MA COUSINE,

J'aime beaucoup la conversation des médecins, et surtout des

chirurgiens, quand ils sont gens de mérite. Ils vous content des

détails de maladies et d'opérations qui vous font frémir d'une

curiosité effrayée. Ils connaissent bien les hommes, car ils les

voient justement dans les circonstances où les hommes se montrent le

mieux tels qu'ils sont. Enfin, le continuel spectacle des pires

misères, joint à cette connaissance de l'humanité, leur inspire une

philosophie mélancolique et haute, quelquefois brutale et négative,

avec une grande pitié au fond...

Ayant donc rencontré l'autre jour le docteur Félizet, que vous

connaissez certainement de nom, j'ai causé avec lui tant que j'ai pu,

et voici quelques-unes de ses histoires.

En 1870, Félizet était major dans l'armée de Metz. Les ambulances

étaient pleines de blessés; il y avait de terribles opérations à faire

et en grand nombre, et l'on n'avait plus de chloroforme. On envoya un

parlementaire en demander aux Allemands. Ils firent attendre leur

réponse quatre jours, et cette réponse fut qu'ils ne pouvaient, aux

termes de leurs règlements de guerre, laisser pénétrer du chloroforme

dans une place assiégée, le chloroforme étant un dérivé de l'alcool

(_sic_).

Il restait à Félizet un petit flacon du précieux liquide. Il pensa que

le plus simple et le plus juste était de ne faire aucun choix parmi

les blessés à opérer, mais d'endormir, s'ils le demandaient, les

premiers qui lui seraient adressés par le hasard.

Ce fut d'abord un petit soldat qui avait une main fracassée. Il

fallait lui couper l'avant-bras.

«Ah! monsieur le major, dit l'homme, vous me ferez respirer quelque

chose pour m'endormir, n'est-ce pas?--Mais, dit le docteur, nous n'en

avons plus guère, et il y a des camarades encore plus mal arrangés que

vous, et à qui il faudra faire des opérations plus compliquées. Si

vous étiez bien courageux...--Oh! non, je suis trop faible, j'ai perdu

trop de sang, je ne peux pas ... monsieur le major, je vous en

prie...--Eh bien, mon garçon, puisque vous le voulez, on vous

endormira.»

Mais, pendant que le docteur fait ses préparatifs, le petit soldat

réfléchit et, tout à coup: «Nom d'une pipe! c'est tout de même trop

mufle d'être lâche comme ça!... Ne m'endormez pas, monsieur le major;

ça serait honteux!»

Voici maintenant un mot d'officier. C'est un capitaine horriblement

blessé; l'opération doit être longue. «Capitaine, dit Félizet, nous

allons vous endormir.» Alors l'autre: «Monsieur le major, il faut

garder ça pour ceux qui ne sont pas gradés.»

* * * * *

Paris, 23 juillet.

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 70 / 100 题