La saison est venue où les bourgeois de Paris se répandent dans les
villas, chalets, pavillons et cottages,--et le plus grand nombre dans
les hôtels,--autour des casinos. Ils appellent cela être en
villégiature. Mais c'est la ville à la campagne ou au bord de la mer:
ce n'est point la campagne.
D'autres voyagent. Ils prennent des trains; ils transportent avec eux
des colis: ils traversent des pays qu'ils n'ont jamais vus ou qu'ils
ont oubliés, et qu'ils ne reverront guère. C'est un plaisir sans
doute: ce n'est point le repos.
À mesure que je vieillis, ma cousine, je trouve que c'est un avantage
d'un prix inestimable que d'avoir quelque part un village à soi, un
village où l'on a passé son enfance et où l'on n'a jamais cessé de
faire, tous les ans, de longs séjours; où la figure de la terre vous
est connue dans ses moindres détails, vous est familière et amie. Le
peu que j'ai de sagesse, de douceur d'âme et de modération, je le dois
à ceci, qu'avant d'être un homme de lettres (hélas!) qui exerce son
métier à Paris, je suis un paysan qui a son clocher, sa maison et sa
prairie. Car, dans ces conditions-là, la campagne c'est vraiment le
refuge et l'asile. L'air qu'on y respire est un baume aux blessures
qu'on rapporte d'ailleurs, un infaillible antidote aux poisons du
coeur et de l'esprit.
À peine suis-je dans ce petit coin ombreux, que je me sens enveloppé
d'une profonde paix. Paris est si loin! Ce qui, à Paris, me semblait
considérable, ce qui me troublait et me faisait mal, ce qui me
remplissait de convoitise, de regrets ou de rancune, ah! comme tout
cela est oublié! Car ce qui exaspère les plaisirs ou les chagrins de
la vanité, c'est d'être mêlé aux hommes qui estiment et qui
poursuivent les mêmes biens que vous. Mais comme la solitude vous
apaise, et comme elle vous délie! Même les autres douleurs, les
douleurs plus intimes et plus profondes, quand d'aventure on en a,
s'engourdissent et s'ensommeillent; on ne sent plus qu'une petite
morsure secrète, de temps à autre, un sourd _memento_ de souffrance.
Ainsi rapproché de la terre antique et de la vie des choses, sentant
tout autour de soi l'action imperturbable des forces éternelles, on
est moins tenté de s'en faire accroire sur l'importance d'une vie
humaine, fût-ce une vie de journaliste. Mes chances de douleur se
trouvent ici réduites de plus de moitié. Je vous assure, ma cousine,
que je suis presque invulnérable derrière mes peupliers.
Ce n'est pas tout. J'ai le jugement bien meilleur et l'esprit bien
plus large qu'à Paris. Rien de plus étroit que le point de vue d'un
chroniqueur du boulevard ou d'un homme politique. Ici, je vois de
tout près et je conçois clairement un genre de vie absolument
différent de celui que je mène huit ou dix mois de l'année. Je
m'aperçois que des choses qui passionnent là-bas nos politiciens
n'intéressent en aucune façon mes voisins les paysans; je songe qu'ils
sont comme cela vingt-cinq millions en France, ... et alors j'apprécie
mieux, pour ses artifices stupéfiants, la beauté du régime
parlementaire. Puis, je constate que je vis, et fort bien, d'une vie
purement rustique, n'usant que sobrement du chemin de fer, du
télégraphe, même de la poste (encore pourrais-je m'en passer); et sans
doute je ne cesse pas pour cela d'admirer les prodiges de notre
civilisation industrielle: mais, comme je sais aussi ce qu'elle coûte,
je me demande si nous ne sommes pas en train de faire fausse route et
si les plus sûres conditions du bonheur pour l'humanité ne se
trouveraient pas dans une civilisation presque uniquement agricole et
rurale. Je songe à ce qu'est la pauvreté à Paris. Certes, la misère
existe à la campagne; mais les pauvres y ont le grand air, l'espace,
du pain toujours, du bois ramassé l'hiver...
Je dois à la campagne d'autres enseignements. Il serait bien difficile
de nourrir ici un amour-propre littéraire démesuré. Le nom du père
Dumas et celui de Victor Hugo y sont connus de quelques-uns; c'est
tout. Peut-être le nom de M. Émile Richebourg n'y est-il pas tout à
fait ignoré, à cause des feuilletons du _Petit Journal_. Encore je ne
sais, car ceux qui les lisent ne font aucune attention au nom de
l'auteur. Quant à moi, ma cousine... Un vieux vigneron me demandait
l'autre jour: «Alors t'écris?--Dame! oui.--Et tu gagnes ta vie?--Tout
de même.» J'ai bien vu que le mot «écrire» ne représentait pour lui
qu'un travail de copiste. Mais ceux même qui comprennent (en gros) ce
que c'est que la profession d'écrivain en font peu de cas et mettent
n'importe quelle fonction publique fort au-dessus. Lorsque je quittai
l'Université, une vieille amie, à qui je tâchais d'expliquer ce que
j'allais faire à Paris, me répondit: «Tu diras tout ce que tu voudras,
j'aimais mieux ce que t'étais avant. Je trouvais ça plus _grandiose_!»
C'est pourquoi, ma cousine, je voudrais être un grand propriétaire
terrien. Car j'occuperais alors dans la pensée de quelques milliers de
paysans une place infiniment plus honorable que celle du plus illustre
écrivain. Et puisque la gloire consiste dans ce que les autres hommes
pensent de nous, la mienne, plus restreinte, serait assurément plus
réelle, plus sensible, que celle de M. Zola ou de M. de Montépin. J'en
jouirais plus qu'ils ne jouissent de la leur. Et j'aurais aussi les
plaisirs du commandement, de la domination directe. Ma gloire me
serait, si je puis dire, plus présente.
Achetons de la terre, ma cousine, et plaignons les pauvres citadins.
* * * * *
G..., 21 août.
J'ai pu, par faveur spéciale, assister l'autre jour à la distribution
des prix de notre école des garçons. La chose se fait à huis clos;
c'est une cérémonie extrêmement austère. Pas d'autres invités que le
maire et moi. Rapidement et sans préambule, l'instituteur a appelé les
élèves et remis à chacun son prix. La plupart de ces enfants n'avaient
seulement pas mis leurs habits des dimanches. Le maire n'a pas ouvert
la bouche, ni moi non plus. Point de discours ni de flonflons, point
de vain appareil ni de futiles divertissements. Une simplicité
spartiate. Je vous réponds qu'on les traite comme des hommes, les
pauvres petits enfants de la République!
De mon temps, ma cousine ... (c'est étonnant comme, à la campagne, je
deviens _laudator temporis acti_), de mon temps, la distribution des
prix était une fête pour tout le village. Non seulement la cérémonie
était publique, mais elle était tout à fait brillante et fastueuse. On
chantait des choeurs et des chansons, on récitait des fables et des
poésies, on représentait des drames. Il y avait un vrai théâtre: un
plancher sur des barriques, des «poinçons», comme on dit ici, et ce
théâtre était décoré de tapis, de rideaux de lit, et de guirlandes, et
d'écussons. Moi qui vous parle, j'y ai plusieurs fois joué la comédie.
Dame! ce qu'on jouait là n'avait aucun rapport avec les pièces du
Théâtre-Libre, sinon peut-être une aimable gaucherie de composition.
Ces morceaux dramatiques étaient, je pense, l'oeuvre de quelque digne
abbé ou de quelque vertueuse demoiselle. Je me rappelle un drame qui
avait pour titre _le Sorcier du Village ou le Vol et le mensonge
découverts_. L'action se passait chez un marquis. (Pourquoi un
marquis?--Parce que cela est distingué.) Un valet de chambre, en
serrant dans la table de jeu les jetons d'argent (nous sommes dans le
plus grand monde), s'aperçoit que le compte n'y est pas. Or, les
enfants du marquis et leurs petits camarades se sont, le jour même,
amusés avec ces jetons. Quel est le voleur? Pour le découvrir, le
marquis s'adresse au père Robert, qui est une manière de sorcier. Le
père Robert apporte un coq dans un panier et dit aux enfants:
--Chacun de vous va caresser mon coq; vous entendrez le tapage qu'il
fera quand il sera touché par le voleur!
J'aime mieux vous dire tout de suite, ma cousine, que ce coq est tout
barbouillé de suie. Les innocents lui passent de bonne foi la main sur
le dos; mais le coupable fait semblant, et ce sont ses mains restées
propres qui le dénoncent. Je trouvais cela très spirituel et très
comique vers l'an 1860.
Le voleur s'appelait Marc d'Orgeville! Je m'en souviens, car c'était
moi; et j'étais fier de porter un si joli nom, mais désolé de jouer un
si vilain personnage. On n'avait osé donner ce rôle à aucun autre
écolier, «crainte de mécontenter les parents» (le trait n'est-il pas
amusant?), et l'on m'avait fait comprendre que je devais me
sacrifier...
Et le lendemain, à l'école des soeurs, les petites filles jouaient
_Caroline de Montfort ou la Calomnie confondue et l'innocence
reconnue_. Un drame joliment touchant, ma cousine; un drame que j'ai
su par coeur et dont je puis encore vous citer le commencement:
«Que je plains cette chère Caroline de Montfort! que de pleurs elle me
fait verser!... Née de parents d'une illustre origine, elle n'était
pas destinée à gagner sa vie comme une simple ouvrière. L'immense
fortune que M. de Montfort, son père, avait acquise à l'île
Bourbon...»
Ici je ne sais plus.
On a supprimé ces divertissements, sous prétexte que les répétitions
faisaient perdre du temps aux élèves. C'est une erreur, ma cousine; on
ne répétait qu'après la classe du soir. Et, quand même on eût dérobé
quelques heures à la grammaire ou à la géographie, la perte
n'était-elle pas heureusement compensée par la petite excitation
intellectuelle et par l'humble commencement de plaisir artistique que
ces exercices innocents apportaient aux jeunes acteurs? Et puis, les
spectateurs étaient si contents! Tout le pays était là; des bonnes
femmes pleuraient d'attendrissement. C'est à ces fêtes enfantines que
beaucoup de braves gens de chez moi ont dû de ne pas mourir sans
«être allés au théâtre».
J'ai pour voisin un vieil instituteur en retraite qui partage
là-dessus tous mes regrets. En sortant de cette distribution des prix
dont la sécheresse m'avait navré, je suis allé le trouver dans son
petit jardin. Nous avons causé longtemps sous sa tonnelle et, de fil
en aiguille, il en est venu à me confier ses sentiments secrets
touchant les dernières réformes de l'enseignement primaire. Je vous
les rapporterai dans ma prochaine lettre, et je suis sûr, ô ma
sérieuse et rurale cousine, qu'ils vous intéresseront.
* * * * *
G..., 30 août.
Je vous disais, ma cousine, qu'en sortant de la distribution des prix
de l'école des garçons j'étais entré chez mon voisin, l'ancien
instituteur. C'est un fort brave homme, très estimé dans la commune,
où il a fait la classe pendant trente-cinq années, en sorte qu'il
tutoie les trois quarts des habitants. J'ai causé assez longtemps avec
lui; je lui ai demandé son avis sur les dernières réformes de
l'enseignement primaire, et il m'a ouvert son coeur. Sans doute, il
est un peu défiant des nouveautés, comme beaucoup de vieillards; mais,
enfin, il me parlait de choses qu'il connaît bien, et il en parlait
avec une assurance qui m'a impressionné.
«Monsieur, m'a-t-il dit, c'était très bien comme c'était, et il ne
fallait rien changer. Et d'abord, à quoi bon les nouveaux programmes,
je vous le demande, alors que les neuf dixièmes des enfants de la
campagne ont évidemment assez à faire, dans leurs cinq ou six années
d'école, d'apprendre la lecture, l'écriture et les quatre règles? Si
quelques-uns, plus intelligents, ont du temps de reste pour autre
chose, c'est à l'instituteur de voir ce qu'il peut bien leur montrer
par surcroît. Moi, quand par hasard j'avais des élèves un peu plus
malins que leurs camarades, je tâchais tout bonnement de leur
enseigner ce que je savais moi-même: un peu de géographie, les grands
faits et les anecdotes de l'histoire de France, le dessin linéaire et
les tout premiers rudiments de la physique, de la chimie et des
sciences naturelles. Pas besoin de programmes pour cela!
«Et leur gratuité, monsieur! Cela paraît plus juste, oui. Mais si vous
saviez comme c'est mauvais dans la pratique! Autrefois, quand
c'étaient les parents qui payaient les mois scolaires, ah! je vous
réponds qu'ils envoyaient régulièrement les enfants! Aujourd'hui, ces
gamins manquent l'école pour un oui, pour un non. La gratuité a tué
l'assiduité. Puis, les parents, jadis, en voulaient pour leur argent;
ils s'occupaient du progrès des enfants, ils s'en informaient auprès
du maître; c'était quelquefois ennuyeux pour lui; mais cela le
stimulait, le tenait en haleine, et souvent aussi cela établissait
entre lui et les familles des relations agréables et cordiales.
Aujourd'hui, l'instituteur reste un étranger dans la commune; les
parents ne le connaissent guère plus que le percepteur ou le directeur
de l'enregistrement. Il n'a pas, comme jadis, un intérêt direct à ce
que tous ses élèves apprennent quelque chose. Il fait sa besogne à la
façon d'un employé. Il peut se moquer des plaintes et des réclamations
des parents; il n'a qu'à leur répondre: «Pour ce que ça vous coûte!»
Il était peut-être trop dépendant jadis. Il lui arrivait d'être
opprimé par le curé. Mais je me demande s'il n'est pas trop
indépendant à l'heure qu'il est. Ne relever que de sa conscience, et
de l'«autorité centrale»,--toujours lointaine,--c'est vraiment trop
commode pour la paresse!
«Vous me direz qu'il y a, pour réveiller le zèle de l'instituteur, le
certificat d'études, ce baccalauréat de l'école primaire. Ah! oui,
parlons-en! Tranquille comme il l'est du côté des parents,
l'instituteur n'a déjà que trop de pente à négliger les pauvres petits
gars à tête dure qui forment nécessairement la majorité de la classe.
La préoccupation du certificat d'études les lui fait délaisser
complètement, pour ne s'intéresser qu'aux trois ou quatre élèves
capables de lui faire honneur. Car c'est sur le nombre des certificats
d'études obtenus par les écoliers que les inspecteurs ont pris
l'habitude de juger le maître.
«Le résultat? C'est que vous avez des classes avec un premier banc
pour la parade et la montre, un premier banc imperturbable et seriné
comme un perroquet, et vingt autres bancs qui ne savent rien de rien!
Et voyez-vous, monsieur, cette belle institution du certificat
corrompt, si j'ose dire, les élèves aussi bien que l'instituteur. Tel
de ces galopins diplômés se croit un personnage, s'estime fort
au-dessus de ses parents, rechigne pour travailler la terre et louche
du côté de la ville.
«Enfin, on donne aujourd'hui trop de vacances. De mon temps, nous
avions un mois tout juste, le premier de l'an, la moitié de la semaine
sainte, et c'était tout. Aujourd'hui, ils ont au moins six semaines de
grandes vacances, cinq ou six jours au premier de l'an, dix jours à
Pâques, deux jours au 14 juillet, etc. Les enfants oublient à mesure
ce qu'ils ont appris, et les parents ne savent que faire d'eux...
--«Mais alors, mon cher voisin, si on vous avait octroyé, à vous, tous
ces congés du temps que vous étiez en exercice, vous les auriez donc
refusés?
--«Non, monsieur, parce que l'homme est faible. Mais ma raison aurait
protesté en dedans...»
Je n'ai fait que résumer très brièvement, ma cousine, les propos de
mon vieux voisin. Car toutes ses affirmations étaient longuement
développées et appuyées d'exemples. Je ne vous les donne point pour
irréfutables, et même j'y soupçonne un peu d'exagération et de
maussaderie. Mais j'y sens aussi une part de vérité. Vous l'y
démêlerez mieux que moi, vous qui êtes grande fondatrice et
bienfaitrice d'écoles primaires et qui pouvez voir les choses de
près.
* * * * *
Paris, 4 septembre.
J'ai feuilleté ce matin, ma cousine, les _Nouvelles chansons à dire et
à chanter_ du bon Nadaud. L'aimable homme y a mis une préface
touchante, où il nous raconte un des grands chagrins de sa vie.
Connaissez-vous cette histoire? Il y a quelque trente ans, Nadaud se
trouva invité à dîner le même jour chez Lamartine et chez la princesse
Mathilde. Il vénérait l'un, mais il se crut obligé d'aller chez
l'autre, car une princesse est une princesse. Or, il paraît qu'en
recevant la lettre d'excuses de Nadaud, Lamartine, un peu piqué, se
mit à fredonner: _Chansonnier, vous avez raison!_ et s'amusa à
improviser un couplet sur ce thème.
Ce couplet, le voici à peu près tel qu'il a couru:
Hier le vaincu de Pharsale
M'offrait un dîner d'un écu.
Le vin est bleu, la nappe est sale:
Je n'irai pas chez le vaincu.
Mais que la cousine d'Auguste
M'invite en sa riche maison,
J'accours, j'arrive à l'heure juste.
--Chansonnier, vous avez raison!
L'épigramme était tout à fait injuste et cruelle, et Nadaud en fut
profondément affligé. Lamartine, l'ayant appris, lui écrivit une
longue lettre pour lui expliquer comment la chose s'était faite, que
ce n'avait été qu'une plaisanterie inoffensive, et que «du premier au
dernier, les vers cités n'étaient pas les siens».
Je ne sais si Lamartine disait vrai (car sa mémoire était sujette à
des défaillances). Mais l'inexactitude du souvenir était ici charité;
et, d'ailleurs, le sentiment de toute la lettre était d'un coeur très
bon et très délicat. Je ne puis m'empêcher d'en copier pour vous les
dernières lignes.
«... Quoi qu'il en soit, j'ai eu tort, puisque j'ai eu le malheur
d'être l'occasion pour vous de la moindre peine; je m'en frappe la
poitrine comme d'une mauvaise action, et même comme d'une ingratitude,
puisque vous m'aimiez et que je vous honore dans mon coeur. Je vous
supplie de tout oublier et de ne pas punir, par la perte très sérieuse
et très douloureuse d'un ami, la seule mauvaise plaisanterie que je me
sois permise dans ma vie.
«_P.-S._--Si mon repentir vous touche, je désire que vous puissiez le
faire connaître à ceux qui vous aiment.»
Ne trouvez-vous point, ma cousine, qu'il y a là une sincérité de
regret, une façon simple et franche de s'accuser et de demander
pardon, qui est d'une âme vraiment noble et profondément humaine?
C'est là un de ces petits traits qui vous renseignent sur un
caractère aussi bien que de grandes actions. Je suis ravi de constater
une fois de plus que ce poète incomparable fut un homme excellent. Ce
n'est rien que cette lettre; mais je n'affirmerais pas que, dans un
cas pareil, Victor Hugo eût su l'écrire. Ou bien alors il l'eût faite
_trop belle_.
Un détail charmant, c'est qu'à la suite de cette aventure Nadaud n'osa
presque plus aller chez la princesse Mathilde, «aimant mieux passer
pour un ingrat que pour un courtisan». Il ajoute que son abstention a
été comprise et pardonnée.
* * * * *
Paris, 5 septembre.
«Doit-on le tuer?»
Pour résoudre loyalement la question, je me suis transporté aux arènes
du bois de Boulogne, et voici, ma cousine, ce que j'ai éprouvé.
Au commencement, je ressentais un réel malaise toutes les fois qu'un
toréador s'approchait pour enfoncer la pointe de sa banderille dans le
cou de la bête. Et alors j'étais franchement avec le taureau. D'autant
plus qu'à première vue ce que font ces hommes ne paraît pas difficile
du tout. Cette grosse bête se meut si lourdement! Un petit saut de
côté, au moment où elle fonce sur vous... Tout le monde en ferait
autant!
Un voisin redressa mes idées. Sans doute le travail des toréadors
n'est pas extrêmement malaisé; mais ce qui le rend méritoire, c'est
qu'il ne souffre pas la moindre faute. Un seul faux pas pourrait les
perdre. Quant au taureau, la piqûre des jolies flèches enrubannées ne
lui fait guère plus de mal qu'à nous une piqûre d'épingle...
Ainsi renseigné, je plaignis moins la bête et je me mis du côté des
hommes.
Mais vinrent les picadors. Leurs épieux firent ruisseler le sang en
filets rouges le long des épaules de l'animal et jusque sur son fanon.
Je me sentis derechef partisan du taureau. Vaguement, secrètement, et
comme dans le mystère de mon âme, je commençai à souhaiter aux hommes
quelque mauvais coup.
En même temps, je constatais que le sang ne me causait déjà plus
autant d'horreur. L'approche du moment où la pointe pénètre dans la
chair ne m'était plus aussi pénible; même, je me surprenais à désirer
ce moment. D'ailleurs, à cette distance (l'arène est très vaste et
l'amphithéâtre très élevé), sous cette lumière dévorante d'un grand
soleil d'été, parmi cet immense bourdonnement de la foule, où se
perdent les mugissements et les cris, le spectacle même d'un homme ou
d'un cheval éventré ne doit plus donner qu'une sensation visuelle
presque aussi purement pittoresque, aussi affranchie du ressouvenir de
la douleur physique, que si le même objet nous était offert dans un
tableau de Fortuny ou de Henri Regnault. Et ainsi on devient cruel
sans le savoir.
La question: «Doit-on tuer le taureau?» est donc mal posée. Le tuer
est fort indifférent, après qu'on l'a lardé et saigné pendant une
demi-heure sous les yeux de la foule.
Il faut laisser les taureaux tranquilles, voilà tout.
Ou bien, si vous ne voulez pas les laisser tranquilles, n'enlevez pas
à ces bêtes leurs moyens de défense. Car ce jeu ne cesse d'être
ignoble que s'il est mortellement dangereux pour ceux qui s'y livrent.
Mais, d'autre part, je ne tiens en aucune façon à voir mes semblables
se faire étriper, même héroïquement et dans les conditions les plus
propres à ravir des yeux d'artiste. Je ne retournerai pas aux arènes,
ma cousine. Je ne cesserais d'y être malheureux que pour y devenir
féroce. Et je ne veux pas.
* * * * *
Paris, 7 septembre.
Vous rappelez-vous, ma cousine, les projets de réforme orthographique
de M. Louis Havet? Je n'y faisais, pour ma part, qu'une objection:
l'écriture trop simplifiée serait beaucoup moins jolie à l'oeil, et je
me représentais mal, dans un sonnet de José-Maria de Heredia,
_Erimante_ au lieu de _Erymanthe_ et _ictiofage_ au lieu de
_ichtyhophage_.
Je ne sais comment M. de Heredia a été informé de ce sentiment; mais
il m'envoie, afin de m'y confirmer, une lettre et un sonnet.
Voici la lettre:
«Je voulais depuis beau temps vous remercier et vous dire, cher ami,
que vous aviez bien raison de croire que je ne me soumettrais jamais à
cette barbare réforme de l'orthographe, si pédante sous couleur de
simplification et qui gâte la beauté des mots en dénaturant leur
physionomie, leur retire leurs lettres de noblesse et veut supprimer
la rareté, la bizarrerie, la difficulté, les nuances, tout ce qui fait
le charme d'écrire. On commence par les mots, on finirait par la
langue, et ce serait le volapük!
«Si j'ai tant tardé, c'est que je voulais joindre, à ma protestation
contre les logoclastes, un joli exemple. _Ichtyophage_, fi donc!
J'aime mieux _Thympreste_. Quant à _Erymanthe_, si je ne l'ai jamais
employé, c'est que je n'ai pas osé, par respect pour le divin André.
«J.-M. DE HEREDIA.
«Voyez-vous mon nom écrit sans H...?»
Et voici le sonnet: