Je suis rentré à Paris, hier, et j'ai eu bien de la peine à regagner
ma rue, à cause de la foule qui attendait le shah de Perse. Il y avait
des gens entassés jusque sur le pont de l'Europe. Ceux-là voulaient,
faute de mieux, voir le train où était le shah! Comment
espéraient-ils reconnaître ce train? Et en quoi ce train, surtout vu
d'en haut, pouvait-il bien différer des autres trains? Je ne sais;
mais soyez sûre que, le soir, ils ont tous raconté qu'ils avaient vu
le shah de Perse et que, ce matin, ils croient l'avoir vu.
M. Carnot a souhaité la bienvenue à ce souverain des _Mille et une
Nuits_. Que lui a-t-il dit? Ceci, j'imagine:
--Sire, nous avons toujours pensé le plus grand bien de la Perse. Nos
bonnes relations avec elle datent de Charlemagne. Elle a toujours été
pour nous le pays par excellence du luxe oriental, et aussi le pays
des contes moraux, des bons vizirs qui se déguisent et se mêlent au
peuple pour connaître ses besoins et pour porter remède aux misères et
aux injustices cachées. Le souvenir de la région merveilleuse où vous
régnez est lié dans nos mémoires à deux des plus fins chefs-d'oeuvre
de notre littérature, _Zadig_ et les _Lettres persanes_. Enfin, une
Providence ingénieuse a voulu qu'au moment de votre troisième voyage
en France le président de la République portât justement le nom d'un
de vos poètes, de Saadi, le poète des roses.
Tout cela doit vous disposer en notre faveur. Vous êtes d'ailleurs un
homme d'un esprit lucide et modéré. Vous n'êtes point comme ce fou
mélancolique de Xerxès, votre prédécesseur très indirect, qui faisait
donner le fouet à la mer et qui, voyant défiler son innombrable armée,
se mettait à pleurer en songeant que pas un de ces hommes ne vivrait
dans cent ans. Vous avez déjà pris sur nous, principalement sur
l'extérieur de notre vie et sur les commodités de notre civilisation,
des notes remarquables de précision et de netteté. Je voudrais que
vous fissiez effort, cette fois, pour pénétrer, s'il se pouvait,
jusqu'à notre âme, et pour la comparer à celle des autres peuples que
vous venez de voir. Je serais curieux de savoir si, dans votre esprit,
nous perdrions à la comparaison. Je vous prie seulement de ne pas trop
vous arrêter à notre état politique et de ne pas nous juger sur ce que
vous pourrez en apercevoir. Nous sommes, voyez-vous, dans une période
de transition--comme toujours, d'ailleurs.
Pendant que vous vous instruirez ici, nous ne ferions peut-être pas
mal d'envoyer en Perse quelques-uns de nos politiciens. Vous
emporterez de chez nous des lampes nouveau modèle, des téléphones et
des articles de Paris. Peut-être qu'ils apprendraient là-bas l'amour
du repos, le dégoût des vaines agitations, et qu'à leur retour ils
sauraient mettre, dans la conduite des affaires et le gouvernement des
hommes, un peu de la sérénité, de la bonhomie, de la sagesse ferme,
mais détachée et souriante, des bons vizirs de vos légendes. Si cet
échange se pouvait faire, c'est nous, sire, qui vous serions
redevables.
* * * * *
Paris, 7 août.
Il va sans dire qu'elle était fort brillante, la soirée d'hier à
l'Opéra. Mais je vous le dis en secret, ma cousine, je ne suis pas
très sûr que le shah s'y soit amusé. Et je ne crois pas, en effet,
qu'une représentation de ce genre soit ce qu'il y a de plus propre à
éblouir ou à divertir un monarque d'Orient, un roi Mage.
Comme spectacle, cela doit lui sembler médiocre, car il a mieux chez
lui. Il est certain que son palais et ses jardins de Téhéran et la
multitude bariolée de ses serviteurs et de ses femmes lui offrent des
tableaux beaucoup plus riches et plus éclatants que la salle de
l'Opéra, même avec toutes les chandelles allumées et des habits verts
d'académiciens dans les loges. L'Orient est, pour nous-mêmes, pour nos
poètes et nos peintres, le pays somptueux et pittoresque par
excellence. Ce ne sont donc pas nos pauvres «splendeurs» qui peuvent
étonner le roi des rois. Ce qui peut lui inspirer pour nous quelque
considération, c'est la galerie des Machines, c'est la Tour, ce sont
nos usines et, si vous voulez, les magasins du Bon-Marché et du
Louvre. Mais ce n'est point l'Opéra.
Le divertissement a dû lui paraître à peu près nul. Sans doute il a
pris quelque plaisir aux ballets. Encore a-t-il trouvé, j'en ai peur,
que les danseuses étaient trop loin de lui, et que leurs mouvements
étaient trop rapides. Il y avait de l'impatience et du découragement
dans la façon dont il manoeuvrait sa lorgnette. Quant aux scènes
chantées ... d'abord, il n'y a rien compris (moi non plus, du reste);
puis je crains bien que les personnages, le roi trop petit, la Chimène
trop grande, le Rodrigue trop gras, criant et gesticulant avec fureur
sur le bord de la scène, ne lui aient paru absolument ridicules.
J'imagine qu'ils ont produit sur lui (avec moins d'horreur peut-être
et plus d'ennui) le même effet que les acteurs annamites ont produit
sur moi l'autre jour.
Si le shah m'avait fait l'honneur de me prendre pour guide, je
l'aurais conduit à l'Eden et aux Folies-Bergère; au café-concert, pour
y entendre Paulus; au bal de l'Élysée-Montmartre, aux Halles à quatre
heures du matin, etc. Je l'aurais fait dîner au café Anglais, au
bouillon Duval, et chez trois ou quatre de mes amis, de conditions
sociales différentes... Mais il s'en ira, comme les autres fois,
n'ayant vu de Paris qu'un vain décor. Sa présence officielle suffit à
altérer profondément le caractère des spectacles auxquels il assiste.
Si on nous lâchait huit jours dans Téhéran, nous connaîtrions mieux
Téhéran que le shah ne connaît Paris après trois voyages. Plaignons
les rois, ma cousine. Ils n'ont qu'une vision du monde arrangée, et
les choses ne sont pas sincères pour eux.
* * * * *
G..., 13 août.