MA CHÈRE COUSINE,

J'ai voulu voir lundi, à l'Odéon, une des dernières représentations

des _Erinnyes_. C'est très curieux. On goûte, en deux heures, des

sensations extrêmes; car on peut dire qu'il y a un abîme entre la

musique de Massenet et les vers de Leconte de Lisle. C'est une tuerie

préhistorique, accompagnée de flûtes voluptueuses, subtiles et

tendres. Le drame est beaucoup plus farouche que l'_Orestie_. Au

siècle dernier, les bons traducteurs, Letourneur ou Brumoy,

accommodaient Shakespeare et Eschyle à la française et demandaient

grâce pour ce qu'ils leur laissaient de grossièreté et de sauvagerie.

Aujourd'hui, on retranche à Eschyle son humanité et sa charité, et, si

l'on pouvait, on ajouterait à Shakespeare des obscénités et des

calembours. Et peut-être est-ce une autre façon de ne pas comprendre.

C'est un homme assez singulier que Leconte de Lisle,--M. de Lisle,

comme l'appellent ses disciples.--Je vous ai fait lire les _Poèmes

barbares_, ma chère cousine; et, quoique cette poésie soit peu faite

pour plaire aux femmes, vous en avez aimé la splendeur pure et froide,

la philosophie si simple, si triste, si pleinement désenchantée. Et

sans doute vous vous êtes figuré là-dessus M. de Lisle comme un

bouddhiste fourvoyé chez nous, imperturbable de sérénité, et pour

toujours revenu des mensonges de Maya.

Mais on n'en revient jamais tout à fait, vous le savez, ô ma cousine!

vous qui êtes un des plus gracieux parmi ces mensonges. M. de Lisle

(heureusement pour lui) est encore dupe, comme nous, de l'universelle

Illusion. Avec son masque olympien aux traits précis et un peu durs,

il n'est qu'un homme, et par suite, quelquefois, un enfant (de la

façon dont le sont les grands poètes, bien entendu). Et cela est très

amusant à constater.

Ce bouddhiste est, sur un point au moins, l'homme le plus convaincu et

le plus intraitable. Il a, en poésie, les théories les plus hautes et

les plus étroites. À ses yeux, votre Musset, Madame, ce rimeur sans

dignité qui pleure et se confesse devant tout le monde, est bon pour

les bonnetiers. M. de Lisle est, si je puis dire, passionnément

impassible.

Des gens qui le connaissent bien m'affirment que ce poète hautain, ce

prêtre du néant, est d'ailleurs très candide, très doux, un peu timide

et ombrageux, sensible enfin--lui, ce fakir!--à quelques-unes des

vanités innocentes par lesquelles l'éternelle Maya nous déçoit. Il ne

lui a pas été indifférent, voilà deux ans, d'entrer à l'Académie. Au

fait, pourquoi n'en aurait-il pas été content? Les mandarinats sont

justement faits pour les artistes qui, comme lui, ne peuvent être

connus de la foule...

Mais tout d'abord il dissimula ses sentiments; _Cunacépa_ et la

_Vision de Brahma_ l'obligeaient à l'impassibilité. La première fois

qu'il fut convoqué à l'Institut, il dit: «Je n'irai point. Qu'irais-je

faire, je vous prie, parmi ces vaudevillistes et ces professeurs?»

Mais le jeudi suivant, il y alla. Il revint enchanté, ayant fait des

découvertes: «Mais ils sont très polis! Mais ils sont charmants! Mon

Dieu, il est évident que ce Nisard est intellectuellement le dernier

des hommes. Mais il est gentil, très gentil, je vous assure.» Et, à

partir de ce jour-là, M. de Lisle fut le plus régulier des

académiciens. Voilà du moins ce que l'on m'a conté, et peut-être le

conteur y mettait-il un peu d'innocente malice.

M. de Lisle eut raison. Être un bon académicien, cela n'empêche point

le monde d'être mauvais et la mort bienfaisante, mais cela aide à

passer le temps. Et, puisque tout est vanité, nos contradictions sont

sans conséquence.

Et maintenant, ma cousine, si vous voulez me faire plaisir, relisez le

_Manchy_ et la _Ravine Saint-Gilles_.

* * * * *

Paris, 25 avril.

«Nous mourons tous inconnus.» Je crois, ma chère cousine, que ce mot

est de Balzac. C'est un des plus vrais qu'on ait écrits. Ainsi, vous,

je vous ai vue naître; je vous ai fait jouer toute petite; nous sommes

de vieux et intimes amis, et vous m'avez souvent fait l'honneur de me

prendre pour confident. Eh bien, je ne suis pas du tout sûr de vous

connaître; il y a continuellement des choses de vous que je n'avais

pas prévues et qui me déconcertent. Et peut-être est-ce ce qui reste

en vous d'inconnu qui m'attache si incurablement à vous...

M. Barbey d'Aurevilly vient de rendre à Dieu son âme généreuse et

sonore de catholique, de chouan, de dandy, de romantique et de

mousquetaire. Or il meurt, après avoir écrit de quoi faire quarante

volumes, illustre et inconnu. Il meurt inconnu, après un demi-siècle

de conversations empanachées.

Car, d'abord, on ne saura jamais à quel âge il est mort, et s'il est

né en 1807 ou en 1811.

On ne saura jamais ce qu'il a fait pendant vingt ans de sa vie, de

1830 à 1850. Il ne l'a dit à personne. Plusieurs prétendent qu'il

tint à cette époque un magasin de chasubles dans la rue Saint-Sulpice.

Mais les preuves font défaut.

Enfin, on ne saura jamais si cet homme mystérieux soutenait un rôle

(très noble et très innocent, d'ailleurs), ou s'il fut sincère, ni

dans quelle mesure il le fut et ce qui se mêlait de gageure à sa

sincérité ou de candeur à sa comédie.

Il emporte avec lui ces trois secrets.

Les chroniqueurs vont rappeler ses mots. En voulez-vous quelques-uns?

Je vous avertis qu'ils perdent à être écrits. Ils valaient beaucoup

par la voix, l'accent, le sang-froid, la majesté du personnage.

Un ami le rencontre un matin, corseté et la taille cambrée suivant son

habitude:

--Parbleu, monsieur d'Aurevilly, vous voilà merveilleusement sanglé

dans cette redingote!

Il répondit:

--Monsieur, si je communiais, j'éclaterais!

Une fois, Barbey d'Aurevilly racontait qu'il avait connu dans sa

jeunesse l'abbé de la Croix-Jugan (le héros de l'_Ensorcelée_). L'abbé

commandait alors je ne sais quelle milice royale; il était

épouvantable à voir, le visage labouré de cicatrices et les deux

mâchoires soudées l'une à l'autre, en sorte qu'il ne pouvait parler.

--Mais alors, comment s'y prenait-il pour commander sa troupe?

--Il rugissait, Monsieur!

Une autre fois, M. d'Aurevilly dînait en ville. Quand le domestique

lui offrit la poularde rôtie, il en prit un morceau avec ses doigts et

le déposa sur la nappe. Il avait cru, ne voyant plus très clair, que

c'était du pain qu'on lui présentait. Lorsqu'il reconnut sa méprise,

il n'eut pas un moment de gêne ni d'hésitation, et dit simplement:

--Dans nos dîners de chasse, à Valognes, c'est ainsi que nous avons

coutume de nous servir!

Encore une, voulez-vous?

Un soir d'été, Barbey d'Aurevilly se promenait avec Bourget aux

Champs-Élysées; ils abordèrent par amusement une jeune personne qui se

trouva être une écuyère du cirque, et M. d'Aurevilly lui tint aussitôt

des propos éblouissants et bizarres. La petite femme trouva ce vieux

si «rigolo» que, pour marquer sa joie, elle le saisit à bras-le-corps,

le souleva (car elle était robuste et râblée), le secoua en l'air

comme un polichinelle cassé, puis le reposa à terre en s'esclaffant.

M. d'Aurevilly ne se troubla point pour si peu de chose; mais, fort

tranquillement et d'un air de dignité indulgente:

--Elle est familière, dit-il.

* * * * *

Paris, 28 avril.

M. Henry Becque publie, en deux volumes, son théâtre complet. Je viens

de relire les _Corbeaux_. Je n'ai nullement retrouvé, dans cette

comédie du maître, la brutalité voulue ni la puérile férocité de ses

élèves. La pièce est triste, mais l'observation y est autrement

équitable que dans les pessimisteries (si j'ose risquer ce vocable) du

Théâtre-Libre. Songez que dans les _Corbeaux_, sur treize personnages

il y en a sept qui sont «sympathiques». C'est là une jolie proportion;

et plût au ciel qu'elle fût la même dans la vie réelle! La petite

Marie Vigneron est un type de jeune fille tout à fait admirable.

Enfin, si le second acte est forcément un peu aride, le premier est un

très cordial tableau d'intérieur bourgeois, et le quatrième contient

des scènes d'une émotion poignante. Le public a trouvé, il y a sept

ans, que quatre femmes en noir, toujours en scène, pendant trois actes

entiers, avec des hommes d'affaires et des hommes de loi pareillement

en noir, cela faisait beaucoup de noir. Peut-être en prendrait-il son

parti, maintenant qu'il sait et qu'on lui a dit sur tous les tons que

la pièce était originale et belle. J'aimerais beaucoup revoir une

reprise des _Corbeaux_.

Tandis que je m'attendrissais sur les petites Vigneron, je songeais à

toutes leurs soeurs de misère, à toutes les pianistes et institutrices

sans emploi qui pullulent sur le pavé de Paris. Et je me suis rappelé

un petit fait, terriblement éloquent, dont j'ai été presque témoin et

qu'il faut que je vous conte:

Dernièrement une dame de ma connaissance, qui a une petite fille de

santé chétive et trop délicate pour suivre des cours au dehors, fait

mettre cet avis dans le _Figaro_: «On demande institutrice pour

donner leçons de français dans une famille.» Il s'en présenta, en huit

jours, _plus de trois cents_. Il y en avait, chaque matin, plein le

salon, plein l'antichambre, et jusque dans l'escalier, qui attendaient

leur tour. La dame, un peu Yankee, se contentait de regarder leurs

diplômes et de leur demander leur prix. Une idée lui était venue:

adjuger l'éducation de sa petite fille à la moins exigeante. Elle

trouva enfin une pauvre créature qui, pour huit heures de travail par

jour, réduisait ses prétentions à soixante francs par mois, sans la

nourriture ni le logement.--Ah! les tristes dessous de notre

délicieuse civilisation!

* * * * *

Paris, 30 avril.

Ce billet, ma cousine, sera plus futile encore et plus inutile que les

autres. Est-ce le printemps qui m'incite à vous envoyer des vers? Mais

il faut absolument que je vous dise trois sonnets que je sais depuis

peu. Ils ont ce mérite d'être monosyllabiques. Chacun d'eux n'est pas

plus long qu'un seul vers de feu Lorgeril.

L'un de ces sonnets est dû à la patiente collaboration de François

Coppée et de Paul Bourget. Il est intitulé: _Profession de foi de Paul

Bert._ (Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette innocente plaisanterie

a été imaginée avant la belle et triste mort de notre premier

gouverneur civil du Tonkin.)

Aime

Peu

Dieu:

Thème.

(Ce dernier vers signifie, je pense: «Voilà ma proposition

fondamentale, le _thème_ que je soumets à vos méditations.» Ne vous

étonnez point, ma cousine, qu'une poésie aussi condensée exige parfois

un bout de commentaire.)

Le second quatrain conseille l'usage de la crémation:

Crème

Feu

Fieu

Même.

(_Crème_, du verbe «crémer», pour «brûler». _Feu fieu_: enfant mort.)

Passons aux tercets:

Roi?

Quoi?--

Louvre?

Rien!--

Ouvre

Chien!

Les deux premiers vers expriment le mépris des rois (_Roi! Quoi?_

c'est-à-dire: «Un roi? Qu'est-ce que c'est que ça?») Les deux vers

suivants expriment le dédain des arts. (_Louvre? Rien!_ c'est-à-dire:

«Le musée du Louvre? Ce n'est rien, ça n'a aucun intérêt.») Enfin, les

deux derniers vers recommandent la vivisection.

Relisez maintenant tout le sonnet. Vous verrez qu'il est clair comme

eau de roche,--et plein de choses.

En voici un autre dont j'ignore l'auteur. Il est d'un genre moins

sévère. Une petite fille est à table. Une mouche vole autour de la

cuiller à soupe. Alors l'enfant d'un air de défi ironique:

Touche

À

La

Louche,

Mouche!--

Ah!

Ma

Bouche!

Vous devinez aisément, par ces trois derniers vers, que la mouche

s'est posée au coin de la bouche de la petite fille. Celle-ci la

menace:

Je

Te

Pince!...

Et elle essaye de la prendre en se donnant une tape sur la joue:

Vlan!...

Mais la mouche s'est envolée. L'enfant exprime son étonnement et son

dépit par cette exclamation familière:

Mince!...

Puis elle la poursuit et finit par l'écrabouiller du plat de sa

menotte:

Pan!

Rassemblez, je vous prie, les morceaux, et lisez d'affilée. C'est

toute une comédie charmante, pleine de naturel et de vie. Je l'ai

entendu réciter, avec beaucoup de conviction, par une enfant de trois

ans, fille d'un poète philosophe. C'était infiniment plus drôle qu'une

fable de Florian.

Après le sonnet didactique et le sonnet dramatique, voulez-vous un

sonnet élégiaque? Savourez-moi ce poème d'amour maternel.

La jeune mère s'adresse d'abord à la nourrice:

Qu'on

Change

Son

Lange!

Puis à l'enfant:

Mange,

Mon

Bon

Ange.

Puis à une dame:

Trois

Mois

D'âge!

(C'est-à-dire: «Il a trois mois, madame.»)

Et enfin:

Sois

Sage,

Bois!

Celui-là est de Léon Valade. Il est absolument parfait.

Pardonnez-moi, ma grave cousine, de m'attarder ainsi sur des amusettes

de mandarins affaiblis. C'est sans doute la douceur paresseuse d'avril

qui me souffle ces enfantillages. Je tâcherai d'être plus sérieux

demain.

* * * * *

Paris, 1er mai.

J'ai visité le musée de la Révolution, organisé avec beaucoup d'art et

de méthode par l'excellent peintre Fernand Calmettes, qui est, par

surcroît, un érudit et un écrivain. (Au fait, ce Calmettes-là, ma

cousine, est justement l'auteur d'un livre qui vous a plu, qui est

intitulé: _Brave Fille_, et qui est d'un brave homme.)

Je suis sorti de cette visite avec une petite fièvre. Il n'y a pas à

dire, rien n'est prenant comme la Révolution. Elle vous souffle une

sorte d'ivresse sombre, plus forte que la raison et que la pitié. Je

me souviens que, tout enfant, je lisais l'histoire de la Révolution

française dans deux beaux volumes dorés de M. Poujoulat, rédacteur à

la _Gazette de France_. L'auteur, bien entendu, flétrissait tout le

temps les révolutionnaires, et de la façon la plus énergique. Eh bien,

malgré cela, son récit me grisait. La grandeur théâtrale des faits, le

tragique et le pompeux de l'époque, les mots à la Plutarque, le mépris

contagieux de la mort, la vie intense et furieuse ... tout cela me

montait au cerveau comme un vin brutal... Pour rendre la Révolution

haïssable aux jeunes âmes, c'est bien de la flétrir, mais il ne

faudrait pas la raconter. J'étais, à quatorze ans, un enfant doux et

pieux, mais résolument jacobin et terroriste, pour avoir lu M.

Poujoulat.

J'ai, depuis, changé de sentiment. Les robins féroces et de médiocre

intelligence qui ont fait la Terreur ne m'ont plus inspiré que de

l'horreur et du mépris. J'ai même douté quelquefois des «bienfaits

de la Révolution»; je me suis diverti à être amoureux de

Marie-Antoinette, et il m'est, je crois, arrivé de dire que

j'aimerais mieux être privé des joies de l'égalité civile et

politique et qu'on n'eût pas coupé la tête d'André Chénier. (Il est

vrai qu'il serait mort tout de même, à l'heure qu'il est.)

Or, en sortant du musée de Calmettes, je ne sais plus bien où j'en

suis. La chemisette et la culotte du pauvre petit Louis XVII m'ont

ému; les têtes de Marat et de Robespierre, moulées après leur mort, et

celle de Danton, crayonnée par David, ressemblent vraiment un peu trop

aux têtes d'assassins qui sont exposées rue de l'École-de-Médecine...

Mais Camille Desmoulins a un visage charmant; Saint-Just ressemble à

Maurice Barrès, que j'aime beaucoup; et je me suis attendri sur les

bibelots de Lucile Desmoulins et sur le beau gilet qu'elle brodait

pour Camille et qu'il n'eut pas le temps de porter. Tous ces tueurs

ont pour eux d'avoir été tués à leur tour... Je pense à la dernière

nuit de Robespierre, couché sur une table, la mâchoire fracassée, et

au cri terrible qu'il poussa quand on lui retira sa mentonnière avant

de le guillotiner. Je ne suis pas, sans doute, comme le doux Michelet

qui avait infiniment plus de pitié des bourreaux que des victimes. Je

n'ai plus d'idées très nettes; mais je songe que tous ces gens-là

étaient des hommes et que c'est là, comme dit un ancien, «une dure

condition», et ma pitié tombe dans le tas.

En tous cas, il est sûr qu'en dépit des vices privés et des crimes

publics, jamais les hommes, non pas même peut-être dans le haut moyen

âge, n'ont été plus sincères, plus naïfs, plus éloignés du

dilettantisme. Il est certain aussi qu'on ne s'est jamais tant amusé

que pendant la Révolution: toute l'imagerie populaire du temps en

témoigne. La Révolution fut une vaste mascarade, ici solennelle et

tragique, là carnavalesque et sensuelle. Elle fut terrible et joyeuse,

comme quelque énorme mélodrame de l'Ambigu. La Liberté (si toutefois

ce fut la Liberté) naquit chez nous, dans des flots de sang, avec une

gaieté folle...

Et savez-vous bien, ma chère cousine, que la toilette des femmes aux

environs de 93 est tout simplement délicieuse?

* * * * *

Paris, 2 mai.

Je viens de feuilleter, ma chère cousine, le second volume de la

correspondance de Gustave Flaubert. C'est excessivement amusant.

Lisez-le. Je sais que vous aimez Flaubert et que certaines pages de

cet impassible vous ont émue: la mort d'Emma Bovary; ses promenades à

Tostes, «jusqu'à la hêtrée de Banneville», avec sa chienne Djali; la

visite des femmes voilées aux tombeaux des martyrs chrétiens, dans la

_Tentation de saint Antoine_....

C'est égal, si l'on nous avait demandé quelle a dû être la femme que

Flaubert a le plus aimée dans sa vie, nous aurions répondu: C'était

peut-être une duchesse, peut-être une bourgeoise, ou une vachère

normande, ou une religieuse, mais jamais, au grand jamais, il ne nous

serait venu en pensée que ce fût un bas-bleu, et de la pire espèce: à

savoir Mme Louise Collet, née Révoil, aimée aussi de Villemain, et

lauréate de l'Académie française pour des vers classico-romantiques,

nuance Casimir Delavigne. La très longue liaison de Flaubert avec

cette personne me paraît être une des meilleures facéties de

l'ironique Providence qui nous gouverne. Mme Collet envoyait à

l'auteur de _Salammbô_ des petits contes gaulois, en vers de dix

syllabes, dans la manière d'Andrieux. Et Flaubert les lisait, et il

lui soumettait des corrections. Au lieu de ce vers:

Et chaque année il avait un enfant,

il lui propose celui-ci:

Et chaque année lui donnait un enfant,

sans s'apercevoir qu'il fait un vers faux.

Au commencement de chacune de ses lettres, Flaubert raconte qu'il

vient d'écrire en huit jours deux pages de la _Bovary_, et cela, en

passant les nuits, et avec des efforts de damné, suant, geignant, se

décarcassant, et parfois «tombant de fatigue sur son divan, y restant

hébété dans un marais intérieur d'ennui».

Cette façon de travailler est bien étrange. Avouerai-je ma naïveté?

J'ai beaucoup de peine à comprendre qu'on puisse mettre réellement

huit jours et huit nuits à écrire cinquante ou soixante lignes. Ce

degré de difficulté dans le travail me paraît inconcevable,

surnaturel, fantastique. Bref, j'ai de la méfiance. J'en ai surtout

quand je considère avec quelle aisance Flaubert écrivait à ses amis,

en une matinée, des lettres de vingt pages, qui sont déjà vraiment

d'un style très poussé.

Je me méfie d'autant plus que j'ai un peu connu, dans ses dernières

années, cet homme excellent, d'une candide et délicieuse bonté.

Plusieurs fois j'ai passé à Croisset une après-midi tout entière: car,

pour peu qu'on lui plût, il vous gardait, il ne vous laissait plus

partir. On causait littérature. Il avait, en ces matières, des

sentiments tranchés et des idées confuses. Il affirmait posséder à

fond son Rabelais et son Chateaubriand. Mais je m'aperçus que, chaque

fois, il en citait les mêmes phrases. J'ai des raisons de croire qu'il

ne connaissait que celles-là. Il était théâtral et plein d'illusions.

Avec cela, je le soupçonne d'avoir été très flâneur, très paresseux,

quoi qu'il dise. Bouquiner au hasard à travers sa bibliothèque,

s'étendre sur son divan et y fumer d'innombrables petites pipes, en

songeant vaguement à la page commencée et en ruminant des épithètes,

c'est là ce qu'il appelait «travailler comme un nègre».

Il a donc pu lui arriver, d'une part, d'exagérer ses angoisses, son

acharnement douloureux sur les mots et les syllabes; car il y avait du

Tartarin chez lui, comme chez beaucoup de Normands. Et, d'un autre

côté, je suis persuadé qu'il prenait souvent le rêve, la vague

poursuite d'une idée parmi la fumée du tabac, pour un travail réel.

Ainsi s'explique que, n'ayant pas autre chose à faire et vivant dans

une solitude presque complète, il ait pu passer cinq ou six ans sur

chacun de ses livres. Il est très vrai qu'ils n'en valent que mieux.

Et c'est bien pour avoir été faits lentement, mais non, comme il le

croyait, sur un chevalet de torture et parmi des sueurs d'agonie.

* * * * *

Paris, 5 mai.

On est très bien à Paris en ce moment, ma chère cousine. Il n'y a

jamais eu, je crois, tant de frissons délicieux dans l'air, ni,

partout répandue, une telle joie de vivre. C'est que nous jouissons à

la fois de l'éclosion de deux printemps.

Le premier, c'est le printemps de Dieu, le printemps annuel (ou à peu

près). Il ne nous a pas oubliés cette fois, et vous savez que le

printemps, quand d'aventure il y en a un, est charmant à Paris. La

végétation y est en avance de huit jours sur celle des bords de la

Loire, je l'ai souvent constaté. Joignez qu'il y a beaucoup plus

d'arbres sur nos boulevards qu'à la campagne. Et nous avons le bois de

Boulogne, où je sais des coins exquis, même un cimetière rustique,

l'ancien cimetière de Boulogne, touffu et désordonné comme une petite

forêt vierge, et qui ressemble à un cimetière de lakiste. Et je ne

parle pas du noble et glorieux paysage des Champs-Élysées, le soir,

quand le ciel est d'or derrière l'Arc de Triomphe.

L'autre printemps, l'autre éclosion vivante est au Champ de Mars. Car

ç'a été, dans ces derniers temps, comme une poussée et comme un

épanouissement rapide et vertigineux des merveilles du travail humain.

La tour Eiffel, tant calomniée à l'origine, condamnée par des membres

de l'Institut au nom du spiritualisme et de la croyance à

l'immortalité de l'âme, n'a eu qu'à grandir pour faire taire ses

illustres blasphémateurs. À mesure qu'elle montait, elle devenait

belle; et comment ne l'aurait-elle pas été, puisque la forme et les

proportions en étaient commandées par des lois nécessaires et

éternelles? Et la galerie des machines, égale en majesté aux

cathédrales gothiques (car elle réalise absolument l'autre type

extrême de la beauté architecturale)! Et les squares et les jardins,

surgis, on le dirait, dans l'espace d'une nuit! Et partout, cette

fantastique activité de ruche joyeuse!

Pourtant, vous vous en souvenez, elle n'a guère été encouragée, cette

pauvre Exposition. Elle avait contre elle l'Europe, et elle n'avait

pas toute la France pour elle... Eh bien, ils verront!... Ah! le brave

peuple, si gentil, si courageux, si ingénieux, si plein de ressources

imprévues et inépuisables, si digne de n'être pas malheureux!...

Je suis aujourd'hui fertile en exclamations, ma chère cousine. Je vous

le disais bien: le floréal des arbres et du soleil, et cet autre

floréal, un peu fiévreux, de l'industrie des hommes, nous font une

double griserie, légère et douce, et qui nous rend extrêmement

aimables et expansifs...

* * * * *

_À Monsieur Ernest Renan._

Paris, 7 mai.

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 58 / 100 题