MA COUSINE,

J'ai pu hier soir, par le hasard d'une rencontre, pénétrer dans les

coulisses de l'Eden-Théâtre. Les coulisses du théâtre! aller dans les

coulisses! Il semble à beaucoup de provinciaux, et de Parisiens aussi,

que ce soit un privilège tout à fait enviable et qu'on y voie des

choses ... mais des choses!... Je n'y ai rien vu que de fort honnête,

ma cousine; mais il est certain que le spectacle est bizarre et

amusant, surtout à l'Eden, où la troupe et la figuration sont plus

nombreuses que dans n'importe quel autre théâtre.

On se promène entre les hauts châssis comme dans des défilés de

montagnes, sur un plancher peu sûr, abondant en trappes, dans une

lumière blafarde, fausse, indéfinissable, qui vient on ne sait d'où.

On est dans le royaume de l'artificiel et de la poussière. Je me

rappelle, dans un coin, un escalier sombre,--oh! fort modeste,--étroit

avec des marches en bois, poudreuses et grises. Mais cet escalier est

l'échelle de Jacob ou la descente de l'Olympe. Interminablement on en

voit dégringoler, pêle-mêle, des femmes qui sont des fées, des

déesses, des bergères, des nymphes, des amazones, des nixes ou des

anges; des hommes qui sont des rois, des dieux, des héros, des

magiciens, des troubadours, des chevaliers ou des ondins; et des

gamines de dix à douze ans, qui représentent les Amours, maillots

roses, frimousses innocentes et maquillées--déjà!--sous la perruque

d'étoupe, de petits arcs couverts de papier doré... Étrange, dans ce

coin de grenier, cette avalanche lumineuse de créatures surnaturelles.

Quand je dis surnaturelles ... il ne faut peut-être pas les voir de

trop près: la plupart de ces danseuses transalpines sont courtaudes et

basses sur jambes; beaucoup sont d'une médiocre beauté, et, comme vous

pensez bien, leurs oripeaux sont d'une soie douteuse et d'un or imité.

Mais, si l'on passe des coulisses dans la salle, leurs jambes

s'allongent comme par miracle; leur sourire, ce sourire impersonnel et

blanc de ballerines, les fait toutes jolies, et elles apparaissent

vêtues de brocart et de pierres précieuses. Et tous ces corps brefs

semblent élégants, sans doute parce que, de ces innombrables formes

féminines, qui se meuvent parallèlement et dont les défauts se

compensent, l'oeil extrait involontairement une forme moyenne, qui a

des chances d'être à peu près parfaite. Joignez que la lumière de la

rampe affine les contours qu'elle dévore, et ne laisse voir, des

visages, que les bouches sanglantes et les yeux luisants.

De nouveau, je passe de l'autre côté des décors. Les exquises et

fantastiques créatures que je viens d'admirer répandent des ruisseaux

de sueur; leur fard coule, et leurs perruques pendent, défrisées...

Cela n'empêche point quelques-unes d'entre elles de répéter des

jetés-battus devant les glaces de leurs loges ou des petits foyers.

Elles ont le diable au corps. Presque toutes dansent pour leur

plaisir, dansent avec fureur. La danse est leur vie et leur tout. On

ne peut faire un pas sans marcher sur des petites filles qui

«piochent» des entre-chats. Car il faut, dans ce métier-là, commencer

de bonne heure et travailler tous les jours. Il faut entretenir ses

jambes comme un pianiste entretient ses doigts. Être danseuse, cela

prend la vie aussi complètement que d'être littérateur, plus que

d'être commerçant. J'ai vu clairement, en traversant cette ruche

italienne, que l'«art de Terpsichore» est un métier de chien, et

d'autant plus passionnant.

L'Eden a repris, comme vous savez, ce ballet d'_Excelsior_, qui eut

tant de succès il y a quelques années. C'est à coup sûr une idée

extraordinaire que d'avoir voulu exprimer par des mouvements de jambes

la victoire du Progrès sur l'Obscurantisme et de M. Homais sur les

fils de Loyola. Mais qu'importe? Ce ballet exprime tout aussi bien, si

l'on veut, Apollon vainqueur de Typhon, ou Ormuz d'Arimann. Il est,

d'ailleurs, énorme et somptueux; il tient de la féerie et de la

manoeuvre militaire. On m'a dit qu'il était classique en Italie et

que, lorsqu'on y va racoler des danseuses, toutes, sans exception,

vous récitent d'abord, avec leurs pieds, la polka d'_Excelsior_.

C'est leur songe d'Athalie ou leur récit de Théramène...

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Paris, 22 juillet.

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 69 / 100 题