Une condamnation interviendrait, une violence serait commise, on le

retrancherait, momentanément, par la prison, du nombre des humains, on

l’enverrait tout de bon au fond de la Seine, que cela ne changerait

point d’un iota le résultat obtenu.

Ce qui se murmurait s’est dit; ce qui se disait sans consécration est

investi d’un caractère officiel et juridique; nous serions tous

massacrés demain, nous, les anxieux de vérité, que dans un an, que

dans dix ans, nos continuateurs n’auraient qu’à ramasser le legs

immuable à travers les événements.

Il fallait une base légale à la demande de revision: on l’a.

L’illégalité commise en 1894 et que M. le président Delegorgue, il

faut le reconnaître, s’est employé infatigablement à ne point laisser

mettre en cause, -- alors qu’elle filtrait, par tous les pores de la

présente action -- a été proclamée, en pleine audience; à la barre

des témoins, par Me Demange, saisi, à son tour, de cette prestesse de

riposte dont M. le général Mercier ne saurait avoir, seul, l’heureux

apanage.

De l’irréparable a surgi, malgré le bâillon, et sous la menace;

l’irrégularité entachant, annulant le verdict d’autrefois, a passé du

domaine extérieur dans l’action judiciaire; du verbe, qui vole, dans

l’écrit, qui reste.

De plus, on a éclairci la fameuse question du timbre, à qui M. Lauth,

d’une part, et M. Gribelin, de l’autre, semblaient attacher une

importance!...

Comme cela encore s’est simplifié!

Le bordereau, le petit bleu (on ne l’a pas oublié, de même origine)

ainsi que beaucoup de pièces d’une provenance particulière, arrivent

toujours en morceaux.

Le bordereau fut recollé, le petit bleu l’est aussi.

-- En combien de morceaux? interroge Me Clemenceau.

-- Une soixantaine, répond M. Lauth.

-- Quelle étendue avait le plus grand?

-- Un centimètre carré.

-- Quel est le procédé de reconstitution?

-- Des bandes de papier pelure, très mince et très transparent.

-- Appliquées comment.?

-- Sur l’envers.

-- Alors, s’écrie le défenseur, comment le cachet de la poste eût-il

pu être apposé du même côté; extérieurement, sans toucher, par quelque

point, à ces emplâtres, dont les plus distantes étaient éloignées de

quelques millimètres, sans que le papier, témoignant de l’opération

précédemment accomplie, ne s’interposât entre le signe et la surface

même du document?

Cela est net. Si l’on y ajoute que n’ayant pas été saisi chez

Esterhazy, où il eût pu être retrouvé, normalement, timbré et déchiré,

le petit bleu, intercepté à la poste, eût été produit, nécessairement

timbré et intact, on comprendra sans peine que, recueilli où il fut

subtilisé, c’était émietté et non timbré qu’il devait être. Pas une

minute, le chef d’état-major ne s’y fût trompé.

Alors? Quel eût été l’intérêt du lieutenant-colonel Picquart à cette

impossible et inutile fraude?

Cela est de toute logique. Mais, à la fin de leur carrière, ni Lauth,

ni Gribelin n’auront encore compris!

Mais voilà que se produit un incident de tel ordre qu’il prête matière

à réflexion.

Sans s’y attendre précisément, sans en deviner la nature, on

pressentait que, d’une manière quelconque, il y aurait diversion. Le

calme du lieutenant-colonel Picquart, sa volonté de correction, ses

paroles, ses silences, son attitude le servaient trop bien pour qu’il

ne fût pas essayé de l’en faire sortir.

Et soudain, sur une contradiction, là, dans le prétoire, à cette barre

soi-disant respectée, ce cri éclate:

-- Vous en avez menti!

C’est M. Henry, rouge, gros, court, apoplectique, la mâchoire tendue,

les yeux flamboyants, l’aspect d’un sanglier forcé dans sa bauge,

qui vient d’ainsi outrager le colonel Picquart.

Cependant, le bras levé sur la face aux yeux de haine ne s’est point

abattu. Par un suprême, un surhumain effort de volonté, il est retombé

vers la barre tandis que d’une pâleur de cire, les dents serrées,

l’insulté répliquait seulement, respectueux de soi-même, du lieu, et

du commun habit:

-- Vous n’avez pas le droit de dire cela!

Puis, aux jurés, d’une voix frémissante:

-- Vous les avez vus! Henry, du Paty de Clam, Gribelin, Lauth, les

artisans de l’affaire précédente. Moi, j’ai pensé qu’il fallait suivre

ma conscience. J’ai été outragé, par des journaux payés, pendant des

mois, sans pouvoir me défendre. Je sais que j’exposais ma carrière et

peut-être demain serai-je chassé de cette armée que j’aime, à laquelle

j’ai donné vingt-cinq ans de ma vie! Cela ne m’a pas arrêté, parce que

je devais chercher la vérité et la justice. J’ai cru rendre ainsi un

plus grand service à mon pays et à l’armée. J’ai fait mon devoir

d’honnête homme.

Et il a expliqué l’état d’esprit du 2e Bureau, quant à la condamnation

de Dreyfus, l’Arche sainte; il a montré Henry, du Paty de Clam, Lauth,

Gribelin, plus ou moins, suivant leurs capacités, exécuteurs

testamentaires de Sandherr et PRÊTS À TOUT plutôt que de laisser

toucher à l’œuvre commune, légitime ou non...

En réponse, M. le général Gonse (je l’ai vu), a allongé une tape

amicale dans le dos de M. Henry qui a dit:

-- Allons-y!

Et ce qu’avait insinué M. Lauth, il l’a repris à son compte avec plus

d’insistance que n’ayant pas reçu personnellement le petit bleu, il le

supposait de l’invention de ses chefs d’alors.

Oh! les haines de subordonnés, que même l’égalité survenue n’apaise

pas!

Il a dit aussi: « Jamais la pièce « Canaille de D. » n’a eu de

rapport avec l’affaire Dreyfus, jamais, jamais! »

Cependant, à la reproduction, on y compléta le nom!

A sa suite, le général Gonse a protesté contre le sobriquet de

Gonse-Pilate que lui a décerné un journal, au sujet de l’envoi du

subordonné devenu encombrant vers les parages de Gabès.

Puis, Me Demange, si amusant au sens pittoresque du mot, avec sa

physionomie fine, comme masquée de robustesse, en redingote, ce qui,

dans l’endroit, paraissait anormal; la langue assez preste pour déjouer

-- oh! par inadvertance -- la vigilance du président, a lâché dans un

chassé-croisé de demandes et réponses, éclatant comme feux

d’artifices, la confidence de M. Salles.

Dans son rapport, M. le commandant Ravary avait déclaré que Dreyfus

avait été condamné légalement.

-- Légalement?

-- Non. Une violation de la loi avait été commise.

-- Le témoignage de M. de Salles?

-- Oui.

-- La pièce secrète?

-- Oui.

-- Communiquée aux juges hors la défense et l’accusé?

-- Mais oui! Puisque, moi, je n’ai jamais vu que le bordereau!

Et le fait était établi!

M. Ranc le souligne ironiquement, dans l’hommage qu’il rend à Zola. M.

Pierre Quillard traduit quelles furent nos impressions, à tous, aux

récentes audiences du Cherche-Midi.

Et c’est le tour de Jaurès.

Oh! la superbe harangue, tout enflammée de généreuse colère et d’une

maîtrise de déduction incomparable!

Emporté par son élan, il finit par s’adosser au tribunal pour

s’adresser à l’auditoire; et sa voix, son geste, sa force

d’argumentation, l’irrésistible magie de sa phrase, domptent quiconque

est capable d’en ressentir la puissante beauté.

Lui aussi assistait à ce mémorable procès Esterhazy!

Et il dit sa stupeur du huis-clos, quant aux expertises d’écriture; de

l’attitude prise envers le lieutenant-colonel Picquart -- cette

substitution sans précédents du témoin à l’accusé!

Il dit l’absence d’enquête, quant à la dame voilée, quant au document,

soustrait par qui, rapporté comment? Pourquoi n’a-t-on pas arrêté

Esterhazy le restituant -- si on ne le lui avait pas fait tenir, non

comme une cartouche, mais comme un cordial?

C’est d’une beauté d’éloquence et d’une puissance de logique qui

forcent même les adversaires à l’admiration, presque à l’enthousiasme.

Et quand il conclut à la suprématie de la défaite dans la vérité sur

la victoire dans le mensonge ou l’erreur, vraiment le prétoire est

devenu le Forum.

C’est là-dessus qu’il aurait fallu lever la séance, et non sur

l’exhibition, trop comique pour n’être pas un peu pénible, du pauvre

M. Bertillon.

Il est fonctionnaire; il « brûle » de parler, mais il ne le peut.

A défaut de révélations, il stupéfie l’assistance par un schéma qui

résume son expertise graphologique; le schéma, en vertu duquel Dreyfus

fut condamné et où l’on distingue un escargot, un cœur, des flèches,

une forgerie, des bastions, un chemin de ronde et une inscription,

entre autres: « Feu partout! »

Les jurés, auxquels on a passé des exemplaires, contemplent,

retournent; un, même, regarde au travers.

La nuit tombe: « Araignée du soir, espoir! » Cependant que deux

généraux (j’aurai la générosité de ne les point nommer), s’imaginant

tout de bon qu’il s’agit d’un plan stratégique, prennent en mépris

l’infortuné Bertillon qui se tortille à la barre, comme en proie à de

violentes tranchées.

-- Quel âne! dit l’un, doctoralement. Non, mais, croyez-vous, quel

âne!...

VII.

LA JOURNÉE DES AUGURES

13 février.

Elle débute bien! La Libre Parole de ce matin a, sous ce titre « Le

défenseur de Zola, » publié le filet suivant:

« L’Intransigeant posait hier cette indiscrète question:

« Un de nos lecteurs nous demande si nous connaissons, au barreau de

Paris, un avocat d’origine germanique, naturalisé Français, qui a

épousé une juive anglaise, et dont le père, resté Allemand, est

présentement inspecteur dans une compagnie de chemins de fer

d’outre-Rhin. »

» Cette question vise-t-elle Me Labori, le théâtral défenseur de Zola?

» Ce qui est certain, c’est que, comme tous ceux qui, de près ou de

loin, ont trempé dans le complot anti-français, Me Labori a des

attaches étrangères.

» Il a, en effet, épousé une demoiselle Ockey, protestante anglaise,

après son divorce avec M. de Pachmann, un Allemand si je ne me trompe,

dont elle a deux enfants, que leur père vient visiter dans leur

nouvelle famille.

» Je ne donne ce renseignement qu’afin d’établir que Me Labori a pu

subir des influences qui ne sont pas précisément nationalistes, me

gardant bien de l’imiter en faisant intervenir des femmes qui n’ont

rien à faire dans le débat. »

C’est Labori qui en donne lecture, lui-même, au début de l’audience,

d’une voix calme, mais infiniment dégoûtée. Puis il ajoute:

» -- Je ne me livrerai à aucun commentaire. Je répondrai par des faits,

pour l’unique et dernière fois:

» Je ne suis pas naturalisé Français. Je suis né à Reims d’un père

français.

» Ma femme n’est pas israélite.

» M. de Pachmann, que personnellement je ne connais pas, est Russe,

natif d’Odessa, et même sénateur russe.

» Mon père est Alsacien. Depuis quarante-cinq ans il est au service de

la Compagnie de l’Est. En 1870, il a été chargé des opérations

d’embarquement des troupes au camp de Châlons. En 1871, il a été

délégué pour reprendre des mains des Prussiens le service des chemins

de fer et ce n’est pas là où il a fait le moins preuve de son

patriotisme. Depuis 1871, il est chargé d’organiser la défense

nationale dans sa section, d’accord avec la section technique du

ministère de la guerre.

» En 1891, il était décoré de la Légion d’honneur spontanément, sur la

proposition du quatrième bureau du ministère de la guerre et du

général de Boisdeffre, qui lui a envoyé une lettre de félicitations.

Vous apprécierez, par cela, ce que valent certaines attaques. »

L’impression ressentie est si vive, que Jaurès maintenant, contre un

démenti télégraphique de M. Papillaud, le propos qu’il a affirmé tenir

de celui-ci: « Lorsque le Matin a publié le fac-similé du bordereau,

m’a dit Esterhazy, je me suis senti perdu »; que la fin de comparution

de l’infortuné Bertillon; que les dépositions de MM. Hubbard, Yves

Guyot (traitant le jugement d’Esterhazy de « parodie de justice »)

passent dans une sorte de brouhaha.

Mais M. Bertillon a ouvert le défilé des grotesques, des experts

professionnels, jurés, patentés, assermentés -- sur la foi desquels on

condamne le pauvre monde! A part deux ou trois hommes raisonnables, et

même fins, discernables d’emblée, à quelles exhibitions fantastiques

n’allons-nous pas assister?

S’ils se peuvent regarder sans rire, c’est tant mieux pour eux! Mais

nous autres, infortunés profanes, quelle que soit la majesté du lieu

et la gravité des circonstances, il nous a été impossible, maintes

fois, de garder notre sérieux.

Comment en serait-il autrement? M. Bertillon, samedi, avait rendu

cette sentence: « On ne saurait se fier à des preuves seulement

graphiques ». M. Teyssonnières, lundi, fait cette proclamation:

« La graphologie, c’est le sabre de M. Prudhomme! » Hier aussi, M.

Charavay formule cet aveu: « L’expertise d’écritures est insuffisante

à motiver une condamnation. »

-- Et voilà pourquoi votre fille est muette! comme dit le bon

Sganarelle.

Mais ils sont tout de même d’accord, ces experts, à reconnaître que

leur science imprécise, contradictoire, ne peut être qu’indicatrice et

nullement déterminante.

On ne l’ignore pas; on leur sait gré d’en convenir; mais le régal de

malice n’est que plus fécond par la récidive, et davantage apprécié.

Voilà d’abord M. Teyssonnières, aberré de vanité, gonflé d’importance,

et que hante à blanc, dans le vide, la monomanie de l’incompatibilité.

Seigneur! qu’il est prolixe, et diffus, et solennel Il croit que «

c’est arrivé »; pour de vraies insignifiances se défend contre des

imputations que personne ne formule; s’étend en considérations

kilométriques sur des faits tout personnels. Il paraît qu’à

l’entendre, son gendre et le frère d’icelui se sont précipités dans le

camp adverse; qu’aussi M. Trarieux et M. Scheurer-Kestner, sur

production de ses données graphologiques, ont subi le même effet de

conversion à rebours.

Une idée le possède: qu’on a voulu le corrompre. Veinard! Ces choses-là

n’arriveraient pas à ceux qu’on traite de « vendus! » Mais qui a voulu

le corrompre? Ah! cela il ne le sait pas!... Qui, selon lui, fut

l’intermédiaire? M. Crépieux-Jamin.

Comment M. Grépieu-Jamin, cette hermine, l’ex-dentiste de M. Drumont,

et que celui-ci soutint mordicus, jadis, au cours de 1895, en tant qu’

« aryen pur » contre ce demi-intellectuel, ce « cosmopolite » de

Lombroso?

Pas possible!...

Et le pourquoi de la corruption? Ici, nous tombons dans le

fantastique. C’est en 1897 que cette tentative est esquissée, pour un

rapport fait en 1894, et alors que l’auteur n’était chargé d’aucune

nouvelle expertise!!!

On ne l’en fera pas démordre -- c’est sa gloire! Comme aussi

l’aventure de son dossier d’expertise renfermant le fac-similé du

bordereau, qui, le seul non encore restitué aux Archives de la Guerre,

volage autant que le « document libérateur », égaré avant

l’indiscrétion commise au bénéfice du Matin, se retrouva par miracle

rentré au bercail, derrière une porte, peu après...

Quels mystérieux inconnus pouvaient l’y avoir déposé? (La suite au

prochain numéro.)

M. Trarieux, avec un bon sens un peu dédaigneux, réfute ces pauvres

commérages.

Rien n’est plus drôle que d’entendre l’ancien ministre, de sa voix

posée, détailler ces insanités!

Toutefois, Labori est parvenu à extraire de M. Teyssonnières que les

caractères du bordereau étaient « d’une écriture naturelle, modifiée

par les circonstances. »

C’est toujours ça!

M. Charavay, petit, chevelu, barbu, gai comme tout, dans son infirmité

occasionnelle, s’exprime par signes et par syllabes gutturales. Si

l’abbé de l’Épée revenait, l’adoption serait immédiate.

Mais il a un roulis d’épaules joyeux quand on lui parle du colimaçon

du collègue. Et il s’en va sans avoir rien dit, décochant seulement la

flèche du Parthe que j’ai signalée plus haut.

Après lui, ce sont MM. Pelletier, Gobert, qui se refusèrent, en 1894,

à reconnaitre, dans le bordereau, la main d’Alfred Dreyfus.

Naturellement, plus que jamais:

-- La question ne sera pas posée.

Et voilà le Trio des Experts, bouffe, inénarrable, dépassant

l’opérette et même la féerie, les Minos, Eaque et Rhadamante

d’offenbachique mémoire!

Couard, un colosse dont la tête est tout en menton. Le reste n’a l’air

que d’un accessoire, d’une annexe, d’un superflu, d’un luxe: le

couvercle de l’encrier, le bout de l’œuf à la coque qu’a décapité le

couteau. Quand il parle, mâchant les mots dans son formidable appareil

buccal, vous prend une inquiétude de cauchemar: il semble que le

maxillaire se déclanche, et que la partie inférieure ne pourra jamais

remonter, va demeurer là, bayante, sur le thorax.

Belhomme: M. de Lacretelle ressuscité, ou Latude affranchi. Haut,

voûté, des yeux foncés dans une face poudreuse coiffé, barbifié de

toiles d’araignées; jaunâtre, passé, déteint, il apparaît vénérable,

vétuste et décevant, comme une fiole vide retrouvée dans une cave, et

revêtue de la poussière des ans.

Varinard: un roquet hargneux, petiot, jeunet, rageur, le pas cassant,

la voix coupante -- ah! mais!

Sans trop manquer à la majesté du lieu, on se tord. Et le départ

s’opère très tranquillement. Cinq cents personnes, guère plus, aux

abords du Palais.

VIII

LA JOURNÉE DES SAVANTS

15 février.

« Pions, mandarins, scribes, rabbins, byzantins, cuistres, buveurs

d’encre; baladins des cinq continents de l’Institut, quand ils ne sont

pas Belges ou Suisses » ainsi seront traités, d’après les notes que

prend Georges Bonnamour, les hommes dont s’honore universellement la

science et qui vont venir défiler ici: Paul Meyer, directeur de l’École

des Chartes, Auguste et Émile Molinier, Célerier, Bourmont, Louis

Franck, Grimaux, Louis Havet.

C’est que tous, sans exception, chacun selon son mode de travail,

conclueront que le bordereau est de Marie-Charles-Ferdinand

Walsin-Esterhazy.

Alors, ce sont des saltimbanques...

Après qu’a reparu un moment le Trio des Masques; que le général Gonse

est venu confirmer le dire du commandant Ravary (manque de temps pour

tirer au clair la promenade du « document libérateur »); après que M.

Crépieux-Jamin est venu affirmer, aux rires de l’assistance, que

jamais il n’avait eu même la pensée d’attenter à l’incorruptibilité de

M. Teyssonnières -- lequel était le seul d’ailleurs, à l’estimer cent

mille francs! -- M. Paul Meyer, de noir vêtu, les yeux vifs, les

sourcils touffus, la barbe grisonnante avant que de témoigner, a

demandé la parole pour un fait personnel:

Ayant été, dans la France Juive, qualifié de « fils de juif allemand

», voilà ce qu’il tenait à répondre.

-- Je suis né à Paris, de parents français. J’ai été baptisé à

Notre-Dame; j’ai fait ma première communion à Saint-Sulpice; j’ai

confirmé à Saint-Sulpice; j’ai même été élève du catéchisme de

persévérance à Saint-Sulpice jusqu’à l’âge de seize ans.

Il y avait bien de l’ironie et du dédain, dans sa voix...

Quant à sa déposition, c’est une pure merveille de lucidité, de

logique et d’érudition. Les plus ignorants en mesuraient l’ampleur.

Il explique aux jurés comme quoi le report, d’après photographie, sur

zinc, dit « gillotage », employé pour le fac-similé du Matin, ne

permet aucune falsification. Des altérations y sont possibles, par

l’écrasement, à l’usage, mais c’est tout. De là à parler de faux, il y

a loin!

Sans doute, le témoin qui s’est servi de cette expression -- notez

que c’est M. de Pellieux! -- « n’est pas habitué à formuler sa pensée

avec précision. »

Quant au bordereau lui-même, il est, à n’en pas douter, de l’écriture

d’Esterhazy. Est-il « de sa main, » selon l’équivoque derrière

laquelle se sont abrités les récents experts! Sur ceci, aucune

hypothèse négative n’a paru vraisemblable à M. Paul Meyer. Mais il est

un moyen de faire lever tous ces doutes. Si la communication de

l’original du bordereau est jugée impossible, qu’on verse au dossier

les clichés photographiques sur lesquels toute retouche est visible.

Hé bien! mais, que devient le cliché « falsifié » du commandant Lauth?

Enfin M. Paul Meyer conclut:

Si l’on refuse de faire cette preuve, je saurai à quoi m’en tenir.

Je serais bien étonné qu’on la fît!

Car M. Molinier, professeur l’École des Chartes, se réclamant de

vingt-cinq ans d’expertise, vient affirmer qu’en son âme et

conscience, et sous nulle réserve, le bordereau est l’œuvre

d’Esterhazy.

Entre temps ont été lues les dépositions recueillies par commission

rogatoire auprès de mademoiselle Blanche de Comminges et de madame de

Boulancy. Dans cette dernière, il est cité des phrases d’une lettre

d’Esterhazy dans le goût de la correspondance publiée par le Figaro.

Il y est dit:

1° Que le général Saussier est un clown, et chez nous (les Allemands)

nous le mettrions dans un cirque;

2° Que si les Prussiens arrivaient jusqu’à Lyon, ils pourraient jeter

leurs fusils en gardant leurs baguettes pour chasser les Français

devant eux.

. . . . . . . . . . . . . .

M. Molinier, frère du précédent témoin de ce nom, archiviste

paléographe vient, lui aussi, déclarer quelle complète similitude

existe entre le bordereau et l’écriture d’Esterhazy.

M. Célerier de même et aussi M. Bourmont.

La déposition, ou mieux la démonstration de M. Louis Franck, avocat du

barreau de Bruxelles, est des plus intéressantes.

Chacun des jurés a reçu une feuille où sont reproduits le bordereau,

une lettre de Dreyfus, une lettre d’Esterhazy. Tandis que le

démonstrateur, sur le tableau noir, trace à la craie le signe

graphique dont il traite, les assistants peuvent vérifier, sur le

spécimen en leur possession, les ressemblances signalées.

Tout l’abécédaire y passe; et, sans la moindre complication inutile,

sans technicité fatigante, l’opération s’effectue, la preuve se dégage

absolument.

Et M. Louis Franck d’une voix forte, atteste, jure.

Ces deux écritures émanent d’une seule et même personne celui qui a

écrit le bordereau ne peut être que M. Esterhazy!

Le témoignage de M. Grimaux, professeur honoraire à l’École de

médecine, professeur à l’École polytechnique, a été bien poignant.

Tout vibrant de patriotisme, le vieillard qui fut, à l’École

polytechnique, l’instructeur de tant de nos officiers; qui, en 1870,

abandonna un poste à l’abri du danger pour venir prendre sa part du

péril, a des accents d’émotion qui font frissonner la salle en

racontant quelle pression, quelle intimidation furent exercées contre

lui.

Le général Billot, tout d’abord, présenta un décret de révocation au

Conseil des Ministres. Il ne le retira que devant la résistance de ses

collègues.

Ensuite M. Billot, il y a un mois, écrivit au général commandant

l’École polytechnique pour lui demander « si M. Grimaux n’avait pas

pris part à des manifestations hostiles contre l’armée ».

-- Moi! crie le vieux savant que les larmes étouffent, moi, moi!

Et, dans un mouvement d’aussi belle éloquence, ma foi, que l’évocation

des ancêtres de Don Ruy Gomez, il appelle à soi tous les siens tombés

sur les champs de bataille... depuis le grognard de Napoléon qui fut son

aïeul, jusqu’au pauvre enfant qui fut son neveu récemment tué au

Soudan.

Puis il dit comment, dénoncé par la Libre Parole (qui, huit mois

auparavant, l’avait traité de « juif renégat passé au protestantisme

», alors qu’il est catholique) il fut menacé, après trente-quatre ans

de service, d’être révoqué pour avoir, en si noble et si nombreuse

compagnie, signé la pétition qui demandait à la Chambre de maintenir

la garantie légale du citoyen.

Une ovation est faite à M. Grimaux, car son témoignage qu’on voulait

empêcher, ainsi fait envers et contre tous, est un acte de courage

civique dont peu de gens seraient capables.

Avant de quitter le prétoire, il a tenu à serrer la main de Zola,

qu’il voyait pour la première fois -- comme on a l’autre jour, devant

moi, présenté le colonel Picquart à l’auteur de Germinal.

Quel drôle de « syndicat » tout de même, où l’on ne se rencontre

qu’après l’action!

C’est M. Havet, professeur au Collège de France, qui a succédé. Quel

dommage qu’il parle ainsi, en fin de séance, alors que la fatigue

alourdit les cerveaux! Car ce qu’il dit est de premier ordre, comme

puissance de déduction.

Au point de vue graphique, orthographique, grammatical, il n’a pas une

seconde d’hésitation: le bordereau est d’Esterhazy.

Il démonte les phrases, en explique le mécanisme, et, de la contexture

des textes, fait surgir la conviction. Dreyfus écrivait le français

très correctement. Le bordereau, les lettres d’Esterhazy, sont de même

tournure, ont la même marque de fabrique.

-- C’est pensé en langue étrangère, dit M Havet. Et, ma foi, quand on

songe aux lettres à madame de Boulancy, il y paraît!

Vers la lumière... impressions vécues · 第 4 / 17 段