Il a dit de quelle façon, comme tout le monde il croyait à l

ERRATA

Page 46, ligne 16. -- Au lieu de: « ... sans valeur intrinsèque. »

lire: « ... sans valeur vulgaire. »

Page 59, sous-titre. -- Au lieu de: « La journée de préliminaires »,

lire: « La journée des préliminaires. »

Page 90, ligne 7. -- Au lieu de: « ... et les avocats disparaissent

aujourd’hui devant le témoin. » lire: « et les avocats disparaissent

aujourd’hui derrière le témoin. »

Page 112, ligne 12. -- Au lieu de: « ... la monomanie de

l’incompatibilité. » lire: « la monomanie de l’incorruptibilité. »

Page 142, ligne 15. -- Au lieu de: « ... la paupière fugace des

carnassiers, » lire: « ...la paupière fugace des rapaces. »

Page 180, ligne 15. -- Au lieu de « La nation entière, tous officiers

se valant, » lire « La nation entière, tous citoyens se valant. »

Page 243, ligne 10. -- Au lieu de « rendues autrefois par ce dernier,

» lire « remplies autrefois par ce dernier. »

Page. 309, lignes 3-4. -- Au lieu de: « Puis un public qui se tait,

respectueux; chutant lui-même qui trouble. » lire: « Puis un public

discret, respectueux chutant lui-même quiconque trouble. »

Page 318, ligne 18. -- Au lieu de: « que par ouï-dire, de troisième

main, » lire: « que par intermédiaire »

VERS LA LUMIÈRE.

L’Auteur et l’Éditeur déclarent réserver tous leurs droits de

reproduction et de traduction pour tous les pays, y compris la Suède

et la Norvège.

Cet ouvrage a été déposé au ministère de l’Intérieur (Section de la

Librairie), en janvier 1900.

De cet ouvrage, il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de

Hollande.

ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-&-M.)

EN PRÉFACE

Voici l’article que, le 24 janvier 1895, convaincue, comme tout le

monde, de la culpabilité de Dreyfus, j’écrivais dans le journal

l’Éclair.

Il y a, de cela, tantôt cinq ans: je n’ai pas à y changer un mot.

Et même, l’intuition qui se dégage de certaines phrases m’a incitée à

le choisir pour préambule à mes impressions d’aujourd’hui.

Que l’on excuse l’ironie survenue quant aux charges morales inhérentes

au commandement: elle n’est point mon fait, mais l’œuvre des

circonstances.

« L’oreiller a bougé, sur le visage de la victime... le règne du

silence est clos. »

Ayant écrit ceci, je devais écrire cela.

UN LÂCHE

S’il est vrai qu’un officier d’infanterie de ligne, en garnison à La

Rochelle, ait, « passant son sabre par-dessus la tête d’un gendarme,

frappé Dreyfus avec le pommeau, et lui ait fait une blessure d’où le

sang jaillissait », si le fait est vrai, celui-là a commis une vile et

déshonorante action.

Il n’y a pas à arguer de l’indignité du coupable: beaucoup, même des

patriotes qui ont regretté qu’on ne le pût condamner à la peine de

mort, auront le cœur serré de tristesse et soulevé de dégoût à l’idée

qu’un officier de l’armée française ait pu s’oublier à ce point non

seulement d’insulter, mais de frapper un prisonnier.

Justement parce qu’ils connaissent les lois de la guerre, parce qu’ils

sont investis de droits exceptionnels, les chefs militaires sont

astreints, bien autrement que le commun des mortels, au respect

d’eux-mêmes et des nobles traditions, à des devoirs inhérents comme

des charges à leurs privilèges -- et les égalant.

Enfin, suivant l’essence même du principe d’autorité, toute ascendance

hiérarchique suppose une supériorité morale, une suprématie,

justifiant de la mission d’ordonner, envers ceux dont la tâche est

d’obéir. Il faut plus d’expérience et plus de philosophie; plus de

savoir et plus d’humanité; une psychologie supérieure même à la

discipline; car, tout en la faisant strictement respecter, elle

s’efforce d’en atténuer les rigueurs et d’en prévenir les effets.

Éviter vaut mieux que réprimer... et celui-là seul est dans son rôle

qui, avec le bâton de maréchal, porte, dans sa giberne, la charpie des

bonnes paroles et le cordial du bon sourire.

Qu’est-ce que cela gâte, en tout cas? Ni la bravoure, en temps de

lutte; ni le mérite, en temps de paix. Être « le père du soldat, »

c’est avoir de l’avance vers la victoire sur ceux qu’exècrent leurs

troupes, et qu’elles suivent à la façon des chiens battus -- sans

entrain!

Or, si l’officier cesse d’être en exemple à ses hommes, il leur

devient motif à scandale, à insubordination, et à mépris. Ce qui fait

le plus de mal à l’armée, ce ne sont pas des attaques toujours

excessives lorsqu’elles englobent une collectivité et prétendent

tabler sur l’exception pour constituer la règle. Ce sont ces

exceptions elles-mêmes, les pires ennemies, puisqu’elles motivent,

provoquent, justifient l’agression.

Le règne du silence est clos. Tout se sait, tout se répète -- même les

plus hautes traîtrises... L’ « étouffement » est devenu d’un

usage difficile; toujours l’oreiller bouge sur le visage de Desdémone,

et éveille l’attention. Quelque jaloux qu’on puisse être de la

« respectabilité » nationale, l’honneur s’accommode mieux du grand jour

et de la justice rendue au nom de tous, devant tous: la même

publicité dont s’augmentent les exemplaires récompenses servant à

l’aggravation des exemplaires châtiments.

Peu de chose donc échappent à l’œil du public. La presse, au moins, a

cela de bon qu’elle est une vigie alerte; et que, si elle prévient

quelquefois à tort, par compensation elle ne laisse guère rien

échapper.

Ce n’est pas à une feuille de dénigrement systématique, c’est au

contraire à un journal « bien pensant » au sens militaire du mot, à un

journal patriote autorisé dans les casernes, au PETIT PARISIEN pour

tout dire, que j’ai emprunté les trois lignes guillemetées qui sont le

début et le thème de cet article.

Qu’en auront pensé les soldats, dans les chambrées? Surtout si quelque

chef (humain, celui-là, et désireux d’éveiller la pensée sous le képi,

le cœur sous l’uniforme) leur avait dit la veille, ou précisément leur

dit le lendemain:

-- Mes enfants, tout homme prisonnier et désarmé, quel qu’il soit, doit

être sauf. Celui qui l’insulte est un voyou; celui qui le frappe est

un lâche!

*

* *

Loin de moi la pensée d’assimiler Iscariote aux militants

glorieusement vaincus sur les champs de bataille. Le traître est le

rebut de l’humanité. Mais s’il se peut admettre qu’on le supprime, il

est inadmissible qu’on le supplicie, après que ses pairs en ont

décidé, qu’il a été rayé, en quelque sorte, du nombre des vivants. Sur

la route du Champ-de-Mars au bagne nul n’a droit d’intervenir!

Surtout de cette façon. Et il est honteux que, même envers celui-là,

l’autorité n’ait pas pris les mesures de défense qui lui incombent.

Ils sont toujours à prévoir, les crimes de foule, envers une proie si

infâme qu’elle peut se la supposer, abandonnée, livrée sans merci ni

vergogne -- alors que la sainteté du principe domine l’abjection du

prétexte!

Dreyfus n’est plus Dreyfus, ici: c’est un forçat, un parricide

quelconque, qui, ayant subi une partie de sa peine, s’en va l’achever

sous des cieux incléments; ramer des pois chiches aux galères de la

République, en cette Guyane, guillotine sèche, d’où bien peu sont

revenus.

Alors, envers cet anonyme, ce spectre de honte, cet être qui,

numéroté, n’est même plus un homme, mais un chiffre ayant cours

seulement pour la comptabilité des chiourmes, toute violence devient

odieuse.

Encore que ces exécutions sommaires (fussent-elles les représailles de

la révolte) m’emplissent toujours d’un mortel effroi -- car derrière

le poing fanatique j’entrevois sans cesse la griffe lâche qui spécule

sur l’anonymat pour esquiver la responsabilité -- il est, aux

multitudes, des atténuations toujours, et des excuses. L’ignorance

engendre la brutalité, comme l’excès de misère enfante l’excès de

haine... et étouffe la miséricorde aux cœurs les plus cléments.

La mère, la vieille artisane, pensant à son fieu, qui ramasse un

caillou et en brise le carreau de la voiture où se blottit l’ « autre

»; le pioupiou d’un sou, l’ouvrier que la colère emporte, je ne les

approuve pas, certes, mais je les comprends et les considère avec

indulgence.

Aucune ne me vient pour l’officier instruit, éduqué, qui détache de

son flanc un sabre destiné à d’autres usages et, à la faveur de la

nuit, perdu dans la cohue, invisible et insaisissable, s’offre la

dégradante joie de frapper le dégradé.

D’ailleurs, ces actes -- qui encourent tout de suite la réprobation

des âmes fières -- ne tardent point, par la réflexion, à rallier tous

les dégoûts. On est de France, après tout; quelque chevalerie

subsiste, en dépit de l’internationale invasion des tripoteurs; le

peuple a de bon et beau sang dans les veines: on n’aime pas les lâches,

chez nous!

C’est pourquoi l’initiative de cet officier est à ranger auprès du

raffinement de cette mondaine qui, en 1811, dedans Versailles,

avivait, du fer de son ombrelle, les plaies des captifs. Et aussi près

l’élan généreux qui, le jour où Aubertin tira sur Jules Ferry, poussa

un rédacteur parlementaire à s’approcher de l’agresseur désarmé,

maintenu, à demi assommé par les clients de l’indemne victime, et à

lui fendre l’arcade sourcilière d’un coup de poing sous quel le sang

gicla.

Noble courage! Héroïsme facile et d’un rapport sûr -- soit qu’on y

ramasse quelque pourboire; soit que s’y contente une haine de caste;

soit, simplement, que le fauve instinct de cruauté, réprimé par la

civilisation apparente, y trouve satisfaction et délices.

Quoi que ce soit, c’est bien dégoûtant!

S.

Éclair, 24 janvier 1895.

AFFAIRE DREYFUS

SÉVERINE

VERS LA LUMIÈRE...

IMPRESSIONS VÉCUES

PARIS

P.-V. STOCK, ÉDITEUR

(Ancienne Librairie TRESSE & STOCK)

8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS

PALAIS-ROYAL

1900

Tous droits réservés.

1900

A la mémoire vénérée

de

SCHEURER-KESTNER.

LE PROCÈS D’ESTERHAZY

10-11 JANVIER 1898

LE PROCÈS DREYFUS-ESTERHAZY

I

Mon impression? Elle sera nette.

Hier matin, je disais « Rien ne me prouve que Dreyfus soit coupable

-- mais rien ne me prouve, non plus, qu’il soit innocent. » Hier

soir, Me Labori, une dizaine de camarades (que je ne nomme point parce

qu’appartenant à des journaux d’opinion contraire, où la constatation

publique du fait leur pourrait nuire) et moi-même, sommes sortis de la

salle d’audience absolument troublés; inclinant bien davantage que

précédemment à admettre qu’une erreur avait été commise.

Il faut avoir la vaillance de ses opinions, surtout quand elles sont

dangereuses et vous exposent à l’injure. D’ailleurs, les gémonies me

paraissent, en ce moment, sinon le dernier salon où l’on cause, du

moins celui où l’on discute librement entre libres esprits. La

compagnie y devient bonne... préférable en tout cas.

Et si la situation pécuniaire de la famille Dreyfus, son effort

financier -- très louable, droit et même devoir puisqu’il s’agit de

réhabilitation et d’honneur -- fait que l’on doit demeurer

obstinément et farouchement éloigné d’elle; il n’en est pas ainsi de

M. Scheurer-Kestner.

Ce « vendu », ce « renégat», ce « Prussien », a traduit, en des mots

d’une simplicité admirable, la genèse de sa conviction; les hantises

de sa conscience; des états d’âme où se sont reflétées les angoisses

éprouvées par beaucoup.

Vraiment, cette sorte d’examen psychologique, de confession publique,

avait de la grandeur, une incontestable autorité, un rayonnement de

force extraordinaire. Et je suis heureuse d’apporter, au vieillard

tant abreuvé d’outrages, l’expression des sentiments de haute estime

et de profond respect qu’il a su inspirer, hier, à une bonne partie de

l’auditoire.

*

* *

Et l’affaire Esterhazy?... C’est vrai, pourtant, qu’il y a une affaire

Esterhazy! Mais elle apparaît tellement le corollaire de l’autre, son

annexe, sa dépendance, qu’en dépit de l’actualité elle se trouve de

second plan.

C’est dans cette même petite salle, austère et nue, que fut jugé,

voici trois ans, le capitaine Dreyfus.

Par cette même porte étroite que nous franchissons, en équerre avec le

mur extérieur, dans l’angle inférieur et senestre, il pénétra. Par

quelqu’une de ces quatre fenêtres, sur la gauche, à la troisième

desquelles est adossée la tribune du Commissaire du gouvernement

(faisant face à la sellette, surmontée de la tribune du défenseur, qui

s’appuie au mur de droite), le regard de l’accusé plongea, se perdit,

s’évada, dans les arbres du jardin. Et les yeux du condamné

rencontrèrent ce même Christ, retour de Trianon après le procès

Bazaine, dont le vaste cadre surmonte et domine le tribunal.

Quatre becs de gaz crinolinés d’abat-jour en tôle peinte; à mi-longueur

de salle, un poêle à tuyau vertical, qui chauffe trop; deux autres

tuyaux, qui le flanquent, à distance, en colonnes montantes; les sept

fauteuils de velours des juges, sur l’estrade, derrière la table

recouverte d’un tapis vert; d’autres sièges, derrière, comme il est

d’usage, pour des collègues ou des personnages d’importance; une porte

dans le fond, à gauche, dans l’axe de la porte d’entrée, accédant à la

salle des délibérations; en avant, en retour, après le carré du

témoignage, des chaises, face au Conseil, où prennent place Me Labori

et madame Dreyfus, Me Demange et M. Mathieu Dreyfus, parties civiles;

après, dans le même sens, les banquettes destinées aux témoins;

d’autres banquettes, où la place de chaque journal est marquée d’une

étiquette bleue, pour la presse judiciaire; la balustrade; et des

banquettes encore, où le public s’entasse tel est le décor.

Soudain, il se garnit.

Voici le Commissaire du gouvernement; le chef de bataillon en retraite,

Hervieu, dont un aveu sans artifice, tout à l’heure, fera sourire; dont

l’insistance à contredire un témoin, bien plus tard, fera grogner.

Voici les arbitres: le général de Luxer, président, dont la correction

est réellement impeccable; les colonels de Ramel et Bougon; les

lieutenants-colonels Marcy et Gaudelette; les commandants Cardin et

Rivals. Puis les juges suppléants: le colonel Bailloud; le

lieutenant-colonel Paquin; le chef de bataillon Rapine du Nauzet de

Sainte-Marie.

Voici le défenseur: Me Tézenas, dont la nerveuse silhouette, dans la

robe noire épaulée d’hermine, se détache en valeur sur le mur gris;

ses secrétaires, Mes Jeanmaire et Brun.

Voici l’accusé Marie-Charles-Ferdinand Walsin-Esterhazy.

*

* *

Une physionomie étrange, pas laide, pire peut-être, de condottiere

florentin. Un animal de proie, à coup sûr; une tète d’oiseau, au grand

nez en bec, aux cheveux courts et plats ramenés en avant, à l’ossature

saillante -- l’œil embusqué profondément dans l’orbite, sous l’auvent

d’épais sourcils.

Il n’est pas grand, cet œil, sans éclat et sans expression; mais d’une

vivacité de mouvement tout à fait bizarre. Il va, vient, furette sans

cesse, aux aguets sous la paupière baissée, ou comme tapi derrière les

cils, inquiet, au sens nerveux du mot.

Il correspond assez exactement aux brisures de la voix, hachée menue,

avec des inflexions volontairement persuasives -- et inattendues!

Car ni le regard, ni l’accent, ne s’accordent avec l’allure

extérieure. Entre ceux-là et celle-ci, quelque chose détonne,

déconcerte. On souhaiterait de la brusquerie, presque de la

brutalité... et l’on ne rencontre qu’une particulière élégance, des

colères à blanc, des indignations à froid.

Cependant, on devine que l’homme est un violent?...

Je ne mets en ceci nulle perfidie: il serait inutile d’en chercher. Je

rencontre une énigme vivante, je l’étudie: voilà tout.

Sec comme un coup de trique, la moustache trop noire pour la tonalité

générale du visage, deux grosses bagues à la main droite, M. Esterhazy

apparaît bien d’origine étrangère; d’une race qu’a naturalisée une

notoire et héréditaire bravoure; pas déplaisant, mais venant de plus

loin encore que Florence: de la puzta, de l’Orient des cimeterres, des

sacs cousus sans plus de façons, et du mauvais café.

Avec cela, d’une intelligence peut-être encore supérieure à ce que

l’on s’imagine; habitué aux difficultés; se plaisant aux

complications, très souple et très délié -- une lame de dague dans un

fourreau de sabre!

Il écoute sans broncher, presque un sourire à fleur de lèvres, la

lecture de l’ordre de mise en jugement, dont les deux attendus (après

constat que rapporteur et commissaire inclinaient et concluaient au

non-lieu) font grand honneur aux intentions de M. le général Saussier.

« Attendu néanmoins que l’instruction n’a pas produit, sur tous les

points, une lumière suffisante pour proclamer, en toute connaissance

de cause, la non-culpabilité de l’inculpé;

« Attendu, en outre, qu’en raison de la netteté et de la publicité de

l’accusation et de l’émotion qu’elle a occasionnée dans l’opinion

publique, il importe qu’il soit procédé à des débats contradictoires,

etc. »

Il écoute, avec la même expression indéfinissable, les éloquents et

brefs plaidoyers de Mes Labori et Demange; le dépôt de leurs

conclusions, tendant à ce que madame Alfred Dreyfus et M. Mathieu

Dreyfus soient admis comme parties plaignantes, tout au moins

autorisés, assistés de leurs défenseurs, à suivre les débats, à y

participer; l’opposition formulée par le commissaire du gouvernement,

puis par Me Tézenas -- pourquoi, puisque la lumière, souhaitée de

tous, dit-on, ne peut que jaillir plus sûre du choc des intérêts? --

et le rejet, par le Conseil, après délibération de la requête

présentée par les deux avocats.

La formalité à accomplir, maintenant, est l’appel des témoins. Et M.

le commandant Hervieu a cette phrase délicieuse, quant à ses espoirs

de huis-clos:

-- Ce n’est peut-être pas la peine de faire double dérangement. On fera

sortir les témoins EN MÊME TEMPS QUE LE PUBLIC.

Quelques symptômes de gaieté se manifestent dans l’auditoire, devant

cette candeur chevronnée « qui ne nous l’envoie pas dire »! Même, de

vagues éclairs de malice balafrent les sévères visages des juges.

Et l’on procède quand même à l’appel des témoins, dont voici la liste:

Mathieu Dreyfus.

Scheurer-Kestner.

Me Leblois (a écrit qu’appelé à Strasbourg pour la mort de son père,

il sera de retour mardi à deux heures).

Autant père.

Autant fils.

Stock, éditeur.

Mme Pays.

Weil.

Féret, directeur de l’Agence postale du passage de l’Opéra.

Lieutenant-colonel Picquart.

Commandant Curé.

Lieutenant-colonel Henry.

Commandant Lauth.

Gribelin, archiviste.

Bertillon, directeur du service anthropométrique.

Mulot.

Général Gonse, sous-chef de l’État-Major général.

Commandant du Paty de Clam.

Lieutenant Bernheim.

Capitaine Junck.

Capitaine Valdant.

Belhomme, expert en écritures.

Varinard, expert en écritures.

Couard, expert en écritures.

Hote, expert chimiste.

Commandant Bergouignan.

Un vif mouvement de curiosité se manifeste sur le nom du

lieutenant-colonel Picquart. Hé! quoi, c’était cet officier de

turcos, là, à gauche, d’aspect résolu et droit, le regard net,

l’allure d’un jeune sous-lieutenant?

Tous sortent. M. le Commissaire du gouvernement réclame le huis-clos.

*

* *

Une heure quinze d’attente -- la chose se discute ferme -- rentrée

du Conseil décision: huis-clos partiel.

C’est toujours ça!

Et le commandant Hervieu donne lecture de l’acte d’accusation contre

le lieutenant-colonel Picquart, intitulé « Rapport » par M. le

commandant Ravary.

Il n’y est rien dit de bien neuf que le public ne connaisse déjà,

sinon que ce fut la saisie, par le lieutenant-colonel Picquart, d’une

lettre-télégramme, adressée à M. Esterhazy, signée C., et de

provenance étrangère, qui éveilla son attention et détermina son

enquête. La correspondance fut saisie, le bordereau fut examiné,

comparé; la conviction de M. Picquart se forma, inébranlable.

Mais il eut de l’initiative; garda un mois par devers lui, pour ne

tenter d’édifier ses chefs qu’après s’être édifié soi-même, le

document initial par lui découvert; osa dire, mis en disgrâce pour

avoir cherché la vérité: « Ah! ils ne veulent pas marcher là-haut! On

les y forcera bien! »

Ce qui est un cas pendable...

Le rapport s’occupe aussi de la « Dame voilée » et des quatre

entrevues, tantôt à l’Esplanade des Invalides, tantôt au Sacré-Cœur,

tantôt à Montsouris, qu’elle eut avec le commandant Esterhazy -- la

Dame voilée, si distinguée, qui disait, lui remettant un document: «

Servez-vous-en si LE TORCHON BRÛLE! »

Et, après une courte suspension, l’audience reprend, par

l’interrogatoire de l’accusé.

Ce qu’il dit? Pas grand’chose: il nie tout; raconte à nouveau

l’aventure de la Dame voilée, cartes signées Speranza, rendez-vous

mystérieux; déclare qu’il est étranger au bordereau, qu’on a abusé du

nom d’un officier pour se procurer de son écriture; que les

allégations du document ne peuvent se rapporter à lui; affirme qu’il

n’a pas changé sa « main » après publication du fac-similé du Matin.

Il soutient encore que, quoi qu’on ait prétends, l’idée de se tuer ne

lui vint jamais; s’exprime avec véhémence quant à ce qu’il appelle les

« cambriolages » du lieutenant-colonel Picquart.

Mais, puisqu’il n’en savait pas la cause, n’était retenu par aucune

considération professionnelle, accusait les domestiques, pourquoi lui,

partisan de l’autorité, devant ces faits inexplicables, ne

s’adressait-il pas, tout uniment, au commissaire de police?...

Personne ne songe à lui poser la question; et le président, sur sa

demande, donne lecture de ses notes d’inspection générale, lesquelles,

professionnellement fort élogieuses, le représentent comme un parfait

militaire.

*

* *

M. Mathieu Dreyfus prête serment. C’est un homme jeune, grand, mince,

de noir vêtu.

Sa voix un peu sourde, comme brisée, est cependant distincte. Il

réfute l’argument de la défense, quant au décalque d’écriture

d’Esterhazy, ayant servi à Dreyfus pour le bordereau. Un tel acte

n’eût été commis qu’aux fins de préparer un alibi, de compromettre un

tiers; et plutôt que d’objecter seulement: « Ce n’est pas moi l’auteur,

» son frère eût dit: « C’est Esterhazy, l’auteur ».

Il rappelle toutes les concordances pouvant exister (départ aux

manœuvres, etc.) entre l’accusé et celui qui traça le bordereau. Il

invoque, non pas seulement la similitude, mais l’identité absolue

des caractères, entre l’écriture du commandant et celle du bordereau;

il insiste sur les profondes, diverses et vérifiables modifications

qu’Esterhazy apporta à son mode d’écrire, au lendemain de la

publication du Matin; il oppose à la controverse orthographique portant

sur le mot « uhlan » (que l’accusé prétend n’avoir jamais tracé qu’à

la hongroise « hulan ») l’accusé lui-même, en une lettre saisie chez

M. Hortat-Jacob, avoué, où il disait, parlant de ses créanciers: « Ces

canailles auraient besoin de la lance d’un uhlan prussien, pour leur

apprendre à traiter ainsi un officier français. »

Quant aux extrémités auxquelles en était réduit M. Esterhazy, acculé

au suicide et y songeant, une autre lettre figure au dossier qui

l’établit, une lettre de 1894.

Ici, un incident se produit:

-- C’est faux! interrompt l’accusé. Elle est de 1895.

Impassible, M. Mathieu Dreyfus sollicite production et lecture de la

pièce, du passage visé, tout au moins.

Et le général de Luxer lit:

« ..... en décembre 1893, il y a sept mois, etc. »

La cause est donc entendue.

Mais on a agacé la défense. Avec son habileté ordinaire, ce talent de

stratégie qui lui est particulier et caractéristique, Me Tézenas tend

un piège au témoin qui y donne tête baissée, volontairement, et de

bien émouvante façon!

Le subtil avocat a tiré de sa serviette le fac-similé comparatif de

lignes entremêlées, que, par la poste, tout le monde a reçu. C’est, je

crois, le document qui fera le plus, dans l’opinion, pour stimuler le

doute, quant au cas du capitaine Dreyfus.

Me Tézenas stigmatise cette propagande « effrénée », interpelle le

frère du condamné sur ce qu’elle a pu lui coûter.

-- On parle de trois cent mille francs...

Ah! bien, ce n’est toujours pas six millions!

-- C’est mon affaire riposte vivement Mathieu Dreyfus.

-- Vous avez le droit de défendre votre frère ici, mais pas ailleurs!

réplique Me Tézenas.

Et l’homme en deuil, soulevé par sa passion fraternelle, de crier:

-- Je le défends partout!

*

* *

J’ai dit, plus haut, l’impression produite par la déposition de M.

Scheurer-Kestner. J’ai donc peu à y revenir.

Il a dit de quelle façon, comme tout le monde il croyait à la

culpabilité du capitaine Dreyfus, comment il éconduisit, avec pitié,

sur le conseil de MM. Billot et Freycinet, le frère du condamné venu à

lui, en tant que compatriote, au cours de l’an 1895; comment,

d’entendre exprimer l’angoisse des Alsaciens-Lorrains, il fut amené à

la vouloir résoudre; comment la publication du bordereau le conduisit

à désirer reprendre, pour son compte, l’expertise graphologique envers

Dreyfus; comment il fut averti que le service d’état-major était sur

la piste d’Esterhazy, eut communication des lettres du général Gonse

au lieutenant-colonel Picquart; comment il compara, à son tour, avec le

bordereau, l’écriture d’Esterhazy, acquit la conviction de l’identité

des caractères; comment il reçut alors Mathieu Dreyfus, avertit le

gouvernement -- et marcha!

Après, les dépositions ont eu moins d’importance.

On a entendu M. Autant père qui, confronté avec madame Pays, maîtresse

d’Esterhazy et locataire de l’immeuble dont lui est gérant (au sujet

d’un transfert de bail à son nom qu’elle souhaitait immédiat,

craignant le suicide du commandant) et en désaccord avec elle, a

riposté au commissaire du gouvernement l’incriminant de malveillance:

-- Parce que je dis la vérité? Mais je suis aussi susceptible d’être

cru que madame!

On a entendu M. Autant fils, qui a communiqué à M. Stock une lettre de

M. Esterhazy; M. Stock, qui a remis ladite à M. Bernard Lazare, pour

le général de Pellieux.

On a négligé de convoquer M. Bernard Lazare, qui l’aurait remise à M.

Mathieu Dreyfus. Cette omission est regrettable.

On a, enfin, entendu le capitaine Weil, chargé par M. Esterhazy de

contracter des emprunts chez les grands Juifs.

M. Mathieu Dreyfus avait déjà dit quelques mots de ces appels de fonds

auxquels répondirent des souscriptions variant entre vingt et mille

francs. Une lettre à ces fins, adressée par l’accusé au capitaine

Weil, fut transmise, du consentement de M. Esterhazy, à M. Zadoc-Kahn,

grand rabbin de France, pour s’en servir auprès de madame

Furtado-Heine. Celle-ci mourut. La lettre resta en souffrance, aux

mains de l’intermédiaire, qui la remit récemment à M. Mathieu Dreyfus.

C’est celle où est précisée la situation financière du commandant en

1894, et citée plus haut.

M. Féret, directeur d’une agence postale, vient témoigner que la

lettre de menaces par lui expédiée à Lyon pour revenir à M. Hadamard,

beau-père d’Alfred Dreyfus, ne lui fut pas remise par Esterhazy, mais

par deux individus dont l’un, hydrocéphale, avait une moustache

blonde.

Et le huis-clos est prononcé -- parce que le lieutenant-colonel

Picquart va parler.

Nous le croisons dans l’antichambre. Il se dirige vers l’audience

comme on marche à l’assaut, le pas sonore, le regard fixe, le

menton contracté.

Celui-là est un homme. Rappelez-vous ce que je dis aujourd’hui; je

suis un peu sorcière à mes heures. Il a le Signe: vous verrez ce que

l’avenir fera de lui!

II

Un mur derrière lequel il se passe quelque chose et devant lequel

circulent une cinquantaine de personnes, harcelées par les agents.

Dans le tas, la presse judiciaire au grand complet, et en l’oubli de

l’ordre du gouverneur de Paris, ainsi conçu:

GOUVERNEMENT Mre DE PARIS

ÉTAT-MAJOR

BUREAU

de la Justice militaire.

N° 1233 P.

OBJET:

au sujet de l’affectation d’un local spécial aux membres de la presse

à l’hôtel des Conseils de guerre.

PARIS, le 30 mars 1895.

A M. Bergougnan, Président de l’Association de la Presse

Judiciaire Parisienne, 33, rue de Constantinople, Paris.

Monsieur,

En réponse à votre lettre du 25 mars courant, j’ai l’honneur de vous

faire connaître que je viens de donner des ordres pour qu’une salle

spéciale de l’Hôtel où siègent les Conseils de Guerre soit mise à la

disposition des membres de la presse, dans les cas exceptionnels où,

le huis-clos étant ordonné, l’accès de la salle d’audience serait

interdit au public.

Veuillez recevoir l’assurance de ma considération la plus distinguée.

Général SAUSSIER.

Aussi en rappelle-t-on le texte, par dépêche recommandée, à M. le

général de Luxer, qui le doit ignorer, car aussitôt, la salle de

réception, en bas, est attribuée à la presse judiciaire.

Mais là-haut, que se passe-t-il?

La curiosité demeure tiède. Car la mollesse prudente de l’enquête, si

anxieuse de n’aller pas trop loin; la rédaction du rapport Ravary,

visant uniquement le lieutenant-colonel Picquart; l’agacement du

Commissaire du gouvernement (représentant l’accusation) contre les

témoins trop à charge -- et le huis-clos partiel -- nous ont édifiés,

d’avance, sur le résultat.

L’accusé aussi. Il se sent du côté du manche, couvert par la « chose

jugée ». C’est ce qui bannit toute émotion du débat; retire à l’homme

le bénéfice de sympathie qui s’attache, d’ordinaire, à la situation.

On n’est pas inquiet pour lui: il n’est pas inquiet pour soi-même. Sept

magistrats de bonne foi, évoluant dans le vide, accomplissent, à leur

insu, un simulacre.

*

* *

Nous en sommes si parfaitement sûrs, que nous copions, des heures

avant que le verdict soit rendu, la formule d’acquittement.

Parfois, la porte s’ouvre: un camarade, arrivant du dehors, apporte

quelque écho, quelque nouvelle.

Ainsi, nous apprenons que le lieutenant-colonel Picquart et le

lieutenant-colonel Henry, confrontés, auraient eu ensemble, dans le

prétoire, une discussion, presque une altercation, des plus violentes;

qu’un des déposants civils s’est vu littéralement réduire au silence,

par le Commissaire du gouvernement...

Puis, qu’il y a, extérieurement, ainsi que nous l’avons pu constater,

jusqu’à sept heures environ, quatre pelés et un tondu -- soit une

cinquantaine de personnes, dont quarante reporters; et autant de

gardiens de la paix.

La consigne est stricte: il faut montrer le carnet de l’Association de

la presse judiciaire pour franchir le seuil de la cour.

Mais vers huit heures, elle se relâche; tandis que Me Tézenas

prononce, à ce qu’on chuchote, une remarquable plaidoirie. Faut-il

qu’il soit riche en éloquence, tout de même, pour la prodiguer ainsi,

sans but et entrer en coquetterie avec une porte ouverte!

Soudain, on laisse monter; comme dans la rue, on laisse stationner.

Simultanément, dehors, des groupes s’organisent, en vue de la petite

ovation aussi improvisée qu’imprévue; dedans, on gravit en tumulte le

large escalier de pierre à rampe forgée. Nous revoici dans la salle du

Conseil, dont les membres sont debout, là-bas, au fond, sur l’estrade.

Et M. le général de Luxer lit:

Au nom du peuple français,

Aujourd’hui 11 janvier 1898, le premier conseil de guerre du

gouvernement militaire de Paris, délibérant à huis-clos, le Président

a posé la question suivante:

« Le nommé Walsin-Esterhazy (Marie-Charles-Ferdinand) est-il coupable

d’avoir pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec

une puissance étrangère ou avec ses agents, pour les engager à

entreprendre la guerre avec la France ou pour leur en procurer les

moyens crime prévu et puni par les articles 2 et 76 du Code pénal, et

189, 267 et 202 du Code de justice militaire, l’article 7 de la loi du

8 octobre 1830, l’article 5 de la Constitution du 4 novembre 1847,

l’article 1er de la loi du 8 juillet 1850? »

Les voix recueillies séparément et commençant par le grade inférieur,

le président ayant émis son opinion le dernier, le conseil de guerre

déclare:

« A l’unanimité, Walsin-Esterhazy n’est pas coupable. »

En conséquence, le Conseil acquitte le nommé Walsin-Esterhazy,

sus-qualifié, de l’accusation portée contre lui, et le président

ordonne qu’il soit mis en liberté s’il n’est retenu pour autre cause.

Enjoint au commissaire du gouvernement de faire donner immédiatement

en sa présence lecture du présent jugement à l’acquitté, devant la

garde assemblée sous les armes.

*

* *

Et voilà: nous n’avons pas une syllabe à changer à notre petit papier.

Tant mieux! L’acquittement, quel que soit l’accusé, est toujours

préférable. Mais, triomphant par ricochet, bénéficiant moins des

tendresses qu’il inspire que des haines attachées à un autre, M.

Esterhazy eût peut-être mieux fait, en demandant une voiture comme il

est d’usage, de ne pas aller à pied s’offrir à des enthousiasmes sur

la sincérité desquels il ne peut se méprendre.

Deux pas plus loin, un confrère m’interpelle:

-- Eh! bien, vous savez? On vient d’arrêter madame Jouffroy d’Abbans,

celle qui connaissait le nom de la « Dame voilée », celle qui a déposé

devant le commandant Ravary! Ça recommence!

... On s’y attendait bien.

AUTOUR DE L’ÉNIGME

AUTOUR DE L’ÉNIGME

14 janvier 1898.

J’en puis parler sans haine et sans crainte: sans haine, parce que je

n’y apporte nul parti-pris -- pas assez sûre du fait pour me ranger

résolument, et quoi qu’il en doive arriver, parmi les « tenants » de

l’innocence; trop indépendante, trop éprise de vérité et trop anxieuse

de justice, pour admettre à l’aveuglette, sans examen, sans

discussion, le credo que, par la terreur, on nous prétend imposer --

sans crainte, parce que l’outrance de certaines épreuves a cela de bon

qu’elle insensibilise, et qu’il en est de moi, désormais, vis-à-vis de

l’injure, comme de Mithridate envers le poison. J’en ai trop pris:

l’effet est nul!

Car on en est là: que dire sa pensée, quelles que soient la

modération du fait et la courtoisie de la forme, constitue un péril;

expose à l’attentat des mains pleines de cailloux et pleines

d’immondices.

Mais peut-être, précisément, cet excès de violence a-t-il été

maladresse. Si l’on en a obtenu le silence des âmes faibles ou

timides, il était à croire que des esprits plus robustes, mieux

trempés, souffriraient impatiemment telle brimade, telle atteinte au

droit individuel; qu’ils ne résisteraient pas à la tentation de

relever le défi, et à l’attrait même du danger, si parfaitement

impérieux et séducteur.

La popularité n’est pour plaire, aux consciences hautaines, que si

elle escorte quelque acte particulier de courage ou de justice; que si

elle y accède, en un bel élan d’intuition et de ferveur. Mais ramassée

dans l’erreur ou l’abus, obtenue, non conquise, en développant, en

flattant la vulgarité du populaire -- qui n’est pas le peuple -- elle

demeure négligeable, elle reste dédaignée aux êtres probes, aux êtres

fiers.

Une « élite »? Que non pas. Le mot est prétentieux, la chose est

ridicule: mais cette compensation au nombre, cette loi inéluctable qui,

presque toujours, range le droit et la raison du côté des minorités.

Il faut savoir en être, il faut vouloir en être, obstinément,

farouchement! En raison de ce principe que le pouvoir et la force,

enfantant fatalement l’arbitraire, ne sauraient s’exercer sans dommage

à la liberté d’autrui.

D’ailleurs, ceci ne se raisonne guère: c’est question de tempérament.

Dès les premiers pas, en quelque sorte, chacun marque sa tendance, et

sous quel signe il est né. On distingue, très aisément, les

disciplinés des réfractaires, et celui qui serait tyran de celui qui

sera insurgé.

La querelle présente n’est pas à diviser autrement: autoritaires,

libertaires; ceux-là, épileptiquement, s’acharnant à museler ceux-ci.

Et Dreyfus n’est qu’un prétexte au grand combat des idées.

*

* *

Qui s’en occupait jadis? Sa famille, bien entendu; quelques

compatriotes d’Alsace (on se rappelle, à ce propos, dans le Journal,

en novembre dernier, la très curieuse enquête sur place de M. Ranson);

quelques coreligionnaires -- et, sur la foi de Me Demange et le récit de

Bernard Lazare, quelques personnes préoccupées des irrégularités de

procédure.

Plusieurs de celles-là ne concluaient aucunement de façon péremptoire

à l’innocence ne disaient pas: « Il a été jugé injustement »; disaient

seulement « Il a été mal jugé », au sens juridique du terme.

Ces excentriques, ces malintentionnés, pensaient que le fait, aux

humains, de s’arroger la prérogative d’apprécier l’action et la

mentalité d’un semblable; de le faire comparaître devant leur

faillibilité réunie; de le frapper d’une quelconque peine, n’avait pour

contre poids, pour excuse, pour garantie, que la stricte observance,

le respect exagéré de la formule, du cérémonial.

Or, toutes les règles, en ce procès, avaient été transgressées cela

est indéniable. A ceux, fort rares, qui, sur le moment, en avaient

fait l’inquiète remarque, on avait objecté le souci de la sécurité

nationale, la peur de l’Allemagne, et la raison d’État.

C’étaient des arguments estimés sans réplique; mais d’un emploi

vraiment trop commode pour qu’il fût interdit de les raisonner.

La raison d’État? Mais l’on se trouvait en l’an XXIII de la troisième

République et les jeunes générations étaient tout imprégnées, toutes

tièdes encore de l’enseignement républicain. Dans les écoles, on leur

avait ressassé que la raison d’État était un crime MONARCHIQUE, et que

la monarchie en avait péri. On avait fait frissonner les mioches, en

leur contant le supplice des Templiers, les forfaits de Louis XI, les

barbaries de l’Inquisition, les férocités du duc d’Albe, les

implacabilités de Richelieu -- et la Saint-Barthélemy, et les

Dragonnades! On les avait fait pleurer sur La Ballue, le Masque de

fer, Latude, le duc d’Enghien assassiné, Joséphine répudiée, Ney,

Labédoyère fusillés... Qu’allait-on parler, en République, de raison

d’État?

La peur de l’Allemagne? Mais elle juge ses espions sans avoir peur de

nous. Il est visible, heureusement, que pas plus en deçà qu’au delà on

ne tient à la guerre. Le chauvinisme ne serait pas permis là-bas: il

serait jugé dangereux pour la paix du monde, et tôt réprimé.

La sécurité nationale? Mais depuis un quart de siècle qu’on réparait,

qu’on préparait, à renforts d’impôts écrasants, à coups de milliards,

n’était-elle donc pas assurée?

Les trois prétextes, à les bien examiner, n’étaient que prétextes. Et

la conviction s’ancra, gagna, fit tache d’huile, qu’ « il y avait

autre chose »; que des procédés d’une incorrection inouïe, que des

subterfuges lamentables, avaient été employés, pour acquérir, ou pour

« formuler », la preuve sans laquelle présomptions ou indices

demeuraient lettres mortes; sans laquelle les membres du Conseil de

guerre, hors d’état de baser l’accusation, n’auraient pu, ni voulu se

prononcer.

Innocent, pas innocent, on n’en savait rien. On ne protestait que

contre la violation des règles en usage à l’égard d’un accusé -- quel

qu’il soit!

*

* *

Les ans s’écoulèrent. La famille Dreyfus, comme c’est son droit, comme

c’est son devoir, cherchait tout ce qui pouvait innocenter le frère,

le mari, le père, qu’elle croyait, qu’elle croit innocent.

Car on s’est apitoyé, avec raison, sur les fillettes de M. Esterhazy,

mis en cause tout un trimestre; et les mêmes n’ont pas songé une

minute aux enfants de M. Dreyfus, écrasés, depuis trois ans, sous la

paternelle honte -- et point davantage coupables!

Si arriérée que je puisse être, je ne sache pas qu’après la raison

d’État, on en vienne à reculer jusqu’à l’hérédité du châtiment?

Je puis parler de ces choses à l’aise, ayant alors commis la cruauté

prudente de ne pas recevoir madame Dreyfus, comme je la commettrais

encore peut-être. Il y avait, il y a, trop d’argent dans leur maison.

Mais femme, mère, je la plaignais comme je la plains, et compris son

effort en faveur de l’absent.

Un autre effort, parallèle, se devait accomplir à son insu celui de M.

le lieutenant-colonel Picquart, qui, directeur des renseignements au

Ministère de la Guerre, tombé sur une piste qui lui paraissait

sérieuse, eût manqué à son rôle, à ses obligations professionnelles,

s’il ne l’eût suivie avec acharnement.

M. du Paty de Clam a, je pense, quelque peu aussi outrepassé les

pouvoirs discrétionnaires de l’instructeur, sur le détenu remis à ses

soins. Seulement, ce prévenu a été condamné. C’était donc bien. Le

suspect de M. le lieutenant-colonel Picquart a été acquitté. C’était

donc mal. Il n’est pas d’autre différence.

Vers le même temps, M. Scheurer-Kestner -- dont l’attention avait été

attirée sur l’affaire par les doutes qu’émettaient constamment ses

compatriotes d’Alsace -- M. Scheurer-Kestner, lui aussi, se mettait en

demeure d’étudier, et, si possible, de déchiffrer l’énigme.

Par des voies différentes, ces trois hommes M. Mathieu Dreyfus, M. le

lieutenant-colonel Picquart, M. le sénateur Scheurer-Kestner,

aboutirent au carrefour où ils devaient se rencontrer. Qu’y avait-il,

à ce carrefour?

Le BORDEREAU.

*

* *

On nous a dit que les experts en écritures avaient déclaré que le

bordereau n’était point de M. Esterhazy. Je veux bien admettre que

telle a été leur déclaration, quoique rien ne le prouve, puisqu’il y

avait le huis-clos et qu’on nous a tenus éloignés même de cette sorte

de témoignages sans dangers apparents pour la tranquillité de

l’Europe.

Mais j’ajoute vite que, les eussé-je entendus, je n’en serais pas

davantage confiante en un art qui, quelle que soit la branche traitée,

m’apparaît plein d’illogismes, d’inconséquences, et de déceptions.

Je me rappelle qu’en toxicologie, M. Bergeron obtint à tort la tête du

malheureux herboriste Moreau; que dans l’affaire Druaux, que dans

l’affaire Cauvin, que dans toutes les erreurs judiciaires les plus

notoires, les experts, avec un touchant ensemble, et sans doute une

excessive bonne foi, déposèrent dans le sens où les poussait le juge:

à contre-vérité.

Je me souviens aussi du procès légendaire où « l’homme de science »

déclara que le corps du document soumis à ses lumières n’était

certainement pas de l’inculpé, mais que les inscriptions marginales,

non moins certainement, étaient de sa main.

Or, ELLES ÉTAIENT DU PRÉSIDENT: c’était lui qui avait annoté le dossier!

Je demeure donc incrédule. Mais si, respectueuse de la chose jugée, je

n’affirme pas que le bordereau soit de M. Esterhazy, je puis dire que

ma conviction, résultat non pas d’une impression, mais d’une étude,

que ma conviction absolue, invincible, inébranlable -- on est libre

là-dessus, n’est-ce pas? -- le lui attribue.

Traître, alors? Non, du tout. Serviteur précieux, au contraire,

méritant d’être, par la suite, ménagé et sauvegardé.

Ce n’est qu’une hypothèse, mais étudions-la. Je vous assure qu’elle en

vaut la peine.

M. Dreyfus est au ministère de la guerre. Il est « arrivé » jeune; il

est riche, il est juif. Avec cela, tel qu’on nous l’a dépeint, plus

porté à avoir les défauts que les qualités de sa race: il est rêche,

revêche, hautain, ambitieux, peut-être intrigant. Vous voyez que je ne

flatte pas le portrait.

Il est envié, il est exécré. Quelque sectarisme se mêle aux

compétitions d’intérêt, aux questions de boutique. Il est en butte à

des haines meurtrières -- des haines à la mode de Montjuich!

Or, il y a des « fuites »; comme il y en a encore, comme il y en a

toujours! L’ennemi soupçonne l’ennemi: s’attelle à sa perte, la désire

et la poursuit, d’un esprit prévenu. Le soupçon s’envenime; on

recueille des indices, des présomptions. Dreyfus est-il coupable,

est-il imprudent, est-il innocent? Je n’en sais rien.

Mais innocent, imprudent ou coupable, la preuve manque, qui permettra

de le déférer à la justice militaire. Qui prouve que, dans une

croyance sincère, pour raison d’État, pour sauver la patrie, en

garantir celui que l’on supposait traître, et le pouvoir châtier, on

n’ait pas demandé une preuve tangible à l’officier dont l’écriture

ressemblait le plus à la sienne?

Roman? Pas plus que le reste. Les huis-clos ont ceci de périlleux

qu’ils autorisent toutes les suppositions.

Le Conseil de guerre, en son âme et conscience, juge d’après le

bordereau. Car, de pièce secrète on nous affirme qu’il n’y en eut pas.

Comme M. de Cassagnac, j’estime, d’ailleurs, que la production, au

seul tribunal, d’un document non communiqué à l’intéressé et à la

défense, suffirait, constituant une monstrueuse dérogation, pour

infirmer le verdict.

Et Dreyfus part à l’île du Diable, innocent ou coupable -- ainsi jugé.

*

* *

Que devaient penser, devant le bordereau d’une si « effrayante »

ressemblance avec l’écriture de M. Esterhazy, les trois chercheurs de

pistes: M. Mathieu Dreyfus, M. Picquart, M. Scheurer-Kestner?...

Exactement, ce que je pense moi-même et que j’ai formulé tout à l’heure.

Mais comme ils n’avaient pas envisagé la semblable hypothèse, comme le

point de départ était différent, ils en devaient conclure que,

puisqu’il y avait trahison, le traître ne pouvait être que l’auteur

du bordereau.

On l’eût pensé à moins -- devant les faits surtout: la disgrâce

infligée au colonel Picquart, trop zélé à découvrir ce qu’il importait

de cacher; l’attitude de chefs d’abord tout feu tout flammes, ensuite

infiniment réservés; la protection évidente accordée à M. Esterhazy,

libre jusqu’au dernier jour, à même de se concerter; la composition de

l’auditoire, au deuxième conseil de guerre, trié sur le volet de la

presse auxiliaire; le néant de l’enquête, le huis-clos partiel,

l’évidente crainte du moindre incident susceptible d’amener le

scandale d’une lumière nouvelle!

Est-ce à dire que les juges de l’autre jour ont jugé de parti-pris, ou

par ordre? Je ne le crois pas, je ne veux pas le croire. Ils ont jugé

SUR CE QU’ON LEUR A DONNÉ A JUGER -- c’est-à-dire le vent, le vide,

rien, rien, rien!

Ajoutez à cela ce qui est fatal: l’esprit de hiérarchie et de

discipline inhérent à l’uniforme, au métier de soldat;

l’impossibilité, pour des cerveaux moulés dans le cuir ou l’acier,

d’admettre que des collègues, que des prédécesseurs, aient pu se

tromper; l’épouvante à songer ce que la découverte d’une telle erreur

amènerait d’effondrement dans le prestige militaire... et l’on

comprendra l’exécution passive d’une tâche déjà pesante, l’effroi d’en

trouver plus qu’on n’en avait donné.

*

* *

Il ne me reste qu’un mot à ajouter, à répéter plutôt, car je l’ai déjà

dit ici.

Avant l’affaire Esterhazy, lorsqu’on me parlait de l’affaire Dreyfus,

je répondais invariablement: « On ne m’a fourni jusqu’ici aucune preuve

de l’innocence du condamné; mais on ne m’a fourni, non plus, étant

donnée la façon dont il a été jugé, aucune preuve du contraire. Je

suis incertaine... »

Depuis -- et surtout après la séance publique du Cherche-Midi --

l’évidente préoccupation d’étrangler, d’étouffer le débat; la tactique

suivie, la campagne menée; le tumulte organisé; l’entente à intimider

ou bâillonner qui se permet seulement le doute, ont déterminé en moi

l’inévitable réaction.

Dans cette tourmente d’injures, je viens de la traduire sans injurier

personne. J’ai parlé, je crois, avec calme.

Et je ne suis pas seule à penser ainsi: nous sommes quelques-uns (y

compris le bon peuple, qu’on pousse à s’agiter et qui demeure bien

tranquille) qui, sans être des « espions », des « traîtres », des «

vendus », tournons autour de l’énigme, qui voulons la vérité... et qui

l’aurons!

L’ACCUSÉ

L’ACCUSÉ

Se sentir la continuelle et irrésistible nécessité de crier tout haut

ce qu’on pense, surtout lorsqu’on est seul à le penser et quitte à

gâter les joies de sa vie, voilà quelle a été ma passion; j’en suis tout

ensanglanté, mais je l’aime, et si je vaux quelque chose, c’est par

elle, par elle seule.

ÉMILE ZOLA.

(Une campagne, 1882.)

L’homme est devant moi, dans sa maison -- cette maison que l’on prit

tant de soin de désigner aux fureurs: spécifiant le numéro, joignant

le dessin au texte, indiquant les aîtres, et le plus court chemin pour

parvenir aux appartements, et y accomplir, sans doute, la besogne

inspirée...

Le logis est beau, parce que spacieux et meublé de reliques. S’il y

est du luxe, c’est du luxe d’art, donc qui ne me choque point,

inaccessible qu’il demeure aux vulgaires et aux « mufles », aux

pauvres d’esprit qui n’ont que de l’argent.

Et puis si, peu à peu, dans l’ambiance commune, sous la patine des

ans, tout s’est harmonisé, on sent bien que le nid n’en fut pas moins

construit brin à brin; que ces choses belles ou rares, anciennes pour

la plupart, ne sont pas legs, d’un bloc, n’entouraient pas le très

modeste berceau où naquit le petit employé de chez Hachette.

Vers la lumière... impressions vécues · 第 1 / 17 段