C’est au fur et à mesura que le succès se dessinait, c’est au cours

des voyages, c’est après chaque triomphe, qu’on acquérait, de ci de

là, quelqu’une de ces merveilles, sans valeur intrinsèque,

et inestimables, artistiquement, aux yeux des collectionneurs.

Mais chacun de ces bibelots a vu des siècles; a traversé, au grand dam

de son intégralité, des générations belliqueuses ou pacifiques, des

événements dont la seule évocation nous laisse rêveurs.

Oh! non, ce n’est pas ici le logis d’un cuistre, ni d’un philistin, ni

d’un marguillier! Et nul cadre, autant que ce fond de mosaïque

parlante, vivante, attestant le néant des folies ancestrales et la

survivance seulement d’une philosophie supérieure au geste éphémère

des humains, nul cadre ne siérait mieux à l’ascétique vision que mon

regard scrute, détaille -- stupéfié!

*

* *

Ascète? Zola! Hé! oui: ne vous pressez ni de sourire, ni de vous

récrier.

J’ai connu le Zola de la première manière, l’être d’effort et de

fatigue, de labeur et de réflexion, qui, puissamment, pesamment, le

pas lourd, les épaules massives, les reins tendus, traçait son sillon.

J’ai connu aussi le Zola de la seconde manière, amaigri, arrivé, dans

la période glorieuse et dangereuse où l’arme du militant, appendue au

mur, semble réduite à n’être qu’un trophée; où son ardeur aussi paraît

s’engourdir; où sa pensée risque de s’embourgeoiser.

Tout maître incontestable qu’il fût, j’ai même eu quelques prises de

bec avec celui-là. Car il ne faut pas qu’on s’y trompe: je ne suis pas

une thuriféraire, une admiratrice aveugle et sans restriction. Dans

beaucoup de ses œuvres, il est des passages qui me choquent, en tant

que femme, et sur lesquels j’exprimerais bien plus librement mon avis,

si c’était le jour de la montée au Capitole.

Mais chaque fois que j’ai refermé un de ses livres, en faisant le

bilan de mes impressions, l’enthousiasme a tellement dépassé la

désapprobation que celle-ci en demeurait négligeable et insignifiante.

Oui, l’accouchement d’Adèle, dans Pot-Bouille, me déplaisait -- mais

qu’étaient ces dix pages, auprès des trois cents autres, de satire

admirable contre la caste au pouvoir!... Oui, dans Germinal, il était,

peut-être, d’inutiles constatations -- mais quel plaidoyer en faveur

de la misère, du pauvre bétail à grisou! Oui, dans la Terre aussi, des

choses me répugnaient -- mais la grêle, la moisson, la pluie, les

foins, toutes les exhalaisons du sol, toutes les vapeurs de l’eau,

tous les souffles du ciel, on en avait, par la puissance du verbe,

goûté le mirage, éprouvé la sensation.

Il n’y a que « Jésus-Christ », au sujet duquel je reste intraitable...

et attristée. Même si cela se rencontra, au réel, qu’un tel bonhomme

portât un tel nom, il ne fallait pas le lui laisser; froisser tant

d’âmes aimantes, croyantes, puériles si l’on veut, mais dans le sens

du respect, de la foi, et de l’amour!

*

* *

Donc, je ne suis pas aveuglée par la passion, hypnotisée par une

dévotion sans frein ni borne. Je demeure bien maîtresse de mon

jugement, je discute, j’apprécie, -- nul fétichisme n’entrave l’exercice

de mon libre arbitre, de l’esprit d’examen qui veille en moi

constamment.

Et l’on me croira si je dis que ce Zola nouveau, dont mes yeux suivent

les jeux de physionomie, dont mon oreille enregistre les modulations

de voix, se révèle, s’affirme tel que je ne le connus jamais.

Oh! sa barbe n’a rien de prophétique; nulle frénésie ne l’agite en

trémolos! Il n’est pas violent, il n’est pas haineux: et ceux qui lui

ont prêté de grossières imprécations ont menti. C’est, au contraire,

la simplicité et la sérénité même. Il a accompli ce qu’il croit son

devoir... il a donc ce qui accompagne toujours pareille certitude: la

paix de la conscience. Et sans solennité -- avec une bonhomie

souriante, indulgente, à peine teintée de mélancolie.

Mais ses prunelles larges, mordorées, limpides, derrière le binocle,

rayonnent de la flamme intérieure de sa conviction; mais sa parole

basse, sans dissonances, résolue et discrète, est empreinte

d’irrésistible persuasion.

Et, tandis qu’il cause, assis tranquille, envisageant toutes les

responsabilités personnelles de son acte et prêt à les subir toutes,

un détail amusant me frappe, en ce dépisteur d’énigmes: son nez!

Il n’est pas joli, joli; il n’est pas vilain non plus; il n’est, en tout

cas, ni rondouillard, ni bête. Seulement il est fendu, au bout, comme

celui des chiens de chasse, des Saint-Germain, race supérieure.

« Signe de cynisme! » ne manqueraient pas de s’écrier certains

imbéciles de ma connaissance!

Mais je n’ai guère le temps de songer à eux! J’écoute, maintenant

fiévreusement intéressée, la genèse de l’aventure: comment Zola

triomphant, acclamé, riche, paisible, résolut de s’y jeter, et s’y

jeta à corps perdu.

Cela ne lui vint pas, en entendant chanter le rossignol -- mais presque!

Dans une maison tierce, il était, un soir, lorsque quelqu’un survint

qui, le matin, avait assisté à la dégradation de Dreyfus. Le récit en

fut fait parle témoin, avec un tel luxe de détails, une telle âpreté

visuelle, peut-être aussi un tel contentement, qu’une réaction en sens

contraire s’opéra dans l’esprit de l’écrivain. Une bouffée de pitié,

comme une bouffée d’encens, lui parfuma le cœur. « Un homme seul, même

coupable, contre tous les hommes, livré aux crachats, aux huées! »

Mais, le jugement paraissant correct, rendu sans haine et sans

crainte, dans l’absolu de la certitude, ce ne pouvait être qu’une

éphémère impression.

Zola n’y songea plus, ou guère, trois années durant. Il fallut que,

cet automne, un hasard le rapprochât de M. Scheurer-Kestner, d’autres

personnes dont j’ai oublié les noms, pour que, sur preuves, sur

pièces, sa conviction s’établit, irréductible, invincible.

Lui, d’autres, ont connu, sous l’injure, devant le défi, la farouche

hantise de les sortir; ces pièces de les donner, ces preuves -- et ces

gens traités de Judas, d’espions, de traîtres, de vendus, ont eu

l’abnégation, le hautain courage, le suprême patriotisme, de ne pas

céder à la tentation, de ne pas se justifier aux dépens de ceux-là

mêmes qui les insultaient.

Parmi ces derniers, il en est qui connaissaient la vérité; qui ont

spéculé sur le dilemme où ils savaient enfermer leurs contradicteurs.

Se taire, endurer l’outrage, gravir le calvaire jusqu’au bout, et

garder sa vertu stoïque -- ou, répondant, devenir des gueux, vaincre à

quel prix!

Ah! comme je les aime, moi femme, moi mère, de s’être tus!

*

* *

Maintenant, Zola est prêt à comparaître: acquitté, condamné, il suivra

sa voie vers un but dont rien ne le saurait détourner. Il sait tout ce

qui se dit et tout ce qui se complote; quels rendez-vous ont été donnés,

et quels individus on apostera. Non pas lui, mais Labori, établit le

dossier des menaces.

Et, pour la première fois, en cour d’assises, n’ayant assisté à aucun

des précédents procès, il se rencontrera avec madame Dreyfus, avec

Mathieu Dreyfus, qu’il n’a jamais vus. Personne n’a intercédé auprès

de lui, de ce côté; et presque tous ceux auxquels il a eu affaire sont

des Français de vieille race et des chrétiens de vieille roche.

Mais qu’importe tout cela! Toute vérité gênante n’est point reconnue

-- et c’est ainsi que se créent les courants factices, sur la portée

desquels les naïfs s’abusent.

Et, tandis que d’aucuns prient l’étranger « de se mêler de ses

affaires », moi qui ai vu les protestations internationales en faveur

du Canadien Riel, de la Russe Zasoulitch, du Cosaque Atchinof, des

Espagnols de Montjuich, etc., etc., je songe à ce que l’Europe

intellectuelle pense de celui-là qu’une partie de la France -- oh! bien

petite! -- méconnaît.

Tolstoï, pour la Russie, approuve; le Hollandais Domela Nieuwenhuis

lui écrit: « L’accusation que vous venez de porter au nom de la

justice violée vous signale comme un grand caractère »; le Danois

Bjœrnson lui écrit: « Combien je vous envie aujourd’hui! Combien

j’aurais voulu être à votre place, pour pouvoir rendre à la patrie et

à l’humanité un service comme celui que vous venez de leur rendre! »;

l’Anglais Christie Murray applaudit; l’Américain Mark Twain dit, dans

New-York Herald: « Je suis pénétré pour lui du plus profond respect et

d’une admiration qui ne connaît pas de bornes »; l’Italien Carducci, le

Victor Hugo de la péninsule, s’inscrit en tête de l’adresse portant

six mille signatures; les femmes de Hongrie « à l’immortel apôtre de la

vérité » écrivent que sa lettre à la France « a trouvé un écho

puissant dans le cœur de tous les peuples civilisés ».

Ici, certains réclament pour lui l’exil d’Aristide ou le cachot de

Torquato Tasso!

Loin de les amener à résipiscence, cette levée lumineuse les exaspère.

Ils en oublient les strophes célèbres d’un patriote qui fut ministre,

et qui, cependant, écrivait:

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières,

Qui bornent l’héritage entre l’humanité:

Les bornes des esprits sont leurs seules frontières,

Le monde, en s’éclairant, s’élève à l’unité.

Ma patrie est partout où rayonne la France,

Où son génie éclate aux regards éblouis!

Je suis concitoyen de tout homme qui pense:

« La vérité, c’est mon pays! »

Ainsi concluait M. de Lamartine: ainsi peut-on conclure aujourd’hui. En

escorte à l’Accusé, se présenteront, à la barre, les plus grands

esprits du monde civilisé.

Qu’on les juge!

5 février 1898.

LES QUINZE JOURNÉES

DE

L’AFFAIRE ZOLA

DU 7 AU 23 FÉVRIER 1898

LES QUINZE JOURNÉES DE L’AFFAIRE ZOLA

I

LA JOURNÉE DES PRÉLIMINAIRES

7 février.

De cette cohue; de ces six heures d’audience, dans une atmosphère de

four à plâtre; de tout l’appareil de la justice se déployant,

aujourd’hui, en grande solennité; de cette buée où les prunelles

luisent comme feux dans le brouillard; du spectacle des physionomies,

des attitudes, des mimiques célèbres ou inconnues, émergeant,

parce que proches, des limbes bleutées, des lointains confus; de tout

le décor, et ses accessoires, et son personnel, et ses personnages,

deux visions me demeurent à jamais incrustées dans la mémoire.

C’est d’abord une poignée d’hommes, menus comme des fourmis,

gravissant, dans une solitude encensée de clameurs diverses, l’énorme

escalier de la place Dauphine. La clarté blanche, sur la pierre

blanche, souligne de rayons les degrés. C’est une ascension dans la

lumière...

En tête, le pas nerveux, mais les épaules lasses, un homme qui devance

les autres vers le Capitole idéal où tout immondice sera le fumier

dont fleurira plus tard sa gloire!

... Puis, le restant du jour, devant ce même homme -- le coupable, le

criminel, l’accusé! -- comme un vol de papillons bleus qui s’abat, en

essaim de feuilles azurées, qui s’amoncèlent, s’éparpillent, tombent,

couvertes et recouvertes encore, lui apportant le respect, l’estime,

l’admiration des quatre coins du monde!

De l’étranger? Hé! oui. De France aussi. Mais beaucoup de nous autres,

méprisables « intellectuels », avons l’audace de nous sentir

infiniment plus compatriotes de Tolstoï, de Bjœrnson, de Nieuwenhuis,

de Mœterlink, de Christie Murray, de Mark Twain, de Carducci, etc.,

que d’Eyraud ou de Marchandon... nés français.

Nous n’imaginons pas la Patrie sans Justice et sans Vérité. Dans le

bagage légué par les âges distancés, nous entendons choisir: augmenter

le patrimoine de Beauté et de Progrès; rejeter loin les vieux

errements, les traditions homicides, les vestiges de barbarie, les

aveuglements imbéciles, les tortionnaires préjugés!

Ah! nous sommes de vrais bandits!...

Ce sentiment est si vif que son impulsion dépasse, ici, le fond de

l’affaire. Sur les mille signataires que voilà, pour une seule

dépêche, combien d’indécis encore, quant à l’innocence de Dreyfus?

Sans doute plusieurs; peut-être beaucoup.

Mais ce qui détermine les suffrages, ce qui les emporte dans un

courant d’enthousiasme inouï, c’est, en la personne de Zola, riche,

célèbre, et sacrifiant sa popularité, son repos, son bien, à sa

croyance, la manifestation, devenue rarissime, de l’esprit

d’initiative.

Hé! quoi, un contemporain, un individu de notre époque veule et

ménageuse a osé cela! Et lequel!

Ou n’en revient pas -- et on admire.

Par contre, pour l’adversaire, le scandale s’en accroît, la haine s’en

aggrave: il s’agit de lui faire expier, en huées, les bravos décernés

jadis; de récupérer le plus possible du fruit légitime de son labeur;

de se payer même sur sa peau... si l’occasion s’en présente!

On ne peut nier son talent: quinze années de suite: on le proclama. On

ne peut même pas inculper sa probité, dire qu’il est vendu.

On l’essaie pourtant. En cette salle, des gens qui n’ont pas l’air

d’aliénés vous glissent à l’oreille le chiffre « deux millions! »

C’est dit sans rire, posément. Oh! l’incommensurable sottise humaine

Cependant, vu l’insuccès, on se rabat sur l’orgueil.

Et lui, tranquille, épluche ses grands ou petits bleus; bonhomme; agacé

seulement par le formalisme des préliminaires.

A ses côtés, se détachent la haute silhouette blonde de Labori; la fine

silhouette brune d’Albert Clemenceau; la face de Mogol, creusée et

passionnée de Georges Clemenceau.

C’est la première fois que je vois son cadet à la barre. Et ce m’est

plaisir de constater son succès. Sobre, précis, d’une justesse

d’arguments si évidente, qu’elle est appréciable même aux profanes, ne

disant pas un mot de trop, et disant bien ce qu’il veut dire, sous une

forme concise et élégante, il apporte, à la vie judiciaire, les

merveilleuses qualités, l’aisance d’expression, l’acuité d’accent, la

rageuse éloquence, la griffe et le croc qui ont fait de son aîné, dans

la vie politique, un des premiers orateurs de ce temps.

Lui et Labori, d’ailleurs, se complètent au mieux. Un emballé, un

réfléchi: l’attelage est bon!

Sous le Christ, c’est le crâne en pomme et le visage «n boule de M. le

Président Delegorgue -- tout rond. Dans l’entre-fenêtre, c’est la

figure tirée, maussade et morne de M. l’avocat-général Van Cassel --

tout long.

Dans les couloirs, Esterhazy rôde, fui de tous, comme un chien galeux.

Dans le prétoire, c’est (après l’interrogatoire des prévenus, Perrenx

et Zola) le tirage au sort des jurés; la lecture de la plainte du

Ministre de la Guerre, servant d’acte d’accusation qui, retient quinze

lignes sur quinze pages; l’exposé du ministère public; la demande

d’instruction des experts.

Celle-ci est formulée par un avocat dont on ne voit pas la figure, à

peine un coin de moustache, et qui baragouine avec une voix de

décapité parlant.

O rencontres du sort! Revanches du destin! C’est M. Cabanes,

ex-substitut à Montbrison, qui demanda -- et obtint -- la tête de

Ravachol!

Voici ensuite épistolairement l’effrénée dérobade des témoins

militaires.

Le Président a refusé l’autorisation de comparaître au général Billot;

lequel l’a refusée au général Mercier; lequel l’a refusée à X...; lequel

l’a refusé à Z.... etc. Ça peut aller comme cela jusqu’au caporal de

garde!

M. le commandant du Paty de Clam se récuse...

-- Sa présence est indispensable, dit Me Labori d’une voix

tranchante, comme changée, d’une voix blanche que nuance quelque chose

d’indéfinissable. Il nous le faut: son audition s’impose.

Et il dépose des conclusions dans ce sens.

Mais M. Van Cassel semble tenir non moins à l’abstention de M. du Paty

de Clam. Et il sollicite le rejet des conclusions.

-- Quelle passion de lumière, en toute cette affaire!... s’exclame

ironiquement Labori.

Et il spécifie, quant au témoin tant disputé (objet présentement d’une

plainte de M. le lieutenant-colonel Picquart), quels faits le relient

étroitement à la cause présente. Les deux officiers fréquentaient la

famille de Comminges. Sur les deux dépêches signées l’une « Speranza

», l’autre « Blanche », adressées, à Tunis, à M. le lieutenant-colonel

Picquart, dans l’intention évidente de lui nuire et de le

compromettre, l’une est attribuée à un tiers, l’autre fut attribuée à

mademoiselle Blanche de Comminges.

Or, c’était un faux. M. Picquart en accuse M. du Paty de Clam, d’où

la plainte.

On avait quelques raisons de méfiance.

Pour faire rendre à la famille de Comminges une correspondance que

détenait M. du Paty de Clam, il fallut l’autorité de M. le général

Davout et l’intervention de M. Lozé, alors préfet de police. Encore

tout ne fut-il pas rendu d’un coup. Il avait été gardé une lettre, au

pouvoir, était-il objecté, d’une tierce personne, en demandant 500

francs.

C’était une dame voilée qui, en 1892, s’en dessaisissait au

Cours-la-Reine! Que l’on se rappelle, en 1898, la dame voilée de M.

Esterhazy, au même lieu, dans les mêmes conditions -- et l’on verra

qu’elle est de l’état-major!

D’autres témoignages sont également requis par la défense et

l’audience s’achève dans le calme qui sied à de tels débats.

Néanmoins, quelques aboyeurs ayant été apostés à la grande grille, la

voiture de Zola quitte par le quai des Orfèvres. On distingue par la

vitre, débordant de la pochette, comme un immense bouquet bleu: les

cinq cents télégrammes arrivés cet après-midi.

Des camelots passent criant les journaux où, d’ores et déjà, le nom,

l’adresse et la profession des jurés sont désignés à l’attention

publique: la croix blanche sur les portes!

Non loin, en face de la Tour de l’Horloge, boulevard du Palais, au

flanc du Tribunal de Commerce, une affiche est apposée. C’est la

réhabilitation de Pierre Vaux, innocent, mort au bagne, condamné par

erreur il y a quarante-sept ans, -- « chose jugée », dont a triomphé

la Justice.

II

LA JOURNÉE DU BÂILLON

8 février.

Une phrase qui tombe et retombe, avec l’absolutisme mécanique d’un

piston de machine: « La question ne sera pas posée. »

Elle hache tout le débat, le martèle, le seconde; indique bien, par la

répétition du rythme en leit-motiv, quels sont l’accord impérieux des

volontés, l’harmonie tacite entre les complicités et les effrois.

Dans l’assistance, M. Henri Rochefort, ricanant, dévisage Émile Zola;

s’efforce à surprendre s’il souffre; et si sa dignité saigne, et si sa

fierté défaille...

Madame Dreyfus comparait, si étonnamment ressemblante d’allure

générale, avec ses bandeaux plats, son air de réserve, à madame

Carnot, plus jeune.

Que son mari soit ou ne soit pas coupable, elle et les enfants sont

bien réellement des victimes. Elle n’est pas de ma religion, pas de ma

race même, si l’on veut: mais les Chinois non plus, qu’on m’a fait

racheter jadis par le Sou de la Sainte-Enfance, ni les noirs, sur

qui m’ont fait tant pleurer Bernardin de Saint-Pierre et Beecher

Slowe, n’étaient point de ma race! Et si je n’aime pas plus la couleur

de leur peau que je n’aime, en général, l’esprit juif, ce ne m’était

pas raison à approuver qu’on les suppliciât!

Et c’est vraiment une suppliciée, cette pseudoveuve, au nom déshonoré!

Ici même, aujourd’hui, cela se continue. Elle a dû affronter tous les

regards, traverser toutes les malveillances pour venir à la barre,

immobile, muette, tiraillée entre la défense et l’accusation, l’une

voulant qu’elle parle et l’autre qu’elle se taise.

Elle est vêtue de noir, presque de deuil! Sa jaquette d’astrakan,

cependant bien simple, offusque quelques charitables « aryennes ».

L’une se penche et dit à sa voisine, exprès assez haut, sur le passage

de la malheureuse, pour être entendue d’elle:

-- C’est, sans doute, la dernière pelisse de son mari! (sic.)

M. Esterhazy, hier présent, aujourd’hui absent, par lettre déclare

qu’il estime n’avoir pas à répondre à la citation de M. Zola, « simple

particulier », suivant « une voie révolutionnaire ».

Ah! celui-là!... je le rappelle, c’est de l’avoir vu juger, au

Cherche-Midi, que j’ai commencé de croire à l’innocence de Dreyfus!

M. Leblois dépose, fluet, mince, desservi par la faiblesse de son

aspect et la débilité de son accent. Toutefois, aucune variante

n’infirme ses dires, très nets, très formels: quant aux faits pour

lesquels Georges Picquart, son ami, recourut à lui comme avocat: le

piège des télégrammes « Blanche » et « Speranza. »

Et Marcel Prévost tient M. Leblois, son compagnon presque d’enfance,

pour une des âmes les plus scrupuleuses qu’il soit possible de

rencontrer. Il soutient de faits ses affirmations; cite, à l’appui de

ses dires toute une carrière de devoir, de dévouement et d’abnégation.

M. Scheurer-Kestner, robuste, haut, droit comme un sapin des Vosges

sous la neige de Noël, se dresse à son tour à la barre. Il a bien

l’aspect sombre et sain des arbres de là-bas; et sa voix est profonde

et grave comme le vent qui s’engouffre dans les défilés.

On lui reproche de ne pas être espiègle: on a raison. Mais était-il

nécessaire qu’il le fût?

Avec lui, l’Alsace, le protestantisme, sont en suspicion: l’une et

l’autre s’étant passionnées pour cette cause. Il est des gens qu’il

fait rêver de dragonnades ailleurs que dans les Cévennes... les fervents

de Saint-Barthélemy!

Remarquez cela: quiconque n’est pas catholique, ici, est suspect.

Il récite, de mémoire, les lettres du général Gonse au colonel

Picquart; qu’à l’insu de ce dernier lui a communiquées M. Leblois, et

que l’Aurore a publiées ce matin. Une phrase fait tressaillir

l’auditoire: « Au point où vous en êtes arrivé de votre enquête, il ne

s’agit pas d’éviter la lumière, bien entendu, mais il s’agit de savoir

comment l’on arrivera A LA MANIFESTATION DE LA VÉRITÉ. »

Et Georges Picquart de répondre avec une rare intuition:

« Mon général,

» Je vous ai déjà averti que nous courions à un grand scandale, à un

gros bruit où nous n’aurons pas le beau rôle si nous ne prenons pas

les devants. Le numéro de l’Éclair d’aujourd’hui confirme mes

appréhensions: car, si nous attendons encore, le scandale est là: nous

n’arriverons pas avant. »

M. Casimir-Perier ex-président de la République, lequel n’a pas

dédaigné d’obéir à la convocation légale méprisée et déclinée par tant

de témoins militaires, se fait acclamer pour une parole qui, à cet

égard, en veut dire long:

-- Je suis un simple citoyen au service de la justice de mon pays.

Pour le reste, il se retranche derrière le secret professionnel.

M. de Castro, sans rien savoir sur le fac-similé du bordereau publié

par le Matin, a reconnu de suite, aucune hésitation n’étant permise,

l’écriture de Walsin-Esterhazy.

Et nous sortons. On se bat dans les couloirs. Le calme d’hier ne

pouvait durer: « c’était scandaleux. » On y a paré.

Le Palais se trouve soudain envahi par une cohue qui m’est familière.

Il y a là-dedans des visages de connaissance -- les « allumeurs » --

qui, sous mon regard, détournent les yeux, gênés. Pourquoi? Les

pauvres diables! Il faut bien que tout le monde mange!

Mais il ne faudrait point non plus que, par conscience, ou y prenant

goût, ils écharpent tout à fait Zola. Ses amis l’ont poussé dans le

vestiaire Bosc; tandis que quelques énergumènes assomment un tout jeune

homme, un isolé, M. Genty, préparateur d’examens, accusé par eux,

malgré qu’il s’en défende énergiquement, d’avoir crié: « A bas la

France! »

Mais il a crié « Vive Zola! » -- Et il fallait bien justifier les

coups! Ceci fera école.

Et soudain, Zola réapparaît, entouré de sa poignée de fidèles. Malgré

tout ce qu’on peut lui dire, myope, gauche, pâle, mais le menton têtu,

il se dirige vers la porte de la façade, en haut du grand escalier.

La foule l’encombre; et aussi la cour; et aussi le boulevard,

trottoirs et chaussées, jusqu’à l’Hôtel-Dieu!

Il y fonce, il y sombre. Le ciel est bas, le jour expire. Vous

souvient-il, dans Salammbô, du dernier chapitre: Mathô descendant un

escalier comme celui-ci sous les coups de la populace?

On y songe... et on tremble. Moins pour lui, encore, que pour l’honneur

de ce pays! D’ici, c’est seulement son sillage furieux qui est indice

de sa présence. Une voiture qu’entourent les agents; un cheval qui

se cabre, puis part au galop...

-- A mort, Zola! A l’eau! A la Seine!

O France!

III

LA JOURNÉE DES GÉNÉRAUX

9 février.

Voilà que c’est changé, que les grands chefs arrivent; qu’un

papillotement de pourpre et d’or reluit sous le jour faux.

Vers la lumière... impressions vécues · 第 2 / 17 段