_Sur l'Othrys._
L'air fraîchit. Le soleil plonge au ciel radieux.
Le bétail ne craint plus le taon ni le bupreste.
Aux pentes de l'Othrys l'ombre est plus longue. Reste,
Reste avec moi, cher hôte envoyé par les dieux.
Tandis que tu boiras un lait fumant, tes yeux
Contempleront, du seuil de ma cabane agreste,
Des cimes de l'Olympe aux neiges du Thympreste,
La riche Thessalie et ses monts glorieux.
Vois la mer et l'Eubée et, rouge au crépuscule,
Le Callidrome sombre et l'OEta, dont Hercule
Fit son bûcher suprême et son premier autel;
Et là-bas, à travers la lumineuse gaze,
Le Parnasse où, le soir, las d'un vol immortel,
Se pose, et d'où s'envole, à l'aurore, Pégase!
Il est certain que, si vous écriviez _Otris_, _Timpreste_, _Olimpe_,
_Eta_, _Tessalie_, ce ne serait plus cela, mais plus du
tout!--J'espère que ce sonnet somptueux vous plaira, ma cousine. Vous
goûterez la belle rareté des rimes en _reste_. Vous apprécierez la
coupe du troisième vers qui peint si bien l'allongement de l'ombre par
l'allongement du rythme jusqu'à la onzième syllabe, et vous admirerez
par quel art d'interrompre le rythme et de le reprendre, de le
ralentir et de le précipiter, les deux derniers vers expriment à
l'oreille la légèreté du cheval divin quand il s'arrête, et l'aisance
sereine de son élan quand il repart. Enfin, vous aimerez la beauté des
mots, doublée par la place qu'ils occupent, leur sonorité, leur éclat,
l'air de gloire et d'allégresse héroïque répandu sur ces alexandrins
si savants. Ce sonnet, c'est de l'antique flamboyant.
Quant à la généreuse colère de M. de Heredia contre les «logoclastes»
ou massacreurs de mots, la loyauté m'oblige à dire qu'elle est un peu
excessive. Car, vous vous en souvenez, les réformes proposées par M.
Havet sont modestes et, naturellement, ne seraient point obligatoires.
Tout pourrait donc s'arranger. Il y aurait, en France, deux
orthographes, comme il y a deux littératures (celle de M. de Heredia,
si vous voulez, et celle des romans-feuilletons), deux cuisines (celle
des riches et celle des pauvres), deux façons de s'habiller, etc.,
etc... Il y aurait une orthographe simplifiée, toute nue, facile à
apprendre, pour les philistins, les marchands d'épices et les
journalistes, et une orthographe ornée, compliquée, héraldique et
décorative pour les poètes, les artistes, les lettrés et les érudits;
bref, une orthographe vulgaire et une orthographe noble. Et chacun
aurait, bien entendu, le droit d'employer l'une ou l'autre, selon son
goût ou ses prétentions, ou même selon les circonstances. Pourquoi
pas?... Cela fut presque ainsi autrefois.
* * * * *
Paris, 10 septembre.
Il y avait bien deux mois que je ne les avais vues, les petites
danseuses javanaises. Ah! ma cousine, comme elles sont changées!
Presque plus mystiques ni hiératiques. Elles ont, en dansant, des
clignements d'yeux vers la salle, et des sourires et des airs de tête
d'une gaminerie déjà montmartroise. Elles portent leur diadème sur
l'oreille. Les petites prêtresses, comme on les appelait, se sont
laïcisées. Il paraît qu'on les a conduites à Cluny, aux _Petits
Mystères de l'Exposition_. Là elles ont vu la parodie de leurs danses;
cela les a follement amusées, et, depuis, elles se parodient
elles-mêmes!
Ainsi, l'esprit de Paris déteint sur ses hôtes. Il faut s'en réjouir.
J'attends, pour ma part, les meilleurs résultats de ce congrès
multicolore des races dans la ville de Renan et de Meilhac, dans la
cité railleuse aux boulevards illustres. J'espère que les étrangers,
même les plus jaunes et les plus noirs, s'y imprégneront, fût-ce à
leur insu, de cette ironie indulgente qu'on trouve surtout chez nous,
et dont l'abus nous perdra peut être, mais qui serait un grand
bienfait si elle se pouvait répandre, à doses modérées, à travers le
monde.
Ce sera, du reste, un très heureux échange de services entre les
autres peuples et nous. Car, pour nous aussi, cette accumulation, sous
nos yeux, d'êtres et de choses exotiques aura des effets excellents.
D'abord, elle nous fera mieux apprécier ce que nous avons chez nous.
Je l'ai déjà éprouvé plusieurs fois. Et, par exemple, saturé comme je
l'étais de toutes les danses du ventre et même de la danse ardente et
brutale des gitanes, j'ai eu l'autre soir un plaisir inattendu à
revoir, dans un café-concert des Champs-Élysées, le «quadrille
naturaliste» qui est notre danse nationale à nous. J'y ai trouvé une
gaieté, un entrain, une grâce facile, une gentillesse spirituelle et
un peu folle, et j'ajoute une décence (car tout est relatif), oui, en
vérité, une décence dont les secouements d'entrailles et les
tortillements de croupes de là-bas m'avaient déshabitué. Ce quadrille
m'a été un rafraîchissement!
Je vous dirai demain un autre bénéfice imprévu que nous pouvons
retirer du spectacle de toute cette exoticaillerie.
* * * * *
Paris, 11 septembre.
Le second avantage, ma cousine, c'est que l'Exposition va assouvir en
une seule fois toutes nos curiosités d'exotisme, en sorte qu'après
cela nous aurons l'esprit plus tranquille pour «cultiver notre
jardin».
À dire vrai, nous commençons à avoir une indigestion de géographie
pittoresque. L'Orient surtout, celui des palmiers et des minarets, des
odalisques et des chameaux, l'Orient d'Afrique ou celui de Turquie et
d'Asie-Mineure, nous sort décidément par les yeux.
Notez qu'à l'heure qu'il est, cet Orient, qui fut si cher aux
romantiques, est, en littérature et en art, terriblement bourgeois.
Tranchons le mot, cet Orient-là est d'un Louis-Philippe!... Je sais
bien que nous l'avons dépassé et que nous en sommes à l'Extrême-Orient.
Nous avons eu le japonisme, devenu banal à son tour; nous avons
maintenant le javanisme et l'annamisme. Quant aux Peaux-Rouges et
aux bons nègres, il y a longtemps qu'ils ne nous gardent plus de
surprises. Nous savons à présent, tout en gros, quel est l'aspect
extérieur de l'humanité sur les divers points de sa planète. Nous
savons à quoi nous en tenir sur la valeur décorative des plus
lointaines civilisations jaunes ou noires. Ah! ma cousine, que c'est
donc toujours à peu près la même chose! Du moment qu'on ne peut pas
nous faire voir le costume, l'habitation, l'ameublement et les
danses des habitants de la lune, ce n'est vraiment plus la peine de
nous déranger.
Je feuilletais, un de ces derniers matins, les relations de voyages du
bon Regnard. Ce poète préféré de J.-J. Weiss avait parcouru toute
l'Europe jusqu'à la Laponie, et il avait eu la chance d'être «captif
en Alger», comme ces personnages mystérieux et bienveillants qui
viennent dénouer la moitié des comédies de Molière. Bref, Regnard
avait presque autant voyagé que notre suave et triste Pierre Loti. Or,
il n'avait rien vu. Voulez-vous savoir ce que lui inspire Alger?
Voici: «Alger est situé sur le penchant d'une colline, que la mer
mouille de ses flots du côté du nord. Ses maisons, bâties en
amphithéâtre et terminées en terrasses, _forment une vue très
agréable_ à ceux qui abordent par mer.» C'est tout; et, en effet, qu'y
a-t-il de plus?... Eh bien, ma cousine, si nous revenions ou si nous
faisions semblant de revenir, par satiété (et en prenant le plus
long), à cette incuriosité des yeux, qui d'ailleurs n'excluait pas le
plaisir, et dont s'accommodaient si bien nos pères avant Bernardin et
Chateaubriand, ces deux agités; si nous renoncions à ce qu'il y a
d'insincérité, de snobisme et de rhétorique apprise dans ce que nous
appelons notre «sens du pittoresque», et si, par suite, nous devenions
plus attentifs aux âmes, j'entends aux âmes de chez nous, qui sont
souvent si curieuses..., croyez-vous que l'exoticaillerie de
l'Exposition nous aurait rendu un si mauvais service?
* * * * *
Étretat, 12 septembre.
Ma cousine, il me serait tout à fait impossible de vous dire quelle
était la douceur du ciel de septembre hier soir, vers six heures,
entre les Ifs et Étretat. Les talus des chemins étaient de velours;
les vaches immobiles qui nous regardaient passer nous conseillaient,
par leur exemple, la paix de l'âme; et la plaine aux larges
ondulations se déroulait avec une sérénité divine. À vingt plans
différents se déployaient, comme des décors dressés dans tous les
sens, des rideaux de hêtres et de peupliers graduellement décolorés
par la distance: les premiers, d'un vert généreux et dru; les
derniers, à l'horizon, bleus, violets ou couleur de fumée. Et je
songeais avec un peu d'étonnement que ce pays élyséen était pourtant
celui des contes de Maupassant, le pays de Maît'Omont ou de
Maît'Hauchecorne, et que, par des champs semblables à ceux-là, Emma
Bovary, il y a quelque quarante ans, courait à ses rendez-vous chez
Rodolphe de la Huchette...
Puis, voici Étretat, entre les deux portes de sa falaise, qui donnent
l'impression, même par les plus lourdes chaleurs, qu'on est rafraîchi
par un courant d'air; Étretat avec sa plage de galets, où l'eau est si
limpide, d'un vert délicat et tout pénétré de lumière; station bonne
enfant, jadis chère aux «artisses» et aux hommes de lettres, et où
s'avoisinent aujourd'hui, sans se mêler, deux sociétés bien tranchées:
ici la bande parisienne, un peu bohème, et qui s'amuse; là, des
familles de pasteurs protestants comme s'il en pleuvait.
Vu au casino quelques frimousses éminemment modernes. L'image d'Emma
Bovary me revient. Pauvre petite femme, si naïve en somme, qui
croyait, chaque fois qu'elle aimait, à l'éternité de son amour, et qui
mourut parce qu'elle avait des dettes! Aujourd'hui la femme du médecin
d'Yonville viendrait sûrement passer la saison à Étretat. Elle aurait
lu les livres brutaux ou ironiques des quinze dernières années; elle
aurait lu les contes de son compatriote Maupassant et, naturellement,
_Madame Bovary_; et alors elle ne serait plus du tout romanesque.
Elle ne proposerait plus à Rodolphe de s'en aller au bout du monde;
elle ne ferait pas, toutes les semaines, des heures de diligence pour
un petit clerc de notaire. Elle trouverait autre chose,--peut-être au
casino d'Étretat. Et elle ne s'empoisonnerait pas; ou, si cette idée
d'un autre âge lui venait, elle le ferait avec de la morphine, non
avec de l'arsenic,--ce poison canaille. Tout a marché, ma cousine.
* * * * *
X...-sur-Mer, 16 septembre.
Les Romains, ma cousine, qui étaient gens experts dans l'art de vivre,
n'avaient peut-être pas inventé tout à fait les casinos; mais ils ne
manquaient point de passer la saison d'été au bord de la Méditerranée,
dans leurs villas de Baïes et de Tarente; ils aimaient comme nous à se
retrouver et à converser sur les plages, et ils y faisaient venir,
pour se distraire, des histrions et des joueuses de flûte. Il ne faut
donc pas dire trop de mal des bains de mer. La vie y est douce et
élégante, et c'est, en somme, une ingénieuse combinaison des plaisirs
de la société polie et de ceux de la campagne, avec plus de variété et
de liberté que n'en offre la «vie de château»...
Je veux maintenant vous dire une petite histoire vraie: c'est son seul
mérite. Nous faisions hier une grande promenade le long de la mer.
Nous avions avec nous des jeunes femmes et des fillettes en toilette
claire, rieuses et florissantes de santé, d'une santé propre et
soignée, délicate dans sa fraîcheur: une santé de riches. Nous
rencontrâmes un grand troupeau de boeufs parqués au haut de la
falaise. Il n'y a rien de plus beau (le peintre Duez le sait bien),
que des boeufs se profilant sur la mer et sur le ciel. Mais, comme le
parc était ouvert, les enfants eurent peur et ne voulaient point
passer. Tout à coup une forme humaine surgit de l'herbe où elle était
couchée: un pauvre homme couvert d'une peau de bique, le visage
couleur de terre. C'était le bouvier. Il appela son chien et rassura
poliment la compagnie. Il y avait avec lui un enfant chétif et laid,
et qui paraissait avoir six ou sept ans. Une dame demanda: «C'est
votre petit garçon?--Oui, madame.--Quel âge a-t-il?--Onze ans.» La
dame se récria un peu étourdiment: «Onze ans! mais c'est l'âge de
Jeanne!» Or Jeanne est une belle petite fille déjà grande comme une
femme, avec une bonne figure ronde et rose. L'homme considéra la
fillette et dit:
--Oh! madame, c'est que votre demoiselle mange de la viande, elle!
Il dit cela avec simplicité, sans amertume, et même sans étonnement.
La dame l'interrogea. Il nous apprit qu'il avait huit enfants, qu'il
gagnait vingt sous par jour, mais qu'il payait 50 francs à la ferme où
il était employé, pour loger sa femme et ses enfants. Il ne se
plaignait pas; il ajouta que ses deux aînés pourraient bientôt gagner
quelque chose. Il était absolument résigné: misérable, mais non point
malheureux, à ce qu'il semblait. Je vous dis ce que j'ai vu.
On donna quelques pièces à l'homme; mais l'élégante compagnie resta
pensive à cette révélation subite d'une existence si différente de la
sienne, d'une humanité si peu semblable à celle qui fréquente les
exquis casinos d'été. Il y a des choses tristes que l'on sait bien,
mais auxquelles on ne songe jamais. Les dames aux savantes toilettes,
jolies à voir comme des fleurs, se demandaient comment deux grandes
personnes et huit enfants peuvent bien vivre avec vingt sous par jour,
et elles faisaient des calculs; et j'essayais de me figurer l'âme de
ce berger, quelles étaient ses pensées et quelles pouvaient être ses
joies. Deux formes extrêmes de la vie, la plus proche de la nature et
la plus éloignée, la plus nue et la plus ornée, la plus rude et la
plus amollie par l'industrie humaine, venaient soudain de se trouver
en présence,--sous l'oeil des grands boeufs qui ne s'en souciaient
guère, et au bord de la mer qui, il est vrai, roulait ses flots
longtemps avant l'apparition de la vie humaine et les roulera
longtemps après sa disparition... Voilà, ma cousine, une idée fort
propre à nous consoler des maux d'autrui, et même des nôtres
quelquefois.
Demain, je serai à Paris et reviendrai (il en est grand temps) aux
choses parisiennes.
* * * * *
En wagon, 16 septembre.
Les âmes de gloire effrénées,
Par un essor inattendu,
Se plongent dans leurs destinées
À travers l'obstacle éperdu.
--De qui sont ces vers? Ne dirait-on pas du Victor Hugo tout pur?
«Obstacle _éperdu_», surtout, porte bien la marque du poète des
_Contemplations_. Ne serait-ce pas le commencement d'une strophe des
_Mages_? Si ces vers ne sont point de Victor Hugo, ils sont donc de M.
Clovis Hugues. En tout cas, ils ont dû être écrits dans ces cinquante
dernières années.
Eh bien, ma cousine, ces vers sont d'Écouchard Lebrun en personne
(_Ode sur l'enthousiasme_). J'ai été bien surpris de les rencontrer
dans un vieux petit bouquin intitulé _Recueil de poésies du second
ordre_ que j'avais pris au hasard dans la bibliothèque de mes hôtes
pour lire en voyage.
Là-dessus, je me suis mis à me réciter des vers. On est très bien pour
cela en wagon, la nuit. Tandis que la lumière de la lampe danse sur
les visages renversés des dormeurs et, lorsqu'ils remuent, allonge sur
la paroi des ombres soudaines et fantastiques, vous appliquez votre
oreille contre la portière et, dans les vibrations de la vitre mêlées
au grondement des roues, vous entendez tout ce que vous voulez, même
des scènes d'opéra avec leur orchestration complète. Les vers que je
me récite, il me semble qu'ils sont chantés dans l'ombre par une
mystérieuse voix d'harmonica...
J'en cherche, par amusement, qui puissent, comme ceux d'Écouchard
Lebrun, servir «d'attrape». Voici ce que je trouve d'abord:
Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune;
Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune
Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu,
J'en dépouillai jadis un climat inconnu.
Ces vers sont de Corneille (_Médée_); ils pourraient à la rigueur être
de Leconte de Lisle.
Et celui-ci:
J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie.
Il pourrait, il devrait être d'Alfred de Musset. C'est un vers des
_Nuits_, il n'y a rien de plus sûr.--Or, il a été volé à Musset par
Maynard, qui vivait, comme vous savez, sous Louis XIII.
Et ce petit morceau:
Deux démons à leur gré partagent notre vie
Et de son patrimoine ont chassé la raison;
Je ne vois point de coeur qui ne leur sacrifie.
Si vous me demandez leur état et leur nom,
J'appelle l'un amour et l'autre ambition.
Ne jurerait-on pas un sixain de Musset qui aurait perdu en route un de
ses vers? Mouvement, expression, tournure, rimes et le je ne sais
quoi, l'accent, le timbre, tout y est... Cela doit être dans
_Namouna_, ou plutôt dans quelque pièce un peu oubliée des premières
poésies. C'est bien votre impression, n'est-ce pas?--Or, ces vers sont
tout bonnement de La Fontaine, et vous les trouverez dans _le Berger
et le Roi_, au 10e livre des _Fables_.
Je vous chercherai, si vous voulez, d'autres exemples. On peut faire
avec cela un petit jeu innocent et pédant pour les soirées d'hiver à
la campagne.
* * * * *
Paris, 18 septembre.
Jean-Paul Mounet faisait hier ses seconds débuts (je crois) à la
Comédie-Française, dans le rôle de Jean Baudry. L'autre Mounet, dans
la salle, couvait des yeux son cadet et frissonnait d'admiration et
d'orgueil. Car les Mounet sont ainsi: chacun d'eux est persuadé que
son frère est le plus grand artiste dramatique de tous les temps.
Mounet-Sully, chargé de gloire, vous dit tranquillement de Jean-Paul:
«C'est lui qui a du génie.» Et, comme il est parfaitement sincère,
cela est touchant.
Ils sont beaux et ils sont bons, ces deux Mounet. Musclés comme les
deux Ajax (ceux d'Homère): des jambes! des bras! des torses! Ce sont
des gars! Pas Parisiens pour un sou. Ils viennent du Midi, d'un Midi
âpre et rude, qui n'a rien de commun avec celui de Tartarin: c'est
pour cela qu'avec tout son talent Jean-Paul a si mal joué Numa. Ils
sont d'origine huguenote. Ils seraient encore huguenots au fond que je
n'en serais pas trop surpris. En tout cas, ces deux comédiens sont
hommes de grand sérieux et de grande foi.
La noble candeur de Mounet-Sully est célèbre. Il y a, chez lui, de
l'inspiré. Il ose tout, il n'a pas le moindre sentiment du ridicule.
Après avoir rugi comme un lion, il se mettra à pousser, pendant
plusieurs minutes, de petites plaintes de nouveau-né. C'est qu'il sent
comme cela. Sa sincérité et, par suite, sa sécurité est admirable. Son
art est vraiment toute son âme. Il s'est préparé des années au rôle
d'Hamlet, travaillant à se donner réellement et partout, chez lui,
dans la rue, en prenant un bock, en mangeant une côtelette, l'air, les
pensées, les sentiments du prince de Danemark. Il me disait que, deux
fois, dans _Hamlet_ et dans _OEdipe roi_, il avait eu un moment
_sublime_, un moment où il croyait être, où il était vraiment OEdipe
ou Hamlet. Il vous confie ces choses avec une gravité sacerdotale. Il
a des mots singuliers. Un jour, à une répétition, son partenaire lui
soufflant sa réplique: «Vous savez donc mon rôle? dit Mounet très
étonné.--Oui.--Mais, si vous savez d'avance ce que je vais dire,
comment pouvez-vous m'écouter et me répondre avec vérité?»
Jean-Paul a quelque chose de plus égal, de plus raisonnable, de moins
aventureux que son frère; mais c'est la même conviction, le même
sentiment du grand, la même ferveur. Il médite depuis longtemps un
ouvrage sur «la mort au théâtre»: mort par le poison, par le fer, par
les différentes sortes de maladie, par l'excès de surprise et de
douleur morale, etc... Comme il a été étudiant en médecine, il tient
beaucoup à ce qu'on meure, sur les planches, conformément aux règles
de la pathologie. Il suffit peut-être que l'on y meure de façon à
toucher ou à effrayer. Mais ce que je vous en dis n'est que pour vous
montrer la conscience et les scrupules de Jean-Paul.
C'est amusant, ma cousine, de rencontrer dans Paris des acteurs qui,
Dieu me pardonne! ressemblent un peu à des prêtres, mettons, si vous
voulez, à des hiérophantes. Je recommande à votre estime, et presque à
votre respect, ces frères excellents, j'allais dire ces saints frères
et ces vénérables comédiens.
* * * * *
_À Monsieur Édouard Hervé._
Paris, 21 septembre.
Vous êtes, monsieur, l'ami et le confident de M. le comte de Paris,
vous êtes membre de l'Académie française et directeur d'un journal de
tenue distinguée. Vos adversaires même ont pour vous de l'estime et
du respect, et l'on dit que l'Académie vous a choisi autant peut-être
pour vos belles relations et pour votre réputation de galant homme et
d'homme de goût que pour le mérite de vos ouvrages.
J'ajoute que votre extérieur ne dément pas l'idée qu'on se fait
généralement de vous. Le _Gaulois_, l'autre jour, donnait votre
biographie et votre portrait, et vantait à ses lecteurs votre
«physique de diplomate». Si j'en juge d'après ce portrait (car je n'ai
jamais eu l'honneur de vous rencontrer), vous avez bien plutôt cet air
spécial de réserve, de circonspection, de modestie et de gravité qu'on
remarque, dans les églises, chez les personnes recommandables
préposées à l'entretien des autels et des ornements sacerdotaux.
Il semble dès lors que, même parmi les besognes de la politique
active, vous deviez conserver quelque chose de ce caractère et
répudier, par exemple, dans vos façons de solliciter les suffrages des
électeurs, certains procédés un peu ... voyants.
Quelle n'a donc pas été ma surprise hier, en allant à l'Exposition!
Des pans énormes de la longue palissade qui ferme le Jardin de Paris
sont couverts d'affiches à votre nom. Il y en a des centaines et des
milliers; c'est une orgie, un délire d'affichage. Votre nom tapisse
entièrement, du haut en bas et sur les quatre faces, le piédestal
d'une des grosses dames de la place de la Concorde. Et, comme si ce
nom respecté n'était pas assez significatif par lui-même, il y a
d'autres affiches où on le voit entouré de formules telles que
_Délivrance nationale_, et où la disposition typographique de ce nom
et de ces formules rappelle les réclames les plus originales de nos
plus ingénieux commerçants. Jamais, depuis la candidature de M.
Boulanger, on n'avait vu sur les murs de Paris affichage plus
exubérant ni, si j'ose dire, plus forain; et, devant ce débordement
indiscret--et inutile--j'ai éprouvé pour vous, monsieur, je le
confesse, un peu de gêne et un secret sentiment de pudeur.
Et, comme je suis persuadé qu'une pareille faute de goût n'est point
de votre fait, et que c'est sans le savoir que vous couvrez de votre
nom et de vos devises des espaces si démesurés, j'ai cru bien faire en
vous prévenant.
* * * * *
Paris, 30 septembre.
_À Monsieur Osiris._