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Paris, 13 mai.
Hélas! ma chère cousine, j'allais l'oublier: voilà déjà cinq jours
qu'on a célébré dans notre bonne ville d'Orléans la fête de la
Pucelle. Cette procession du 8 mai est un de mes plus somptueux
souvenirs d'enfance. Les tours de Sainte-Croix, éclairées au feu de
Bengale, le feu d'artifice sur le fleuve, la veille au soir; puis ces
interminables panathénées orléanaises, avec des gendarmes, des
soldats, des magistrats rouges, des robes blanches, et des bannières!
des bannières! cela me semblait d'une extrême magnificence. On disait
chaque année: «La procession a eu tant de mètres de plus que celle de
l'an dernier!» Et, comme les habitants mettaient leur amour-propre à
ce qu'elle fût aussi longue que possible, tout ce qui portait un képi,
un galon, le plus vague semblant d'uniforme, se joignait au cortège,
en sorte qu'une bonne moitié de la ville défilait devant l'autre. Et
puis, à cette époque lointaine, il y avait un printemps tous les ans,
et il faisait toujours beau ce jour-là... Y étiez-vous mercredi
dernier, ma cousine? Avez-vous eu l'heureuse candeur de faire le
voyage? Et est-ce aussi beau que quand nous étions petits?
Je crois bien que l'histoire de Jeanne d'Arc est la première qui m'ait
été contée (même avant les contes de Perrault), comme la _Mort de
Jeanne d'Arc_, de Casimir Delavigne, est la première «fable» que j'aie
apprise, et comme la Jeanne d'Arc équestre de la place du Martroi est
peut-être la plus ancienne vision que j'aie gardée dans ma mémoire.
Cette Jeanne d'Arc-là est absurde, j'en ai peur: elle a le profil
grec, une manière de casque en pointe, et son cheval n'est pas un
cheval: c'est un coursier. Mais je la trouvais tout à fait noble et
imposante.
Il y avait aussi la Jeanne de la princesse Marie, dans la cour de
l'Hôtel-de-Ville: une petite Pucelle bien douce et bien pieuse, qui
serre contre son coeur la garde de son épée en guise de crucifix. Et
il y avait enfin, au bout du pont de la Loire, sur une place qui
s'appelle, je crois, la place des Tourelles, une Jeanne d'Arc
guerrière, tumultueuse, les draperies envolées, fouettées, tordues et
tirebouchonnées comme dans un tableau de Jouvenet. Le souvenir de
cette Pucelle en spirale et de ces violentes draperies reste encore
lié, pour moi, à l'image d'une place nue, balayée par un grand vent
d'arrière-automne, et d'où l'on voit, de l'autre côté d'un large
fleuve clapotant et froid, deux tours dominant, sous le ciel blême,
l'allongement d'une ville toute grise.
Je me suis rappelé toutes ces statues de notre bonne libératrice en
voyant, au Salon, la Jeanne d'Arc de Dubois et la Jeanne d'Arc de
Frémiet (qui est celle de la place des Pyramides, un peu retouchée).
Et j'ai songé à un vers de Hugo sur les deux statuaires du temple de
Jérusalem (cela est, je crois, dans la _Légende des siècles_):
L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel.
Car, sur un vigoureux cheval de ferme, M. Frémiet a mis une fille d'un
type populaire et rustique, le front dur et serré, l'air profondément
sérieux et convaincu, raide dans son armure et dans sa foi: tout
simplement une paysanne de grand coeur, telle qu'a dû être la vraie
Jeanne. M. Paul Dubois, lui, a délicatement posé à califourchon, sur
un grand diable de cheval trop large pour elle, une fillette de douze
ans, une communiante au visage angélique qui, dans sa main trop
petite, tient son épée droite comme elle tiendrait un lis. Tel, cet
Aymerillot, qui avait de longs cheveux blonds et l'air d'une petite
fille et qui, on ne sait comment, «prit la ville.»
Elles sont très belles, ces deux statues, et je ne sais plus laquelle
je préfère. Et avec tout cela, ce n'est point encore la Jeanne d'Arc
que je voudrais. Pour que son effigie répondît entièrement à l'idée
que nous nous faisons de la sainte bergère, il me semble qu'il
faudrait façonner quelque figure franchement irréelle et hiératique,
imiter, avec le plus de sincérité possible, les bons imaginiers du
moyen âge. L'écueil, c'est que cette ingénuité retrouvée paraîtrait
sans doute pleine d'affectation... (Je songe avec horreur à la
«moyenâgerie» des tapisseries au petit point pour les fauteuils et les
poufs...) Nous venons sans doute trop tard pour bien sculpter les
saintes, car pour cela il faut être naïf; et quand nous le sommes, on
ne nous croit plus.
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Paris, 14 mai.
J'étais hier, ma chère cousine, à la répétition générale
d'_Esclarmonde_, qui se donnait secrètement, en très petit comité et
devant les seuls amis intimes de l'auteur, c'est-à-dire devant deux
mille personnes.
Je suis si peu musicien que, si je m'avisais d'avoir une opinion sur
l'oeuvre nouvelle de Massenet, vous me ririez au nez et vous me
diriez, comme Loulou à Stendhal: «Ta parole?» Oui, c'est vrai, j'ai
l'ouïe grossière et peu exercée. Il me faut, pour que je sois content
ou seulement pour que je comprenne, des mélodies très claires, des
harmonies peu compliquées et un rythme loyalement marqué. (J'ai un
faible pour la musique militaire et je ne déteste pas l'orgue de
Barbarie.) Mais, dès que les rapports entre les sons successifs ou
entre les sons simultanés cessent d'être très simples, très unis, très
faciles à saisir, je n'y suis plus, je n'entends plus que du bruit.
Cela encore ne serait rien. Les plaisirs que l'on conçoit à peine, on
souffre peu d'en être privé. Mais il y a une chose horrible que je
vais vous confesser. Ce que je supporte le mieux en musique, ou même
ce que j'aime, ce sont, j'en ai peur, les poncifs les plus misérables
et les plus plates banalités. Il n'y a pas à dire, j'aime la romance,
la romance roucouleuse et geignarde, chère aux peintres en bâtiments.
_Je me mis à pleurer comme on pleure à vingt ans..., Oiseaux légers,
messagers des zéphyrs..., Pauvres feuilles, valsez...,_ voilà ce qui
me ravit et me met du vague à l'âme. Je suis sûr qu'il y a des gens
que je considère comme des imbéciles, précisément parce qu'ils ont en
littérature les goûts que j'ai en musique. Et cette pensée est bien
mortifiante.
Ce qui me console, c'est que, très évidemment, beaucoup de prétendus
amateurs sont dans mon cas, qui ne l'avouent point.
Au moins, ma cousine, puis-je vous apprendre que le livret
d'_Esclarmonde_ est tout à fait poétique et gracieux. C'est encore un
peu l'histoire de Lohengrin, de Sigurd et, par delà, de Psyché et
d'Éros. Nous ne sommes heureux qu'à la condition d'ignorer, de n'être
point curieux, de respecter le mystère des joies qui nous sont
offertes. Cette idée mélancolique (et qui se retrouve dans l'histoire
même d'Adam et d'Ève) est familière à tous les poètes des
civilisations primitives. Dans _Esclarmonde_, il y a plus. Le
chevalier Roland est puni, non pour avoir voulu connaître sa nocturne
et fuyante amie, non pour avoir dit sa joie aux hommes, mais pour
l'avoir révélée à un prêtre, en confession.
Moralité.--Le bonheur est si fragile (étant chose exceptionnelle,
invraisemblable, inouïe), qu'on risque de le perdre rien qu'en en
parlant. Si donc tu es heureux, ne le dis à personne, pas même à Dieu!
Voilà ce que m'ont appris les souples mélodies de Massenet, longues et
caressantes comme des vagues ou comme des femmes...
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Paris, 15 mai.
Elle est exquise, cette Exposition!
J'ai dîné, l'autre soir, sur une terrasse, au bord d'un étang où
nagent des canards, au pied de la tour Eiffel et presque sous l'arc,
démesuré que dessine un cordon lumineux. Plus haut, d'autres lumières
entourent la première plate-forme, puis la seconde; et, plus haut
encore, très haut, luit une couronne de feu qu'on dirait suspendue
dans l'air. Si l'on se retourne un peu, on voit le dôme central, ce
merveilleux dôme de faïence et d'or, d'un or roux, somptueux et chaud,
encerclé, lui aussi, de lignes lumineuses. Et, de tous les côtés, on
entrevoit d'autres architectures, bizarres et jolies, dômes, galeries
et tourelles du pays bleu; et là-bas, sous l'écartement des jambes
colossales de la tour, les minarets du Trocadéro dressés sur le ciel
rose du couchant...
C'est fantastique et délicieux. Et l'impression est d'autant plus
voluptueuse qu'il s'y mêle un rien de mélancolie, l'idée que cette
féerie est éphémère, que ce paradis ne sera plus, l'an prochain, qu'un
champ de manoeuvres, et que nous croirons avoir rêvé...
Et les fontaines lumineuses!
Tous les émerveillements dont vous étiez saisie, étant toute petite
fille, devant les feux d'artifice des foires et des fêtes
nationales, vous les retrouverez, quoique vous soyez maintenant une
grande personne sérieuse, renseignée et un peu rétive aux
admirations, vous les retrouverez, je vous le jure, devant ces
fontaines du royaume des fées. Cela est proprement indescriptible.
De hautes gerbes de pierreries liquides, de poussière de diamant et,
tout autour, des fusées plus courtes, qui tantôt grandissent,
forment avec le jet central une sorte de cône éblouissant, et
tantôt s'abaissent et semblent s'épanouir en fleurs de flammes, en
tulipes surnaturelles. Et dans ces jaillissements et ces
ruissellements splendides, toutes les couleurs flamboient: rouge,
rose, bleu, vert, violet, mauve, soufre, tout cela d'un éclat! ou
d'une suavité! Je ne dis point de mal des aurores boréales ni des
couchers de soleil sur les glaciers (je n'en ai d'ailleurs jamais
vu); mais soyez sûre, ma cousine, que, s'ils tiennent plus de place
sous le ciel, ils ne sauraient égaler par l'intensité et la variété
des couleurs les météores artificiels que je viens de vous décrire
si pauvrement... Notez que les fantasmagories de la grande fontaine
sont répétées par d'autres fontaines plus petites, tout le long du
bassin. Représentez-vous maintenant, autour de ce lac miraculeux, un
grand cercle sombre de foule pressée, où courent des frémissements
d'admiration, et, çà et là, des traînées d'applaudissements. On est
gagné par la contagion de cet enthousiasme, on fait «ah!» et l'on
reste la bouche ouverte comme les petits enfants; on est
parfaitement heureux.
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Paris, 18 mai.
J'ai traversé les salons et les galeries de l'Élysée; j'ai fendu
lentement, avec patience, le flot des habits noirs, des uniformes, des
épaules nues et des nuques (quelques-unes jolies); j'ai rencontré et
salué une douzaine de figures de connaissance; j'ai pris un verre
d'orangeade et je suis allé me coucher.
C'est ainsi, ma cousine, que j'ai témoigné jeudi, entre onze heures et
minuit, de mon dévouement à nos institutions.
Il faut admirer M. Carnot. Songez à la vie qu'il mène. Il visite,
préside, inaugure, encourage de sa présence tout ce qui peut être
encouragé, inauguré, présidé ou visité. Il n'est pas de jour où il ne
soit exposé aux regards des autres hommes, obligé de garder
interminablement une attitude à la fois digne et bienveillante,
souriante et grave. L'autre soir, pendant plus de deux heures, il a
souri et donné des poignées de main, sans bouger de place. Il fait
cela très bien. (Est-ce que cela l'amuse? Pense-t-il à quelque chose
durant ces cérémonies? Roule-t-il des projets pour notre bonheur?
Compose-t-il des sonnets?...)
Il faut l'admirer, vous dis-je, bien que la royauté constitutionnelle,
même l'empire démocratique et enfin la République aient fort réduit
cette partie des devoirs d'un chef d'État qui consiste à se laisser
voir. Combien, par exemple, la tâche est plus douce pour M. Carnot que
pour son prédécesseur indirect le roi Louis XIV! Dire que, pendant
soixante ans, celui-là s'est levé, s'est couché, a pris tous ses repas
selon certains rites et devant témoins! Dire qu'il n'a jamais eu la
joie de déjeuner _tout seul_ dans un restaurant du boulevard ou de
dîner dans une guinguette au bord de la Seine! Dire qu'il a passé la
meilleure partie de ses jours périssables à se montrer, et cela malgré
la fatigue, la maladie, les migraines, les coliques et la fistule que
vous savez, et qu'il n'a jamais eu un instant de défaillance! Ah! la
rude parade royale! Croyez que pour la soutenir ainsi, il fallait de
l'héroïsme, tout simplement.
Je sais bien que, si on s'en rapporte à Saint-Simon, le roi imposait
aux autres une parade plus impitoyable encore; que, les jours de
_Marly_, quand les courtisans et les dames s'étaient empiffrés (le roi
exigeait qu'on s'empiffrât), il n'admettait pas qu'ils quittassent un
seul moment dans la journée les carrosses et le cortège ni qu'ils se
conduisissent autrement que comme de purs esprits. Au lieu que lui
descendait fort bien de voiture et se postait royalement, devant tout
le monde, au bord de la route... Et puis, s'il est ennuyeux, à
première vue, de ne pouvoir faire un mouvement qui n'ait des témoins,
il est peut-être agréable de penser que le moindre de nos mouvements
est aux yeux des autres êtres une chose considérable...
C'est là, malgré tout, une volupté que j'ai peine à concevoir, moi
qui, après le plaisir d'être avec vous, ma cousine, n'en sais pas de
plus grand que d'être seul chez moi,--ou dans la rue.
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Paris, 24 mai.