L’incident le plus important, c’est que le principal accusé s’étant

retranché derrière le « secret professionnel » (pour ne pas dire au

tribunal d’où et de qui il tenait les prétendus documents sur la foi

desquels il accusait l’avoué de Rennes), l’avocat du général Boulanger

a déposé contre lui, en tant que complice, et contre X..., l’inconnu

fournisseur desdites pièces, une plainte en faux et usage de faux.

Les plaidoiries? Il n’est, ma foi, rien à en dire... ou si peu! La

cause était claire comme de l’eau de roche, parlait d’elle-même.

Le rôle de Me *** se devait borner à ce qu’il a fait établir

l’intention de nuire; et réhabiliter, par des actes notariés,

officiels visibles, ceux-là! -- la mémoire diffamée, peut-être

affreusement calomniée du défunt!

Sous ce rapport, véritablement, la lumière a été complète. Et si le

malheureux officier ministériel eut jamais une défaillance (ce qui,

j’y insiste, n’est pas établi), on peut proclamer qu’il la racheta par

toute une carrière d’activité, de probité, de dévouement au bien

public!

Ah! l’abominable doctrine encore, qui enfonce l’homme dans sa faute,

lui interdit le rachat de ses faiblesses, l’expiation! Dieu n’est pas

si sévère, qui a fait le Purgatoire; qui a déclaré, par la bouche du

Christ indulgent et remetteur de péchés, qu’il y aurait plus de joie

au ciel pour un repenti que pour dix justes!

Dans le coin des vrais chrétiens, Marcel Habert, Jules Auffray, et

Gyp, je suis bien sûre que l’on pensait ainsi!

*

* *

Il y avait trois avocats pour les accusés, un petit, un moyen, et un

grand.

S’ils n’ont pas dit tous trois la même chose (le petit a du talent),

l’argument-type était le même: « En déclarant, en publiant à son de

trompe que le père du plaignant était un filou, jamais, au grand

jamais, on n’avait eu l’intention de lui nuire à travers sa

personnalité, c’est la cause dont il était le représentant qu’on

visait; la chose n’a été lancée que pour sauver la patrie et la

République. »

A vrai dire, cela a paru piteux: on aurait préféré plus d’audace,

moins d’arguties.

C’est le « moyen » qui a commencé: prétentieux, braillard et

insupportable. Tous les lieux communs défilaient par sa bouche, comme

les Béni-Bouffe-Toujours à l’enterrement de Hugo. Mais s’il s’écoutait

avec bienveillance, il était le seul: un formidable ennui pesait sur

l’auditoire.

Le petit a parlé ensuite, fort aussi. On eût dit que la véhémence dût

illusionner sur l’anémie de la cause. C’est un malin, ce petit-là! Et,

par l’envolée des manches, il a révélé des dessous de lingerie rose

dont le jeune barreau était révolutionné. Les dames aussi.

Le grand est venu, pour la bonne bouche, c’est le cas de le dire,

onctueux et sucré. On dirait que sa langue est une friandise. Il la

suce en parlant, puis avale sa salive comme quelque chose de très bon,

les yeux clos, à la manière des chats gourmands.

Que l’on me pardonne la trivialité de l’expression, mais il est tout à

fait « rigolo! »

Je regardais le président, pendant que se débitaient ces harangues où

ronflaient les grands mots, comme des roulis de baguettes sur des

tambours de foire.

Il avait un masque fin où, fugaces, imperceptibles, comme les sillons

légers que le vent trace sur l’onde, indéchiffrables, les impressions

passaient.

La Cour s’est retirée, puis est revenue avec le jugement suivant:

. . . . . . . . . . . . . .

Malgré tout mon bon vouloir, il m’a été impossible de retrouver la

fin du précédent article, et ma mémoire demeure rebelle à y suppléer.

Il y a si longtemps!

On m’excusera, j’en suis certaine; et l’on comprendra que je me sois

limitée au suggestif rapprochement qu’inspiraient des circonstances

tellement identiques avec des personnages tellement différents.

Je suis restée à l’axe de la roue, au point immuable, comme sur un

îlot où très peu trouvaient place... et presque tous ont tourné! Qui

était pour la liberté est avec l’oppression; et les metteurs de joug

sont devenus les porteurs de torches!

Les hommes passent, le principe reste. Il faut s’y attacher comme au

mât du navire pendant la tempête, y dût-on être crucifié par la foudre

ou cloué par l’équipage!

L’AFFAIRE

PICQUART ET LEBLOIS

21 SEPTEMBRE 1808

L’AFFAIRE PICQUART ET LEBLOIS

Que font ces deux hommes en correctionnelle?

Voici, L’un, officier de l’armée française, ayant agi

avec l’assentiment de ses chefs et se voyant soudain désavoué,

disgracié, dépêché au loin, en butte à toutes les intrigues, en proie

à tous les pièges, en objet à tous les traquenards, a usé de son droit

d’homme, de son droit de citoyen, pour se confier sous le sceau du

secret professionnel à un membre du barreau.

Depuis quand (et à quelque hiérarchie qu’on appartienne) est-il

interdit de recourir aux offices de l’avocat? Il appartient à la

trinité sacrée dont le prêtre et le médecin sont les deux autres

incarnations. Lui aussi, hors le prétoire, a fait vœu de silence.

Et voyez-vous qu’on éloigne, de la science ou de la foi, les porteurs

d’uniforme, sous prétexte, que soit dans la fièvre, soit dans la

contrition, ils pourraient révéler des secrets d’État?

Henry avait peut-être son confesseur. Du Paty a sans doute le sien.

Quoi qu’ils aient murmuré, au tribunal de la pénitence, se serait-on

avisé de les poursuivre, et aussi l’auditeur, pour divulgation de

secrets d’État? Si Henry, se frappant la poitrine, avait avoué: « Mon

père, j’ai fait un faux! » s’imagine-t-on l’odieux et le ridicule de

l’intervention judiciaire à ce sujet?

En semblable occurrence, le Barreau vaut l’Église et la Faculté: on

insulte l’honneur du Barreau!

Mais Leblois a parlé, le prêtre fut indiscret, le praticien fut

bavard? D’accord. En quoi cela concerne-t-il le client, le pénitent,

ou le malade?

Tandis qu’il faut même chercher, dans la seule action délictueuse

(relevant exclusivement du Conseil de l’Ordre, de la juridiction

professionnelle, et déjà frappée par ses soins), quel en fut le

mobile, la portée, et le confident -- l’honorable M. Scheurer-Kestner,

alors vice-président du Sénat; encore et toujours, suivant

l’expression de Labori, « un des hommes les plus estimés de la

République » -- tandis que, même sur ce point, les avis sont partagés,

comment admettre que puisse encourir aucune sorte, aucune part de

responsabilité, celui qui, suivant les rites légaux dans les limites

permises, se fia... et ne participa ensuite nullement à la transmission

de ses paroles?

Ceci déjà (origine, base, motif de l’intervention judiciaire), est

déjà inepte et criminel.

Pour s’y résoudre, il a fallu:

1° Ne pas tenir compte de la déposition de M. de Pellieux, attestant

que « par communication à Leblois », il avait entendu accuser le colonel

Picquart, non pas d’avoir montré les pièces du dossier Esterhazy, même

pas d’en avoir indiqué l’espèce ou la source, mais d’en avoir résumé

le sens ce qui est, on en conviendra, un peu différent, et échappe à

toute répression légale;

2° Passer sous silence la persistante protestation de M. Leblois,

déclarant avoir agi de sa seule initiative, sans même en avoir avisé

l’intéressé.

A ce prix, on a pu agir.

*

* *

Et encore, on ne l’a pas osé!

Il a fallu se contenter des bagatelles de la porte... et rien ne se

peut voir d’aussi curieux, d’autant piteux (j’allais écrire de plus

navrant) que la reculade du ministère public, arguant de son scrupule

pour se dérober aux conséquences de sa propre décision.

C’étaient les accusés qui demandaient à être jugés, quoi qu’il en dût

résulter, acquittement ou condamnation. C’était l’accusateur qui

déclinait l’offre; s’inscrivait contre leur zèle gênant, leur hâte

intempestive; sollicitait l’attente après avoir provoqué l’action!

Ses phrases? Ah! qu’importe! Elles étaient lointaines, comme

prononcées à l’autre bout du Palais! Elles bourdonnaient, inutiles,

comme un essaim de mouches. On ne distinguait que la silhouette noire

au geste de refus; on ne retenait que ce désir d’abstention.

Il justifiait le tout, on devine par quoi: les nouvelles poursuites

contre le colonel Picquart; la réapparition de l’autorité militaire,

impatiente évidemment de ressaisir son otage contre la revision, d’en

immoler l’honneur, pour le moins, aux mânes de « l’admirable soldat »,

de l’être de dévouement, de probité, de franchise, et de délicatesse,

au « martyr du devoir » que fut le faussaire Henry -- gloire de

l’armée française, n’est-il pas vrai... comme le Hulan?

Juger Picquart? Oh! l’imprudence! Leur Justice a besoin de mitaines,

et elle se chausse à Poissy. La réalité matérielle, tangible, visible,

n’est que secondaire. L’intention prime la preuve...

Sans doute comme la force prime le droit.

« Qu’a fait M. le colonel Picquart, étant chef du bureau des

renseignements? Il a fait une enquête contre le commandant Esterhazy.

Je lui reproche, ayant fait cette enquête, de l’avoir divulguée à Me

Leblois, d’avoir dit notamment à Me Leblois que cette enquête qu’il

avait faite contre le commandant Esterhazy, étant chef du bureau des

renseignements, au ministère de la guerre, contenait une pièce qui, à

ses yeux, admet la culpabilité du commandant Esterhazy. Voilà l’acte

de divulgation que je lui reproche et qui constitue le délit relevé à

sa charge.

» Qu’est-ce que je reproche à M. Leblois? Ayant pris ces

renseignements, de les avoir divulgués à M. Scheurer-Kestner: voilà le

délit que je lui reproche.

» Mais pour apprécier cet acte matériel de divulgation, ne faut-il pas

que vous vous préoccupiez de la question de savoir quels sont les

sentiments qui ont animé M. Picquart?

. . . . . . . . . . . . . .

» Le procureur général m’a informé aujourd’hui qu’il était avisé par

lettre de M. le gouverneur militaire de Paris qu’un ordre d’informer

avait été lancé contre le lieutenant-colonel Picquart, sous

l’inculpation de faux pour le « petit bleu ».

» Que résulte-t-il de ceci? Il en résulte qu’un doute doit fatalement

entrer dans mon esprit sur la question de savoir si cette enquête

faite par le colonel Picquart contre Esterhazy a été faite, par lui,

de bonne foi ou non.

. . . . . . . . . . . . . .

» Admettez que de cette information régulière faite devant la justice

militaire il résulte que la pièce initiale, le point de départ de

cette enquête, soit une pièce authentique dont s’est servi le colonel

Picquart lorsqu’il a procédé à cette enquête qu’il a plus tard

divulguée. Est-ce une enquête qu’il a faite loyalement, de bonne foi?

Alors vous devez lui en tenir compte.

. . . . . . . . . . . . . .

» Admettez qu’au lieu de démontrer que cette enquête a été faite en

vertu d’une pièce authentique, cette information démontre que le

« petit bleu » est un faux, mais que le colonel Picquart n’a pas été

l’auteur de ce faux, qu’il a été trompé, qu’il a manqué de

perspicacité, qu’il a été induit en erreur. Cette démonstration

influera aussi sur votre jugement, parce que vous ne pouvez pas tenir

rigueur à M. Picquart d’avoir été trompé sur la valeur de cette pièce,

d’avoir été induit en erreur, de ne pas y avoir prêté assez

d’attention.

» Enfin si -- et la troisième solution arrive ici -- (ce que je dis

en bon français, ce qui je l’espère n’arrivera pas), s’il est

démontré, après information, que le colonel Picquart a fait le faux, a

fait ce « petit bleu » de toutes pièces, et ce « petit bleu » ayant

été la base initiale de son instruction, la culpabilité du colonel

Picquart deviendra énorme. Il aura commis l’acte infâme d’un

faussaire. Il n’y aura pas assez de sévérité pour le punir.

» Vous ne pouvez pas juger cette affaire en toute loyauté parce que

vous ne savez pas si l’enquête faite par le colonel Picquart a été

faite loyalement. Mais il est une autre considération aussi

impérieuse que la première qui me fait demander la remise de cette

affaire:

» Quelle était, aux yeux du colonel Picquart, la portée de l’enquête

qu’il a divulguée? Elle avait à ses yeux cette portée de démontrer

l’innocence de l’ex-capitaine Dreyfus et la culpabilité du commandant

Esterhazy, à raison des faits qui avaient motivé la condamnation.

» Je vous le dis, en toute sincérité, est-il possible que vous

traitiez les faits de divulgation de cette enquête sans être fixés sur

la question de savoir si le colonel Picquart était dans l’erreur ou

dans la vérité, lorsqu’il prétendait que cette enquête démontrait

l’innocence de Dreyfus et la culpabilité du commandant Esterhazy.

. . . . . . . . . . . . . .

» Eh bien, je vous le demande en toute franchise. Est-ce que vous

pouvez statuer sur le délit de divulgation de cette enquête qui, aux

yeux du colonel Picquart, le principal auteur, avait pour but de

démontrer que l’arrêt de 1894 était un arrêt mauvais, à la veille du

jour où la revision de cet arrêt va être prononcée? »

« En toute sincérité!... En toute franchise! »

Tandis qu’ainsi M. le substitut Siben s’escrime contre l’imminence du

débat, les masques sont bien captivants à observer.

Sur la face longue et fine du colonel Picquart a passé une expression

d’infinie souffrance, de stupeur indicible, lorsque l’avocat de la

République a parlé de la décision du gouverneur militaire de Paris le

concernant.

Ses paupières ont battu, se sont refermées une seconde sur ses

prunelles grises, à la fois comme s’il se réfugiait dans

l’inexpugnabilité de son âme, et se refusait à envisager quelque chose

de trop hideux.

Plus de pâleur encore, et plus de mélancolie, et une sérénité comme

agrandie, après, semblaient s’être épandues sur son visage.

Lorsqu’il fut question d’une erreur possible, d’un « manque de

perspicacité », ce fut le regard des généraux Gonse et de Pellieux,

debout au premier rang de l’auditoire, qui cligna, vacilla, comme en

déroute à travers le prétoire.

Tandis qu’au gré des opinions, les figures de Marcel Prévost, de

Georges Montorgueil, de M. de Pressensé, des deux Clemenceau, de Gyp,

d’Octave Mirbeau, d’Ernest Vaughan, de Mathias Morhardt, d’Henri

Turot, etc., etc., reflétaient des sensations diverses, mais également

passionnées.

Au fond, une poignée de « nationalistes » ricanaient. Ah! on était

loin des audiences du procès Zola des salles « faites » par MM. Jules

Auffray et du Paty de Clam et des manifestations « spontanées » au

cours desquelles on assommait qui acclamait la République!

Il y avait des manques: la Grande victime que serra sur son cœur

Henri, prince d’Orléans; l’autre Henry; et Lemercier-Picard, son âme

damnée!

*

* *

Quand Labori s’est levé, à son accent, à son attitude, on a pu deviner

quel orage grondait en lui. Il n’était pas agressif: il était indigné.

Sa voix, plus que des trépidations de colère, avait des vibrations de

douleur. Il a été éloquent, certes, mais peut-être moins encore par

l’effort de rhétorique que par l’élan d’une belle conscience, d’une

honnêteté éperdue!

Il a commencé par demander au substitut à quelle date et dans quelles

conditions la justice civile avait été avisée des nouvelles poursuites

qu’entendrait exercer la justice militaire.

-- Hier soir, à cinq heures, M. le procureur général m’a fait appeler

dans son cabinet et m’a communiqué cette nouvelle.

Labori constate que quatre heures auparavant, alors qu’il ne pouvait

être question du prétexte invoqué aujourd’hui, soit la veille, à une

heure, le Parquet l’avait averti de son intention de demander la

remise.

Et il attaque le vif de la question:

» Je proteste contre cela, quand je vois que les journaux qui se sont

fait une tâche de salir et de calomnier le colonel Picquart en même

temps que de lutter contre la vérité et contre la justice, sont les

seuls qui, ce matin, publient la nouvelle qui a été portée hier à la

connaissance du parquet. »

» Cela dit, j’ajoute que je supplie le tribunal de ne faire droit, en

aucune espèce de manière, à la demande de remise qui vous est soumise.

C’est le droit de M. Picquart d’être jugé. Il faut que la justice soit

droite et loyale.

» Voulez-vous que je vous dise, Monsieur l’avocat de la République, ce

qui est au fond de cette demande de remise? Vous avez donné vos

sentiments, tout à l’heure; permettez-moi de donner les miens. Le

parquet sent que l’instruction qui a porté sur tous les faits, qui a

recherché les manœuvres, qui a voulu trouver les preuves de je ne sais

quel syndicat ridicule, que cette instruction-là s’écroule. Et vous

n’êtes pas en mesure, voyez-vous, de soutenir aujourd’hui la poursuite

et de la soutenir au grand jour.

» Eh bien! abordons la barre, entendons les témoins, plaidons. Si le

tribunal estime qu’il est éclairé, il le dira. Si, après ma plaidoirie

sur le fait spécial dont vous êtes saisi, il estime qu’il doit

acquitter parce qu’il n’y a rien, ni éléments matériels, ni éléments

moraux de l’inculpation, il acquittera. La procédure de revision n’a

rien à voir dans l’affaire. Si, au contraire, après que nous aurons

fourni nos explications au grand jour, la lumière n’est pas faite, et

pour le tribunal et pour le pays, il vous accordera alors la remise

que vous demandez. Mais la demander avant le débat, c’est vouloir

étouffer une fois de plus la lumière.

» Ah! nous n’avons pas été surpris quand on nous a dit hier que le

parquet de M. le procureur de la République allait demander la remise.

Nous ne l’avons guère été davantage quand on nous a dit qu’au lieu de

mettre aujourd’hui M. Picquart en liberté, le parquet, par une mesure

à laquelle, j’en étais bien sûr, le tribunal ne s’associerait pas,

allait demander une remise provisoire à huitaine, pour refuser la mise

en liberté.

» Nous avons protesté avec indignation. Nous avons dit qu’il fallait

ou juger ou renvoyer au premier jour avec mise en liberté. Et hier

soir, on m’apprenait que le parquet s’était rendu à mes raisons. C’est

qu’il savait que la manœuvre qu’on préparait avait été précipitée et

que ce matin éclaterait le coup de théâtre dont cette audience est le

témoin. Voilà la vérité vraie.

» Je dis que dans ces conditions il est impossible qu’on accorde la

remise avant le débat. »

Mais M. Bernard prend souci de la phrase de début du défenseur:

« Nous nous étions mis d’accord sur la nécessité d’une remise, quand

je vous ai expliqué pour quel motif le tribunal la désirait. Vous

savez très bien aussi que, quand je vous ai parlé de cela, j’ignorais

absolument le mesure qui est prise aujourd’hui par le gouverneur de

Paris contre le colonel Picquart. Par conséquent vous ne pouvez pas

dire que le tribunal a été influencé par cette mesure. »

Et Labori vite de répondre:

« Je n’ai rien à dire ni rien à insinuer contre le tribunal ni rien

contre le président qui vient de m’adresser la parole.

« Au contraire, Monsieur le Président, je retiens que, hier, quand

vous me faisiez l’honneur de vous entretenir avec moi de la remise,

vous n’attachiez la nécessité de cette remise qu’à une seule raison,

le besoin d’attendre, pour juger nos deux clients, que la procédure

de la revision ait suivi son cours et qu’on sût enfin quelle sera dans

cette affaire la vérité dernière.

» Aujourd’hui, on est venu dire autre chose.

» Le parquet demandait huit jours, et j’ai protesté, ne tombant pas

d’accord avec le tribunal, car j’avais de mon client la mission de

plaider à tout prix. Je puis dire que je sentais tellement -- par je

ne sais quel pressentiment -- la nécessité de plaider que, personne

ne me démentira, j’ai dû, quand nous avons délibéré sur la conduite à

tenir, m’engager contre tous mes amis pour que l’affaire vienne

aujourd’hui.

» Par conséquent, il n’y avait pas d’accord. J’ai dit simplement,

comprenant les pensées du tribunal -- car on peut comprendre les

pensées auxquelles on ne s’associe pas -- qu’on pouvait croire utile

de renvoyer l’affaire, mais qu’il était nécessaire de la renvoyer au

premier jour, c’est-à-dire sans date déterminée, parce que dans huit

jours la procédure de revision ne sera pas terminée.

» Mais j’ajoutais: Nous avons des adversaires dont nous avons tout à

redouter. Que feront-ils pendant ces huit jours? A quelles

machinations auront-ils recours pour que cet homme reste encore dans

un cachot, incapable de parler, menacé peut-être? Je ne veux pas de

ces huit jours. Voilà ce que je disais.

» Hier soir, le parquet se ralliait à mes idées. Seulement, dans

l’intervalle, on avait pris ses mesures pour demander à la justice

civile de livrer le colonel Picquart à la justice militaire dont on

est plus sûr.

» Je dis qu’il était nécessaire -- et j’en prends toute la

responsabilité -- de dénoncer publiquement et à la barre du tribunal

les procédés qui m’inquiètent et que j’ai le droit de signaler à

l’attention publique. »

Ensuite, il fait l’historique de la prévention, à peu près ainsi que

je l’ai tracé, en introduction au présent article.

Puis, quant à la nature des faits visés par l’accusation, il invoque

le témoignage de M. de Pellieux à l’instruction, dont j’ai aussi

précédemment parlé; discute la connexité des délits imputés aux deux

prévenus, contrairement à la thèse du Parquet et conclut:

« Voilà ce que je voudrais plaider, que quand un homme mis dans les

plus grands dangers par les menaces du colonel Henry, qui était alors

le faussaire, qui poursuivait de sa haine intéressée le

lieutenant-colonel Picquart, que quand cet homme, le

lieutenant-colonel Picquart, va chez un avocat, il n’a pas commis un

acte d’espionnage. Et je suis bien tranquille.

» L’opinion publique, rien que par ces courtes explications, sera

fixée sur ce que représente l’inculpation dont le colonel Picquart est

l’objet depuis deux mois. Ici, vous voyez que j’arrive au sujet même

qui nous occupe.

» Quel étrange procès! C’est pour cela qu’on a arrêté cet homme avec

cette mise en scène que vous savez; c’est pour cela qu’on l’a

poursuivi, qu’on l’a livré aux plus infâmes et plus abjectes

calomnies, car partout on a imprimé qu’il était un espion et un

traître et que c’était pour cela qu’il était entre les mains de la

Justice!

» Et cela, quand les faits ont été publiquement expliqués devant la

cour d’assises de la Seine, quand c’est M. Picquart lui-même qui a

fait connaître les conditions dans lesquelles ils se sont produits,

quand il a comparu déjà devant un conseil d’enquête où l’autorité

militaire avait considéré comme si dérisoire la prévention actuelle

qu’on ne lui en avait même pas demandé compte!

» Vous verrez ce qui s’est passé devant le conseil d’enquête. Il n’est

pas question de ces communications du dossier Esterhazy. Tout le monde

sait bien en vérité que la prévention n’était qu’un prétexte. Tout le

monde sait bien que la détention du colonel Picquart n’avait qu’une

cause, c’était la présence de M. Cavaignac au ministère de la guerre.

» Tout le monde sait bien que l’arrestation du colonel Picquart avait

pour but de fermer la bouche à l’homme qui disait que la pièce de 1896

était un faux, dans cette admirable lettre qu’un sinistre événement a

singulièrement illustrée.

Et aujourd’hui on remettrait l’affaire! Et on livrerait, on

abandonnerait « cet homme-là » à la justice militaire -- au péril!

Alors qu’il n’a même pas pu obtenir encore que soit fixée,

judiciairement, la date pour laquelle seront assignés ses

diffamateurs? Veut-on donc, hélas, croupir éternellement dans ces

pestilences dont s’empoisonne le pays... et que la France ne soit plus

la France, et que c’en soit fait de la République?

*

* *

Après que Me Jules Fabre, en quelques phrases sobres et émues, s’est

associé au vœu de Labori; alors que le tribunal s’apprête à se retirer

dans la chambre des délibérations, voici que le lieutenant-colonel

Picquart se lève.

C’est l’incident de la journée la simple et cependant solennelle

déclaration qui va déjouer bien des ténébreuses hantises.

Dans ses habits modernes, sous sa redingote noire de « disgracié », le

Monsieur qu’insultèrent, à tour de rôle, M. le lieutenant-colonel

Henry et M. le général de Pellieux, porte vraiment le cœur d’un

paladin, de quelque chevalier mystique, vainqueur de monstres.

Sans recherches, sans réflexion, du simple effet de sa loyauté, sous

l’impulsion du destin qui le guide, il va dire -- léguer, peut-être

-- les mots magiques qui le devront rendre invincible, ou graver son

image ressemblante dans la mémoire des hommes.

Je sollicite, moi aussi, le jugement immédiat. D’autant plus que c’est

seulement tout à l’heure, ici, que j’ai appris l’abominable

inculpation dont je suis l’objet. On me l’avait annoncé... je n’avais

pas voulu le croire!

Il me sera facile de me justifier.

Mais c’est peut-être la dernière fois que je parle en public: je

coucherai probablement ce soir au Cherche-Midi. Donc, je tiens à dire

que si je trouve, dans ma cellule, le lacet de Lemercier-Picard ou le

rasoir d’Henry, ce sera un assassinat. Je n’ai aucunement l’intention

de me suicider: CE SERA UN ASSASSINAT.

Vers la lumière... impressions vécues · 第 10 / 17 段