MA CHÈRE COUSINE,

On vous a déjà parlé, dans vingt journaux, des petites danseuses

javanaises; on vous a décrit leur costume; on vous a dit ce qu'il y a

d'étrange, de noble, de lent, de mystérieux, et de religieux, et de

voluptueux, et de je ne sais quoi encore dans leur danse. Moi, une

chose surtout m'a frappé: c'est que leur souplesse n'est pas de même

espèce que celle de nos danseuses ou de nos gymnastes. Elle est, si je

puis dire, plus intérieure et se trahit au dehors par des déplacements

de lignes beaucoup plus lents et plus doux. Leurs bras fluets et

ronds, couleur de vieil or, se déroulent ou se replient à la façon de

reptiles, et comme s'ils étaient annelés. De même leurs mains et leurs

doigts, qu'elles renversent et qu'elles écarquillent sans l'ombre

d'effort, ont une flexibilité qui exclut toute idée d'ossature ou même

d'articulation. Quand elles veulent, leurs avant-bras tournent sur

leurs coudes dans tous les sens et se plient en arrière aussi bien

qu'en avant. Leurs mouvements ne semblent pas se faire, comme les

nôtres, par des systèmes de leviers; mais on dirait que des

ondulations continues et presque insensibles parcourent leurs

membres... Outre cette intime souplesse, elles ont, du serpent, la

peau serrée et parfaitement lisse, le glissement muet, la somptuosité

des couleurs. Je suis sûr que, si on touchait leur peau du bout du

doigt, on les sentirait élastiques et froides comme le python de

Salammbô. Volontiers j'adresserais à l'une d'elles, à la plus grande,

à celle qui a quinze ans (car je ne suis pas dépravé), les strophes de

Baudelaire, au rythme si joliment boiteux:

Tes yeux, où rien ne se révèle

De doux ni d'amer,

Sont deux bijoux froids où se mêle

L'or avec le fer.

À te voir marcher en cadence,

Belle d'abandon,

On dirait un serpent qui danse

Au bout d'un bâton.

En sortant du village javanais, je rencontre une bouquetière... Vous

savez, ma cousine, qu'on a fourré partout la tour Eiffel; on en a fait

des presse-papiers, des épingles à cravate, des encriers et des pipes.

Mais voici qui est plus inattendu. Cette bouquetière vend des roses et

des boutons de rose artificiels, où brille une goutte de rosée, en

verre: et dans cette goutte de rosée il y a la tour Eiffel! On l'y

distingue en y appliquant l'oeil et en tâtonnant un peu.

* * * * *

Paris, 27 mai.

Je vous félicite de tout coeur, ma chère cousine, du succès de votre

chien Frimousse, premier prix des caniches. Je suis allé le voir à

l'Exposition des chiens. Je crois qu'il m'a reconnu; du moins il

passait son gros nez et ses deux grosses pattes à travers les

barreaux, dans une intention visiblement bienveillante, tandis que ses

yeux semblaient d'or rouge, à l'ombre de son épaisse toison noire. Et,

quand je me suis éloigné, il s'est mis à hurler de la façon la plus

touchante.

Le soir, selon vos ordres, je l'ai fait sortir et je l'ai promené

moi-même. Je veux, ici, vous avouer une faiblesse. Autrefois, vous

vous rappelez? j'aimais bien Frimousse, parce qu'il était à vous; mais

ses aboiements et aussi la pétulance et la brusquerie de ses manières

m'étaient souvent insupportables. Or, il était, hier soir, plus

bruyant et plus agité encore que de coutume, et je ne me suis pas

fâché un instant. Au contraire, je me disais: «Ah! le gaillard! En

voilà un qui ne s'ennuie pas d'être au monde!» D'où me venait ce

sentiment nouveau? Il n'y a pas à s'y tromper: Frimousse m'inspirait

de la considération à cause de son premier prix. J'aurais voulu faire

savoir à tous les passants que ce chien, _mon_ chien, était

_officiellement_ le premier caniche de France...

Ce Frimousse est donc un bien bon chien. Et les autres chiens ne sont

pas de mauvais chiens non plus. Il y en a, à cette exposition, qui

sont si malheureux d'être séparés de ceux qu'ils aiment, qui montrent

si naïvement leur douleur, et dont la plainte est si désespérée et si

sincère! Et ils ont de si honnêtes figures! J'ai souvent affecté de

préférer aux chiens les chats discrets et silencieux. Depuis Gautier

et Baudelaire, c'est là un goût tout à fait distingué... Mais

pourtant, avouons-le, il y a, chez les chiens, une ingénuité, une

cordialité, une ardeur de tendresse, une façon de se dresser vers vous

en vous donnant tout leur coeur, à laquelle il est impossible de ne

pas se rendre. On aime les chats comme on aime des objets--ou des

dieux: on aime les chiens presque comme des hommes.

Les gens qui viennent visiter l'Exposition des chiens me plaisent

aussi beaucoup. Je sais qu'il y a, parmi eux, quantité de gens de

cercles qui ne pratiquent la campagne qu'un mois ou deux chaque année,

et encore dans les conditions les plus artificielles; mais je

reconnais aussi, au passage, de vrais gentilshommes ruraux, des

propriétaires terriens dont la vue me rafraîchit, me fait rêver de vie

rustique, de chasses en Sologne, de déjeuners dans les vastes cuisines

des fermes isolées. Et, rentré chez moi, je feuillette vite l'_Homme

libre_, de Maurice Barrès, pour y retrouver une phrase qui m'a ravi à

la première lecture. La voici: «J'adore la terre, les vastes champs

d'un seul tenant et dont je serais propriétaire; écraser du talon une

motte en lançant un petit jet de salive, les deux mains à fond dans

les poches, voilà une sensation saine et orgueilleuse.»

* * * * *

Paris, 30 mai.

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 62 / 100 题