Chaque année, à la même époque, c'est-à-dire un peu avant la fenaison,
j'éprouve le besoin de revoir la campagne de chez moi, de faire une
grande promenade à travers les prés qui s'étendent entre la Loire et
le «ru», sous le soleil, dans l'odeur des foins. Cette promenade
annuelle, il me serait extrêmement dur d'y renoncer. Je l'ai faite
hier, tantôt par les sentiers que noient les hautes herbes pleines de
taches jaunes et violettes, tantôt le long du ruisseau bordé de saules
dont l'argent léger miroite et frissonne. Et je suis arrivé à un tout
petit village qui trempe ses pieds dans l'eau; et j'ai pris de la
bière, tout seul, dans un cabaret qui s'intitule avec emphase _Café de
la gare_, bien qu'il soit à deux lieues de la plus proche station du
chemin de fer.
J'étais heureux, je ne pensais à rien. Tout ce qui m'agite tant à
Paris, je l'avais oublié. Les vipères que j'ai comme tout le monde
dans le coeur, vanité littéraire, ambition, jalousie, soucis, désirs
et passions de toute sorte, s'étaient parfaitement assoupies. Je
sentais que la vie aux champs, la vie tout près de la terre, c'est là
le vrai, et que notre civilisation urbaine et industrielle n'est
peut-être qu'une effroyable erreur de l'humanité occidentale.
J'avais besoin de cette heure d'apaisement: car, la veille, en
débarquant dans mon chef-lieu de canton, j'avais eu une grande colère.
Les beaux arbres qui s'élevaient à la porte de la petite ville
venaient d'être coupés par les soins d'une édilité dont j'aime mieux
ne pas qualifier la conduite. On ne doit jamais abattre ses arbres,
sinon dans les cas d'absolue nécessité et quand il est bien prouvé
qu'ils ont atteint depuis longtemps le _maximum_ de leur développement
possible, et qu'ils ne peuvent plus que dépérir. Et encore.
Je vais vous dire, à ce propos, un des plus violents sentiments de
haine que j'aie éprouvés dans ma vie. Vous savez que mon pays est
charmant; que l'eau y jaillit de partout en ruisselets délicieux; que
les teintes du ciel, de la prairie et des feuillages y sont fines et
toujours un peu pâles, comme dans un paysage élyséen de Puvis de
Chavannes; et qu'enfin, à défaut de grands bois, il y a des arbres en
quantité, par bandes ou par bouquets. Mais autrefois il y en avait
bien davantage, et c'était encore plus beau. Or, j'eus la douleur de
constater, voilà quelques années, pendant mes vacances, qu'on en avait
abattu des rangées entières dans les prés qui bordent la Loire. Je
n'avais jamais songé à demander qui en était le propriétaire. J'appris
que c'était un monsieur qui vivait à Paris; je sus qu'il y faisait la
fête et que c'était pour la continuer qu'il découronnait les rives de
mon fleuve.
Je me mis à haïr cet homme. Longtemps le misérable poursuivit son
oeuvre impie: chaque année, de loin, sans se montrer, le lâche me
volait de nouveaux arbres, de nouveaux coins de verdure. Je me
représentais la parure chaste et sacrée de la terre gaspillée en
débauches lugubres, dévorée là-bas par l'imbécile troupeau des
maquillées; et j'enrageais!... Si j'avais été poète, j'aurais mis cela
en vers, ce qui m'eût soulagé. Très sérieusement, cet homme que je
n'avais jamais vu, et qui n'est peut-être pas un méchant garçon, est
un de ceux à qui j'ai souhaité le plus de mal. Et je ne sais pas
encore, à l'heure qu'il est, si je lui ai pardonné.
* * * * *
G..., 10 juin.