Qu’en restera-t-il? On ne sait... Une injure du général Gonse aux «

robins » de la défense; l’équivoque d’une négation du général Mercier

s’appliquant non à l’existence de la pièce secrète communiquée hors

séance aux juges du 1er Conseil de Guerre -- sur ce point

l’ex-ministre refuse de se prononcer, sans s’apercevoir que, tel, le

silence est affirmatif -- mais à l’allégation qu’il en aurait parlé à

qui que ce soit.

Puis, encore, sa parole de soldat, hors et, pense-t-il, au-dessus de

toute discussion, que Dreyfus était un traître « justement et

légalement condamné ».

Et c’est tout. Pas assez pour nous convaincre, après tant

d’irrégularités et de mystères; pas assez pour imposer silence au

besoin d’examen et d’investigation.

Entre la double haie de municipaux, immobiles, qui font passage, du

prétoire à la porte du corridor, M. le général Le Mouton de

Boisdeffre, chef de l’État-Major de l’armée, s’avance.

Il a une couronne de comte dans le fond de son képi; la taille très

droite, le crâne très chauve, le parler circonspect.

Ainsi qu’il sied à un guerrier qui commanda, je crois, trois mois dans

l’active, et fit le restant de sa carrière dans les ambassades, il

est, à la fois, distingué, vain et puéril.

Présentement, il fait l’autruche; s’imagine qu’il s’abrite dans un

silence partiel et éphémère.

Lui tirer une parole est métier de puisatier: le pauvre Labori y sue

sang et eau!

Tantôt il s’abrite derrière le secret professionnel, dont il a fait

réserve en son serment. Tantôt il se retranche derrière l’arrêt de la

Cour, restreignant la preuve. Il décline, rompt, échappe, glisse entre

les doigts.

Et, de tout ce qu’on lui demande, il ne sait rien, jamais rien! Sur le

document chipé aux bureaux de la Guerre; rentré dans les cartons par

l’entremise de la Dame voilée et d’Esterhazy; que celui-ci qualifiait

de « libérateur » et dont le Ministère a délivré reçu; « M. le témoin

», comme dit Labori, en un malin lapsus, ou ne peut parler, ou ignore.

Jamais on n’aurait supposé que situation si haute comportât telle

absence d’informations!

Le général Gonse, petit, boulot, la bouche en O, le nez en

croquignole, a l’air bourru et bonhomme d’un gardien de square.

Il est rageur.

A Labori, qui le questionne, il décoche ce coup de boutoir:

-- Ce sont des traquenards, çà!

Tumulte, cris, évacuation de la salle, suspension de l’audience,

intervention de Me Ployer, le bâtonnier, excuses. Après, on est tout à

fait des bons amis.

Le commandant Lauth, face plate et dure, maxillaire anguleux,

physionomie fermée, vient témoigner d’intentions qu’il crut saisir de

la part de son ancien chef, le lieutenant-colonel Picquart, quant à

l’identification d’écriture et le timbrage postal du petit bleu qui

mit sur la piste d’Esterhazy.

Seulement, un mot nous laisse rêveur « falsification de clichés ».

Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire? Falsification d’épreuves,

on comprendrait. Mais de clichés! Alors que sur la plaque, la moindre

retouche apparaît, visible, indéniable! Les « photographes » de

l’assistance s’entreregardent, éberlués, interrogateurs...

Le lieutenant-colonel Henry, comme par hasard, est en mission depuis

hier. Oh! oh! Les défenseurs, âprement, insistent pour qu’on le fasse

revenir.

Et voici Gribelin, pauvre être, sûrement honnête, sûrement dévoué,

borné comme une pioche, et qui détient, paraît-il, tous les secrets de

la défense. C’est-à-dire qu’il a la clef de l’armoire, de ce

coffre-fort bizarre d’où les documents voltigent, vont, viennent,

comme oiseaux d’une cage ouverte, tantôt dans le giron de la Dame

voilée, tantôt sur le poing d’Esterhazy, qui, contre reçu, les ramène

à la volière!

Gribelin, pour tous renseignements de temps et d’heure et de détails,

quant à la communication qu’il aurait surprise, d’un dossier, par

Georges Picquart à M. Leblois, s’en tient à ceci: « La lampe était

allumée ». Rien ne l’en fera sortir. Il se cantonne, dans cette

observation psychologique, avec la plus touchante obstination. Cette

lampe est son phare, son étoile; elle l’absorbe et l’hypnotise.

-- La lampe était allumée!

Si bien que le président, tout à l’heure, par un lapsus qui coupera,

de rire, la solennité des débats, le prendra pour le lampiste!

Le général Mercier, on le connaît: il a le physique d’un bottier de

régiment! Les cheveux cirés, trop noirs, le nez en croc, il s’en est

tenu aux réponses citées plus haut.

M. Trarieux, dans le crépuscule s’harmonisant à merveille avec sa

silhouette mélancolique, sa parole sereine, dit comment MM.

Scheurer-Kestner et Leblois l’amenèrent à partager leur conviction. Il

raconte aussi comment dans l’original d’un des documents reproduits

par la presse, il y avait seulement l’initiale D... (cette canaille de

D...) et que l’on mit Dreyfus.

Car, avec lui, un fait nouveau, et d’une importance capitale,

apparaît.

En 1894, alors que Dreyfus vient d’être arrêté, et que le public n’en

sait encore rien, des indiscrétions émanant certainement des bureaux

de la Guerre (ne pouvant provenir que de là) sont commises envers la

presse afin de rendre les faits publics et le scandale inévitable.

En 1896, alors que l’enquête du colonel Picquart, avec l’assentiment

de ses chefs, va peut-être aboutir, les mêmes indiscrétions, ne

pouvant émaner que du même lieu et des mêmes gens, sont à nouveau

perpétrées dans l’intention non moins évidente d’effrayer, d’enrayer,

en provoquant une effervescence d’opinion.

Mais la nuit survenue interrompt la déposition de l’ancien Garde de

sceaux.

-- « Le Garde des faux? », prononce Gribelin, qui blèse...

IV

LA JOURNÉE DES « ARTISANS »

10 février.

Invisible à l’épaule des universitaires, visible à l’épaule des

défenseurs, la bande d’hermine se hérisse contre le bord frisé des

chapeaux de généraux.

Cela n’a rien à voir avec la patrie, ni même avec l’armée, comme

tiennent à le faire accroire les profiteurs de malentendus. Il s’agit

simplement d’un état d’esprit différent; d’un antagonisme cérébral,

entre les intellectuels comme l’archiviste Gribelin, par exemple, M.

Esterhazy, le problématique du Paty de Clam, le casuistique général

Gonse -- pour prendre quatre échantillons de types divers et les «

demi-intellectuels », selon l’adorable expression de Barrès, qui

répondent aux noms peu connus d’Anatole France, d’Émile Zola, de

Clemenceau, de Duclaux, de Grimaux, de Séailles, etc., etc., etc.

L’homme qui tue s’accorde mal avec l’homme qui pense; et peut-être

encore moins bien avec l’homme qui guérit.

Dans les locaux d’attente, où il semblerait que deux castes éloignées

auraient pu s’estimer heureuses du contact facilitant des échanges

d’idées et quelques aperçus nouveaux de part et d’autre, la sélection

s’est opérée, d’un coup, à la première rencontre: pékins ici,

militaires là.

Les témoins se sont partagé les salles. Il y a le coin des éperons, où

l’on fume; et le coin des lunettes, où l’on cause. Et l’on se regarde

plutôt en chiens de faïence.

C’est la même chose dans le prétoire, la caractéristique de tout le

débat. Et ce ne sont point les cannes brandies, les poings fermés, les

menaces de mort, qui peuvent y rien changer, bien au contraire! Il

n’est tel réactif aux fiertés que l’injonction, et le piment d’un

quelconque péril.

La mise en lumière de deux figures, sous des aspects opposés

pareillement énigmatiques; l’illégalité du procès de 1894 s’affirmant

plus encore (du Paty de Clam, Henry; l’obligation du mutisme imposée à

M. Salles): tel est le bilan du jour.

Après que M. Trarieux a eu terminé son éloquent témoignage, le

commandant Forzinetti, ex-directeur du Cherche-Midi, révoqué parce que

coupable d’avoir révélé sa foi en l’innocence de Dreyfus, s’est avancé

à la barre, appelé, prêtant serment, entendant M. Delegorgue refuser

de lui transmettre la question de Labori... et s’éloignant comme il

était venu, mal d’aplomb, héros en disgrâce, recousu, retapé,

raccommodé en maints endroits comme un invalide de la belle époque,

sur ses pauvres jambes sept fois fracturées!

Ce qui a entraîné la renonciation de la défense à tout le groupe dit

des aveux.

C’est alors que, tonsuré comme un jeune moine, raide comme un soldat

de bois, saccadé comme un automate, le monocle incrusté sous l’arcade

sourcilière, au pas de parade prussienne, un témoin est venu se camper

devant la Cour, décomposant, par à-coups brusques et précipités, le

salut militaire, d’abord à elle, ensuite, après demi-volte, au jury.

Un rire nerveux, puis un malaise ont successivement couru l’auditoire.

C’était l’ « ouvrier diabolique » dont a parlé Zola dans l’article qui

l’amène ici: le spirite, l’occultiste, le valseur pour tables,

l’instructeur judiciaire de l’affaire Dreyfus: M. le

lieutenant-colonel marquis du Paty de Clam.

Que cet être maladif (même s’il n’est point malade) que ce « sujet »

évidemment favorable à l’observation scientifique; que ce nerveux, cet

obsédé, susceptible, dans une enceinte civile, de démonstrations

odieuses, excentriques, capables de provoquer l’hilarité, ait été UN

JUGE -- cela, c’était à frémir!

De Montjuich, peut-être. On se les imagine tels: ad majorem Dei

gloriam!

Ainsi l’avais-je déterminé, après l’avoir entrevu au Cherche-Midi. Et

je ne m’en dédis pas. Il est bien de la race de ces dilettantes pour

qui la douleur des autres est condiment à leur propre jouissance; qui

aiment la musique et les cris des patients, les petits vers et les

grandes hécatombes: fils de Néron, neveux de Torquemada, perpétués à

travers les siècles!

Il ne dit rien, s’en va, il a passé. L’impression reste ineffaçable...

M. de Comminges apparaît, disparaît. Et M. le lieutenant-colonel Henry

lui succède. Sa main levée prête serment de dire la vérité, toute la

vérité, rien que la vérité, sans haine et sans crainte...

Une sorte de colosse trapu, épais et lourd; congestionné, dit-il, par

la fièvre; et qui, de fait dans cette atmosphère tropicale, semble

grelotter sous sa lourde capote. Les cheveux, taillés en brosse, la

moustache sont bruns; le regard, sans flamme, a cependant comme une

lueur madrée. Le torse penché sur la barre, étayé de ses fortes mains,

il tend l’oreille, un pli d’attention entre les sourcils durs; ne

répond qu’à bon escient, comme s’il traversait un gué, aux pierres

oscillantes.

Ce que l’on comprend le mieux, c’est qu’il se considérait comme le

successeur moral du colonel Sandherr, en fonctions lors de l’affaire

Dreyfus; comme l’héritier direct de ses intentions; comme le gardien

de la « chose jugée » et des intérêts du Bureau, contre toute

expertise ultérieure susceptible d’éclaircir le mystère de 1894.

Le chef d’ensuite, le lieutenant-colonel Picquart, du seul fait d’être

sur la trace, était l’ennemi.

Il le hait: cela se sent, se devine, se perçoit dans le choix des

termes et jusque dans l’emploi des silences...

M. Besson d’Ormescheville, le rapporteur de l’affaire Dreyfus, des

chaussons de lisière aux pieds, un képi sur une face ouatée de flocons

blancs, s’avance, salue, se retire.

-- La question ne sera pas posée.

Après lui s’égrène ainsi, muettement, le groupe dit du premier Conseil

de guerre. Le commandant Ravary, qui fut le rapporteur du second, lors

du procès Esterhazy, confirme que le document « libérateur », renvoyé

par ce dernier, était bien la pièce secrète « Ce canaille de D... »;

puis, en veine d’abandon, déclare délibérément qu’il n’a pas enquêté

sur les promenades anormales dudit papier -- faute de temps -- ce qui

soulève quelque surprise.

M. le général de Pellieux, petit, grisonnant, l’air troupier, doué

d’une rare intelligence et d’une facilité d’élocution non moins

remarquable, sent où le bât blesse quant à son rôle personnel: vient

tenter d’expliquer le néant de son action envers Esterhazy, et en

profite pour renouveler le réquisitoire que fut le rapport Ravary

contre le colonel Picquart.

Et quand Albert Clemenceau lui demande pourquoi il a fait

perquisitionner chez Picquart témoin, plutôt que chez Esterhazy

accusé, il va jusqu’à répondre:

-- C’était inutile. On y avait CAMBRIOLÉ depuis huit mois.

-- Pardon! objecte le défenseur. Un an s’était écoulé depuis lors.

Quel acharnement ils déploient tous après celui-là!

M. le commandant Pauffin de Saint-Maurel, galamment, vient s’offrir

ensuite en holocauste: prendre sur lui sa visite et ses confidences à

M. Rochefort.

Puis encore un défilé muet, civil cette fois: le groupe dit des anciens

ministres, MM. Dupuy, Guérin, Delcassé, Leygues, Poincaré, Develle.

La question ne sera pas posée.

M. Thévenet, lui, parle, et de façon bien lucide, bien péremptoire. En

réplique à MM. Ravary et de Pellieux, il démontre la nonchalance de

l’instruction contre Esterhazy, devant entraîner forcément

l’acquittement... comme par ordre. Spirituellement, il souligne le roman

de la Dame voilée, si soigneusement laissé dans l’ombre.

M. Salles, avocat, est aux pieds du tribunal. C’est lui qui reçut, d’un

des juges de 1894, l’aveu de l’illégalité commise; le transmit à Me

Demange.

-- La question ne sera pas posée.

Et tandis que le public s’écoule, on nous rapporte que le brave

Forzinetti, dans les couloirs, rencontrant Lebrun-Renaud, s’est

haussé, sur ses jambes sept fois « reboutées », jusqu’aux revers du

paletot de l’autre, les a empoignés en criant:

-- Un journal prétend que vous avez déclaré avoir reçu des aveux.

Vous m’avez dit le contraire il y a six mois. C’est donc que vous êtes

un f... menteur.

V

LA JOURNÉE DE L’OFFICIER BLEU

11 février.

J’ai dit ce qu’on admirait en Zola, hors même l’objet de son geste,

c’est-à-dire l’esprit d’initiative. Aujourd’hui se manifeste, sous

l’uniforme, un état d’âme encore plus exceptionnel et dont se justifie

l’espèce de respect admiratif, de vénération enthousiaste dont on

l’environne: l’esprit de renoncement.

Zola, quoi qu’il arrive, condamné, appauvri, proscrit, demeure, où

qu’il aille, le Maître incontesté, cher aux penseurs de tout

l’univers civilisé.

Et, s’il n’a la fortune, il a l’aisance.

Georges Picquart, lui, n’a rien que sa solde et n’est rien que soldat.

A quarante-trois ans, le plus jeune colonel de l’armée française,

chevalier de la Légion d’honneur, aimant son métier, chanceux jusqu’au

miracle, le voilà qui répudie ses bonheurs, abdique ses espoirs, se

dépouille de tout ce qui est sa vie même, sa raison d’être -- plutôt

que d’aller à l’encontre de la Justice et de la Vérité!

Demain, il ne sera plus rien.

A moins qu’il ne consente à se soumettre, à renier ses imprudences, à

se taire. Par une dernière faveur, on lui en laisse la latitude.

Il est prisonnier au Mont-Valérien. Mais la décision du conseil

d’enquête, au-dessus de son front, demeure en suspens. Cela dépendra,

évidemment, de son attitude ici.

Et on ne la sent influencée d’aucune préoccupation personnelle;

seulement le souci de ne rien faire qui ne soit correct.

Aussi, comme on le hait! Comme il est en butte au particulier

acharnement des amis de l’ombre.

Quiconque souhaite dissiper les ténèbres devient immédiatement, pour

eux, chair à supplice! Dreyfus a disparu derrière Zola, comme cible

aux haines; Zola, forcément passif, a disparu derrière les défenseurs

-- une aimable personne, madame P..., femme d’un député, je précise, ne

déclarait-elle pas, l’autre jour, dans le fond de la salle, devant des

auditeurs qui ont précieusement enregistré le propos, QUE L’ON DEVRAIT

ÉCARTELER LABORI? -- et les avocats disparaissent aujourd’hui devant le

témoin: cet officier dont on aimerait tant souiller l’uniforme,

arracher les galons, la croix, tordre le sabre, jeter à l’eau pour

prouver le respect et l’amour qu’on a de l’arme, de l’insigne et de

l’habit, de l’armée enfin!

Tout d’abord, on lui ménage une entrée.

De peur sans doute que l’impression, sur l’assistance, ne soit trop

scandaleusement favorable, MM. Gonse, Gribelin et Lauth, sont revenus

répéter, préciser, aggraver toutes leurs imputations malveillantes.

Le premier était morose, parce qu’on doutait de Gribelin « qui détient

tous les secrets de la défense nationale » (ne détiendrait-il pas rien

que la clef du contenant, plutôt, comme un caissier fidèle?); le

troisième était morne, parce que contraint à la récidive... et Gribelin

était très triste, parce que la lampe n’était pas allumée!

Celui-là, au moins, veut la lumière!

M. de Pellieux, en outre, au cours de sa défense au second conseil de

guerre, a dû essuyer une hautaine apostrophe de Zola:

-- Chacun sert la patrie à sa façon, par l’épée ou par la plume. M. de

Pellieux a, sans doute, gagné de grandes victoires: j’ai gagné les

miennes! Par mes œuvres, la pensée française a été portée aux quatre

coins du monde. Entre le nom de Pellieux et celui d’Émile Zola, la

postérité choisira.

C’était plutôt dur...

Soudain, une apparition! Ceux qui veulent, n’assistant pas au procès,

s’imaginer le colonel Picquart, n’ont qu’à ouvrir les collections de

journaux illustrés, vers 1878-79.

Cet adolescent? Cet exilé? Ce mort? Hé! oui, voyez le profil!

C’est le portrait vivant -- le visage allongé et mélancolique,

l’expression lasse, comme lointaine -- du Prince Impérial, peu avant

l’exode du Zoulouland.

L’apparence d’excessive jeunesse, qui fait que ses quarante-trois ans

en débarquent aisément treize, rapprochent encore la copie du modèle.

De face, la ressemblance s’atténue; mais, de profil, elle est

saisissante! Renouard, l’admirable dessinateur que l’on sait, à qui

j’en fais la remarque, le constate comme moi.

Le geste est rare; la voix, imprécise d’abord, ne tarde pas à se poser.

Mais l’accent en demeure d’une inaltérable douleur, raisonnable

pourrait-on dire, dans la justesse du ton et la simplicité.

Et ce qui frappe le plus en lui, c’est le contraste avec tous ceux de

sa profession qui ont jusqu’ici paru à cette place. Il est « autre »

extraordinairement méditatif, mélancolique, artiste... « intellectuel »,

hélas!

On s’explique leur hostilité. Elle est naturelle, elle est légitime,

elle est justifiée.

Calme, essentiellement réfléchi, le lieutenant-colonel Picquart conte

son odyssée: comment le petit bleu qui attira son attention sur

Esterhazy ayant été communiqué au ministère par le même agent qui y

avait apporté jadis le bordereau, ce lui fut une sérieuse garantie

d’origine.

Puis il dit ce que nous savons déjà, son enquête avec l’assentiment

des chefs toujours; l’exclamation de M. Bertillon devant l’écriture

Esterhazy: « Ah! cette fois, ce n’est plus la similitude (écriture

Dreyfus), c’est l’identité! »; sa conviction grandissante;

l’exactitude des fac-similés du bordereau publié dans la presse, dès

lors l’affolement d’Esterhazy -- et les innombrables secrets

rapprochements tendant établir la culpabilité de ce dernier!

Il nous répète aussi l’histoire des lettres Speranza, des petits bleus

destinés à le compromettre; il souligne cette anomalie de la Libre

Parole des 15, 16, 17 novembre, signalant, le mercredi, des faits

passés en Afrique, dont le récit, par correspondance, ne devait

arriver à Paris que le vendredi.

C’est le comble de l’information!

Il dit encore l’étrange manière dont il fut traité; la perquisition

faite chez lui, témoin (alors qu’on ne perquisitionnait pas chez

l’accusé!) hors sa présence; toutes les calembredaines dont il eut la

stupeur de rencontrer la répercussion en l’esprit du général de

Pellieux; toutes les amertumes dont il fut abreuvé.

Mais s’il en témoigne quelque surprise attristée, il s’en tient au

récit strict. Pas une plainte, pas une velléité de blâme ni de

révolte. Il objectera même à Labori, sur une interrogation, qu’il ne

peut être relevé de son silence que par M. le général Billot.

Ce n’est guère là l’attitude d’un « casseur de vitres », ainsi qu’on

l’avait obligeamment annoncé.

Ce que M. Lauth lui impute à crime -- l’effacement des déchirures sur

reproductions photographiques -- on l’a fait pour le bordereau! on le

fait toujours, pour éviter de préciser la source des trouvailles. Moi

qui ne suis qu’une femme, et qu’une profane, j’ai bien compris!

L’original, reconstitué, recollé, reste intact: s’il y a matière à

juger, on juge d’après. Mais les fac-similés nécessaires à répartir,

pour recherches complémentaires, sont, autant que possible «

départicularisés ».

Il n’a parlé de ses recherches -- et cela seulement à cause de

l’intrigue qu’il sentait nouer autour de lui-- à son avocat-conseil, Me

Leblois, qu’en juin 1897; il ne lui a jamais communiqué de dossiers

secrets, de quelque nature qu’ils puissent être; il n’a point souvenir

de l’incident du cachet de poste dont il aurait voulu faire dater le

petit bleu Esterhazy; quant aux « cambriolages » chez celui-ci, ils

se sont bornés, l’appartement étant à louer en l’absence du locataire,

à deux visites d’agent, dans une période de six semaines.

Que nous voilà loin des racontars!

Et comme on s’explique les chaleureux applaudissements qui ont escorté

le témoin!

*

* *

C’est à la reprise d’audience que le débat est devenu pathétique;

quand, par brèves répliques, souvent lentes à formuler (car le

lieutenant-colonel Picquart dans l’excessif souci de ne rien dire de

trop, prenait le temps de réfléchir), le complot contre sa sûreté,

peut-être même davantage, est apparu au grand jour.

La mission? Problématique. En tout cas, pas indispensable. Et elle le

mène à Gabès, au fin fond de la Tripolitaine, et elle l’eût menée bien

plus loin encore, bien plus loin, sans l’intervention spontanée du

général Leclerc, souhaitant de nouveaux ordres à son endroit.

Puis sont venues les confrontations, avec MM. Gribelin et Lauth. Les

contradictions que l’on sait, seront tranchées demain, sans doute, par

la recomparution du lieutenant-colonel Henry.

Quant à MM. de Pellieux et Ravary, l’un a entendu contester de la

façon la plus formelle, au nom du droit, des textes, la légalité de la

perquisition faite rue de Villarceau; l’un et l’autre ont dû convenir

que soit pour l’enquête, soit pour le rapport, ils s’étaient

contentés, sans plus approfondir, de la version Esterhazy.

On écoute, et lorsqu’ensuite, le commandant Ravary, ingénument,

riposte à Albert Clemenceau: « Notre justice n’est pas la vôtre » on

est préparé à l’aveu -- personne ne songe à s’en émouvoir ni à s’en

récrier.

C’est par une longue ovation au colonel Picquart que s’est terminée la

première partie de l’audience. Mais l’exaspération de certains ne

saura pas se contenir: entre temps, on dénonce, on calomnie, on

assassine!

Des avocats s’étant mêlés, pour ou contre, à ladite ovation, un zélé

(on sait son nom) court désigner les premiers au bâtonnier. Un

officier supérieur ayant protesté d’une voix forte: « Mais crier vive

Picquart, c’est crier à bas l’armée! » on s’empresse de détacher les

quatre derniers mots et d’attribuer l’exclamation, ainsi dénaturée à

un assistant.

C’est aussi exact, cependant, que le fameux: « A bas la France! » que

ne clama jamais le malheureux Genty, roué de coups et dégommé de son

emploi sous ce prétexte.

Enfin, à la levée de séance, dans le cadre de la porte, en cette

enceinte même, un jeune avocat, le fils de M. Courot, conseiller à la

Cour, s’étant permis de crier: « Vive l’armée, mais pas vivent ses

chefs! » un compagnon de M. Rivals s’est précipité sur lui et, à coups

d’une canne que l’on pourrait qualifier gourdin, lui a massacré le

visage.

Le sang coulait, les municipaux ont dû dégainer pour prévoir de pires

agressions.

Voilà où on en est. Et le plus drôle, c’est que les cadets, ayant

davantage le droit, parce que la représentant, de parler au nom de l’

« active », n’en usent pour brimer personne, alors que leurs aînés,

messieurs mûrs, de la réserve, se montrent d’une intolérance aussi

bruyante que ridicule.

C’est une variante au couplet de la Marseillaise:

Nous entrerons dans la carrière

Quand nos cadets n’y seront plus!

Odieux, oui! Mais combien encore plus ridicules!

VI

LA JOURNÉE DE LA RÉVISION

12 février.

Aujourd’hui s’est produit le choc prémédité entre les colonels Henry

et Picquart; et si ce dernier n’avait éventé l’embûche, c’était un

dégradant pugilat dans l’enceinte même des lois.

Aujourd’hui, entre ces murs, habitués cependant à l’éloquence, Jaurès

a fait retentir les plus magnifiques accents dont puisse vibrer une

bouche humaine.

Aujourd’hui enfin, Zola, quoi qu’il doive advenir de lui-même, a reçu

la récompense de son acte, le fruit de son effort: l’inéluctable, à

travers tous obstacles, s’est accompli!

Vers la lumière... impressions vécues · 第 3 / 17 段