SIRE,

Le roi de Grèce est venu nous voir; nous l'avons reçu de notre mieux,

et il n'a pas paru s'ennuyer ici. Nous attendons maintenant notre

ancien hôte le shah de Perse et nous lui préparons de fort belles

fêtes.

Je sais très bien que vous, vous ne viendrez pas. Mais si vous pouviez

venir!...

Il y a un siècle et demi, nous eûmes la visite de votre illustre aïeul

Pierre le Grand. Il eut beaucoup de succès à Paris. On recueillait ses

mots; les «philosophes» chantaient ses louanges, et l'académicien

Thomas écrivit en son honneur un poème épique, la _Pétréide_.

La Russie n'était alors qu'un État naissant. La France était puissante

encore; son hégémonie intellectuelle était incontestée dans toute

l'Europe. Votre aïeule Catherine nous admira et nous aima. Elle fut

charmante pour nos hommes de lettres.

Aujourd'hui la Russie est à la veille d'être le plus puissant empire

du monde. Et il se trouve que c'est nous, maintenant, qui subissons

l'influence du génie de votre race. C'est notre vieille littérature

qui demande des leçons à la vôtre, et c'est nous qui vous aimons.

La Russie est étrangement à la mode chez nous. On fourre jusque dans

les chansons de cafés-concerts des couplets russophiles que la foule

applaudit violemment. Et certes cette sympathie bruyante des badauds

parisiens pour la Russie monarchique et mystique fait un peu sourire;

mais n'est-ce pas touchant aussi cette coquetterie naïve, et si mal

informée, d'un pauvre peuple que presque tous ses voisins détestent et

qui, dans sa détresse morale, se met à aimer, même sans les connaître

beaucoup, ceux qui du moins ne le haïssent pas? Si j'étais le tsar,

j'en serais tout attendri. Et je vous assure que cette sympathie ne

vient pas uniquement d'une communauté d'intérêts ou de haines. Il y a

autre chose malgré tout, un lien d'âmes que vous expliquera M. de

Vogüé.

Si donc vous venez, sire, ah! je vous promets une belle entrée à Paris

et des acclamations comme vous n'en aurez pas souvent entendues!

Mais vous ne viendrez pas, quoique vous en ayez peut-être envie au

fond. C'est bien dommage.

* * * * *

G..., 30 juillet.

Puisque vous êtes mélancolique à vos heures, ma cousine, laissez-moi

vous dire deux impressions assez singulières de solitude et de silence

que j'ai eues ces deux derniers jours.

J'ai eu la première dans un endroit où l'on ne songerait guère à aller

la chercher. C'est le soir, dans un recoin de l'Exposition des

colonies, entre dix et onze heures. La foule est au Champ-de-Mars, à

la Tour, aux fontaines lumineuses. Ici, à l'Esplanade, tout se tait.

En choisissant bien sa place, on voit, à la clarté bleuâtre des lampes

électriques, toutes sortes d'édifices bizarres se renverser, très

nets, dans un petit étang. Un vrai paysage de potiche! De temps en

temps des silhouettes d'Arabes, de nègres, d'hommes jaunes, glissent

silencieusement. On se croirait perdu, seul, tout seul, dans un pays

magique, dans une ville de féerie...

Le lendemain, comme j'allais voir des parents que j'ai en Beauce, j'ai

attendu longtemps un train dans une petite gare, sur une ligne

«d'utilité locale». Oh! la détresse de cette maisonnette solitaire,

dans l'immense plaine, au soleil couchant, le jardinet près de la voie

et, à droite et à gauche, les rails qui fuient, luisants sous la pâle

lumière oblique, et se rejoignent à l'horizon!... Ce jour qui tombe,

ce chemin droit, tout droit, qui vient de là-bas et qui va là-bas,

tout exprime avec une force et une simplicité merveilleuse l'idée de

passage et de fuite. Et alors j'ai eu plaisir à songer que l'homme,

demi-employé, demi-paysan, qui roulait mes colis, avait quelque part,

au village voisin, un toit, un lit, une soupe qui l'attendaient, un

foyer indigent, mais stable et attaché au sol... Ne vous est-il jamais

arrivé, ma cousine, quand vous voyagez la nuit, d'être tout attendrie

en apercevant, par la portière, les fenêtres éclairées de quelque

pauvre maison, un coin d'intérieur, des têtes autour d'une lampe, et

d'en avoir tout à coup le coeur serré de regret et de tristesse? Tant

il est vrai que nous portons en nous un égal et contradictoire besoin

de mouvement et de repos, et que, lorsque nous avons l'un, nous

souhaitons l'autre. Et tant pis si ce que je vous dis là n'est pas

neuf. C'est qu'en effet notre misère est vieille comme le monde.

* * * * *

Paris, 31 juillet.

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 73 / 100 题