L'_Intermédiaire des chercheurs_ m'a posé la question suivante:
«Quels sont les vingt volumes que vous choisiriez si vous étiez obligé
de passer le reste de votre vie avec une bibliothèque réduite à ce
nombre de volumes?»
Voici la liste que j'ai dressée, après quelques hésitations:
1. La _Bible_.
2. Homère.
3. Eschyle.
4. Virgile.
5. Tacite.
6. L'_Imitation de Jésus-Christ_.
7. Un volume de Shakespeare.
8. _Don Quichotte._
9. Rabelais.
10. Montaigne.
11. Un volume de Molière.
12. Un volume de Racine.
13. Les _Pensées_ de Pascal.
14. L'_Éthique_ de Spinosa.
15. Les _Contes_ de Voltaire.
16. Un volume de poésie de Lamartine.
17. Un volume de poésie de Victor Hugo.
18. Le théâtre d'Alfred de Musset.
19. Un volume de Michelet.
20. Un volume de Renan.
Mais je n'ai pas envoyé cette liste, car je me suis aperçu qu'elle
n'était pas sincère. Sans m'en rendre compte, je l'avais dressée, non
pour moi seul, mais pour le public, et j'y exprimais des préférences
«convenables», plutôt que d'intimes prédilections.
Or il ne s'agit pas ici de choisir les vingt plus beaux livres qui
aient été écrits, mais ceux avec qui il me plairait le plus de «passer
le reste de ma vie»... Voyons, de bonne foi, est-ce que j'éprouve si
souvent que cela le besoin de lire la Bible, Homère, Eschyle, etc.?
J'ai bonne envie, ma cousine, de rayer mes dix premiers numéros. J'y
substituerai les livres que je lis vraiment et d'où me vient presque
toute ma substance intellectuelle et morale. Je mettrai là du
Sainte-Beuve et du Taine, _Adolphe_, le _Dominique_ de Fromentin, les
_Pensées_ de Marc-Aurèle, un peu de Kant, un peu de Schopenhauer; puis
un volume de Sully Prudhomme, les poésies de Henri Heine, celles de
Vigny, peut-être les _Fleurs du mal_; un roman de Balzac, _Madame
Bovary_ et l'_Éducation sentimentale_, un roman de Zola, un roman de
Daudet; le _Crime d'amour_ de Bourget, quelques contes de Maupassant,
_Aziyadé_ ou bien le _Mariage de Loti_; quelques comédies de Marivaux
et de Meilhac, le _Silvestre Bonnard_ d'Anatole France...
Mais je m'arrête: cela fait déjà beaucoup plus de vingt volumes. Ma
foi, tant pis! je raye toute ma première liste, et je n'y laisse guère
que Racine et Renan.
Et n'allez pas vous récrier, ni me prendre pour un esprit dépourvu de
sérieux. J'ai l'air de ne garder que les contemporains; mais, en
réalité, je garde les anciens aussi, puisque nos meilleurs livres, les
plus savoureux et les plus rares, sont forcément ceux qui contiennent
et résument (en y ajoutant encore) toute la culture humaine, toute la
somme de sensations, de sentiments et de pensées accumulés dans les
livres depuis Homère, et puisque ceux d'à présent sortent de ceux
d'autrefois et en sont la suprême floraison...
Mais je suis bien bon de me donner tant de mal. Les vingt volumes que
je préfère aujourd'hui, les préférerai-je dans vingt ans? ou seulement
dans six mois? D'ailleurs, j'en préfère bien plus de vingt! Ah! que ce
monsieur me gêne avec sa question!
* * * * *
Paris, 31 mai.
J'ai remarqué dans un kiosque de journaux, entre autres _eiffeliana_,
un «document» qui m'a touché par sa niaiserie généreuse et compliquée.
C'est la _Tour Eiffel construite en 300 vers_. Entendez par là un
poème dont les trois cents vers sont typographiquement disposés de
manière à reproduire la forme de la tour. Voici les premiers vers de
ce poème métallurgique, ceux qui dessinent la lanterne: