer?
-- Non. Pas plus de huit jours.
-- Avez-vous gardé la pièce de 1896 entre vos mains?
-- Jamais!
-- Expliquez alors pourquoi les deux pièces sont mêlées?
-- Non C’est impossible. Jamais. Je le jure!
-- Si, elles ont été interchangées!
-- Jamais! Je le jure: il aurait fallu que ce fût moi!
-- Le fait de l’intercalation est certain.
-- Je ne sais pas.
-- Allons, parlez!
-- .....
-- Vous avez mis des morceaux de l’un dans l’autre?
-- Eh! bien, oui! J’ai arrangé les phrases.
-- Ce n’est pas de vous, l’idée?
-- Je n’en ai parlé à personne. Le nom de Dreyfus y était. Je le jure!
-- Votre explication est contraire à la matérialité du fait.
-- Le papier de 1896 disait: « On va interpeller sur Dreyfus ».
-- Non. Avouez donc!
-- J’ai décollé la pièce de 1894 et mis de l’un dans l’autre.
-- Vous avez fabriqué la pièce entière!
-- Je jure que non!
-- Comment cette idée-là vous est-elle venue?
-- Les chefs étaient inquiets. Je voulais les calmer.
-- La pièce était signée?
-- ... Je ne pense pas avoir fait la signature.
-- Et la phrase de la fin?
-- Je jure que non!
-- Il y avait du papier gris bleuté et du violet pâle, quadrillé. Les
intercalations ne s’adaptaient point.
-- ... Quels morceaux?
-- Vous n’avez pas à m’interroger!
-- Je jure que je n’ai fait que la fin!
-- Qu’y avait-il?
-- La première partie, l’en-tête et la signature.
-- Allons, voyons, dites tout.
-- Je jure... Je ne peux pourtant pas dire ce qui n’est pas!
-- Il y avait l’enveloppe, l’en-tête, et « mon cher ami ».
-- Il y avait aussi quelques mots. Je le jure!
-- Non. L’enveloppe, l’en-tête, « Mon cher ami », et la signature!
-- ... Oui.
Ainsi, après huit parjures, fut fait l’aveu « spontané » dont on fit
honneur à la loyauté du colonel Henry.
*
* *
Nous avions tous le cœur serré. A peine si l’on entendit, d’une
oreille distraite, au dehors, les antisémites essayer d’arriver
jusqu’au tribunal. L’attention dépassait les clameurs.
Et l’on s’en fut, après audition des deux premières lettres de Georges
Picquart au garde des sceaux, songeant à lui, captif, qui s’est offert
aux persécutions pour que triomphât la justice, et au pauvre être qui,
là-bas, à bout d’espoir, ne l’attend plus.
Aurore qui se lève! Vérité vengeresse!
II
Un détail, en ceci, est bien caractéristique: c’est l’attitude d’une
certaine presse, et l’absence de certaines gens.
On va me comprendre.
L’affaire que voilà vaut, et même exige, d’être suivie avec une
assiduité méticuleuse, si vraiment l’on veut en saisir les moindres
indications, en acquérir la parfaite et scrupuleuse connaissance.
Il suffirait, peut-être, de sauter une audience d’un des quelconques
procès qui se sont venus greffer sur le débat primitif pour n’avoir
plus la même rectitude de vision, la même certitude de jugement.
Procès Esterhazy, procès Zola, procès Judet, procès Picquart, ont été
indispensables à ouïr, successivement, pour quiconque se targue de
transmettre, au public, un avis motivé. L’appréciation est négligeable
lorsqu’elle omet de s’appuyer sur l’étude et l’expérience des faits.
Elle ne résulte plus que des tendances, n’est plus que l’expression
contestable des sentiments d’un individu.
Or, au long de toute cette série, on a vu M. Rochefort à une des
premières audiences du procès Zola; M. Déroulède à une des dernières,
plus à une séance de Versailles; M. Millevoye nulle part, et de même
M. Drumont. Comment peuvent-ils avoir une opinion sur ce qu’ils n’ont
ni vu, ni entendu? Comment, surtout, peuvent-ils l’émettre, avec la
prétention d’en faire acte de foi à l’usage des lecteurs?
C’est bien assez qu’il y ait impossibilité matérielle, pour ceux-ci,
de voir de leurs yeux, d’écouter de leurs oreilles, sans qu’encore on
ne les informe que par ouï-dire, de troisième main.
Il y a les comptes rendus judiciaires, je sais bien... Mais, suivant que
la nature de l’affaire est favorable ou non au parti adopté, la
consigne vient activer ou modérer le zèle. Avant-hier, à part de très
rares exceptions, on ne s’évertuait pas, chez les antirevisionnistes,
à prendre des notes, que l’on savait, d’avance, devoir demeurer
inutilisées.
Cela s’est vu, dans les journaux d’hier. Encore cette fois, la
sténographie -- qui dit tout -- a été employée par les mêmes
partisans du « tout au jour ».
Du groupe nationaliste annoncé par un avis spécial, dans les feuilles
spéciales, pas l’ombre! Alors qu’il eût été si logique qu’au
Cherche-Midi, au Palais, à Versailles, tous les hommes qui se sont
actionnés à empêcher la réparation de l’erreur de 1894 vinssent
attester de leur droiture, par leur présence et l’examen rigoureux des
événements.
Il n’y a pas à objecter le respect de la « chose jugée »: on sait
comment, par eux, elle fut traitée en mainte occasion. Ils n’auraient
rien perdu à s’instruire; ils auraient seulement manifesté une
délicatesse de conscience, un souci de probité qui leur aurait valu
une autorité bien plus: celle de l’auditeur et du spectateur --
celle du témoin!
Tandis qu’ils ont fait l’autruche, pour éviter le péril de la lumière,
le danger de la vérité. et du trou où ils ont la tête, ils formulent
des vues d’ensemble!
*
* *
A la fin du rapport de M. Bard, quelques phrases ont soulevé le
discret murmure qui est, dans cette enceinte, la plus haute marque
d’approbation.
C’est quand il a prié la Cour de vouloir bien ne pas annuler sans
examen. Si toutes les calomnies, déversées en abondance, avaient un
atome d’exactitude, ce serait, cependant, le but suprême. Les
trente-sept millions qu’alloue délibérément M. Judet à ses adversaires
n’étaient, la chose est évidente, pas versés à d’autres fins.
Or, M. Bard se rencontre là-dessus avec tous les gens qui
réfléchissent; qui veulent qu’au moins la crise soit féconde et qu’il
en naisse un résultat d’intérêt commun.
Le sort de Dreyfus préoccupe, bien certainement, en raison de
l’iniquité dont il fut victime et des souffrances qu’il endura. Mais
son salut, sa libération, s’ils sont l’essentiel, ne sauraient suffire
à l’étendue de notre effort.
Il ne s’agit pas de triompher, d’avoir raison. La joie en est permise,
quand la lutte fut aussi dure; seulement, il ne faut pas s’y attarder.
Ce serait enfantin. Et elle ne saurait être au niveau de l’aventure,
que lorsque nous aurons atteint le but réel -- qui est de convaincre.
La réussite dans l’ombre ne nous dit rien.
« Ce ne serait pas la vraie justice, dit M. Bard; la vraie justice est
celle qui exige la lumière, la lumière complète, alors surtout qu’il
s’agit d’une affaire où sont en jeu les intérêts les plus hauts ».
Et il conclut à l’enquête, la sollicite. Il faut que la Cour, pour
statuer, ait communication de toutes les pièces et de tous les
dossiers.
« Il n’est pas possible que ce soit l’autorité militaire qui soit
juge... Il faut que ces preuves soient examinées avec d’autres yeux et
un esprit libre de toute idée préconçue... Ce serait vous faire injure
que de penser que vous pouvez vous dérober. Il y a eu déjà assez de
défaillances dans cette trop longue série d’incidents déplorables. »
Grand, maigre, le parler doux, le geste sobre, la physionomie grave,
l’air ascétique, dans sa robe noire aux plis flottants, Me Mornard
dépose, au nom de madame Dreyfus, des conclusions.
Et, sur la gauche, tout blanc, avec ses cheveux crespelés retombant en
arrière, sa barbe frisée à l’angle épointé, ses gros sourcils, son
teint de vigneron, M. le procureur général Manau se lève.
*
* *
Un mot reviendra souvent dans son discours, celui-ci: « les braves
gens ». Et son réquisitoire sera non moins que d’un magistrat expert
et d’un esprit indépendant, l’œuvre d’un brave homme.
S’il a reçu tout ou partie des trente-sept millions, il n’y paraît
pas. Car c’est d’un gros mouchoir qu’il s’éponge le front, et sa robe,
à l’omoplate droite, porte une belle pièce -- comme une cicatrice.
Il a l’air d’un robin du temps de Charles IX, de ceux qui, imbus de la
suprématie de la loi sur l’épée, voire sur le sceptre, rendaient des
arrêts et non pas des services.
Il examine les deux faits nouveau:x l’indignité reconnue d’Henry
« cheville ouvrière de l’accusation de 1894 »; la contradiction
flagrante, à trois ans de date, des expertises sur le bordereau.
En passant, il raille le style de la fameuse pièce, archi-suffisant à
en démontrer la supercherie: il stigmatise l’érection d’une statue au
faussaire, la souscription lancée en défi: il tient un raisonnement
dont la conséquence, qu’il ne veut que logique, arrive à être
terrible...
Si Henry avait vécu, avait été condamné pour faux et faux témoignage,
la revision était de droit, devenait obligatoire. Lui mort, elle n’est
plus que facultative mais la volonté de la loi s’affirme, formelle.
Alors, à quelques-uns, cette pensée nous vient, rapprochée d’une
phrase du rapporteur: « L’autorité militaire a opposé et oppose encore
des résistances à la revision. »
Ne le lui aurait-on pas dit, au prisonnier, que sa fin était « due »
en raison de ce qu’allait entraîner son existence, que son cadavre
barrerait l’avenir comme le bras de la duchesse de Guise dans les
ferrures de la porte?...
. . . . . . . . . . . . . .
Puis M. Manau fait sourire, rien que par le rappel des oracles du
trio: Couard, Belhomme, et Varinard. Le contraste même est piquant, de
cette bouche sévère répétant ces aphorismes ahurissants:
« Les experts sont d’autant plus sujets à l’erreur que la promptitude
de leur coup d’œil et leur sagacité sont plus remarquables ».
Ils appelaient ça expliquer leur méthode de travail, les malheureux!
Alors, quand on ajoute à ces divagations solennelles les brouillons de
lettres d’Esterhazy au général X... quant à ses augures, on arrive à
de drôles de réflexions... que change en méditations davantage
austères l’audition de quelques-unes des Lettres d’un innocent.
*
* *
Après que M. Manau a conclu, lui aussi, demandant l’enquête pour « la
consolation et la joie de tous les braves gens », nous avons, à la
reprise de l’audience, la surprise -- est-ce bien une surprise? --
d’une lettre du général Gonse, qui proteste contre les propos
rapportés par Georges Picquart, et lui donne « le démenti le plus
formel ».
On verra.
Me Mornard commence sa plaidoirie, forcément très technique, et
s’attachant, comme tous les discours précédents, aux deux faits
nouveaux. Il insiste sur ce qu’Henry (qui avait fourni le bordereau)
n’en voulut jamais indiquer la provenance: nommer à personne l’agent
de qui il le détenait.
Devant le Conseil de guerre de 1894, il fut le principal témoin, et le
plus violent. Il n’est qu’à se reporter à l’incident Gallet, cité par
le colonel Picquart, dans son mémoire, pour s’en convaincre.
Il n’avait pas commis qu’un faux, mais trois, pour le moins, puisqu’à
la lettre composée, imaginaire, M. Cavaignac déclara, à la tribune,
qu’il y avait deux réponses!
Trois faux, trois faux témoignages en justice (Dreyfus, Esterhazy,
Zola), et huit parjures -- il allait bien « l’honneur de l’armée! »
La fin de la plaidoirie est renvoyée à demain.
En haut de l’escalier, on me montre un journal.
Déjà, dans la Libre Parole, avaient été données comme devinettes les
adresses de MM. Lœw, Manau et Bard.
Ce soir, c’est mieux. On reprend les bonnes traditions employées jadis
à l’égard des jurés du procès Zola.
Dans la Patrie sont désignés nominalement, comme corollaire aux
menaces qui précèdent, les domiciles personnels des dix-sept
conseillers. Une seule porte est exemptée de la croix blanche: celle
de M. Vételay, qui ne siège pas en ce moment.
Ainsi, on a fait peur aux bourgeois. Je serais étonnée qu’il en soit
ainsi de même avec les magistrats que j’ai vus là.
III
On a l’air de faire de la littérature, lorsqu’on associe le temps, la
nue, l’ambiance des choses prétendues inertes, aux agitations de
l’humanité.
Et, cependant, cette croyance m’est formelle, qu’une âme ordinaire,
invisible, se manifeste en de certains cas; trahit, à nos faibles sens,
quelque chose du mystère dissimulé dans les espaces -- et qu’on sent
planer au-dessus de soi; vers qui on lève les yeux aux heures de doute;
vers qui on tend les bras aux heures d’appel!
Avez-vous regardé le ciel, hier matin? Avez-vous, ouvrant votre
fenêtre, été aveuglé de clarté, assailli par le soleil, et enveloppé
d’une douceur tiède de printemps?
Ce n’était pas le presque novembre où nous voici: c’était mars, c’était
avril, troublant aux cœurs et grisant aux cervelles! Une fluidité de
bien-être, de renouveau, tombait d’en haut sur les rues comme en fête,
pleines de fleurs et pleines de chansons.
Même en voiture, on devait faire glisser le manteau des épaules; et
tout là-bas, le long du quai, les violettes, par grosses touffes, sur
les couches de fougères, semblaient non pas l’ultime, mais la prime
floraison de la terre, annonçant que c’en était fait des brouillards,
des ténèbres et des frimas!
A ceux qui, du fond de l’abîme où la pitié les avait fait descendre,
invoquaient la lumière, celle-ci semblait vouloir jeter à profusion,
magnifiquement, toutes ses grâces, tous ses rayons, tous ses
éblouissements!
Elle réconfortait, elle égayait, elle promettait, elle semblait dire,
à qui l’avait souhaitée avec ferveur: « Me voilà. Je suis la forme
accessible, la face réelle de cette lueur idéale dont se devaient
dissiper toutes les équivoques, dont se devaient éclairer tous les
subterfuges, dont se devaient abolir tous les soupçons. Or, regarde
s’évanouir les nuages, et mon effort ne rien laisser d’obscur,
atteindre jusqu’aux oiseaux de nuit clignant des paupières dans leurs
trous... Je suis le reflet et je suis le symbole. Comprends! Souris!
Espère! Crois! »
Et l’on comprenait, en effet. Et l’on souriait, même aux grincheux. Et
l’on sentait sourdre en soi, jusqu’à l’étang des yeux, la fleur
miraculeuse, aux racines tant meurtries, dans la fange des rancunes et
la vase des dégoûts. Et l’on avait la foi, plus encore, à se sentir
complice toute la nature bénie!
Tant de lyrisme pour un homme? Non; pas même pour des hommes,
fussent-ils Zola, fussent-ils Picquart...
Pour une Idée!
*
* *
La cour était déserte, où accède la grande grille, et aussi les
couloirs du Palais. Lorsqu’il ne s’agit plus que de justice formaliste
et sereine, les adversaires s’en désintéressent.
Au premier rang de l’auditoire, toujours fidèle au poste, est madame
D..., la spectatrice longtemps demeurée inconnue, que nous avions
surnommée la « Dame en blanc ».
Elle fut d’un beau courage pendant les tumultes de l’affaire Zola --
et même le grand sabre du jeune lieutenant de Niessen ne l’intimida
point. Avec cela verveuse, imaginant de crier, sur le passage du divin
Arthur, un: « A bas les juifs! » dont les huit colonnes du chapeau
fameux, comme celles du temple, oscillèrent.
Entre toutes les femmes braves, elle fut la plus brave, militante
jusqu’à en acquérir la popularité parmi les assidus; jusqu’à mériter
que sa silhouette fût fixée d’un trait auprès des figures illustres,
envers qui elle représenta le chœur antique pour l’anathème ou
l’acclamation.
C’est Me Mornard qui parle, achevant sa plaidoirie. Ses dons, ses
défauts mêmes, le servent singulièrement. La voix, d’être un peu
sourde, gagne un accent de réserve, de discrétion, d’intimité, qui
cadre à merveille avec le lieu; tandis que les inflexions, comme
confiantes, comme affectueuses, ont un grand charme de sincérité, un
grand pouvoir de persuasion.
Il s’occupe de l’attribution du bordereau soit à Dreyfus, soit à
Esterhazy; et nous donne enfin l’extrême joie d’entendre formuler ce
raisonnement dont l’évidence depuis longtemps nous hante: « Si
Dreyfus, ainsi que le prétend Esterhazy, s’est procuré (sous le nom du
capitaine Brault) des spécimens de son écriture; s’il s’est employé à
l’imiter, à la décalquer, aux seules fins de se décharger sur lui du
crime commis, des responsabilités encourues; s’il a enfin, à sa place,
préparé, au cas de surprise, le coupable, comment expliquer que, la
surprise venue, l’éventualité réalisée, il ne l’ait pas nommé, n’ait
pas désigné sa victime? »
C’est d’une simplicité péremptoire -- et jamais personne n’a trouvé à
y répondre.
Le défenseur s’attache aussi à démontrer l’inanité des deux idées
motrices du Conseil de guerre de 1898: respect exagéré de l’autorité
de la chose jugée; estimation que l’honneur de l’armée était lié au
maintien du jugement de 1894.
Est-ce que la loi elle-même ne prévoit pas l’erreur; n’a pas institué
toute une jurisprudence aux fins de la réparer? En quoi l’honorabilité
collective peut-elle être entachée d’une méprise, ou même par la faute
de quelques-uns?
J’ajouterai, personnellement, qu’à ce compte-là, il fallait taire les
exploits de Géomay et d’Anastay, qui chourinèrent sous l’uniforme.
Est-ce que le drapeau de leur régiment a eu la hampe tronquée quand on
leur a coupé le cou?
*
* *
De ces souvenirs à Esterhazy, le saut n’est pas très brusque.
Me Mornard s’occupe de lui avec quelque insistance; démontre quelle
sollicitude on lui témoigna; relève une phrase de la lettre du général
Zurlinden au garde des sceaux, à la date du 10 septembre dernier.
Elle est typique, cette phrase. Elle dit (à propos de la non-activité
de M. du Paty): « Bien que des circonstances atténuantes puissent être
invoquées en sa faveur, en raison du motif de son intervention » --
soit le salut d’Esterhazy!
Et tout le monde s’y emploie! Comme le fait remarquer judicieusement
Me Mornard, tandis que M. Leblois et Georges Picquart sont poursuivis
sous inculpation d’avoir communiqué ou connu des dossiers secrets,
aucune enquête, aucune poursuite ne résulte de la promenade du document
« libérateur ».
C’est la Dame voilée... chut! C’est Esterhazy... parfait!
Voilà encore une histoire claire!