Certes, j'aurais voulu répondre à l'invitation de votre billet du
matin d'avant-hier. Mais c'est vraiment pour moi que le Christ a dit:
_Spiritus quidem promptus est, caro vero infirma._ Un retour de mes
misères habituelles m'a jusqu'ici empêché de voir cette chère
Exposition, que je bénis puisqu'elle semble amener dans les choses
humaines un peu de joie, d'oubli, de cordialité, de sympathie. J'en
vis la préparation, il y a quelques semaines, des hauteurs du
Trocadéro; cela me fit l'effet de la _Villa Adriana_, d'une de ces
fêtes du temps d'Adrien, brillantes, un peu composites, éclectiques à
l'excès, mais que nous aimons comme les derniers sourires d'un monde
finissant. Même en supposant que l'Exposition de 1889 doive être la
dernière occasion qu'auront les hommes de se réunir pour se livrer à
la gaieté et s'amuser d'enfantillages, cette pensée mélancolique ne
serait pas de nature à nous la rendre moins poétique et moins
suggestive.
Et puis, après tout, qui sait l'avenir? Vous me supposez plus
pessimiste que je ne le suis. Oui, je suis effrayé de voir une
tradition aussi grandiose que celle de la royauté française remise à
un souverain aussi borné, aussi étourdi, aussi accessible à la
calomnie, aussi facile à surprendre que le peuple représenté par le
suffrage universel. Mais je ne nie pas que l'heure présente n'ait ses
avantages et ses douceurs. La liberté est plus grande qu'elle ne l'a
jamais été dans notre pays, peut-être dans aucun pays du monde. Les
critiques exagérées qu'on adresse au régime actuel viennent d'esprits
qui ne connaissent pas le passé et ne se doutent pas de ce
qu'amènerait l'avenir qu'ils appellent. Pourvu que cela dure!... Voilà
la seule réserve que nous mettons à notre contentement. S'il ne
s'agissait que de nos chétives personnes, nous aurions le droit d'être
imprévoyants, hasardeux, téméraires. Mais il s'agit de la France, de
son existence, de ses destinées. Au verso de la page du _Temps_, où je
voyais ces consolantes descriptions de fêtes, ce beau discours de M.
Carnot, je lisais, sous la rubrique Saint-Ouen:
MM. le général Boulanger. . . 1.043 Élu
Naquet, boulangiste. . . 981 Élu
Laguerre, boulangiste. . . 981 Élu
Déroulède, boulangiste. . 979 Élu
Quelques personnes à qui j'en ai fait la remarque m'ont dit que
Saint-Ouen n'est pas un point très éclairé. C'est possible, mais je
crains qu'il n'y ait en France une foule de cantons qui, du moins en
politique, ne soient pas beaucoup plus éclairés que Saint-Ouen.
Voilà pourquoi, par moments, je ne peux m'empêcher de voir, entre les
rayons de ce beau soleil couchant, un nuage sombre frangé d'or d'où
pourrait bien sortir un _rokh_ qui emporterait tout. Enfin, continuons
d'espérer en la raison, et croyez à ma vive amitié.