Je viens de lire le discours de M. de Vogüé et celui de M. Rousse.
L'un de ces deux discours est fort beau. Mais j'ai vu, dans l'un et
dans l'autre, que la périphrase sévit toujours à l'Académie, et
qu'elle va même couramment jusqu'à la devinette. C'est une rage, dans
cette boîte-là, de ne jamais appeler les gens par leur nom. On
pourrait en faire un jeu pour les heures de pluie à la campagne: le
jeu des charades académiques.
En voici quelques échantillons:
«... Il fut grand-maître de l'Université, il est votre confrère; son
nom est devenu dans notre pays le synonyme des meilleures vertus,
etc...»
Qui est-ce, ma cousine?
Je ne vous dissimulerai pas que c'est M. Duruy. Mais il me semble que
ce n'est pas très aimable pour M. Jules Simon. Car lui aussi est
académicien et ancien ministre de l'instruction publique; et si ce
n'est pas lui qui est désigné ici, c'est donc qu'on ne trouve pas que
son nom, à lui, est «synonyme des meilleures vertus»? Voilà qui est
bien malhonnête!
Je poursuis:
«M. Nisard inaugurait un genre... Il nous était réservé de le voir
renouveler par un ami de Cicéron, un commensal de la maison d'Horace.»
Ça, c'est M. Boissier. J'aime mieux vous le dire tout de suite, car
enfin une paysanne exquise comme vous êtes, et qui n'a jamais tenu de
salon littéraire, n'est vraiment pas obligée, à ce jeu-là, de deviner
à tous coups.
Et quel est «le Français qui a donné le modèle et fait le présent à
l'Angleterre d'une histoire organique, baignant de toutes parts dans
la vie nationale»?
Ça, c'est M. Taine.
Je passe au discours de M. Rousse:
Quel est le «grand citoyen» qui, après la guerre, «rassemblait à la
hâte les épaves de nos désastres?»
Je crois, ma cousine, que vous serez assez forte, ici, pour nommer M.
Thiers.
Et quel est «le nom écrit par la France sur le seuil de deux mers»?
Réponse: M. de Lesseps.
Et «le nom écrit par la Russie, à Samarcande, sur la limite de deux
mondes»?
Réponse: le général Annenkof.
Et quel est «l'écrivain charmant, causeur spirituel et tranquille,
qui se repose aujourd'hui, dans ses souvenirs, des odyssées
scandinaves de sa jeunesse»?
Réponse: M. Marinier.
Et quel est «le grand écrivain qui vit dans l'intimité des petits
prophètes»?
Réponse: M. Renan.
À vrai dire, «petits prophètes» ne répond à rien, et est mis là, j'en
ai peur, uniquement pour faire avec «grand écrivain» une élégante
antithèse.
Non, voyez-vous, pour les grâces et les gentillesses du discours, pour
la noblesse des périphrases et pour la finesse capillaire des
allusions, pour toute cette rhétorique à la Thomas, c'est encore M.
Rousse qui a le pompon. Savourez-moi ceci (pour dire que M. de Vogüé,
ayant épousé une Russe, a été amené à s'occuper beaucoup de la Russie
dans ses livres):
«Un hasard de chancellerie vous y a conduit (en Russie). Votre coeur y
a fixé votre vie; votre esprit y a suivi votre coeur.»
Hein! est-ce «envoyé»?
Encore une devinette, pour finir:
«Il y a dans Paris une docte et illustre maison, amie sévère des
lettres, dont l'hospitalité prudente ne s'ouvre qu'à de rares élus. Il
faut être déjà célèbre pour y venir chercher la célébrité. De loin en
loin, un heureux hasard y laisse entrer furtivement un nouveau venu.
Puis la porte se referme en silence: