CHER MAÎTRE,

L'examen de conscience, très recommandé par les philosophes, et

excellent pour les individus, doit l'être aussi pour les peuples.

Pourquoi ne feriez-vous pas, à l'occasion du Centenaire de la

révolution française, l'examen de conscience du dix-neuvième siècle?

Vous seul peut-être avez un génie assez souple, une science assez

vaste, assez d'aisance à manier les idées générales pour tenter

d'établir le bilan de nos gains et de nos pertes pendant cette période

si intéressante de l'histoire du monde, et pour dire ce que nous avons

fait et où nous en sommes. Et nous vous écouterions, je vous assure,

avec la plus ardente et la plus respectueuse curiosité.

Je sais bien que cet examen de conscience, vous l'avez fait

dernièrement dans votre réponse à M. Jules Claretie. Mais vous fûtes

ce jour-là étrangement mélancolique et sombre. Nous en appelons! Les

choses ont au moins deux faces: vous nous l'avez souvent enseigné.

Après nous avoir dit ce que nous devons regretter et ce que nous

devons craindre, dites-nous, de grâce, ce dont nous pouvons nous

réjouir et ce que nous pouvons espérer.

Mais auparavant, allez voir la nouvelle Exposition. Elle est grande et

belle; elle impose par son immensité, elle éblouit par sa splendeur:

c'est un des plus prestigieux efforts du travail humain qu'on ait vus

depuis fort longtemps. Et, en outre, elle est charmante. Celle de 1878

était un peu sévère, ennuyeuse et guindée, ainsi qu'il convenait, si

peu d'années après la défaite. Mais celle-ci a un caractère de

gentillesse et d'élégance, quelque chose d'hospitalier, de joyeux et,

si vous voulez, de très agréablement forain.

Or cette fête, qui reste aimable et gracieuse dans son énormité, c'est

pourtant bien la fête de cette démocratie industrielle pour laquelle

vous n'avez jamais manifesté beaucoup de tendresse. Ne pourriez-vous

vous demander à ce propos si vos inquiétudes avaient raison et s'il

n'y aurait pas une beauté et une noblesse de vie compatibles avec

l'état social qui vous a, plus d'une fois, inspiré tant de méfiance?

Puis vous considérerez ceci, qu'on s'amuse encore chez nous plus que

partout ailleurs, et que c'est bien quelque chose. Les étrangers

continuent de venir à Paris, depuis que Paris est la capitale d'une

vaste république démocratique. Je ne dis point que cela nous empêche

d'être malades. À coup sûr, un peu plus d'union, de modération, de bon

sens, un plus vif sentiment de la nécessité du respect et de la

discipline nous vaudrait mieux que notre talent d'amuseurs. Mais enfin

ce talent est-il si méprisable? Notre gaieté et notre belle humeur ne

supposent-elles pas des qualités excellentes: le don de sympathie,

l'activité et la souplesse de l'esprit, et peut-être même une

singulière énergie secrète?

Et cette gaieté n'a-t-elle pas ses bons côtés? N'est-ce pas elle qui,

depuis tantôt vingt ans, nous a presque entièrement épargné les

violences de la rue, les brutalités des mouvements populaires? Ne

trouvez-vous pas qu'une certaine ironie très salutaire, un certain

détachement philosophique a gagné jusqu'à la foule et qu'il y a déjà

chez elle un tout petit commencement de renanisme?

Enfin, notre prétendue frivolité peut ici merveilleusement servir nos

intérêts. Faisons de l'Exposition un immense Éden et des

Folies-Bergères démesurées. Rendons-la si amusante, si amusante, que

les étrangers s'en retournent épuisés, comme après une orgie.

Amollissons les autres peuples, nos hôtes, et gorgeons-les de délices.

Ne serait-il pas piquant, et de bonne guerre, de leur donner les vices

qu'ils croient que nous avons?...

Si vous vouliez nous éclairer sur ces points, mon cher maître, nous

vous en serions bien reconnaissants. Et si votre diagnostic n'était

pas trop défavorable, nous reprendrions courage, et cela même nous

aiderait à guérir.

* * * * *

Paris, 8 mai.

Je vais vous rapporter, aussi exactement que possible, une histoire

que M. Renan conta l'autre jour. Mais ce que je ne saurais vous

rendre, c'est l'accent, le geste, l'onction, la bonhomie du conteur.

«C'était, nous dit-il, pendant un voyage en Syrie. J'appris qu'il y

avait, dans un couvent, une religieuse qui faisait des miracles. Elle

avait surtout un talent extraordinaire pour les exorcismes. Je voulus

la voir, car la thaumaturgie m'intéressait alors au plus haut point.

«On me présenta à cette pieuse femme comme un malade possédé de très

méchants esprits. Les choses marchèrent à merveille; elle m'exorcisa

avec le plus grand succès; mais peut-être fûmes-nous dupes l'un et

l'autre de notre bonne volonté.

«Elle était assez belle, et elle avait l'air d'une personne tout à

fait sainte. Je ne sais jusqu'où s'étendait réellement sa puissance,

mais je remarquai que, dans les salles où elle entrait, un parfum

délicieux, une odeur d'encens se répandait aussitôt autour d'elle, et

toute l'atmosphère en était imprégnée, quoiqu'on ne vit ni encensoir,

ni brûle-parfums. Cette particularité, dont je me gardai bien de

chercher les causes, me charma. Je me rappelai Élisabeth de Hongrie et

les corps, tout embaumés d'innocence, des vierges de la Légende dorée.

«Or, quelques années après, je ne sais comment ni à la suite de quels

événements, le couvent fut démoli, et l'on découvrit, dans l'épaisseur

des murs, tout un système de conduits pareils à ceux de nos

calorifères. Les parfums préparés dans les sous-sols du monastère

étaient ainsi amenés dans les salles où se montrait l'exquise

thaumaturge.

«Je fus désolé de cette découverte.»

Et le grand idéaliste ajouta: «Ne démolissons jamais! Les démolitions

mettent à nu les tuyaux qui amènent l'encens.»

N'est-ce pas un joli conte symbolique? Et que d'applications on en

pourrait faire!

* * * * *

Paris, 10 mai.

M. Ernest Renan m'a fait le grand honneur de m'écrire la lettre

suivante.

Paris, 9 mai.

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 59 / 100 题