Cela a commencé, il y a cinq ou six ans, par les bascules
automatiques. On met deux sous dans une fente de tirelire, on monte
sur une plaque de fonte, et une aiguille, qui, tourne dans un cadran,
marque votre poids en kilogrammes.
Cela a continué par les dynamomètres automatiques. Même procédé. Les
deux sous jetés dans le tronc, vous tirez une poignée, et une aiguille
vous renseigne sur votre force musculaire. C'est comme qui dirait une
«tête de Turc» scientifique.
Puis sont venus les électriseurs automatiques. On glisse ses deux
sous, on saisit une poignée de métal, et l'on ressent aussitôt des
secousses désagréables dans le poignet et dans l'avant-bras.
Puis les distributeurs automatiques. À l'origine, ils ne distribuaient
guère que du chocolat. Mais ils ont été très perfectionnés dans ces
derniers temps. À l'heure qu'il est, on obtient à volonté du sucre
d'orge, des bonbons acidulés, de la parfumerie, des épingles, des
pelotons de fil, du savon, du papier à cigarettes, etc.
Puis, les dioramas automatiques. On y voit des images qui
représentent les «actualités» les plus intéressantes et,
régulièrement, le dernier crime ou la dernière exécution capitale.
Tout à l'heure encore j'ai vu, pour mes deux sous, la catastrophe de
Saint-Étienne, un dîner sur la seconde plate-forme de la tour Eiffel,
la fête de la Raison, le crime d'Auteuil, et le général Légitime
assiégé dans Haïti!
Enfin (car, vivant beaucoup dans la rue, j'ai suivi de près toute
cette évolution) voici les dégustateurs automatiques. Il y en a tout
un système fort complet dans la rue Royale. En jetant un décime dans
la tirelire et en tenant un verre sous un robinet, on a de la bière,
ou du bydof (qui est du bitter russe) ou de la limonade, ou du vin
blanc, ou du vin rouge. Tout cela pas trop mauvais; j'ai goûté de
tout. Mais il est certain que cet établissement ressemble aussi peu
que possible à un cabaret de Téniers.
On ne s'arrêtera pas en si beau chemin. Il est probable que, dans
quelques années, des machines silencieuses mettront entre les mains
des passants toutes les choses nécessaires ou utiles à la vie, depuis
une tranche de rosbif jusqu'à une paire de chaussettes, sans
l'intervention d'aucun marchand, d'aucun commis, d'aucune demoiselle
de comptoir.
Ils commencent à m'épouvanter, les progrès de cette civilisation
industrielle dont nous goûtons les bienfaits ingénieux. Bientôt tout
se fera par des machines, et nous croirons vivre dans un roman de
Jules Verne. Ce «panmécanisme» sera commode, mais triste.
Heureusement, tant que j'aurai une cousine en Touraine, avec des
prairies «naturelles» autour de sa maison, je saurai où me réfugier.
* * * * *
Paris, 25 juillet.
_À Mlle X..., élève du Conservatoire de musique et de déclamation._