Le dieu Osiris, votre homonyme, n'était autre que le soleil; et comme
lui, en effet, vous «éclairez», dirait quelque vaudevilliste. Vous
venez d'offrir un prix de cent mille francs à l'auteur de l'oeuvre la
plus utile de l'Exposition, et il paraît que maintenant vous voulez
remplir Paris de statues.
C'est ce que m'apprend un journal du matin. Le reporter ajoute que
vous lui avez dit: «Il n'y a rien de plus bête qu'un homme riche. Tous
les hommes riches vivent bêtement. Eh bien! je veux avoir vécu le plus
artistement possible.»
Ce souci n'est pas d'une âme vulgaire. Oh! que vous avez raison,
monsieur, de croire que la profession d'homme très riche est difficile
à exercer! (Il n'y a peut-être que celle de pauvre qui présente encore
plus de difficultés.)
Autrefois, cela allait tout seul. Les patriciens de l'ancienne Rome et
aussi les seigneurs féodaux, rois sur leurs terres, vivaient
«artistement» sans y songer. Aujourd'hui encore, les membres de
l'aristocratie anglaise, dit-on, et peut-être, chez nous, quelques
rares héritiers de grandes fortunes territoriales savent être riches
avec aisance et noblesse. «C'est de naissance», comme dit l'amiral
suisse.
Mais, quand on a gagné sa fortune dans l'industrie ou la finance, ou
quand cette fortune ne remonte qu'à une ou deux générations, c'est
autre chose. Pour peu qu'on ait une vingtaine de millions, on ne sait
vraiment plus qu'en faire dans nos démocraties.
Donc, on s'ingénie; on achète un château historique en Normandie ou en
Touraine, et un hôtel au parc Monceau; on fait construire un chalet à
Dieppe et un autre à Menton. Et l'on a trente ou quarante domestiques.
Qu'est-ce que c'est que cela? Les Romains vraiment riches en avaient
deux ou trois mille.
Quelques-uns, pleins de bonne volonté, se mettent à collectionner des
tableaux et des oeuvres d'art. Mais, comme ils n'y entendent rien, ils
sont dupés par les marchands et raillés par leurs amis. Et bientôt ils
s'en dégoûtent. Ou bien, au contraire, ils finissent par s'y connaître
un peu ... et alors, ils redeviennent (telle est la force du naturel)
commerçants et brocanteurs. D'autres font courir et se retrouvent, par
un détour, marchands et maquignons. D'autres font de la politique,
sont députés ou sénateurs. Tous ces gens-là ne savent pas être riches.
Il y en a (de braves gens) qui fondent de leur vivant des hôpitaux et
des oeuvres philanthropiques. Il y en a d'autres (des malins) qui
laissent pour cela des sommes après leur mort: ce qui est encore très
bien. Et il y a des naïfs, parmi ces malins, qui lèguent des prix à
l'Académie française.
Certes, tout cela est digne d'éloges, mais c'est à la portée du
premier millionnaire venu. Or, ce que nous cherchons, ce sont les
moyens d'être riche «artistement». Vous en avez trouvé un, dites-vous.
Nous en reparlerons demain, monsieur, avec votre permission.
* * * * *
Paris, 1er octobre.