MONSIEUR,

J'ai oublié, dans ma lettre d'hier, l'occupation la plus commune des

pauvres gens qui ont trop de millions. Elle nous est révélée par

Théodore de Banville dans ses _Occidentales_. Le poète nous montre M.

de Rothschild, dès l'aurore, mettant ses manches vertes et s'asseyant

à son bureau de palissandre:

Il fait le compte, ô ciel! de ses deux milliards.

Cette somme en démence,

Et, si le malheureux s'est trompé de deux liards,

Il faut qu'il recommence!

Il y a beaucoup de sens dans cette hyperbole lyrique. Les grandes

fortunes étant aujourd'hui dans la banque, les hommes les plus riches

ignorent les beaux loisirs, travaillent comme des commis et emploient

principalement leurs millions ... à en gagner d'autres.

Vous, monsieur, vous avez trouvé un moyen de dépenser avec noblesse

les funestes revenus dont vous êtes embarrassé. Le journaliste à qui

vous vous êtes confié vous fait dire: «... Chez moi, j'ai partout des

tableaux sous les yeux. C'est très bien. Mais, quand je suis dehors?

Je suis ennuyé de ne pas voir d'objets d'art... Eh bien, que

voulez-vous? pour ne pas me condamner à vivre dans une galerie de

tableaux, j'ai résolu de me composer un petit musée de statues à

travers les rues de Paris.»

Ainsi, monsieur, il vous est réellement impossible de vivre sans voir

des «objets d'art», et cela, même quand d'aventure vous vous promenez

dans la rue?... Alors contentez-vous. Cela fera bien des statues. Mais

quand on les aime!

Pour moi, il en est peu, je l'avoue, que je regarde avec plaisir.

J'excepte, si vous voulez, le maréchal Ney de la place de

l'Observatoire, à cause de son geste; le Dante qui est devant le

Collège de France, à cause de son beau grand nez et de sa capuce; le

Dumas de la place Malesherbes, à cause de sa bonne tête; et le

Lamartine du square de Passy, à cause de son lévrier... Les autres ne

me disent pas grand'chose.

Il y a, boulevard Haussmann, un Shakespeare qui pourrait être,

indifféremment, un Bernard Palissy, un Ronsard, un Jean Goujon, ou

n'importe quel autre personnage du seizième siècle. De même pour nos

contemporains: il n'y a rien qui ressemble à un bonhomme en redingote

et en bronze comme un autre bonhomme de bronze en redingote. Sont-ce

de nouvelles redingotes de bronze que vous voulez semer sur nos

places?

Je comprends les Grecs dressant aux athlètes vainqueurs des statues en

pied et nues. Mais chez nos grands hommes, c'est la tête seule qui est

intéressante et expressive. Il ne faut donc pas la percher si haut,

sur un corps inutile, qu'on n'en puisse plus du tout distinguer les

traits dans la noirceur du bronze. Si vous m'en croyez, monsieur, vous

élèverez aux morts que vous aimez non point des statues, mais des

monuments qui fassent rêver d'eux. La statue de Musset, que vous

préméditez, ne sera jamais que la statue d'un grand sec. Faites autre

chose. Commandez que l'on grave sur le piédestal, dans un médaillon,

le délicat profil du poète, que nous pourrons ainsi voir de près.

Puis, laissez à Falguière ou à Saint-Marceaux le soin de sculpter en

marbre (oh! pas de bronze) quelque figure de femme, habillée ou non,

qui sera la Muse des _Nuits_, ou l'Âme de Musset, ou Marianne ou

Carmosine..., enfin, qui éveillera en nous des ressouvenirs et des

images de l'oeuvre aimée...

Et ainsi pour les autres. Voilà mon idée.

Ah! pendant que vous y êtes, ne pourriez-vous faire remplacer par de

vraies femmes les vieilles dames d'honneur de la reine Amélie qui

gardent le beau jardin du Luxembourg?

* * * * *

Paris, 3 octobre.

Aimez-vous les mots d'enfants?

Vous me direz que vous les aimez quelquefois, et quand ce ne sont pas

les chroniqueurs ou les vaudevillistes qui les font. Mais cela devient

très difficile à discerner. Les enfants d'aujourd'hui sont d'une telle

force qu'ils font souvent des mots d'enfants qui ressemblent à des

mots d'auteurs. Telle cette réflexion d'un affreux bambin qui avait

sans doute étudié les albums de Gavarni et qui, surprenant sa mère en

faute, lui dit d'un air entendu:

--Hein! maman, t'en as d'la chance que j'sois pas un enfant terrible!

Celui-là, après tout, je ne vous en garantis pas l'authenticité. Mais,

en voici un que j'ai entendu de mes oreilles. Il est de Nicole, la

petite soeur de Bob. Elle a huit ans, elle est fort paresseuse et

rapporte régulièrement, du couvent où elle est élève externe, des

bulletins déplorables. Un jour, sa mère lui faisait honte devant des

étrangers de son ignorance, et Nicole protestait. Alors M. l'abbé,

l'abbé de Bob, intervint:

--Mme Gyp a malheureusement raison, dit-il; et tenez! je parie que

Mlle Nicole ne répond pas à la question pourtant bien simple que je

vais lui poser... Quelles sont les cinq parties du monde?

Nicole commença: «l'Europe ... l'Europe...» Elle finit par trouver

l'Amérique; et puis plus rien. L'abbé ricanait.

--Zut! dit Nicole exaspérée.

Vous jugez du scandale. On enferma Nicole. Le soir, au dîner (où elle

était privée de dessert), elle avait les yeux si rouges et l'air si

malheureux que sa mère eut pitié d'elle:

--Vois, ma petite fille, lui dit-elle doucement, comme tu as été

méchante...

--Dame! pourquoi qu'il me laissait pas tranquille?

--Mais il me semble que M. l'abbé avait bien le droit de te poser

cette question-là.

Alors Nicole, fort tranquillement:

--_Oh! pour sûr que sa question n'était pas indiscrète!_

C'est effrayant, n'est-ce pas? À huit ans! Voici, pour vous remettre,

un vrai mot d'enfant, de bon petit enfant pareil à ceux d'autrefois,

un mot de Suzon, une de mes petites amies, qui a sept ans. Sa mère lui

apprenait l'arithmétique, et on en était aux exercices sur la

soustraction:

--Si tu as huit pommes et que tu m'en donnes trois, combien en

reste-t-il?... Si la fermière a vingt poules et qu'elle en vende neuf

... etc.

Tout à coup Suzon eut une idée:

--Écoute, maman.

Et, clignant de petits yeux pleins de malice, étouffant de rire, toute

cramoisie de la bonne farce qu'elle faisait à sa mère, elle lui posa

cette question dont je vous prie d'admirer l'étonnante fantaisie et le

tour déjà tintamarresque et chat-noiriste:

--Si j'ai cinq-z-yeux et que tu m'en creuves six, combien qu'i' m'en

reste?

* * * * *

Paris, 3 octobre.

La pauvre Amiati, la chanteuse de l'Eldorado qui vient de mourir, ne

faisait pas, comme Victorine Demay, la joie des lettrés, des curieux,

ni des membres des classes dirigeantes. Elle n'avait pas été, elle,

présentée à M. Renan. Mais elle ravissait, elle enthousiasmait la

vraie foule. Notre grosse Demay fut «à la mode»; la pâle Amiati était

«populaire».

Je me souviens de l'avoir entendue en 1872. C'était une grande fille

brune, le visage à la fois tragique et ingénu, une voix généreuse,

étoffée, avec de belles notes de contralto. En ce temps-là on se

recueillait, on essayait de devenir sérieux, et l'on venait de

découvrir que c'était le maître d'école allemand qui nous avait

vaincus. Et c'est pourquoi Amiati chantait des chants patriotiques et

des couplets sur les réformes de l'enseignement. Avec une conviction

religieuse, elle lançait des refrains comme celui-ci:

Un peuple est fort quand il sait lire,

Quand il sait lire, un peuple est grand!

ou des vers de cette force:

L'instruction laïque, obligatoire,

Doit être enfin le dogme des Français!

(Prononcez «l'instructi-on», fredonnez cela sur l'air de _T'en

souviens-tu?_ ou sur un air de même qualité, et vous pourrez vous

rendre compte de l'effet.)

Elle a chanté ces choses-là pendant dix-huit années, la bonne Amiati.

Elle y joignait la romance sur l'amour maternel, sur les pauvres, sur

le printemps. Profondément admirée des ouvriers et des petits

bourgeois, elle représentait, au café-concert, la littérature morale

et élevée.

Elle était parfaitement naïve. Du premier jour que je l'ai vue, j'ai

eu l'impression que cette grande fille devait être sage, qu'elle

nourrissait sa mère, soignait ses petits frères et repassait ses

chansons en leur tricotant des bas... Je ne sais si elle faisait rien

de tout cela. Mais plusieurs de ses camarades m'ont dit, depuis, que

c'était une excellente et honnête créature. Je lui ai moi-même parlé

une fois (c'est la grosse Demay qui m'avait présenté à elle), et j'ai

été frappé de son air de candeur.

Dans un monde de pitres et de petites gourgandines, la bonne Amiati

était à part. Elle était grave, se sentant une mission. Quand on ne

chante que des choses sur la patrie, la gloire, la justice, la

Révolution, quand on traduit tous les soirs, devant deux mille

personnes, de si beaux sentiments, c'est bien le moins qu'on se

respecte, n'est-ce pas? Amiati fut la vestale populaire de la chanson

patriotique. C'est évidemment son répertoire qui l'a sauvegardée,

maintenue sérieuse et digne. Son cas n'est-il pas amusant et touchant?

* * * * *

Paris, 5 octobre.

Depuis qu'il fait froid, un des endroits les plus solitaires de Paris,

c'est assurément l'esplanade des Invalides, entre neuf et dix heures,

quand la foule est aux fontaines lumineuses ou à l'embrasement de la

tour.

J'errais hier, à cette heure-là, dans le dédale que forment les

pavillons des diverses colonies, les tentes kabyles, les kiosques, les

restaurants, la pagode d'Angkor, les villages nègres et le kampong

javanais. On se croirait dans une ville de rêve, où il y aurait de la

boue pourtant. L'argent bleuâtre de la lumière électrique et l'or

jaune du gaz baignent inégalement, d'une clarté plus singulière et

plus factice encore que celle des théâtres, le désordre lyrique des

architectures pareilles à des strophes d'_Orientales_. Çà et là, des

angles de toits ou de murailles coloriées éclatent crûment, puis tout

à coup on entre dans des pans d'ombre, on longe des tentes basses et

toutes bossues, et des buttes sombres de bamboulas où grouille on ne

sait quoi.

J'entends des râles féroces qu'accompagnent un tintamarre fêlé de

casseroles et le cri aigu d'une flûte inhumaine: c'est le théâtre

annamite... Je me penche par-dessus la barrière qui enclôt, comme une

cour de ferme, un village du Congo ou du Gabon. Je me dis qu'à deux

pas de moi, dans ces buttes, sous le crâne épais de quelque nègre qui

rêve, vivent les images des grands fleuves, des plaines et des forêts

de l'Afrique tropicale. Et j'entends un chant mélancolique à trois

notes, qui semble venir de dessous terre, quelque chose qui rappelle

la plainte si douce du crapaud par les soirs élégiaques...

Je continue d'errer. Je suis seul, absolument seul. Le silence est

complet, un silence énorme, pour parler comme Flaubert. Et ce silence

est d'autant plus étrange que tous les édifices de cette cité des

songes sont éclairés intérieurement. Un seul bruit, bizarre et sec,

bruit de crécelle, de roue dentée: _cra cra ... cra cra cra..._ À

chaque instant, et de tous les côtés à la fois, j'entends ce léger

grincement. D'où vient-il? De quelles bêtes invisibles? Vraiment cela

est sinistre, cela rappelle les imaginations d'Edgar Poe... Mais je

découvre tout à coup que ce bruit vient des globes de lumière

électrique. Par quoi est-il produit? Je ne suis pas assez grand clerc

pour vous l'expliquer.

Je regagne l'allée centrale.

De petits hommes jaunes la traversent de temps en temps. Deux nègres,

l'un habillé de rouge et l'autre de blanc, causent avec le petit

soldat qui est en faction à la porte du palais de la Guerre. Une Fatma

du concert tunisien, enveloppée d'un manteau sombre, et grelottante,

passe au bras d'un homme à fez. L'un des nègres lâche une plaisanterie

nègre, en sabir. Fatma riposte. Le petit soldat s'en mêle: il en

trouve de drôles, le petit soldat. Les deux bons nègres se tordent. Et

je me sens flatté dans mon amour-propre national...

* * * * *

_À Monsieur Bob, à propos du dernier livre de Gyp:_

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 78 / 100 题