Vous avez remporté hier un premier accessit de tragédie et un second
prix de comédie: je vous en fais bien mon compliment.
Quand votre père, employé au ministère de l'instruction publique,
mourut, il y a trois ans, vous laissant seule avec votre mère, c'est
vous qui eûtes cette idée d'entrer au Conservatoire. Ah! que vous
eûtes raison de préférer à des carrières plus difficiles et plus
aventureuses la profession paisible et bourgeoise de comédienne! Fille
d'un fonctionnaire, vous avez voulu être fonctionnaire. Vous l'êtes.
Formée dans un établissement de l'État, vous allez être engagée à
l'Odéon, qui est un théâtre de l'État. Là, vous jouerez des pièces
classiques; et, le jeudi, vous ferez oeuvre de pédagogie officielle en
récitant Racine et Molière devant les collégiens. Quand vous
commencerez à avoir du talent, vous entrerez à la Comédie-Française,
qui est le premier théâtre de l'État. Vous y entrerez avec respect.
Vous y jouerez des pièces d'académiciens et vous ne tarderez pas à
être nommée sociétaire à demi-part.
Vous serez une employée très régulière et très appréciée. Rien des
passions violentes que vous simulerez tous les soirs, en vous
conformant honnêtement aux «traditions» de chaque rôle, n'aura troublé
un instant votre vie réelle. À ce moment-là, vous aurez vingt-cinq
ans. Un avocat estimé et un financier fort riche demanderont votre
main. Vous leur préférerez, comme infiniment plus sérieux, un de vos
graves camarades, sociétaire à part entière, professeur au
Conservatoire et chevalier de la Légion d'honneur. Vous-même vous
serez décorée des palmes académiques et officiellement chargée d'un
cours de déclamation dans un lycée de jeunes filles.
Vos deux honorabilités s'associeront, et ce sera tout à fait imposant.
Vous serez cités comme un ménage modèle. Les bourgeois dissolus chez
qui vous daignerez parfois venir tous deux (jamais l'un sans l'autre)
dire de la prose ou des vers, vanteront votre union et vos vertus
domestiques. Vous aurez des enfants, et vous leur choisirez pour
parrains des membres de l'Institut. L'aîné, de caractère sérieux,
voudra être comédien comme vous. Les deux cadets, plus frivoles et
d'humeur un peu bohème, voudront entrer, l'un à l'École polytechnique,
l'autre à l'École normale. Vous laisserez faire ces petits fous...
Et, vos deux pensions de retraite réglées, vous vieillirez, dignes et
gras, chargés d'honneurs, opulents et considérés, dans votre petit
hôtel de l'avenue de Villiers.
Car ils sont loin, les temps du chariot de Thespis ou de la roulotte
du _Roman comique_. Encore une fois, tous mes compliments,
Mademoiselle.
* * * * *
Paris, 26 juillet.
_À Sa Majesté le tsar de toutes les Russies._