Et tout rentre au sérail dans l'ordre accoutumé.»

Et ça continue sur ce ton! Nous apprenons que, fort heureusement, M.

de Vogüé avait rapporté d'Orient le talisman d'Aladin, les paroles

magiques qui font tomber les portes des harems et des palais

enchantés, qu'à sa voix les dragons de la fable se sont évanouis en

fumée, etc.

Quelle peut bien être cette maison, ma cousine?

J'avais d'abord songé à la _Revue des Deux-Mondes_. Mais M. Rousse

n'aurait jamais eu le mauvais goût de la comparer à un «sérail». Au

reste, il nous dit qu'elle ne s'ouvre qu'à de rares élus; cela non

plus ne saurait s'appliquer à la _Revue des Deux-Mondes_, car, s'il

n'y a pas plus de trois mois qu'elle s'est avisée de l'existence de

Loti et de Maupassant, et si elle ferme soigneusement sa porte à

Alphonse Daudet, à Bourget et à France, elle l'a toujours ouverte à

deux battants aux Tartempions qui avaient de l'assurance, de

l'entregent, des opinions convenables, une position ou un parentage.

Vous voyez bien que ce n'est pas la _Revue des Deux-Mondes_.

Mais alors, encore une fois, quelle peut bien être cette maison

mystérieuse que M. Rousse compare à un «harem» où, «de loin en loin»,

entre «_furtivement_ un nouveau venu» et dont «la porte se referme en

silence»?...

???

* * * * *

G..., 11 juin.

Où en étais-je hier, ma cousine? (Car le «piéton» attendait ma lettre

et m'a obligé de la finir brusquement.) J'étais, je crois, en train de

songer: «Ah! fi, monsieur Rousse! on ne parle pas de ces choses-là

devant les dames!» Mais je voulais faire encore une réflexion.

Avez-vous remarqué que dans ces discours académiques (à part de très

rares exceptions), ce sont toujours les mêmes qui sont cités, ou

désignés à notre admiration par des périphrases? On rend tout le temps

hommage à M. Pasteur, à M. Renan, à M. Taine ou à M. Dumas. Il n'y en

a que pour ceux-là; jamais rien pour MM. X... ou Y... Cela est

désobligeant à la longue, et ces pauvres gens doivent se dire: «Comme

ça, nous ne sommes, nous, que de fichues bêtes?» Ne pourrait-on pas

s'arranger pour que les politesses et les égards fussent répartis avec

une inégalité moins choquante? N'oublions pas, messieurs, que

l'Académie est un salon!

À propos d'Académie, je vais vous dire une découverte littéraire que

j'ai faite tout dernièrement. C'est une poésie beauceronne, et je vous

assure que cela est rare, les vers du pays de Beauce!

Donc, on croit, en ce pays-là, que le meilleur moyen de préserver les

granges et les greniers des rats et des souris--de la «varmine», comme

ils disent--c'est d'y jeter, au milieu du tas de foin, une dent de

herse _trouvée dans les champs_. Cette condition est essentielle; et

il faut aussi que celui qui fait la trouvaille chante, en la

ramassant, ces quatre vers:

Dent d'harse.

Enfant d'garse,

J'te ramas (pour _ramasse_)

Pour fair' mouri' les souris et les rats.

Voilà qui vous indique, ma cousine, le degré de poésie où peuvent se

hausser les cerveaux entre Chartres, Étampes et Orléans. Cela rappelle

assez exactement les petites formules magiques usitées chez les

paysans romains, et dont on trouve, si je ne me trompe, des exemples

dans les fragments de Varron ou du vieux Caton. Ils sont rudes et

secs, ces petits vers beaucerons, et plats comme la terre où ils sont

nés; mais, à part le second vers qui est visiblement pour la rime, ils

disent bien ce qu'ils veulent dire. Que voulez-vous? Nous ne sommes

pas des félibres, nous autres!

* * * * *

Paris, le 13 juin.

Vous voulez, ma cousine, que je vous parle des Indiens du colonel

Cody? Eh bien, voici. L'amphithéâtre a la forme d'un fer à cheval; les

deux extrémités sont reliées par un immense décor, qui s'entr'ouvre

pour jeter dans l'arène le flot des cavaliers. C'est une construction

en bois, remarquable par sa hardiesse pratique, par une simplicité et

une précision tout américaines. Le dessous des gradins forme

d'interminables galeries tournantes, où il est amusant de se promener,

avec le piétinement de la foule sur sa tête.

L'amphithéâtre est immense. Je crois qu'il pourrait contenir huit ou

dix mille spectateurs. C'est apparemment ce que nous avons vu

jusqu'ici de plus approchant, par les dimensions, des cirques romains.

Cependant il ne faut pas trop nous en faire accroire. Nous ne verrons

rien de comparable à ces deux théâtres demi-circulaires de Pison, qui

d'abord se tournaient le dos (on donnait la comédie dans l'un et, dans

l'autre, des jeux de gladiateurs), et qui ensuite pivotaient sur

eux-mêmes et rejoignaient leurs extrémités, de manière à former un

cercle parfait. Et alors l'arène s'emplissait d'eau pour un combat

naval. C'était évidemment autre chose que la piscine de poche du

Nouveau-Cirque.

Enfin, tel qu'il est, le cirque de Buffalo Bill n'est point mal. Il

paraît deux ou trois fois aussi grand que l'Hippodrome. Le soir, c'est

fort beau. Le ciel, d'un bleu sombre, est pareil à une coupole solide

qui s'appuierait au décor du fond. Inégalement éclairées par la

lumière électrique, des bandes de pionniers mexicains, de cavaliers

gardeurs de boeufs, de Peaux-Rouges vêtus d'oripeaux éclatants et que

leurs chevelures flottantes font ressembler à de vieilles femmes,

chevauchent éperdument, se précipitent, se heurtent, échangent des

coups de fusil, prennent au lasso des chevaux sauvages, exécutent des

danses bizarres. Ces formes aux couleurs crues, qui sautent, rampent

et bondissent dans la lumière bleuâtre, ont quelque chose de

violemment fantastique... Je songe, avec un peu de surprise, que ce

sont là les Indiens d'_Atala_ et des _Natchez_; que Chactas fut l'un

d'eux, et que c'est par eux que le pittoresque et l'exotisme sont

entrés dans notre littérature...

J'imagine pourtant qu'ils sont meilleurs à voir là-bas, dans leur

cadre naturel. Ils ont, ici, je ne sais quoi de forain. J'avais tort

de parler des Indiens de Chateaubriand: ce sont tout au plus ceux de

Gustave Aymard...

Partout, en ce moment, on nous montre des échantillons des peuples

«estranges». Ils nous amusent. Je me demande parfois si nous, nous les

intéressons. Pas beaucoup, j'imagine. Même, nous ne les étonnons

guère. J'ai constaté qu'en Algérie les indigènes regardaient nos

chemins de fer et toutes nos inventions avec une parfaite

indifférence. Les ayant dépassés, nous pouvons, nous, les comprendre;

et comprendre est un grand plaisir. Mais notre vie reste pour eux

lettre close; elle n'est, à leurs yeux, qu'une suite d'images assez

ternes, auxquelles ils n'attachent aucune signification...

Je suis content que des fragments si divers de l'immense humanité

soient en ce moment rassemblés à Paris. C'est très probablement ce qui

s'est vu de mieux depuis les temps de l'ancienne Rome. Après les

grandes guerres africaines et asiatiques, les cortèges qui suivaient

le triomphateur, prisonniers et captives dans leur costume national,

les animaux et les plantes des pays lointains, et les produits de leur

industrie et de leur art entassés sur des chariots, tout cela formait

de véritables expositions ambulantes. Et c'étaient, pendant des mois,

dans les théâtres et sur les places, des exhibitions de toutes sortes

de curiosités exotiques. (Lisez, ma cousine, Tite-Live et Horace.)

Mais les spectacles que la guerre procurait aux citoyens romains,

c'est la paix qui nous les donne. L'exposition universelle est plus

innocente que les triomphes de Paul-Émile ou de Jules César. Et, tout

de même, je la crois encore plus belle et plus variée.

* * * * *

Paris, 17 juin.

J'ai fait hier, prudemment, un tour de promenade en voiture entre

l'heure du départ général pour le Grand Prix et l'heure du retour.

J'ai noté pour vous, ma cousine, une impression amusante. Il y a, dans

le spectacle si varié de ce joli Paris, des changements à vue aussi

instantanés que ceux des théâtres de féeries. Quand je suis parti,

grand soleil, toilettes claires, voitures découvertes; partout une

joie, un étincellement. En une minute, le ciel s'assombrit, la pluie

tombe; en une demi-minute, les capotes des voitures s'abaissent, les

toilettes roses et blanches disparaissent sous des caoutchoucs

sombres, et, des deux côtés de l'avenue, depuis la place de la

Concorde jusqu'à l'entrée du Bois, on ne voit qu'une toiture

ininterrompue de milliers et de milliers de parapluies. Puis, le

soleil revient, et crac! plus de capotes, plus de caoutchoucs, plus de

parapluies: et revoilà les femmes pareilles à des fleurs...

L'exécution de ce double mouvement d'ensemble a été étourdissante de

rapidité, je dirais presque de précision,--et cela sur une longueur de

six ou huit kilomètres.

Une double foule, comme toujours: celle des regardés et celle des

regardants. Il y avait des gens (combien? je ne sais; peut-être

cinquante mille) qui étaient assis, à une heure, sur les trottoirs des

Champs-Élysées, de l'avenue du Bois et de l'avenue des Acacias, qui y

étaient encore à six heures, et qui, pendant tout ce temps-là, ont

regardé passer des voitures. C'est incroyable, ce que l'homme peut

déployer de courage, de patience et de résignation ... pour s'amuser!

Et que dites-vous du cheval vainqueur? Un cheval qui s'appelle

_Vasistas_ (un nom de domestique de vaudeville pour le Palais-Royal ou

les Variétés!), un pauvre diable d'outsider qu'on donnait à 66 au

départ, et qui arrive bon premier, on ne sait comment, on ne sait

pourquoi, avec son vilain nom,--comme un parvenu de la politique! On

en ferait un apologue. Si votre vieux voisin fait toujours des fables

pour l'Académie des muses tourangelles, proposez-lui ce sujet-là de ma

part.

* * * * *

Paris, 18 juin.

M. Raphaël Bischoffsheim, que vous connaissez sûrement de nom, ma

cousine, est un homme très aimable et très doux, qui n'a pas de plus

grandes joies que de bâtir des observatoires, d'offrir des télescopes

aux astronomes, de fonder des prix de gymnastique et d'inviter à

déjeuner--ou à dîner--ses amis, qui sont nombreux. C'est ainsi qu'hier

nous déjeunions au village javanais, devant l'estrade des danseuses.

Voir glisser lentement ces petites filles dorées, tout en mangeant des

choses de là-bas, très épicées et de saveur bizarre, cela fait, je

vous assure, un très agréable composé de sensations.

Après la danse, les danseuses sont descendues de leurs planches et

sont venues boire, à côté de nous, du sirop de grenadine. De près, et

quand elles ne sont plus dans l'exercice de leurs solennelles

fonctions, elles sont gaies à la façon de tout petits enfants, et

leur rire est plein d'innocence et de gentillesse. Ce sont de

charmantes petites bêtes; on dirait les sapajous sacrés d'un temple

très lointain...

En réalité, il n'y en a qu'une qui me semble vraiment jolie et qui

contente mes yeux d'Occidental. Et j'ai appris que c'est aussi la

seule qui ait été honorée, là-bas, des faveurs du maître, et qui

porte, à cause de cela, un casque en or ciselé. Les autres n'ont que

des casques en cuivre.

On m'a dit que ces jeunes personnes ne s'ennuyaient pas du tout et

qu'elles se parisianisaient grand train. Elles vous disent couramment:

«Bonjour, monsieur, ça va bien?» en tendant leur fine patte jaune.

Chose singulière, elles ont l'«assent»! Elles prononcent: «Ça va

_bieïn_?» Il est vrai que les îles de la Sonde, c'est encore le Midi,

té!

Plusieurs fois elles sont allées en représentation dans des salons

parisiens. Une fois qu'on leur demandait comment elles trouvaient les

dames françaises, une d'elles a répondu: «Elles ont de belles robes,

mais le nez trop long.»

Nos nez leur paraissent prodigieusement comiques. Aussi les poupées de

leur guignol (qu'on voit au fond de l'estrade) ont-elles toutes des

nez démesurés. Ces petites filles, en prenant leur sirop, avaient

devant elles des têtes d'hommes tout à fait considérables: le docteur

Charcot, le général Annenkof, Meissonier, Meilhac, etc. Eh bien, il

est de toute évidence qu'elles les regardaient comme nous regardons

les singes du Jardin des Plantes. Je crois pourtant que Meilhac

trouvait un peu grâce à leurs yeux, sans doute à cause de sa moustache

de Tartare, ou peut-être parce qu'elles sentaient que cet homme-là les

aime. Une d'elles lui a même dit: «Bonjour, Meilhac!» mais je crains

bien qu'on ne lui ait soufflé.

Resteront-elles à Paris, ces gamines de Java? Qui sait si dans vingt

ou trente ans nous ne retrouverons pas l'une d'elles sous un bonnet

d'ouvreuse, ou gérante d'un _family-hotel_?

* * * * *

Paris, 24 juin.

J'ai fait hier, ma cousine, pendant ma promenade dominicale, une

découverte. C'est, au bord de la route de Versailles, route fort

civilisée et chère aux vélocipédistes--entre Saint-Cloud et

Suresnes--un verger; mais un verger comme ceux de chez nous, un verger

rustique et naïf, avec des arbres plantés au hasard, des cerisiers

surtout, de jolis cerisiers trapus et courts, arrondis en dômes par le

poids des innombrables fruits rouges qui tirent les branches vers la

terre. Et, chose plus surprenante encore, ce verger est ouvert aux

passants: ni mur ni palissade. Il faut évidemment que le propriétaire

soit une belle âme, très candide, très insouciante ou très généreuse.

J'ai pensé que je me conformerais aux intentions de ce sage en

cueillant quelques-unes de ses cerises. Pourtant, par un reste de

scrupule, j'ai mis un sou au pied du cerisier.

Cette rencontre, très imprévue dans ces parages, d'un coin de campagne

vraiment libre et ingénu, m'a rappelé un écriteau aperçu dernièrement

boulevard des Invalides: _Pâturage de la vacherie X..._ Et sans doute,

ce pâturage n'est qu'un terrain vague entouré de planches, où l'herbe

pousse comme elle peut sur les plâtras et les matériaux de démolition;

mais enfin il y a là des vaches, et un petit vacher (je les ai vus,

entre deux becs de gaz, à deux pas d'un bureau d'omnibus)!

En continuant ma promenade, j'ai passé devant l'église de Suresnes, et

les chants qui en sortaient m'ont averti que c'était la Fête-Dieu.

Tout de suite j'ai pensé aux Fêtes-Dieu d'autrefois... Vous

rappelez-vous les reposoirs qu'on faisait chez nous, et comme c'était

amusant? Une année, les hommes du bourg, qui n'étaient pourtant guère

dévots, voulurent se signaler. Ils s'avisèrent de placer

horizontalement, sur un pivot, une énorme roue de charrette, sur

laquelle on construisit l'autel. Au moment donc où le curé éleva

l'ostensoir, l'autel se mit à tourner et envoya sa bénédiction aux

quatre points cardinaux, c'est à savoir vers Orléans, vers Blois, vers

la Beauce et vers la Sologne. Cette année-là, ma cousine, vous étiez

une des deux petites filles qui faisaient les deux anges en prière

sur le reposoir tournant; et moi je représentais le petit saint

Jean-Baptiste et je conduisais devant le dais un petit mouton vivant!

J'étais frisé comme le mouton, j'étais beau; on me regardait; et

jamais je ne commis plus complètement, dans mon coeur, le péché

d'orgueil...

Mais, à présent, ce n'est plus du tout cela, les Fêtes-Dieu de mon

pays! De méchants reposoirs de rien du tout! C'est devenu égal à tout

le monde. Les pompiers et la musique ne vont plus à la procession. Ah!

ma cousine, nous vivons dans des temps sévères.

* * * * *

Paris, 25 juin.

C'est grand dommage, ma cousine, que le bâtiment du ministère de la

guerre, à l'Exposition, soit d'une architecture aussi banale et

inexpressive. Cela pourrait être une gare, une préfecture, un casino,

ou n'importe quoi. J'aurais voulu une bâtisse austère et un peu

lourde, une simplicité, une nudité de lignes qui rappelât les

forteresses et les constructions militaires. C'était pourtant bien

facile à trouver.

Je dois dire qu'une fois entré on n'a plus d'objections. D'abord,

parce qu'on est un peu abasourdi. On l'est à cause de la foule, qui

est ici plus serrée et plus curieuse que partout ailleurs. Et puis,

comme dit le roi lombard dans la Chanson de geste: «Que de fer! que

de fer!» Au rez-de-chaussée, des canons de toutes les tailles (il y en

a qui ont de singuliers allongements de cou); des engins et des

mécaniques de toute sorte, auxquelles on ne comprend rien, sinon

qu'elles sont faites pour tuer le plus d'hommes possible. C'est

propre, soigné, luisant, comme de la coutellerie ou de la

quincaillerie anglaise; et cette précision de forme et cette netteté

froide de métal (si éloignées de la bonhomie et des à peu près de

construction des arbalètes de siège ou des antiques catapultes)

donnent, en effet, l'impression de quelque chose d'infaillible et

d'inévitable, qui tue mathématiquement, sans nulle intervention des

muscles humains, de ces faibles muscles dont l'effort est variable et

peut dévier. On voit ensuite les instruments mystérieux dont se

servent les officiers du génie, et les plans en relief des villes

fortes de France, et toutes les manières de bâtir les ponts; bref, de

très jolis joujoux militaires. Puis, des cartes géographiques, des

fusils et des uniformes de toutes les époques, et des instruments de

musique, et des gamelles, et des godillots à l'infini...

Tout cela c'est, si je puis dire, la partie analytique de cette

exposition. Mais voici la synthèse, et, après le démontage de la

machine pièce par pièce, la machine vivante. Voici une immense image

d'Épinal: des soldats de toutes armes, en cire, dans un campement

algérien, très bien posés et groupés, très amusants à voir. Puis des

souvenirs d'autrefois: statues ou bustes de l'empereur, portraits de

ses maréchaux, drapeaux français de la Révolution ou du premier

Empire... Et alors, on a beau savoir que la guerre est impie, absurde,

abominable; que les armées permanentes volent chaque année, aux

peuples d'Occident, une somme incalculable de travail et de richesse,

et que ce palais où l'on se promène est proprement le temple du

Meurtre et de la Destruction; on a beau se dire tout cela: comme,

après tout, les peuples se battent depuis quelque dix mille ans--et

peut-être parce qu'on sent confusément que la guerre est ce qui donne

à l'énergie humaine et au courage, père des autres vertus, leur plein

développement--on est ému jusqu'aux entrailles, un petit souffle froid

vous passe dans les cheveux ... et tenez, par exemple, ce guidon de la

garde impériale, où sont inscrits les noms de toutes les capitales de

l'Europe, ce carré de soie pâlie fait un plaisir à regarder, mais un

plaisir!... Et l'on redescend, ayant mangé du tambour et bu de la

cymbale, comme disait la vieille chanson des Mystères d'Éleusis.

* * * * *

Paris, 25 juin.

C'est presque toujours une chose infiniment mélancolique, ma cousine,

qu'une «représentation à bénéfice». Les camarades qui ont été obligés

de promettre leur concours ont l'air d'être traînés à l'abattoir.

Tous arrivent en retard, le programme est bouleversé, les entr'actes

durent une heure, et ça finit à deux heures du matin. Et, comme ce

sont les artistes qui choisissent leurs morceaux ... on est exposé à

entendre des choses un peu pénibles.

Je ne dis point cela, ma cousine, pour le «bénéfice» de Mlle

Tessandier, auquel j'ai eu la bonne fortune d'assister hier soir, à

l'Odéon. L'excellente comédienne jouait un acte de _Severo Torelli_.

J'ai eu plaisir à revoir ses yeux, pareils à deux taches d'encre, dans

sa longue tête d'Espagnole de Bordeaux, et sa tignasse de reine

sauvage. Quelqu'un a dit la _Bénédiction_ de Coppée, à moins que ce ne

fût la _Grève des Forgerons_. Un baryton n'a pas hésité à nous

chanter:

Léonor, mon amour brave

L'univers et Dieu...

(Il prononçait: «L'univers-z-et-Dieu».) Enfin, M. Mounet Sully nous a

dit _Oceano nox_, tour à tour avec des hurlements d'acteur annamite et

des plaintes douces de tout petit enfant qui fait sa dentition.

L'excellent tragédien est rasé depuis _Alain Chartier_. Il est encore

beau, si vous voulez, mais d'une beauté moins humiliante pour nous.

J'imagine qu'en sortant hier de l'Odéon telle jeune fille qui

jusque-là avait obstinément refusé un «parti avantageux», a dû dire à

ses parents: «J'ai réfléchi, je ferai ce que vous voudrez.» Ses

parents n'y ont rien compris; mais je connais, moi, son secret. Celui

qu'elle aimait n'est plus, car elle aimait Mounet barbu; et Mounet

rasé, ce n'est plus Mounet...

* * * * *

Paris, 27 juin.

Vous me demandez, à propos du _Disciple_, si je connais Paul Bourget.

Mais oui, ma cousine, je le vois assez souvent et je l'aime

beaucoup.--Et comment est-il?--À peu près le contraire de ce que le

public veut qu'il soit. Parce que Bourget s'est quelquefois occupé des

femmes, et parce que, les «passions de l'amour» ne pouvant avoir tout

leur développement que dans un monde oisif et riche, il s'est plu,

dit-on, à nous décrire les élégances extérieures de ce monde-là,

beaucoup se représentent l'auteur de _Cruelle Énigme_ sous les espèces

d'un délicieux jeune homme paré, coquet, affecté, efféminé et

languide...

Eh bien! ce n'est pas ça du tout, ma cousine,--mais, là, pas du tout!

Je vous le dis, parce que je le sais: il n'est pas d'esprit plus

sérieux ni plus mâle que Bourget. Cet efféminé travaille dix ou douze

heures par jour. Ce dandy a une conscience et des préoccupations de

prêtre. Pas une lettre d'adolescent en peine à laquelle il ne réponde

gravement et longuement (et je vous assure, ma cousine, qu'il faut

pour cela un fier courage). Ce mondain raffiné sait, quand le devoir

commande, secouer cette tyrannie: la peur du ridicule. Il l'a bien

prouvé dans sa préface du _Disciple_. Ce languissant est dévoré de

curiosité et d'inquiétude; c'est, avec Maupassant, celui de nos

écrivains qui voyage le plus et qui s'accommode le mieux de la

solitude absolue. Enfin, si vous passez son oeuvre en revue, si vous

considérez l'austérité de quelques-uns de ses sujets, la probité

scrupuleuse de l'exécution, l'effort continuel vers quelque chose de

nouveau (sans nul souci du public qui aime qu'on recommence les mêmes

choses), vous sentirez peut-être ce que tout cela suppose de volonté

et d'énergie patiente.

Oui, vous dis-je, Bourget est un Auvergnat,--comme Pascal. Il a

d'ailleurs le nez, il a le menton volontaire, le menton romain des

hommes de sa province... Pourtant, ma cousine, je ne voudrais pas le

faire plus Auvergnat qu'il n'est, et je tiens à vous dire que sa force

est très enveloppée de grâce. Le poète des _Aveux_ (si vous voulez lui

être très agréable, parlez-lui de ses vers) a une extrême gentillesse

de façons, beaucoup d'esprit, et du plus jaillissant (lui qui n'en met

presque jamais dans ses livres), un visible désir de plaire, et, dans

sa voix imperceptiblement et joliment nasillarde, quelque chose de

doux, de caressant et, volontiers, d'un peu plaintif. Ajoutez une

sensibilité excessive, un besoin de bienveillance autour de lui, un

art merveilleux et déplorable de se faire souffrir avec rien ou pas

grand'chose... Disons donc, si vous le voulez bien, qu'il a, avec une

intelligence et une volonté viriles, des nerfs un peu féminins. C'est

là une combinaison très distinguée.

Mais, je vous le répète, pas du tout «romancier des dames»! Un peu

«esthète», oui, c'est tout ce que je puis vous accorder. Au fond, un

montagnard pensif. Parfaitement! Le malheur, c'est qu'à Paris on vous

juge sur quelques traits qui ont d'abord frappé et qui font oublier

les autres, et en voilà pour votre vie! Si vous croyez, par exemple,

que l'on connaît Renan, que l'on se fait une idée juste de sa personne

et de son caractère?... Mais à une autre fois, ma cousine.

* * * * *

Paris, 1er juillet.

Ma cousine, le président de la République recevait hier, dans

l'après-midi, un ou deux milliers de bourgeois de Paris ou de la

province.

Il y a deux cents ans, une «fête à la cour», c'était, dans le palais

de Versailles, un ballet mythologique du genre «pompeux», où le roi,

les seigneurs et les grandes dames jouaient leur rôle. Aujourd'hui,

une fête à la cour, ce n'est qu'une _garden-party_ dans le petit parc

bourgeois de l'Élysée. M. Dumas ni M. Sardou n'écrivent pas de ballets

pour M. Carnot et ses «courtisans». Rien qui rappelle _Mélicerte ou

l'Île des plaisirs_. On ne voit point M. Carnot, costumé en Neptune,

danser un pas, puis chanter, comme au premier intermède des _Amants

magnifiques_, des vers dans le goût de ceux-ci:

Le ciel, entre les dieux les plus considérés,

Me donne pour partage un rang considérable,

ni le général Brugère, costumé en Éole, et l'excellent colonel

Lichtenstein, déguisé en Triton, reprendre en choeur:

Redoublons nos concerts

Et faisons retentir dans le vague des airs

Notre réjouissance.

Je vous assure, ma cousine, que je constate sans amertume ces petites

différences. Car le spectacle était charmant, hier, dans le jardin du

président. Il faudrait la phrase papillotante d'Alphonse Daudet pour

vous dire les taches claires des toilettes dans les allées tournantes,

sous les grands vieux arbres et, sur la molle descente de la pelouse

vers un petit étang à canards, la gaieté des tentes rayées de rouge,

d'où les musiques s'envolent par bouffées; et, çà et là, parmi le

sombre des redingotes et des jaquettes et le chiffonnage joli des

robes printanières, la majesté soudaine d'un grand burnous blanc...

* * * * *

G..., 2 juillet.

Je suppose, ma cousine, qu'un jeune homme soit amoureux de vous. Vous

ne le connaissez que de vue et il ne vous a pas été présenté. Mais

vous le rencontrez partout sur votre chemin. Il vit sous vos fenêtres.

Quand vous sortez, il vous guette au coin de la rue. Bien qu'il ne

soit qu'un mécréant, chaque fois que vous entrez à l'église, il est

là, derrière votre chaise, et pendant que vous priez, vous sentez son

regard sur votre nuque penchée...

Cela dure depuis huit ou dix mois. Je suppose que tout ce manège ne

vous ait pas exaspérée, qu'il ait, au contraire, piqué votre

curiosité, que vous vous soyez peu à peu intéressée à ce garçon

bizarre et que, sur sa prière, vous ayez permis à des amis communs de

vous le présenter. Je suppose enfin que, la veille du jour où l'on

doit vous l'amener, un hasard fasse tomber entre vos mains le carnet

mystérieux où ce jeune homme a noté ses impressions quotidiennes et

toute l'histoire de cette passion. Ce sont des vers. Vous vous dites,

avant de les lire, qu'ils sont probablement mauvais, mais que,

puisqu'il vous adore, ce sont apparemment des vers fort amoureux.

Vous courez aux dernières pages pour voir tout de suite où en est ce

pauvre garçon ... et vous tombez d'abord sur ceci:

Est-ce bien sûr que je l'adore!

D'amers plaisirs m'ont perverti;

J'ai peur de moi, j'ai tant menti...

Il ne faut pas me croire encore.

Vous songez là-dessus: «Eh! là là, monsieur, qui vous dit qu'on soit

si pressée de vous croire?... D'ailleurs, on ne vous force pas, et

l'on ne vous demande rien.» Vous tournez deux ou trois pages; vous

arrivez à une assez longue pièce datée du jour même où votre soupirant

a su qu'il serait reçu chez vous, et vous lisez ces jolis petits vers

octosyllabiques:

... Je sens partir l'immense joie

D'espérer et de demander;

Et sur elle je m'apitoie,

En songeant qu'elle peut céder.

. . . . . . . . .

Nos victoires sont leurs défaites.

Sa chute proche l'amoindrit;

Je pense aux choses imparfaites

De son corps et de son esprit.

. . . . . . . . .

Hélas! je les connais d'avance.

Tous les mots qu'elle me dira.

. . . . . . . . .

J'entends déjà l'aveu funeste

Qui de sa bouche va sortir,

Et par moments je la déteste

D'être obligé de lui mentir...

Etc.

Vous vous dites: «Ainsi, ce sont là les vers d'amour de ce monsieur?

Ce n'était pas la peine de tant se fatiguer sous mon balcon. Ah! la

singulière façon d'aimer!»

Oui, ma cousine, la singulière façon! C'est celle de M. Georges de

Porto-Riche (l'auteur de la _Chance de Françoise_), dans un petit

livre mélancolique, élégant et sec, avec un rien de brutalité au fond:

_Bonheur manqué._ Le poète se figure aimer, soigne et cultive cet

amour, séduit et subjugue une femme de bien, se fait souffrir, la fait

pleurer et la plante là en lui disant des choses désagréables,--tout

cela sans lui avoir jamais adressé la parole et sans l'avoir effleurée

du bout du doigt. N'est-ce pas admirable?

Mais voilà! nous sommes, comme vous savez, des «cérébraux». Et nous

sommes aussi des «égotistes», ce qui revient à peu près au même. Ce

petit livre est bien d'aujourd'hui, hélas! C'est comme qui dirait

l'_Intermezzo_ de Robert Greslou (oh! avant la période criminelle). Je

vous l'envoie, cependant,--d'abord parce qu'il est très distingué,--et

puis pour vous mettre en garde contre l'amour des hommes de lettres,

principalement de ceux qui ont entre vingt-cinq et trente-cinq ans.

J'ai le devoir de vous avertir, ô ma sage cousine, en ma qualité de

vieux parent.

* * * * *

Paris, 3 juillet.

J'ai fait hier soir, ma cousine, un tour à la foire de Neuilly. Rien

de bien nouveau. Je constate que les baraques où la statue de Galathée

se change en une jolie créature vivante, puis en un squelette qui

disparaît dans un buisson de roses, se sont fort multipliées. On en

rencontre une tous les vingt pas. Je dois dire pourtant que la

«baraque-mère» (celle dont l'imprésario porte un nom hongrois ou

polonais) garde sa supériorité. On y voit une mulâtresse fort piquante

qui répond au nom de Zora,--qui y répond même avec beaucoup

d'empressement et d'aménité.

Au reste, c'est toujours la même chose. Partout, les infâmes musées

anatomiques, les chevaux de bois mus par la vapeur et les manèges de

vélocipèdes, d'aérostats et de transatlantiques nous rappellent,

jusque dans ce lieu qui devrait être consacré aux divertissements

naïfs, que nous sommes dans le siècle de la science et de l'industrie.

Seules, quelques femmes géantes et quelques somnambules extralucides

représentent encore l'ingénuité des foires du bon vieux temps.

J'ai eu le regret de ne point retrouver Mlle Emma, la dompteuse de

puces, à qui j'avais pris l'an dernier une interview des plus

instructives. Cette aimable fille aurait-elle été dévorée par ses

pensionnaires?

Heureusement, Marseille est toujours là, et Marseille continue d'être

à la mode. Son public est, à peu de chose près, celui des mardis de la

Comédie Française et des réceptions de l'Académie... On s'amuse

d'autant plus qu'on finit par connaître intimement les artistes, «les

hommes les plus forts du dix-neuvième siècle», comme dit l'enseigne:

Monsieur Gaston, l'hercule en maillot noir, tout à fait distingué et

sympathique, l'éternel Bamboula, et ce grand diable qui a si mauvais

caractère et qui, lorsque les autres «travaillent», passe son temps à

crier: «Il a touché!» pour taquiner le public et animer la séance.

On se passionne, on crie: «Oui, oui!--Non, non!» Hier, comme le grand

diable (j'ai oublié son nom) recommençait sa plaisanterie habituelle,

Marseille, de son balcon, a réclamé le silence et a laissé tomber ces

paroles: «Ici, y a que le public et moi qu'est juge!»

Généralement, c'est pour «l'amateur», pour «l'homme du monde» que l'on

prend parti, comme s'il était un des nôtres et comme s'il nous

représentait, nous les profanes. Cette fois, l'homme du monde était

sec comme un clou et noir comme une taupe; il portait ces mots tatoués

sur la poitrine: «République française», et un portrait de femme

(quelque marquise!) sur un de ses biceps. Il glissait comme une

anguille entre les bras de son adversaire et a si bien lassé le gros

homme qu'il a fini par le faire «toucher». Nous ne nous tenions pas de

joie. Bravo, l'amateur!

C'est un spectacle très attachant, je vous assure. Je ne parle pas

seulement du plaisir que donnent aux yeux le jeu magnifique des

muscles sous la peau, la beauté des lignes mouvantes, l'imprévu des

raccourcis michelangélesques. Mais peut-être que cette lutte corps à

corps, qui est (sauf la convention de la «main plate») la lutte

primitive, celle de l'âge de la pierre, plaît au vieil anthropoïde qui

vit dans chacun de nous. Je trouve, sans bien savoir pourquoi, ces

combats entre deux hommes beaucoup plus intéressants que les luttes

entre l'homme et l'animal (par exemple, les courses de taureaux). Les

anciens étaient de cet avis: ils ne voyaient rien au-dessus des

combats de gladiateurs. On y reviendra.

* * * * *

G..., 4 juillet.

Ce matin, ma cousine, en fouillant dans une vieille armoire où dorment

de vieux livres, j'ai mis la main sur un almanach révolutionnaire. Le

bouquin est intitulé: Annuaire du cultivateur pour la troisième année

de la République, présenté le 30 pluviôse de l'an IIe à la Convention

nationale, par G. Romme, représentant du peuple.»

J'ai relevé, dans la préface, une phrase exquise: «L'année présente

est la 1795e pour les peuples esclaves, c'est la troisième de la

République française. Depuis 1564, _par ordre d'un roi fanatique et

cruel_, Charles IX, l'année commençait au 1er janvier, onze jours

après le solstice d'hiver, etc...» Il fallait, en effet, être bien

cruel et bien fanatique pour faire commencer l'année ce jour-là!

Je feuillette ce vénérable almanach. Il n'y a pas à dire, les noms des

mois sont délicieux,--et bien commodes pour les poètes, à qui ils

fournissent de jolies rimes. C'est une joie que d'accoupler _pluviôse_

et _grandiose_, _idéal_ et _floréal_, _chimère_ et _brumaire_, _rayon

d'or_ et _messidor_. Les noms de fleurs, de légumes et d'arbres, qui

marquent chaque jour du mois,--avec un nom d'animal à chaque

_quintidi_ et, à chaque _décadi_, un nom d'instrument agricole--tout

cela ne me déplaît pas non plus. Ce calendrier sent bon la terre et la

vie rustique. Si, après le grand dérangement révolutionnaire, on

n'avait plus rien dérangé, j'aurais ainsi daté ma lettre: «Sextidi 16

messidor»; et ce serait aujourd'hui la fête du Tabac. (C'eût été hier

celle du Chamois, et ce serait demain celle de la Groseille.) Cette

manière de dater ne manquait point de grâce.

Pourtant, je préfère peut-être encore celle à laquelle nous sommes

revenus, parce qu'elle nous rattache aux siècles passés et qu'elle

marque chacune de nos fugitives journées de quelque souvenir des

anciens hommes. «Jeudi 4 juillet», cela veut dire: «Jour de Jupiter,

quatrième jour du mois de Jules César» (de ce Jules César dont Paul

Bourget fait le premier des dilettantes). Et, près du souvenir

antique, voici le souvenir chrétien. Je consulte l'almanach de cette

année, et, au lieu de la fête du Tabac, je trouve celle de sainte

Berthe...

Qui cela, sainte Berthe? Serait-ce la reine Berthe aux grands pieds?

Pour me renseigner, je tire de la vieille armoire un autre vieux

livre: «_Les Vies des saints pour tous les jours de l'année_, par le

R. P. Ribadeneira, traduction française, revue par l'abbé E. Daras.»

Je cherche à la date du 4 juillet. Pas de sainte Berthe pour un sou,

mais une sainte beaucoup plus inattendue: sainte Godolène!

Va pour sainte Godolène! Elle vivait au onzième siècle et était née à

Boulogne-sur-mer. L'excellent Ribadeneira commence son pieux récit en

ces termes:

«Les peines du mariage sont si grandes, et son fardeau si lourd, qu'il

est impossible de les supporter sans le secours de la grâce divine; et

quand le mari est grossier, cruel et plus brutal qu'humain, c'est un

joug intolérable à une femme. Et comme, à cause de nos péchés, nous

voyons arriver tous les jours de semblables inconvénients, je veux,

pour la consolation des femmes mariées, écrire la Vie et le martyre de

sainte Godolène, qui fut mariée et martyrisée par son mari.»

Cette histoire de sainte Godolène, je vous la dirai demain, ma

cousine, pour votre édification.

* * * * *

G..., 5 juillet.

Donc, ma cousine, Godolène, ou Gudelaine, ou Gudule (comme il vous

plaira de l'appeler), était «belle de corps et d'esprit». Un

gentilhomme flamand, Bertulf, la demanda en mariage à cause de sa

beauté. Mais il la prit en grippe le jour même de la noce. Il faut

dire qu'il y fut incité par sa mère, qui avait désapprouvé ce mariage.

Car la belle-mère de l'époque carlovingienne ressemblait déjà à celle

de nos vaudevilles et de nos chansons de café-concert. Puis, Bertulf

enferma sa femme, sous la garde d'un valet brutal, qui avait ordre de

ne lui donner qu'un petit morceau de pain par jour. Mais «elle

sustentait son âme d'oraison». Finalement, il la fit étrangler et

jeter à l'eau par deux domestiques. Après quoi il se convertit,

instantanément. «Il fit pénitence et mourut au monastère de

Saint-Vinoce.» On garda, dans un couvent de filles de l'ordre de saint

Benoît, un peu du sang que Gudelaine, étranglée, avait rendu par le

nez et par la bouche; et, comme Gudelaine avait été patiente et douce

dans les épreuves, ce sang faisait des miracles tant qu'on voulait.

C'est tout.

Je feuillette le gros livre, en regrettant que ce ne soit qu'une

pauvre réduction de l'immense et paradisiaque _Légende dorée_. Voici

le pendant de l'histoire de Gudelaine. C'est celle de saint Gengoul,

gentilhomme bourguignon du huitième siècle, qui fut assassiné par

l'amant de sa femme. Le pieux hagiographe nous dit: «Étant parvenu à

l'âge viril, Gengoul épousa une femme de non moindre qualité que lui,

mais fort différente de moeurs; ce que Notre-Seigneur permit afin que

sa patience fût éprouvée.» Elle le fut. Et encore: «Il s'adonnait

souvent à la chasse pour éviter l'oisiveté.» Cela paraît être un des

plus beaux traits de sa vie.

Il y a là une quantité de saints et de saintes des temps mérovingiens

et carlovingiens, qui meurent assassinés. Toutes ces «vies de saints»

donnent l'idée d'une humanité extraordinairement naïve et beaucoup

plus violente, semble-t-il, que ne fut jamais l'humanité latine ou

grecque, même aux époques primitives.

De jolies fleurs d'ingénuité çà et là. Sainte Marie l'Égyptienne y est

couramment appelée «la sainte pécheresse». Je note cette phrase en

passant: «Elle confessa à Zozime qu'elle avait passé vingt-sept ans en

toutes sortes de lascivetés, non pour or ni pour argent, ou pour autre

récompense que ce fût, mais pour satisfaire à sa sensualité.» Elle eût

donc été moins criminelle, aux yeux du saint narrateur, si ses vices

lui avaient rapporté quelque chose?

Une anecdote charmante, pour finir. Je l'emprunte à la Vie de saint

Macaire d'Alexandrie:

«Une fois, on offrit à saint Macaire des raisins d'une grosseur et

d'une beauté singulières. Le saint, voulant se mortifier, les envoya à

un frère qui était malade. Celui-ci, par le même motif, les fit passer

à un autre frère. Ces raisins parcoururent ainsi toutes les cellules

du désert, jusqu'à ce qu'un religieux, ignorant qui les avait donnés

le premier, les renvoyât à Macaire. Celui-ci, admirant la retenue de

ses frères, en loua Dieu et dit: «Je n'y toucherai pas non plus.»

Vous trouverez, ma cousine, que mon billet manque étrangement d'

«actualité»? C'est que, blotti dans l'herbe et dans les feuilles, je

suis aussi loin de Paris que si je vivais dans la cellule de Macaire,

au désert d'Égypte. Ce Macaire avait commencé par être confiseur et

par «vendre des dragées» à Alexandrie. Ainsi j'ai essayé de vendre à

mes contemporains de fades confiseries, telles que petits contes,

petites chroniques, petits feuilletons et autres riens: et voilà que,

retiré du monde comme Macaire, je sens présentement que tout est vain,

hormis de regarder couler l'eau et de sommeiller à l'ombre. J'en suis,

dis-je, persuadé pour quelques jours encore.

* * * * *

Paris, 10 juillet.

Danse du ventre au café tunisien, danse du ventre au café algérien,

danse du ventre au théâtre égyptien, danse du ventre en face. Que de

ventres à cette Exposition, que de ventres!

Elle est vilaine, cette danse. Si seulement elle était voluptueuse!

Mais point. Ce n'est qu'un paquet d'entrailles que l'on secoue en

mesure. Les filles qui font cela (et qui sont médiocrement belles) le

font avec une indifférence parfaite, comme elles rameraient des choux.

Est-ce bien la même danse que j'ai vue là-bas, à Laghouat, dans une

chambre de six mètres carrés, et qui m'est restée comme une vision de

rêve? Non, non, cela n'est pas possible. Almée Farida, almée Adila,

ayez un peu plus l'air de vous souvenir que vous êtes des almées, et

songez à tout ce que ce nom magique représente pour des bourgeois

d'Occident!

Avec quelle lenteur et de quel air d'immense ennui, à ce théâtre

égyptien, les deux Druses du mont Liban promènent dans l'air leurs

grands sabres courbes et les cognent sur leurs petits boucliers! Et

comme il a l'air de s'ennuyer aussi, le nègre du Kordofan! Il a beau

porter un miroir dans ses cheveux crépus et secouer, avec un bruit de

cailloux, sa ceinture composée de pieds de chèvre: comme il est

banal! comme il est négligeable! je dirais presque: comme il est pâle,

ce nègre!

Oh! je ne conteste point l'authenticité de provenance de ces diverses

exhibitions. Mais tout ce pauvre exotisme transporté hors de son cadre

naturel devient grossièrement forain ou, qui pis est, tout à fait

insignifiant. On trompe le public, on lui travestit et on lui

rapetisse l'univers en lui laissant croire qu'une douzaine de baraques

de la foire au pain d'épice peuvent contenir et reproduire aux yeux

l'infinie variété de la face du monde. Et il sort de ces spectacles un

peu plus mal renseigné que s'il n'avait rien vu.

Je dois dire pourtant que l'homme qui montre «des singes du Soudan et

des serpents du désert libyen» n'est pas ennuyeux. C'est, paraît-il,

«l'Arabe Gouma, psylle de la secte des Raffaï». Je le croirais plutôt

de celle des ruffians, car il a l'air d'un simple voyou du Caire. Il

commande à son singe savant en tirant sur son collier, d'un coup rude

et sec, et qui doit faire grand mal à la petite bête. Le singe fait

les tours que font les singes, puis on lui livre un serpent, un pauvre

diable de serpent, qu'il fait sauter en l'air et avec lequel il

s'amuse. Mais où il n'a plus l'air de s'amuser, c'est quand le

montreur lui enroule le reptile autour de la queue et l'oblige à

marcher avec cet ornement. Ainsi l'homme torture le singe, le singe

torture le serpent, et l'homme torture le singe avec le serpent. On

rapporte de là une assez rare impression de brutalité; c'est comme un

joli raccourci de la cruauté universelle...

* * * * *

Paris, 11 juillet.

Paris s'amuse, ma cousine. Tous les soirs, du Gymnase jusqu'au

Trocadéro, par les rues et les places où le gaz et l'électricité

mêlent leurs lumières d'or et d'argent et où s'entre-croisent sans fin

les milliers de lanternes des voitures, c'est un fourmillement, un

grouillement énorme de gens qui vont à leur plaisir. C'est vraiment

aujourd'hui que Paris a l'air d'une ville qui se damne. Il devait y

avoir quelque chose de cette douce folie et de cette aimable fièvre

dans la bonne ville de Ninive quand le prophète Jonas y entra... Je

vous avouerai même que lorsqu'on jouit comme moi de ces délices depuis

tantôt trois mois, on a par moment de fortes envies de s'en aller

quelque part où l'on s'amuse moins.

Toutefois, j'ai été très content de voir, cette nuit, le bal des

exposants au palais de l'Industrie. Je ne parle point de la réelle

splendeur du décor: la fête était surtout amusante par ses

extraordinaires proportions et par la variété inouïe des têtes

assemblées. C'est, à coup sûr, la réunion d'hommes et de femmes la

plus bariolée que j'aie jamais vue. Je m'étais assis avec un ami dans

un coin; nous regardions passer, nous disions: «Voici un Anglais, un

Américain du Nord, un Américain du Sud, un pasteur norvégien, une

jeune «esthète», un marchand de vins de Bordeaux, une doctoresse

russe, un pianiste hongrois, un conseiller municipal de Paris, etc.,

etc...» Joignez à cela les Chinois, les Japonais, les Arabes et toute

une procession de nègres plus noirs que nos habits...

Station chez Ledoyen pour prolonger le plaisir bizarre de contrarier

la bonne nature et pour nous donner la joie de manger, de boire, de

regarder, d'échanger d'inutiles paroles à l'heure où «la nuit

bienveillante», comme l'appelaient les Grecs, conseille aux hommes de

dormir.

Quand nous sortons du restaurant, l'aube chaste baise déjà le front de

Paris. L'heure est singulière: c'est l'heure blafarde. Les choses ont

des teintes qu'on ne leur connaissait pas. Les arbres des

Champs-Élysées sont d'un vert blessant. Le ciel est rose, d'un rose

vif, derrière la Madeleine. Les lumières errantes des fiacres font le

jour plus blême et plus froid. Dans la rue Royale, les façades de

certaines maisons ont un éclat dur; et l'on voit, loin, très loin, à

des centaines de mètres, marcher des blancheurs crues. Ce sont les

plastrons de chemise de messieurs qui reviennent, comme nous, de la

fête.

J'aurais voulu vous rendre mieux mes impressions, ma cousine; mais

j'ai trop peu dormi, et je sommeille encore en vous écrivant.

* * * * *

_À M. le vicomte Eugène Melchior de Vogüé._

Paris, 13 juillet.

Je viens de lire, monsieur, les pages fort éloquentes que vous avez

écrites, dans la _Revue des Deux-Mondes_, sur l'Exposition et sur la

tour Eiffel. Vous avez l'imagination fastueuse, avec quelque chose,

parfois, d'un peu concerté. Le _labarum_ que vous voyez au sommet de

la tour, formé par l'entre-croisement des jets de lumière électrique,

est à coup sûr une image expressive, mais non point sans apprêt. Cela

rappelle les ibis que Chateaubriand place si ingénieusement sur les

colonnes solitaires, ou le lézard du Colisée, qui, dans les vers de

Lamartine, vient cacher si à propos le nom d'un empereur romain.

Mais vos nobles artifices ne vous empêchent pas d'être profondément

sincère. Vous êtes une âme sérieuse et inquiète. Nul n'a mieux vu ni

constaté plus douloureusement que vous la grande misère de ce temps:

indifférence, dilettantisme, impuissance à croire. Il y a de l'apôtre

en vous. Vous nous avez révélé la beauté spirituelle du roman russe,

et vous nous avez fait honte de notre littérature de mandarins. Vous

avez mis à la mode l'âme slave et l'évangile, et, depuis quelques

années, vous ne pouvez plus écrire une page sans nous parler d'éveil

moral et de rénovation. Vous exercez une fonction parmi nous: vous

êtes celui qui dit qu'il faut aimer et qu'il faut croire.

Or, je vous confesserai mon embarras. J'entends bien que nous devons

aimer les hommes; mais que faut-il croire? Il est nécessaire que nous

le sachions pour que notre amour soit efficace, pour qu'il soit autre

chose qu'une pitié inerte et une indulgence détachée... Ce qu'il faut

croire, c'est apparemment ce que vous croyez. Si donc je l'osais, je

vous dirais:

--Vous-même, monsieur, à quoi croyez-vous? Il ne me paraît pas que

vous nous l'ayez jamais dit avec précision. Or, la foi doit être

précise. Une foi vague ne se conçoit même pas.

Êtes-vous catholique? j'entends catholique pratiquant (je ne saurais

l'entendre d'une autre façon). Ou bien êtes-vous déiste, comme

l'étaient, au siècle dernier, la plupart des hommes qui ont fait la

Révolution? Croyez-vous à un Dieu personnel, à l'immortalité de l'âme,

aux peines et aux récompenses après la mort? Êtes-vous royaliste?

républicain? socialiste?... Bref, si je ne me retenais, j'aurais

l'indiscrétion de vous demander votre _credo_. Peut-être nous

l'avez-vous donné déjà, mais épars, flottant, pas assez grossier, si

je puis dire. Je voudrais, lorsque je répète avec vous: «Croyons!

Soyons des hommes de foi!» savoir exactement de quoi il s'agit. Et,

sans doute, la demande que je vous fais serait de la dernière

impertinence si elle s'adressait à l'homme privé; mais il me semble

qu'on a le droit de l'adresser à un écrivain qui se trouve être

aujourd'hui, par la noblesse de ses préoccupations morales et par

l'habitude qu'il a prise de les exprimer publiquement, une façon de

conducteur d'âmes...

* * * * *

Paris, 15 juillet.

S'il avait fait, le 14 juillet 1789, le même temps qu'hier, il est

probable, ma cousine, qu'on n'aurait pas pris la Bastille ce jour-là,

car la pluie est ce qu'il y a de plus contraire aux émeutes et même

aux révolutions. Eh! je sais bien qu'on eût pris la Bastille un peu

plus tard; mais peut-être, alors, eût-elle été mieux défendue,

peut-être le peuple se fût-il contenté qu'on la «désaffectât»; et

ainsi nous aurions encore, au bout de la rue Saint-Antoine, le plus

pittoresque des monuments historiques et le plus beau des donjons de

mélodrame...

Donc le ciel a été fort maussade et tous mes projets de réjouissance

ont été submergés par cette pluie réactionnaire.

J'aurais voulu dîner au moulin de la Galette. L'an dernier, j'avais

passé toute mon après-midi à parcourir Montmartre, depuis l'église du

Sacré-Coeur, qui ressemble, inachevée, à une massive forteresse

byzantine, jusqu'aux jolies ruelles bordées de jardinets, qu'on

découvre sur l'autre versant de la colline. Puis j'avais dîné presque

seul, près du moulin, dont le vent faisait craquer la membrure comme

celle d'un vieux bateau par le mauvais temps. C'est de là qu'il faut

voir la nuit tomber sur Paris et s'allumer peu à peu les traînées

d'illuminations. Mais cette année la pluie m'a effrayé et, après

quelques oscillations, j'ai fini par me trouver assis dans un coin

paisible et élégant, mais par suite peu intéressant ce jour-là, d'un

restaurant des Champs-Élysées.

Secondement, j'aurais voulu voir le feu d'artifice. Pourquoi pas? Je

n'en ai point vu depuis ma petite enfance, sinon partiellement et de

très loin. Je rêvais d'en voir un sérieusement, d'aussi près que

possible, et du commencement jusqu'à la fin. Mais pour cela j'aurais

été obligé d'attendre longtemps, debout, dans la foule. J'y ai

renoncé. C'est toujours ainsi. Il faut, pour prendre sa part des

divertissements populaires, une force d'âme que je n'ai pas. La foule

est admirable de douceur et de résignation gaie. Elle passe des

journées dans une attente et dans une immobilité fatigante pour un

plaisir d'une demi-heure. Ses joies (comme la plupart de ses travaux)

impliquent un don d'extraordinaire patience...

N'ayant donc pas les vertus qu'il faut pour bien voir un feu

d'artifice, j'ai repris mon long vagabondage à travers les rues. Un

attrait mystérieux m'a conduit au Chat-Noir. Je pense que c'est

l'endroit de Paris où l'on a fait le plus de bruit la nuit dernière.

Un orchestre sauvage y faisait danser la population sur la chaussée.

J'ai trouvé là le chansonnier Jouy, les humoristes Allais et Auriol,

Tinchant, Dézamy et beaucoup d'autres occupés à taper sur des choses

sonores... Cela m'a paru fort désagréable au premier moment; puis, je

m'y suis fait. Même, au bout de cinq minutes, j'étais parfaitement

heureux. Il n'y a encore, voyez-vous, que les joies simples.

* * * * *

Paris, 17 juillet.

Sans doute, ma cousine, elle serait superbe, leur Exposition, si on

pouvait la voir.

Mais, bien que j'y sois allé une vingtaine de fois, je ne puis dire

encore que je l'aie vue; et il est probable que je ne la verrai

jamais.

Pourquoi?

Parce qu'il y a trop de monde.

J'ai fait de loyaux efforts, l'autre jour, pour voir du moins un des

villages nègres de l'esplanade des Invalides. J'ai dû y renoncer. On

fait la queue pendant des heures avant d'entrer; il y faut une

patience de fakir.

Heureusement, j'ai découvert en dehors de l'Exposition, plus loin que

le Trocadéro, un autre village nègre, un amour de petit village

nègre, où personne ne va et où j'ai pu visiter tranquillement mes

frères noirs.

Ils ne sont pas laids du tout, la peau d'un grain serré, d'un beau

noir de bronze florentin, les mouvements souples et nobles. Ce qu'ils

savent suffit à orner leur vie, à la rendre commode et gaie. On les

voit tresser des nattes et toutes sortes d'objets en paille ou en

jonc, tisser des étoffes solides et diversement colorées, forger le

fer, ciseler des anneaux et des bracelets d'or et d'argent. Pendant ce

temps-là, les femmes, l'air innocent et modeste, préparent le dîner.

Une d'elles jette dans une marmite de terre, où chauffe de la graisse,

des poignées de farine dont ses mains noires et ses bras restent tout

poudrés: elle fait un roux. Il y a là une fillette de douze ans, Mlle

Dédé, qui est une petite merveille de gentillesse noire.

Le monsieur qui a fait venir du Gabon ces nègres délicieux me conduit

obligeamment au premier étage d'une baraque en planches, où sont leurs

dortoirs. Là, je vois une négresse allaitant un négrillon de huit

jours, encore presque blanc, joli comme un ange, très éveillé déjà. Un

matin, à dix heures et demie, elle a été prise des premières douleurs:

une heure après, elle était accouchée et, à une heure et demie, elle

redescendait dans la cour comme si de rien n'était.

Les corps de ces excellents nègres fonctionnent aussi aisément que

ceux des animaux. Il est certain qu'ils souffrent beaucoup moins que

nous dans leur chair et dans leur âme. Leur pays, là-bas, est fertile

et beau; ils y vivent doucement, sans excès de travail. Et je vous

répète que ce ne sont point des brutes: ils sont doux; leurs femmes

sont chastes; ils ont, comme les autres hommes, leurs dieux, qui sont

de bons petits dieux, des fétiches, des poupées qu'ils prient, et qui

les exaucent quand cela se rencontre.... Il y a comme cela, paraît-il,

dans cette mystérieuse Afrique, des peuples innombrables, pas plus

méchants que nous, qui jouissent paisiblement de l'air du ciel et des

fruits de la terre, qui vivent dans un état de paresseuse

demi-civilisation agricole et pastorale, et qui depuis sept mille ans

n'avaient point fait parler d'eux. Nous sommes, sans vanité, plus

intelligents; mais, puisque tout est vain, qui osera dire que ces

nègres sans prétention n'ont pas résolu mieux que nous le problème de

la vie?

Comme je sortais du hameau noir, j'ai vu, près de la porte, une femme

du peuple qui exhortait son petit garçon, un enfant de trois ou quatre

ans, à embrasser un négrillon du même âge. Le petit nègre était

autrement joli et robuste que le petit blanc. Le petit blanc sera

ouvrier, travaillera du matin au soir, mènera la dure vie du

prolétaire dans une civilisation industrielle, lira de mauvais

journaux, aura des idées fausses et incomplètes... Et ainsi, songeant

à ce que deviendraient ces deux petits, c'est du petit blanc que j'ai

eu pitié.

* * * * *

Paris, 18 juillet.

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 68 / 100 题