supporteront-ils cela?
IX
LA JOURNÉE DE LA MENACE
16 février.
Comme l’on pouvait s’y attendre, voilà le sabre tombé dans la balance,
et l’emportant de tout son poids! La Force n’aime pas la controverse,
atteinte à sa suprématie!
Une légère discussion au début, entre Leblois et M. de Pellieux
(celui-ci s’appliquant à démontrer, par la nature des pièces énumérées
dans le bordereau, qu’Esterhazy n’en pouvait être l’auteur), a amené
le général, très discret, très expert, à employer un argument oratoire
dont le sens et l’intention n’échapperont à personne -- pas même aux
intéressés qu’on suppose un peu trop simples, à la fin!
Personne ne souhaite la guerre, tout le monde la craint: en Allemagne
comme en France. Mais de là à supporter que le spectre en soit tiré de
l’armoire aux Croquemitaines et intervienne soit dans la presse dite
patriote, soit dans des harangues forcenées, soit ici, aux débats, dès
qu’est supposée la moindre velléité d’indépendance, ah! non!
Le jour où quelque pauvre diable, chauffé à blanc, attenterait à la
paix du monde, on s’expliquerait là-dessus, pour savoir qui lui a
glissé, dans la main, la trique ou le caillou.
Mais, quant aux jurés, c’est suffisant que, tous les jours, leurs
noms, professions et adresses soient publiés -- et, sans doute,
bientôt après et selon leur verdict, la façon de s’en servir! -- sans
qu’un officier supérieur y vienne joindre l’avis que « le danger est
peut-être plus proche qu’on ne le croit » et que « c’est à la
boucherie » que l’on conduira leur fils!
Sous-entendu: si vous admettez qu’on puisse douter de
l’infaillibilité des chefs; si vous acquittez M. Zola.
Si ce n’est pas ce qui s’appelle une grande manœuvre, je veux bien
être pendue!
Les petites manœuvres de M. Teyssonnières, moins brillantes, n’ont pu
éblouir personne et ont jeté un vilain jour sur le tréfonds de son
âme.
Savez-vous ce qu’il a fait?
On sait que, rayé du tableau des experts pour irrégularité grave, il
dut à M. Trarieux d’être inscrit ailleurs, de pouvoir gagner sa vie,
d’être, au point de vue de la fonction, en quelque sorte réhabilité.
Comment a-t-il reconnu cela? On se rappelle que lundi, à cette même
place, devant la barre, débordant de componction, il protestait que sa
« reconnaissance ne finirait qu’avec ses jours. »
Hé! bien, la correspondance de son bienfaiteur, il s’en est allé mardi
la livrer à la Libre Parole et il en est résulté un article on ne peut
plus outrageant pour l’ex-objet de sa gratitude.
Quel brave homme, ce Teyssonnières, la noble conscience et l’excellent
cœur!
Du coup, M. Trarieux se fâche; combat la fausseté de ces assertions;
communique, à la Cour, des lettres dont le président donne lecture et
qui, par leur date, par leur texte, établissent le non-fondé des
imputations qu’inspira le témoin.
Celui-ci est contraint à le reconnaitre publiquement, à désavouer le
dit article, à en décliner la responsabilité! Il n’en est que
l’instigateur, pas l’auteur; il n’a fait que fournir les lettres, les
matériaux, et indiquer l’interprétation à leur donner.
C’est déjà bien!
Sans compter que, précédemment, M. Scheurer-Kestner l’a obligé, aussi,
à convenir d’une inexactitude dont l’étrangeté mérite attention.
Le 11 juillet, lors de la deuxième et dernière visite que lui fit
l’expert, l’honorable sénateur, ne s’occupant que de la corrélation
entre l’écriture de Dreyfus et celle du bordereau, ignorait totalement
le nom et jusqu’à l’écriture de M. Esterhazy, lesquels devaient lui
être révélés seulement en novembre. Il ne pouvait donc en parler à M.
Teyssonnières.
Or, celui-ci, qui tient paraît-il un journal de ses impressions et
aventures quotidiennes, y a introduit à cette date, soit quatre mois à
l’avance, au sujet des spécimens d’écritures consultés en cette
entrevue, le nom d’Esterhazy.
-- Qui vous l’avait appris? interroge le défenseur.
-- La rumeur publique...
-- Oui-dà? Et la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus est du 18
novembre!
Maintenant, voici ensemble M. Paul Meyer et M. le général de Pellieux.
Celui-ci n’est pas une bête: il s’en faut!
Tant qu’il s’est senti sur son terrain, drapeau, chapeau, honneur,
valeur, il a profité de l’avantage. Mais maintenant, il sent que ça
glisse et ne s’aventure qu’avec prudence.
Tandis que le savant, avec sa bonhomie un peu narquoise, se meut à
l’aise; observe doucement qu’en pareille matière « les déclarations
retentissantes » ne sont de rien. Lui, qui sait à peine distinguer
entre la vallée de Barcelonnette et la vallée de la Meuse, s’il avait
des troupes à y placer, il serait bien malheureux et « gafferait »,
c’est sûr. Ses yeux pétillent de malice, derrière les vitres de son
lorgnon...
Puis, dès un accord sur la presque exactitude du fac-similé du Matin,
le duel s’engage.
Il n’est pas long. A la quatrième reprise, le militaire est désarmé.
M. Paul Meyer s’est contenté de réitérer la même question:
-- Comment expliquez-vous que le fac-similé de 1896, presque conforme,
d’après vous, à l’original, reproduise l’écriture d’Esterhazy, dont
personne alors ne parlait?
C’est le coup du journal de Teyssonnières! Tout le monde, par double
vue et sortilège, avait pressenti Esterhazy!
Mais ces assauts, si intéressants qu’ils puissent être, se
ressentaient du préambule: de la menace formulée par M. de Pellieux, et
aussi de l’effet produit par le lapsus qui lui avait fait dire,
parlant de Dreyfus « Coupable, ou non. »
Soit, la confrontation de M. Paul Meyer, avec l’illustre Couard
(lequel a apporté un rapport sur la substitution de l’étendard de
Jeanne Hachette, à Beauvais, pour établir que le bordereau n’est pas
d’Esterhazy!), et où le professeur s’est contenté de dire à l’élève,
avec une bonhomie malicieuse, « qu’il n’était pas gentil »; la très
intéressante déposition technique de M. Paul Moriaud, regardé de
travers, parce que Suisse, comme hier, l’avait été son émule d’égal
mérite, M. Louis Franck, parce que Belge -- sont demeurées au
second plan devant la gravité de cette intervention armée, usant de la
peur comme moyen d’intimidation.
Jugez donc en paix, bons jurés! Tâchez de maintenir l’équilibre entre
le respect de votre conscience et le souci de votre sécurité.
Dehors, personne toujours. On n’a pas encore eu le temps de prévenir...
X
LA JOURNÉE DU « COUP DE MASSUE »
17 février.
Une séance inénarrable, telles que durent être les assises du tribunal
révolutionnaire; un auditoire soulevé de passions diverses, échangeant
des invectives, tout prêt d’en venir aux mains -- et, pour les
quelques rares observateurs en possession de leur calme, doués d’un
peu de philosophie, un spectacle de démence dont les mots ne sauraient
que faiblement rendre l’inanité.
Que s’est-il donc passé?
Ceci.
Depuis le début du procès, l’élément militaire est outré d’avoir à
comparaître et à répondre, d’être assimilé, sous le joug de la loi
commune, à l’élément civil.
De jour en jour, cette exaspération n’a fait que grandir. Habitués à
exercer une autorité presque sans limites, à ne rencontrer jamais
aucune sorte de résistance, les officiers ont pris toute question pour
une offense et toute réserve dubitative pour un outrage personnel.
Les commentaires de la presse, les manifestations de l’auditoire, les
potins de corridor, ont envenimé le malentendu, préparé l’éclat.
Toutefois, quel qu’en fût leur énervement, les généraux avaient
supporté, sans briser les vitres, les confrontations avec des « pékins
». Mais, aujourd’hui, ils se sont rencontrés à la barre,
contradictoirement, avec un subordonné, leur égal devant la justice!
De quelque façon respectueuse que le soldat remplit son devoir de
citoyen, on s’imagine sans peine les révoltes de la hiérarchie, les
colères de l’autorité!
Là constatation d’une équivoque, d’une confusion, quant à la date du
bordereau, est venue encore attiser l’incendie, mettre le feu aux
poudres!
C’était après la fin de la démonstration de M. Moriaud; la douce
réapparition de Couard et de Varinard; un retour agressif de M. de
Pellieux; les témoignages de MM. Géry et Héricourt, d’une science si
approfondie et concluant ainsi que leurs collègues.
Quand, soudain d’une controverse apparut ceci: Tout le monde croyait,
dans les bureaux de la guerre que le bordereau était d’avril; les
généraux, aujourd’hui, attestent qu’il est de fin septembre; et le
rapport d’Ormescheville le faisait remonter à février.
Que croire? Qui trompe-t-on ici?
On n’arrive même pas à savoir si le lieutenant-colonel Picquart fut,
oui ou non, délégué au procès Dreyfus par le ministre de la Guerre. On
n’obtient, des trois témoins, que l’assentiment du silence.
Quant au rapport d’Ormescheville, dont, paraît-il, la publication fut
incomplète, le point s’éclaircira plus tard. (1)
(1) Il s’est éclairci. M. Bard, rapporteur de la Chambre criminelle de
la Cour de cassation, s’en étant référé, pour ses lectures, à la
sténographie du Siècle, autorisée par le Président, après affirmation
qu’elle était, de tous points, semblable au texte.
La contradiction flagrante relevée au sujet de la date du bordereau a
passionné les esprits; pendant la suspension d’audience, se tient un
véritable meeting.
Mais quelle fureur de prosélytisme agite donc tous ce gens-là! J’ai
une petite idée, moi aussi, mais sans la démangeaison de la faire
partager à personne. On ne convainc pas, dans le charivari des
querelles, le tohubohu des gestes, la mise en scène des colères ou des
indignations.
Tandis que des injures et presque des horions s’échangent, trois vers
de Hugo me chantent en mémoire:
Oh! je sais qu’ils feront des mensonges sans nombre,
Pour s’évader des mains de la vérité sombre!
Qu’ils s’en iront en disant: « Ce n’est pas moi, c’est lui! »
. . . . . . . . . . . . . .
A la reprise d’audience, M. le général de Pellieux s’est avancé vers
la barre.
-- La défense a lu tout à l’heure, publiquement, un passage du
rapport du commandant d’Ormescheville qui n’avait été lu en 1894 qu’à
huis-clos.
» Je demande alors à parler... Je répéterai le mot si typique du
colonel Henry; on veut la lumière: « Allons-y! »
» Au moment de l’interpellation Castelin, il s’est produit un fait que
je tiens à signaler. On a eu, au Ministère de la Guerre, la preuve
absolue de la culpabilité de Dreyfus. Et cette preuve, je l’ai vue!
» Au moment de cette interpellation, il est arrivé, au Ministère de la
Guerre, un papier dont l’origine ne peut être contestée et qui dit --
je vous dirai ce qu’il y a dedans: « Il va se produire une
interpellation sur l’affaire Dreyfus. Ne dites jamais les relations
que nous avons eues avec ce juif. »
» Je l’affirme sur mon honneur, et j’en appelle à M. le général de
Boisdeffre pour appuyer ma déposition.
» Voilà ce que je voulais dire. »
Sur le visage de celui qui sait tout, quelque chose d’indéfinissable a
passé. Et dans la foule des exclamations, des cris, des bravos, des
défis, des insultes, nous demeurons irréductibles, méfiants, dans
l’attente...
Labori, Clemenceau se dressent au banc de la défense:
-- Cette pièce, qu’on l’apporte! Le fait est postérieur au jugement de
1894. Il n’y a pas de huis-clos. Un document, quel qu’il soit, ne
constitue pas une preuve, s’il n’a pas été discuté. Les affirmations,
les paroles de soldat ne suffisent pas! C’est trop d’équivoques à la
fin.
Mais les généraux sont lancés.
-- La revision? s’écrie M. de Pellieux. La communication de la pièce
secrète n’est pas prouvée!
-- Si! Si!
Ces cris jaillissent de toutes parts. Les exclamations, les
interpellations se croisent:
-- Demandez à M. de Salles!
-- Hé! bien, et Me Démange?
-- Et le distinguo du général Mercier?
C’est un tumulte sans nom! et comme Labori se refuse à continuer le
débat avant que M. de Boisdeffre (qu’on est allé chercher) n’arrive;
comme M. de Boisdeffre n’arrive pas, le président, très sagement, lève
l’audience... sans que personne ou presque personne, se soit aperçu de
l’entrée et de la sortie du témoin sensationnel: le commandant
Esterhazy.
Extérieurement, la cohue du second jour, de nouveau mobilisée, racole
les passants, s’adjoint les badauds, et hurle.
Vendredi! qu’apportes-tu, paix ou guerre, dans les vingt-quatre plis
de ton manteau?
XI
LA JOURNÉE DU HULAN
18 février.
Manu militari: c’est ainsi que tout se passe, désormais; que la salle
est emplie d’avance, rien que sur vue de l’uniforme ou de la carte du
Cercle Militaire; que les généraux, dont la parole prime la loi, ont
toute licence pour enfreindre les arrêts de la Cour; que le droit de
réponse étant aboli; que le sabre de Damoclès, par un nouvel ultimatum
de M. de Boisdeffre, est suspendu à nouveau, au-dessus du front des
jurés. -- « Sans haine et sans crainte », dit la formule légale! --
et qu’un invisible tambour semble rouler, commande dans le sanctuaire
des lois!
M. de Pellieux avait laissé échapper le mot, avant-hier: « J’en ai
assez, à la fin! »
On en a eu assez à la fin, de cette justice civile qui, malgré que
bien zélée, avait, impuissante, laissé filtrer la lumière; de cet Ordre
des avocats exigeant d’un officier supérieur le respect du barreau; de
cet auditoire mi-partie, acclamant tantôt Mercier, tantôt Picquart.
On a mis bon ordre à cela.
L’assistance, maintenant, hue Labori, lorsqu’il prononce les mots
d’équité et de droit; M. Delegorgue mène l’affaire à la houzarde... les
intellectuels qui viendront n’auront qu’à bien se tenir!
Même, si bous ne sommes pas sages, il ne faut point désespérer qu’une
heureuse négligence laisse envahir le prétoire par les clients
ameutés, encore actuellement en bas.
Tout peut arriver. M. Lannes de Montebello, indûment revêtu de la
robe, tentera bien d’assommer notre confrère Paul Desachy, coupable
d’avoir crié « Vive la République! »
C’est que M. de Boisdeffre, accouru à la rescousse de M. de Pellieux,
va non seulement confirmer son dire, quant à l’exactitude et
l’authenticité de la fameuse pièce de 1896, mais encore amplifier sur
son ultimatum aux jurés. Il ne parlera pas de boucherie, lui, mais de
démission en masse de l’État-Major; il dénouera son tablier tricolore
et, le tendant aux douze pacifiques citoyens qui apprécient « sans
crainte » et délibèrent « en liberté », il leur dira: « Voilà. Si vous
n’avez pas confiance, vous n’avez qu’à parler! »
Ses subordonnés, dans la salle, trépignent, en délire; commencent à
faire taire les « pékins ».
Nous sommes vraiment à un tournant de l’histoire, suivant l’heureuse
expression de Labori. Le Ministère de la Guerre refuse, brutalement,
toute communication légale des pièces dont il est le détenteur; pour
protéger madame de Boulancy, présente au Palais, à quelques mètres de
là, contre son cousin Esterhazy, qui l’a menacée de mort, et qu’elle
puisse venir témoigner, ni le président, ni l’avocat-général ne lui
veulent accorder la protection de deux gardes.
Comme ils ont tous soif de la vérité!
Et ce que le colonel Picquart doit les exaspérer, avec son calme
esprit d’examen, sa lucidité singulière! Il vient préciser que Lauth
et Gribelin avaient le mot de son armoire; que le dossier
complémentaire a circulé beaucoup plus qu’on ne l’a prétendu; que la
pièce « Cette canaille de D... », entre autres, a séjourné pendant
assez longtemps au pouvoir de M. Du Paty de Clam.
N’était-ce pas, précisément, le « document libérateur »?
-- Il y a même telle de ces pièces dont il serait bon de
vérifier l’authenticité. Il y en a une, notamment, qui est arrivée au
Ministère à un moment bien déterminé, au moment où le commandant
Esterhazy avait besoin d’être défendu, où il était devenu nécessaire
de bien prouver que l’auteur du bordereau était un autre que lui. Eh
bien! elle est arrivée à point, paraît-il. On ne me l’a jamais
montrée, mais on m’en a parlé, tout en ne voulant jamais me dire d’où
elle venait. Mais je trouve que cette pièce, étant donné le moment où
elle apparaissait, étant donnés surtout les termes dans lesquels elle
était conçue, termes qui sont absolument invraisemblables, eh bien!
cette pièce, il y a lieu de la considérer comme un faux.
Labori se penche:
-- Ne serait-ce pas celle qu’invoquait hier M. de Pellieux?
-- C’est celle dont a parlé M. le général de Pellieux; s’il n’en
avait pas parlé hier, je n’en aurais pas parlé aujourd’hui. C’EST UN
FAUX!
Mais le général Gonse contredit, en ajoutant son attestation, quant à
l’authenticité de ladite pièce, aux formelles affirmations de MM. de
Pellieux et de Boisdeffre.
Et M. Esterhazy apparaît.
J’ai fait son portrait en janvier, ici même, lors de sa comparution
devant le Conseil de guerre. Je n’ai que peu de traits à y ajouter.
Il semble encore plus « embusqué » que précédemment, dans tous les sens
du mot plus hérissé de méfiance. Il a le bec crochu, le crâne chauve,
la tête aplatie, la prunelle fugace des carnassiers à larges ailes.
Mais il ne plane pas...
Comme un oiseau de proie sur un perchoir, il va demeurer là, fixé à la
barre, les paupières clignantes, un bref frisson aux épaules.
Que va-t-il répondre? Rien.
Il ne répondra pas: il méprise Zola...
Me Tézenas a bien compris que c’était la seule tactique possible; que
même les oui, les non, auraient leurs dangers. Son subtil esprit l’a
servi à merveille, et l’on ne peut qu’admirer l’ingéniosité du détour.
Mais la scène est shakespearienne, étouffante pour les assistants.
Me Albert Clemenceau, sans aucune sorte d’arrogance, s’élevant, par le
ton, à la hauteur tragique de la situation, mais implacable comme un
justicier, interroge, interroge, interroge.
Entre chaque question est une minute de silence, solennel, écrasant
Voilà qu’on en revient aux lettres, à celles qu’il a reconnues
« Les Allemands mettront tous ces gens-là (les Français) à leur vraie
place avant qu’il soit longtemps. »
« Voilà la belle armée de France! C’est honteux!... Mais je ne partirai
pas sans avoir fait à toutes ces canailles une plaisanterie de ma
façon. »
« Nos grands chefs, poltrons et ignares, iront une fois de plus,
peupler les prisons allemandes. »
« Le général Saussier est un clown que les Allemands mettraient dans
des baraques de foire. »
« Si les Prussiens arrivaient jusqu’à Lyon, ils pourraient jeter leurs
fusils en gardant les baguettes pour chasser les Français devant eux
».
Puis ceci, de vie privée, quant à l’amoureuse ayant cessé de plaire:
« Je la hais, tu peux m’en croire, et donnerais tout au monde pour
être aujourd’hui à Sfax et l’y faire venir. Un de mes spahis, avec un
fusil qui partirait comme par hasard, la guérirait à tout jamais »
Enfin la lettre contestée, la seule, et sans que le fait encore ait
été éclairci par des enquêtes et expertises contradictoires (1)
(1) Authentifiée depuis, par ordonnance judiciaire.
« Ce peuple ne vaut pas la cartouche pour le tuer. Si ce soir on
venait me dire que je serai tué demain, comme capitaine de Uhlans, en
sabrant des Français, je serais certainement parfaitement heureux...
Comme tout cela ferait triste figure dans un rouge soleil de bataille,
dans Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats
ivres!
» Voilà une fête que je rêve.
» Ainsi soit-il! »
J’observe les officiers, là-bas. Pas un qui bronche, pas un qui bouge!
Ils semblent ne pas entendre, ne pas comprendre ces choses dont le
cœur me bat à rompre, dont j’ai les tempes trempées de sueur!
Leur solidarité ne s’émeut pas! Leur patriotisme accepte! Il y a
cependant là de braves gens, de nobles hommes? A quoi pensent-ils
donc? A qui pardonneraient-ils ces blasphèmes? Qu’y a-t-il donc
entre cet homme et eux?
Les officiers du 74e de ligne, ses collègues à Rouen, n’avaient pas
telle résignation, rapporte Huret, en ce moment à la barre; le
tenaient pour suspect, le traitaient de « rastaquouère ».
Pas un traître, admettons -- mais ces lettres?
Ah! bah! boutade légère, fantaisie qui ne compte pas! « Vive l’armée!
Vive Esterhazy! » sont cris jumeaux. Pourquoi distinguer? On le va
porter en triomphe. « Saluez la victime! » ordonnera un thuriféraire.
Le prince Henri d’Orléans lui viendra serrer la main.
Ce pendant que l’on enjoint aux modérés criant « Vive la France »
d’avoir à militariser leur acclamation; et que l’on assomme, à tour de
bras, ceux qui crient: « Vive la République! »
Le geste est beau! « Au comble de l’émotion, dit le Soir, un officier
qui assistait à l’audience et se trouvait sur l’escalier n’a pu
exprimer ses remerciements à la foule autrement qu’en lui envoyant
des baisers. »
Comme dans les cirques, alors?... aurait écrit Esterhazy.
Et Paris, après dîner, est envahi d’officiers de la réserve ou de la
territoriale, dans les cafés où le bon esprit règne, venant s’offrir à
l’ovation.
XII
LA JOURNÉE DES INTELLECTUELS
19 février.
Une petite séance courte, de déblayage pourrait-on dire; aux fins
d’arriver au réquisitoire, et, peut-être aussi, par une dernière
épreuve, de parvenir à décourager cet admirable lutteur qu’est Labori.
Peine perdue! Il n’est pas de ceux qui défaillent ou désertent! Son
œuvre est faite, d’ailleurs, elle est acquise. Il n’est plus question
que de prolonger l’effort qui sera l’honneur de sa carrière, et
peut-être -- attendez les événements! -- la gloire de sa vie!
Les bons confrères peuvent ricaner « qu’il s’est cassé les reins »;
insinuer qu’il est malade quand il est calme, et qu’il est gris (j’ai
moi-même entendu le propos), quand il est violent; cette excellente
madame P... peut souhaiter qu’on l’écartèle en place de Grève, il est
de taille à supporter le poids des envies et le fardeau des haines.
C’est un « monsieur ».
Comme est un monsieur cet autre, svelte, fluet, impassible, que nous
voyons pour la dernière fois à la barre, et qui répond au nom de
lieutenant-colonel Picquart.
Lui aussi, comme Labori, comme M. Paul Meyer, comme M. Grimaux,
demande à s’expliquer sur un incident personnel; tient à montrer quels
procédés de polémique furent employés pour le déconsidérer.
Le Petit Journal imprima qu’il était marié, divorcé, et faisait élever
ses enfants en Allemagne. -- Je ne suis pas marié; je ne l’ai jamais
été; je n’ai pas d’enfants; et, si j’en avais, ce n’est pas en
Allemagne que je les ferais élever.
Lui, soldat, ne pouvait rectifier. Sa famille l’essaya. Il s’agissait
de faits matériellement inexacts: toute réparation fut refusée.
M. de Pellieux, alors, s’avance: en civil. Il a quitté son uniforme,
dit-il, parce que son rôle est terminé.
Mais le changement de harnais ne l’a pas rendu moins agressif. Et, se
tournant peu à peu vers son subordonné en état de prévention, sous le
coup d’une décision du Conseil d’enquête, donc doublement ligoté, et
qu’a déjà provoqué à égalité de grade, mais non de situation, M.
Henry, le général traite le colonel de Turc à Maure; déclare son
attitude étrange le qualifie de « Monsieur », -- « un Monsieur qui
porte encore l’uniforme de l’armée française et qui est venu ici, à la
barre, accuser trois officiers généraux d’avoir fait un faux ou de
s’en être servi ».
-- Fait, non! S’en être servi, et s’en servir, oui! riposte Georges
Picquart.
Et il ajoute, complétant sa pensée, en cri d’alarme, mais aussi en
flèche du Parthe:
-- Rappelez-vous les papiers Norton!
Picquart est hué; de Pellieux, applaudi. C’est drôle que ce dernier
ne soit pas offusqué par l’uniforme au dos d’Esterhazy!
M. le lieutenant-colonel Picquart salue et sort, comme dans la chanson
de Ferny, ou mieux se case dans la salle.
Pas une fois, au cours de ces débats, et quelques occasions qu’on lui
en ait pu fournir, il ne s’est départi de la correction, de la réserve
absolue qu’il s’était juré d’observer. Mais aussi, s’il a encouru des
inimitiés puissantes, il s’est assuré des sympathies inaliénables et
énergiques.
M. Stock, l’éditeur, vient témoigner quant aux lettres de M. Esterhazy
que lui communique son ami M. Autant fils. Puis il atteste la bonne
foi de M. Zola; dit tenir d’un des juges de Dreyfus « que des pièces
furent montrées secrètement au Conseil; qu’il peut en énumérer quatre
».
Vous pensez si le président le reconduit!
C’est le tour de M. Lalance, député protestataire au Reichstag.
-- Au Reichstag! Encore un étranger bafouille une vieille baderne,
dans mes environs.
Évidemment: il est Alsacien. Mais on sait que cette origine est en
baisse depuis l’intervention de M. Scheurer-Kestner.