L’émotion que soulèvent ces paroles est inouïe. La retraite du

tribunal, la suspension de l’audience permettent la parole, le geste.

Comme submergés, MM. Gonse et de Pellieux ont disparu. Et sans

tumulte, sans cris, d’une irrésistible poussée, le prétoire est envahi.

Il y a des larmes sur de mâles visages; des mains, de toutes parts, se

tendent un murmure d’exclamations affectueuses s’élève, monte. Et

cette manifestation presque muette est saisissante au suprême degré.

Mais, après un quart d’heure, elle se doit interrompre: voici le

tribunal.

Et voilà son arrêt:

« Attendu qu’à supposer établis dans leur matérialité et leurs effets

légaux les faits qui font l’objet de la prévention, les circonstances

dans lesquelles se présente actuellement l’affaire exposeraient le

tribunal, s’il la retenait à son audience de ce jour, à ne pas

apprécier sainement et équitablement la portée des actes reprochés au

prévenu.

» Par ces motifs, renvoie au premier jour. »

-- Vive Picquart!

Le cri a jailli, spontané, de toutes les poitrines; les rares

contradicteurs s’étant soustraits à la vue, trop pénible, d’une telle

abomination de la désolation.

Car ils n’ont rien à redouter... et ils le savent! Au contraire de ce

qu’eux faisaient, il y a sept mois, ils ne sont ni injuriés, ni

cognés, ni désignés charitablement aux fureurs de l’ignorance. Même un

avocat s’époumonant à crier: « Vive l’armée! » par manière de défi,

croyait-il, est tout décontenancé de voir que personne ne songe à lui

chercher noise; qu’on l’envisage avec bonhomie.

Le « Fardeau de la liberté », ô Tristan Bernard!

Ça le gêne bien.

Mais une voix tranquille prononce:

-- Il faut cependant que je m’en aille. Merci. Adieu.

-- Au revoir! Au revoir! clame la foule.

Et le colonel Picquart, entre ses deux agents, monte les gradins du

tribunal, sourit, salue de la main... et disparaît.

A bientôt!

LEMERCIER-PICARD

25 OCTOBRE 1898

LEMERCIER-PICARD

La Cour de cassation se réunit jeudi prochain, pour statuer sur la

revision.

Il me semble donc, qu’à cette heure, chacun a le devoir de dire ce

qu’il sait, peu ou beaucoup; de publier ce qu’il a entre les mains; de

se dessaisir de ces parcelles de vérité, qui ne sont pas la vérité

entière, mais qui, rapprochées de ce qu’en peut posséder le voisin,

sont susceptibles d’aider, par l’extension du fragment, à la

reconstitution intégrale.

Personne, actuellement, n’a le droit de se dire: « Je n’en sais pas

assez pour parler »; car personne n’est sûr qu’un autre (qui s’en dit

autant) ne détient pas le mot de ce qui lui semble énigme,

indéchiffrable mystère!

Il n’est que ceux à en savoir trop, qui, armés de certitudes, sont en

état de doser, au mieux de ce qui doit advenir, la révélation ou le

silence...

On se souvient de Lemercier-Picard, le « pendu » de la rue de Sèvres,

l’homme qui fut, le 2 mars, retrouvé étranglé, presque à genoux, au

bout d’une ficelle, après entretien avec un visiteur demeuré inconnu;

chez qui fut saisi un papier identifié des initiales H. R. (je l’ai vu

sur le bureau du magistrat-instructeur) (1) disant: « Devant le juge,

opposez le silence absolu à toutes les questions qui vous seront

posées. Votre avenir en dépend; » qui, sous le nom de Vandamme, avait

dit à M. le colonel Sever: « J’ai été employé au service des

renseignements (2e bureau de l’État-Major général) comme agent secret

»; qui avait dit à M. Émile Berr, du Figaro, qu’il avait reçu trois

cents francs, à titre d’indemnité pour services rendus, du ministère

de la guerre; qui avait écrit à M. Reinach dans la lettre que publia,

sauf trois noms, le Temps, et que compléta le Radical: « Aujourd’hui,

je ne me crois plus tenu au secret; aussi, vous me voyez tout à fait

résolu à m’expliquer sur le rôle que j’ai joué à l’instigation de M.

Rochefort, du colonel Henry et de M. du Paty de Clam » -- ladite

lettre datée du 18 JANVIER.

(1) Chez lequel je fus citée à comparaître en suite de la publication

des lettres Durandin, dans la Fronde.

Peu de jours après, le 29 janvier, il adressait à Émile Zola la lettre

que voici. Elle est inédite. J’en tiens (les originaux étant en lieu

sûr) soit les clichés, soit les épreuves, à la disposition de qui de

droit.

Paris, 29 janvier 98.

Monsieur,

La cause que vous défendez ne saurait plus longtemps me laisser dans

l’indifférence. Admirateur de vos œuvres, je professe, pour votre

haute personnalité, le plus profond respect; c’est pourquoi, en

présence de votre noble attitude dans l’affaire Dreyfus, je viens vous

apporter un concours qui, dans les circonstances actuelles, étant donné

le rôle d’agent que j’ai joué dans l’affaire Reinach-Rochefort, peut,

au cours des débats engagés, et par mes révélations et par des

documents en ma possession, apporter la plus vive lumière sur les

agissements de plusieurs officiers de l’État-Major général, de concert

avec Rochefort.

Qu’il me suffise pour le moment de vous dire que les ordres m’étaient

transmis par ce dernier, dans une propriété Villa-Saïd. A cette

adresse, se tenaient les conciliabules auxquels j’assistais

fréquemment et où se retrouvaient fréquemment le lieutenant-colonel

Henry, du Paty de Clam et Cie. Cette adresse, du reste, ne fut choisie

qu’après que les trente jours d’arrêts furent infligés à Pauffin de

Saint-Morel.

Ici, je ne puis vous en dire plus; si vous croyez devoir donner une

suite à ma proposition, ou plutôt si vous désirez m’entendre, je crois

à l’avance pouvoir vous affirmer que vous n’en aurez pas de regret.

Ma déposition seule, justifiée du reste par des documents, suffirait à

produire sur le jury une telle impression que, quel que soit son parti

pris contre les défenseurs de Dreyfus, il ne saurait se soustraire à

l’obligation de faire éclater la vérité.

Si, après avoir consulté Me Labori, vous croyez devoir donner une

suite, je vous serai très obligé de me fixer un rendez-vous, à moins

que vous ne préfériez que je fasse ma déposition en l’étude de votre

défenseur.

Le cas échéant, veuillez tout simplement mettre sous

enveloppe l’adresse où je vous rencontrerai, sans rien ajouter, sans

signature; je comprendrai.

En cette attente, je vous prie de bien vouloir agréer, avec toute mon

admiration, les respectueuses salutations de votre très humble

serviteur,

LEMERCIER-PICARD

T. S. V. P.

Adresse:

23-12-1853, Poste restante,

Place de la Bourse,

Paris.

P.-S. -- Pour vous donner une idée, si petite soit-elle, sur le

concours que je puis vous apporter, je joins à ma lettre un des

nombreux feuillets qui sont en ma possession; comme tous les autres,

celui-ci sort des bureaux de l’État-Major. Cette écriture est facile à

reconnaitre.

A cette missive, en effet, était jointe une page évidemment détachée

d’un travail sur quart de papier écolier très ordinaire; numérotée 4,

en haut, au milieu; et tracée d’une écriture fine, presque féminine, à

tendance très ascendante vers la droite: ce que les graphologues

appellent l’écriture d’ambitieux.

En voici le texte:

(4)

a commandé le 161e régiment d’infanterie depuis 1892 jusqu’au jour où

il partait pour Madagascar comme général de brigade;

2° Le lieutenant-colonel Henry, accusé d’écrire dans les journaux --

ce qui ne serait, on en conviendra, qu’un crime très relatif -- s’en

défend avec une énergie qui vaut bien la violence de ses dénonciateurs;

3° Le général Gonse, accusé d’avoir manifesté une opinion favorable à

Dreyfus, est peut-être l’homme de l’armée le plus convaincu de la

culpabilité du traître;

4° Le général de Boisdeffre. Celui-là est simplement le Deus ex

machina qui a tout combiné pour perdre Dreyfus -- dont sans doute il

convoitait

Au 29 janvier, si en éveil que l’on pût être, tout cela pouvait

passer encore pour œuvre d’imagination ou d’exagération.

*

* *

Dix-neuf jours plus tard; le 17 FÉVRIER, M. le général de Pellieux, à

l’audience faisait la déclaration que l’on sait, quant à l’existence

de la fameuse pièce secrète, survenue au ministère de la guerre

postérieurement à la condamnation de Dreyfus, lors de l’interpellation

Castelin.

Autrement dit: le faux du colonel Henry.

M. de Pellieux traitait ce document, on s’en souvient, « de preuve

absolue de la culpabilité de Dreyfus, absolue! dont l’origine ne

pouvait être contestée. »

M. le général Gonse appuyait, attestait l’existence, la réalité, et

l’absolutisme de la preuve.

A l’audience suivante, M. de Boisdeffre, chef de l’État-Major général,

confirmait de tous points la révélation de M. de Pellieux, « comme

exactitude et authenticité ».

Et LE LENDEMAIN, 19 FÉVRIER, voici (portant le timbre de l’avenue

Marceau, 5e levée, et mentionnée « Urgent et personnel »,) la lettre

qui m’arrivait à la Fronde.

Paris, samedi 3 heures.

Madame Séverine,

Trop étroitement lié à l’affaire qui se déroule en ce moment aux

Assises, jusqu’à présent, pour des raisons d’ordre intime, j’ai cru

devoir conserver une attitude pleine de réserve et me suis tenu dans

l’ombre; mais quelques révélations faites par des chefs de l’État-Major,

me visant directement, m’autorisent, par ce fait même, à lever le

voile sur le rôle que j’ai joué.

Voudriez-vous m’accorder une audience ce soir? j’aurai besoin de vous

consulter. Si je viens à vous de préférence, c’est que je ne vous suis

pas inconnu: je vous rappellerai en même temps en quelle circonstance

j’ai eu l’honneur de m’adresser à vous.

En cette attente, veuillez agréer, je vous prie, mes respectueuses

salutations.

M. DURANDIN.

P.-S. -- Je repasserai rue Saint-Georges, à la Fronde, à 11 heures du

soir, prendre votre réponse.

J’ai raconté, dans les numéros de ce journal datés des 7, 8, 9 et 10

mars, les moindres incidents de cette correspondance personnelle; et,

comme quoi, le rendez-vous ayant été indiqué, l’homme ne vint pas.

Le nom m’était inconnu et je n’ai jamais su en quelles circonstances

l’individu avait pu s’adresser à moi.

Le surlendemain, seconde lettre, non moins curieuse par le début. En

voici la teneur, sauf sept mots indiquant le but du voyage et me

prouvant péremptoirement que l’homme n’était pas dénué de ressources,

ne s’adressait pas à moi pour une aide pécuniaire:

Paris, 21, 9 h. 30 soir.

Madame Séverine,

Dans la crainte que les menaces incessantes dont je suis l’objet

depuis quelque temps ne fussent mises à exécution, j’ai pris une

précaution qui me paraissait d’ordre supérieur; samedi soir, j’ai pris

le rapide et ai déposé en lieu sûr tout ce que je possédais

relativement à l’affaire Dreyfus-Esterhazy. Rentré à Paris ce soir,

mon premier soin fut de venir prendre votre réponse que je trouvai

effectivement au bureau de la rédaction. Je regrette vivement ce

fâcheux contre-temps, mais je m’empresse de dire qu’il n’y a rien de

perdu.

Demain soir (mardi) je serai à la rédaction (Fronde) à 11 heures

précises: il importe beaucoup que ma présence soit l’objet de la plus

grande discrétion; ici je ne puis pas vous en donner la raison, vous

devez me comprendre suffisamment.

Dans cette attente, je vous prie d’agréer mes respectueuses

salutations.

DURANDIN.

Mais, harcelé, traqué, pourchassé, encore cette fois, il ne parut

point.

Et trois jours après (portant le timbre de la rue de Bourgogne, 9e

levée) cette dernière missive:

Paris, 25 février.

Madame Séverine,

Rien de ma faute. Je suis venu mardi soir à la Fronde, conformément au

rendez-vous que je vous avais demandé, mais je vous l’ai déjà dit, je

suis surveillé de près. Je suis arrivé à onze heures précises rue

Saint-Georges, mais, filé je n’ai pu réussir à pénétrer au journal; il

faut cependant que je vous voie. Pouvez-vous me donner rendez-vous

autre part qu’au journal ou chez vous?

Inclus, je vous envoie une petite note dont vous apprécierez le

contenu; si vous croyez devoir me voir avant de l’insérer,

adressez-moi un mot poste restante à l’adresse ci-dessous et fixez-moi

un rendez-vous dans la soirée.

Recevez mes bien sincères salutations.

DURANDIN.

A. D. B. 1885. Poste restante.

Chambre des députés.

Je passerai prendre votre réponse entre 4 et 6 heures. Le cas échéant,

après en avoir pris la copie, veuillez vous-même la faire parvenir à

son adresse.

. . . . . . . . . . . . . .

Le 2 mars on le retrouvait mort.

*

* *

La « petite note » en question était une lettre à M. Henri Rochefort.

Bien que l’auteur, ainsi qu’il est écrit ci-dessus, me l’eût envoyée

aux fins d’insertion, il ne m’aurait point paru correct, lui décédé,

de ne la point faire tenir, d’abord, au destinataire.

J’avisai donc celui-ci, publiquement, à cette même place (et par un

excès de scrupule et de courtoisie appréciable en la circonstance),

que je tenais le document à sa disposition.

Voici en quels termes répliqua l’Intransigeant:

« Une collaboratrice du journal en question déclare, de plus, avoir

reçu de cet individu une lettre « ouverte » adressée à notre rédacteur

en chef et dont le contenu, « bizarre et énigmatique », était destiné

à être livré à la publicité.

» L’original de cette lettre, ajoute le journal féministe,

est à la disposition de M. Rochefort.

» Un individu qui envoie à un journal une lettre qu’il aurait

soi-disant écrite à quelqu’un est ou un aliéné, ou un maître-chanteur,

ou un homme à la côte qui essaye de se faire payer ses inventions.

» M. Rochefort n’ayant eu affaire à personne autre que celui qui

apporta à notre journal la copie du faux « Otto » faite par M. Émile

Berr, n’a aucun motif de s’intéresser à un papier signé d’un homme

qu’il ne connaît pas et qui ne peut être qu’un fou ou un mystificateur.

» Que la rédactrice de la Fronde garde donc ou ne garde pas la lettre

du nommé Durandin, laquelle lettre ne vaut certainement pas le

timbre-poste que nécessiterait son envoi au destinataire. »

Cette réponse, il faut bien le dire, renfermait quelques

inexactitudes. Le paragraphe par exemple, où il est affirmé que M.

Rochefort ne connaissant que l’homme du faux Otto, également connu de

M. Émile Berr -- soit Lemercier-Picard, sous le pseudonyme d’Émile

Durand, -- ne reconnaissait pas Durand en Durandin, équivalait au

télégramme expédié de Monte-Carlo, par M. Rochefort, au Jour:

« Jamais le rédacteur en chef de l’Intransigeant n’a été en relation

avec l’homme de la rue de Sèvres. Jamais M. Rochefort ne lui fit

remettre une somme d’argent. Tout ce que l’on a raconté hier et

aujourd’hui, sur les rapports de M. Henri Rochefort et du sieur

Lemercier-Picard est aussi faux qu’absurde. »

Pour l’identité de l’individu, après la constatation que fit M. Berr,

à la Morgue -- « J’ai, dès l’entrée, reconnu Lemercier-Picard » --

il y eut celle non moins décisive de M. Charles Roger (Daniel

Cloutier) ainsi résumée dans l’Intransigeant même: « C’est bien Émile

Durand, l’homme qu’on vit dans nos bureaux. »

Pour l’écriture, lettres signées Roberty, Durieu, Martin, Vergnes,

Lemercier-Picard, Durand, Durandin, celles que je publie ici et celles

que la justice détient, sont identiques.

Et c’est bien à ce même homme que M. Rochefort, en audience publique

de la 9e Chambre correctionnelle, le 3 février, reconnut avoir fait

remettre, en deux fois, quatre cents francs.

Munie de l’autorisation en règle qu’on a pu lire, je publie

aujourd’hui, sans m’associer aucunement à ce qu’elle peut renfermer et

sans y changer une virgule, à titre de document, l’épître de

Lemercier-Picard à M. Henri Rochefort. On remarquera que, faite pour

être expédiée, elle est signée Durandin; ce qui semble comporter qu’à

deux lettres près, le signataire pensait (hors même la similitude

d’écriture avec les manuscrits de même origine que le destinataire

possédait déjà) être reconnu.

Elle est la réponse à un article paru du matin, dans l’Intransigeant.

Paris, 25 février 1898.

A Monsieur Henri Rochefort.

Bravo, Monsieur! Voilà un aveu sur (sic) lequel je ne m’attendais pas

et qui au moment où il se produit a, sur les événements qui viennent

de se dérouler, une importance réelle et d’une très grande portée.

Seriez-vous en veine de confidence! Si oui, je puis vous apporter mon

concours qui, comme vous le savez, peut, dans un bref délai (et

quelques (sic) soient les entraves que le gouvernement y mette),

provoquer la revision du procès Dreyfus, pour laquelle tant d’honnêtes

gens se sont vus traîner dans la boue par une presse immonde, et dont

une sommité littéraire, que la France honore malgré tout, vient d’être

la victime.

Ce sont de ces phénomènes qui se produisent assez fréquemment chez

certaines natures: Peut-être dans l’isolement de votre cellule, pris

d’un juste remords, sur la fin d’une vie assez tourmentée, vous

êtes-vous posé cette question: « Si, par un juste retour des choses

d’ici-bas, ne devrais-je pas expier pour Zola la peine que les 12

jurés viennent de lui infliger? »

Peut-être aussi que, dans votre article d’aujourd’hui, HEUREUX

CONDAMNÉ, votre plume a trahi votre pensée en faisant cet aveu

spontané: « Zola n’a jamais rien su du procès Dreyfus, pas davantage

du procès Estherazy (sic), et pas beaucoup plus de son procès. »

Eh oui! Monsieur, vous, mieux que personne, avez qualité pour lui

faire ce reproche et avec vous, j’ajouterai, à part, les membres du

comité de la Villa-Saïd, nul ne pourra pénétrer les secrets du

syndicat Esterhazy dont vous aviez la haute direction.

Vous enfin qui avec une feinte mal déguisée, avez insulté les

magistrats, de la 9e chambre, vous vous êtes posé en martyr d’un acte

arbitraire, pourquoi n’avoir pas interjeté appel de ce jugement, et

pourquoi cet empressement avant l’expiration des délais d’appel, à vous

constituer prisonnier? Cet aveu, vous ne le ferez jamais, parce qu’il

entraînerait votre popularité illusoire au fond du précipice, d’où

même avec l’appui des collègues de l’État-major général, elle ne

saurait plus briller qu’aux yeux de quelques aveugles.

Si cependant votre conscience, plus ou moins élastique se révoltait à

faire cet aveu, je pourrais vous suppléer dans cette tâche si

délicate, en ce moment même où vous promenez dans Paris les quelques

lauriers apportés par des gens à votre dévotion, mais payés sur les

fonds mis à votre disposition par le révérend Père Bailly; inutile

d’ajouter que le rôle que j’ai joué près de vous, avec ce que je

possède, me donnent une certaine autorité en la matière, vous le

savez; du reste, il est de certains documents que l’on ne peut

contester, ceux-là pour votre confusion je les tiens en réserve.

Nous entrons dans la troisième période de ce procès mémorable, période

non moins aiguë que les précédentes, où devront s’effacer devant la

vérité toute nue, tous ceux qui, pour des raisons de lucre, avaient

cru devoir prendre position contre sa manifestation.

Quant à cette vérité que tous les honnêtes gens réclament, je compte

sur vous, mon cher monsieur H. Rochefort, pour m’aider à la faire

éclater, dussiez-vous après solliciter le pardon de Léon XIII.

Je vous salue bien,

DURANDIN.

Je ne déduis rien de cette lettre; je n’y ajoute rien. Je la publie,

parce qu’on m’en a laissée libre, et que je crois que c’est

aujourd’hui le devoir. Mais j’y insiste -- car je tiens à ce que le

fait soit acquis -- sans aucune sorte de commentaires.

*

* *

La fabrication du faux de 1896 est imputable, la chose est établie, à

un triple personnel: instigation, entremise, main-d’œuvre.

Le colonel Henry, esprit faussé, cerveau capable d’assimilation, mais

hors d’état de concevoir par lui-même, fut-ce le crime, fut le

complice, je dirai presque le comparse, l’intermédiaire effectif entre

la pensée et l’acte.

Il ne venait que secondairement, sur l’échelle des responsabilités,

dans la hiérarchie des coupables; et il s’est trouvé le plus durement

châtié, il a eu, au moins, le courage de l’expiation.

Les instigateurs... l’immanente justice s’en chargera.

Mais quant au reste, de tout ce qui précède, du rapprochement des

dates, des circonstances, de la patiente mosaïque que je me suis

appliquée à reconstituer, il ressort que, matériellement, manuellement,

l’ouvrier, l’artisan du faux fut Lemercier-Picard.

Rappelez-vous sa phrase, au lendemain de la production de ladite pièce

par les trois généraux: « quelques révélations faites par des chefs de

l’État-Major me visant directement? »

Et faut-il une autre preuve? Qu’on se souvienne de la description du

faux par M. de Pellieux: « La note n’est pas signée d’un nom connu,

mais elle est appuyée d’une carte de visite; et, au dos de cette carte

de visite, il y a un rendez-vous insignifiant, signé d’un nom de

convention, qui est le même que celui qui est porté sur la pièce, et

la carte de visite porte le nom de la personne. »

On voit la façon de procéder.

Or, chez Lemercier-Picard, on retrouve, au dos d’une carte du docteur

Legrand -- qui n’y est pour rien -- cette indication mystérieuse et

d’écriture inconnue: « Les fonds sont déposés rue Denfert-Rochereau. »

Et l’on s’explique pourquoi, en dépit du mandat décerné contre lui

pour des faits à côté, par un juge ignorant, le 15 janvier,

Lemercier-Picard surveillé, filé, n’est pas arrêté; pourquoi il

tremblait pour sa vie -- « dans la crainte que les menaces

incessantes dont je suis l’objet depuis quelque temps ne fussent mises

à exécution » (21 février) -- et pourquoi, le 2 mars, n’ayant, ainsi

que l’a déclaré sa maîtresse, en maintes interviews, aucune sorte

d’idées de suicide, on l’a retrouvé étranglé, presque à genoux, au

bout d’une ficelle... comme le prince de Condé!

L’AFFAIRE DREYFUS

EN CASSATION

27-28-29 OCTOBRE 1898

EN CASSATION

I

Avez-vous, parfois, dans les bois tout pleins d’angoisse, dans les

ténèbres accrues de la dernière heure, dans le frisson pénétrant de

l’invisible, vu se lever la tremblante aurore, effacée et transie

comme une tourterelle mouillée?

Par-dessus le silence attentif, ce n’était rien d’abord, qu’une

pâleur, une touche lactée, un reflet d’albâtre sous les voiles

d’ombres -- telle qu’une lampe venant de très loin à travers le

brouillard.

Mais la lueur ne demeurait pas centrale, s’étendait, envahissait tout

le ciel. Les objets devenaient distincts; un murmure tombait des cimes,

montait du sol. Délivrée de son deuil nocturne, la terre s’éveillait

ingénue, puérile, avec l’enfance de la journée.

Lorsque, soudain, la première flèche dardait, vibrante, de l’arc d’or.

Et l’immense hosannah retentissait, traduisant l’allégresse des

instincts et des âmes, devant la lumière libératrice, divine

chasseresse des doutes, des traîtrises et des effrois!

Rentrez dans vos trous, les hiboux, et dans vos tanières, les bêtes

puantes: voici le jour!

C’est à cette sensation d’affranchissement qu’il faut se reporter,

pour bien comprendre les phases par lesquelles nous a fait passer la

séance initiale de la Cour de cassation.

A l’inverse du cours réel des heures, on était entré dans de la

pénombre et on est ressorti dans de la clarté. Pour la première fois,

depuis longtemps, on respirait à l’aise; on se sentait, dans les yeux,

une autre flamme que celle de l’ironie ou de la colère.

De la joie? Non, ce serait banal. Un sentiment de bien plus austère

beauté, un orgueil grave; un contentement à se dire qu’au delà des

partis, qu’au delà des passions, un acte de justice venait prouver au

monde qu’on n’était tout de même pas Byzance...

Et puis que la monstrueuse erreur, que l’abominable crime allait être

réparé.

On voudra bien reconnaître que, m’élevant contre l’irrégularité

commise au procès de 1894; contre le simulacre d’action judiciaire

intentée à Esterhazy; contre le système d’étouffement appliqué au

procès Zola, je ne me suis prononcée que rarement, et avec réserve,

sur le fond même de l’affaire.

On peut donc m’en croire aujourd’hui; s’en fier à ma prudence autant

qu’à ma loyauté, si j’écris, si je m’écrie: « Alfred Dreyfus est

innocent! C’est un innocent que l’on a arrêté, jugé, condamné,

dégradé, expédié au bagne, isolé du restant des humains, un innocent,

un innocent, UN INNOCENT! »

Car voilà tout d’abord, péremptoirement, ce qui ressort de l’audience

d’hier.

*

* *

On sait le décor: la vaste salle tapissée de bleu, fleuronnée de fers

de lance; le plafond aux lourds caissons; les trois fenêtres de droite

à vitres claires, dont s’entrevoient les vitraux de la galerie

Saint-Louis; les trois croisées de gauche, sur l’une des cours

intérieures, bientôt embuées par la chaleur, à paraître dépolies.

Vers la lumière... impressions vécues · 第 11 / 17 段