MA CHÈRE COUSINE,

J'ai eu ces jours-ci une grande tristesse. Un des meilleurs, et des

mieux doués parmi ceux de mes amis qui sont plus jeunes que moi, Jules

Tellier, vient de mourir. Très apprécié et très aimé dans le petit

monde des poètes, il n'était pas encore très connu du public, bien

qu'il écrivît depuis un an, au _Parti national_, de très élégantes et

pénétrantes chroniques sur les choses littéraires. Mais ce ne fut

jamais un régulier. Personne n'a plus mal gouverné sa vie, ou plutôt

ne l'a moins gouvernée. Et personne, je crois, n'a été plus

naturellement ni plus profondément mélancolique et inquiet. Il était

né vaincu d'avance; et j'ai toujours été persuadé qu'il mourrait

jeune.

Il y a quatre ou cinq ans, il avait publié, sous la couverture de

«l'homme qui bêche», un mince recueil de vers intitulé les _Brumes_.

Je retrouve ce volume ignoré. Il est imprimé sur du papier à chandelle

et ne paye pas de mine, mais il contient une douzaine de pièces

exquises et tristes que je voudrais toutes vous citer. Je vais du

moins en copier une pour vous, qui est d'une notation subtile et

vraie.

Voir souffrir était mon supplice,

Autrefois, quand j'avais un coeur,

Mais tout cédait à mon caprice

Impérieux comme un vainqueur.

Injuste et bon comme les femmes,

Au temps d'errer dans les sillons,

Tout en blessant souvent les âmes,

J'avais pitié des papillons.

Je me sentais moi-même auguste.

Comme ils souffraient, mes bien-aimés!

On m'admirait: je trouvais juste

Qu'on m'obéît les yeux fermés.

Aujourd'hui je n'ai plus d'idées

Sur moi-même ni sur autrui;

Toutes mes marches sont guidées

Par la fatigue et par l'ennui.

Je n'ai plus mes désirs pour maîtres;

Chacun me mène à volonté,

Et je suis meilleur pour les êtres,

Si mon coeur a moins de bonté...

Laissez-moi vous copier aussi la _Chanson sur un thème chinois_:

Où donc est l'hirondelle? Elle a quitté la rive.

On entrevoit déjà des cigognes les soirs;

L'hirondelle s'envole et la cigogne arrive,

Comme des cheveux blancs après les cheveux noirs.

C'est un cercle sans fin sous le ciel monotone,

Et bien des coeurs lassés les trouvent ressemblants,

Les oiseaux du printemps, les oiseaux de l'automne,

Les jours des cheveux noirs et ceux des cheveux blancs.

La pensée et le désir de la mort reviennent presque à chaque page.

Maintenant que Tellier n'est plus, cette préoccupation me frappe

étrangement. Voici quelques vers de son _Prélude_:

Mon âme à soi-même ravie

N'attend plus rien des biens du sort.

--Qui donc es-tu?--J'aimais la vie.

--Quel est ton nom?--J'aime la mort...

Stupide et laid parmi les roses,

Je me subis injustement.

Je veux m'enfuir au sein des choses

Pour oublier mon noir tourment.

Oh! chanter la mélancolie

Des bois jaunis, des flots vermeils,

Et coucher ma face pâlie

Au lit étroit des grands sommeils!

Je sais, moi, que ce ne sont point là jeux de rimes, que Tellier était

aussi sincère qu'on peut l'être en parlant ainsi. Voilà son voeu

accompli. Il eut la plus haute intelligence, et la plus aiguë: il

était poète et écrivain à un degré éminent; il était capable de

traduire le songe de la vie de façon à embellir la vie des autres

hommes,--et il est mort. La Nature est une grande gâcheuse. C'est

qu'elle a l'éternité devant elle et qu'elle ne sait pas à quoi elle

travaille.

Ma cousine, ayez une pensée compatissante et une prière pour cette

pauvre âme.

* * * * *

G..., 7 juin.

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 65 / 100 题