V--_LOHENGRIN_

Comme nous l'avons dit plus haut, le 25, la statue a été découverte

au milieu d'une grande affluence, des corps d'état et des sociétés

littéraires et artistiques. Un grand dîner, donné à l'hôtel de ville, a

réuni ensuite les illustrations venues des divers points de l'Allemagne

et de l'étranger. On remarquait là deux poëtes dramatiques célèbres,

MM. Gutzkow et Dingelstedt. Ce dernier avait composé un prologue qui

fut récité au théâtre le 28, jour de l'anniversaire spécial de Gœthe.

On a donné aussi, ce jour-là, pour la première fois, _Lohengrin_, opéra

en trois actes, de Wagner. Liszt dirigeait l'orchestre, et, lorsqu'il

entra, les artistes lui remirent un _bâton de mesure_ en argent ciselé,

entouré d'une inscription analogue à la circonstance. C'est le sceptre

de l'artiste-roi, qui provoque ou apaise tour à tour la tempête des

voix et des instruments.

Le _Lohengrin_ présentait une particularité singulière: c'est que le

poëme avait été écrit en vers par le compositeur.--J'ignore si le

proverbe français est vrai ici, «qu'on n'est jamais si bien servi que

par soi-même;» toujours est-il qu'à travers d'incontestables beautés

poétiques, le public a trouvé des longueurs qui ont parfois refroidi

l'effet de l'ouvrage.

Presque tout l'opéra est écrit en vers _carrés_ et majestueux, comme

ceux des anciennes épopées. Il suffit de dire aux Français que c'est de

l'_alexandrin_ élevé à la troisième puissance.

Lohengrin est un chevalier errant qui passe par hasard à Anvers, en

Brabant, vers le XIe siècle, au moment où la fille d'un

prince de ce pays, que l'on croit mort, est accusée d'avoir fait

disparaître son jeune frère dans le but d'obtenir l'héritage du trône

en faveur d'un amant inconnu.

Elle est traduite devant une cour de justice féodale, qui la condamne

à subir le _jugement de Dieu_. Au moment où elle désespère de trouver

un chevalier qui prenne sa défense, on voit arriver Lohengrin, dans une

barque dirigée par un cygne. Ce paladin est vainqueur dans le combat,

et il épouse la princesse, qui, au fond, est innocente, et victime des

propos d'un couple pervers qui la poursuit de sa haine.

L'histoire n'est pas terminée; il reste encore deux actes, dans

lesquels l'innocence continue à être persécutée. On y rencontre une

fort belle scène dans laquelle la princesse veut empêcher Lohengrin

de partir pour combattre ses ennemis. Il insiste et se livre aux

plus grands dangers; mais un génie mystérieux le protége,--c'est le

cygne, dans le corps duquel se trouve l'âme du petit prince, frère de

la princesse de Brabant,--péripétie qui se révèle au dénoûment, et

qui ne peut être admise que par un public habitué aux légendes de la

mythologie septentrionale.

Cette tradition est du reste connue, et appartient à l'un des poëmes ou

_roumans_ du cycle d'Artus.--En France, on comprendrait _Barbe-Bleue_

ou _Peau-d'âne_; il est donc inutile de nous étonner.

Lohengrin est un des chevaliers qui vont à la recherche de Saint-Graal.

C'était le but, au moyen âge, de toutes les expéditions aventureuses,

comme, à l'époque des anciens, la Toison d'or, et aujourd'hui la

Californie. Le Saint-Graal était une coupe remplie du sang sorti de la

blessure que le Christ reçut sur sa croix. Celui qui pouvait retrouver

cette précieuse relique était assuré de la toute-puissance et de

l'immortalité.--Lohengrin, au lieu de ces dons, a trouvé le bonheur

terrestre et l'amour. Cela suffit de reste à la récompense de ce

chevalier.

La musique de cet opéra est très-remarquable et sera de plus en plus

appréciée aux représentations suivantes. C'est un talent original

et hardi qui se révèle à l'Allemagne, et qui n'a dit encore que ses

premiers mots. On a reproché à Wagner d'avoir donné trop d'importance

aux instruments, et d'avoir, comme disait Grétry, mis le piédestal sur

la scène et la statue dans l'orchestre; mais cela a tenu sans doute au

caractère de son poëme, qui imprime à l'ouvrage la forme d'un drame

lyrique plutôt que celle d'un opéra.

Les artistes ont exécuté vaillamment cette partition difficile, qui,

pour en donner une idée sommaire, semble se rapporter à la tradition

musicale de Gluck et de Spontini. La mise en scène était splendide

et digne des efforts que fait le grand-duc actuel pour maintenir à

Weimar cet héritage de goût artistique qui a fait appeler cette ville

l'Athènes de l'Allemagne.

La salle du théâtre de Weimar est petite et n'est entourée que d'un

balcon et d'une grille; mais les proportions en sont assez heureuses

et le cintre est dessiné de manière à offrir un contour gracieux

aux regards qui parcourent la rangée de femmes bordant comme une

guirlande non interrompue le rouge ourlet de la balustrade. L'absence

de loges particulières et la riche décoration de la loge grand-ducale

lui donnent tout à fait l'apparence d'un théâtre de cour, et l'effet

général est loin d'y perdre. L'œil n'est heurté ni par ce mélange de

jolies figures de femmes et de laides figures d'hommes qu'on remarque

ailleurs sur le devant des loges et des amphithéâtres, ni par cette

succession de petites boîtes ressemblant tantôt à des tabatières,

tantôt à des bonbonnières, qui divisent d'une façon si peu gracieuse

les divers groupes de spectateurs.

Mais revenons à Wagner, le poëte et le compositeur de la soirée.

Les difficultés de tout genre que renfermait son opéra semblaient

devoir en réserver l'exécution aux plus grands théâtres seulement.

Or, Wagner, mêlé aux événements de Dresde du mois de mai 1849, connu

pour ses opinions démocratiques, réfugié en Suisse, n'eût probablement

point trouvé, à l'heure qu'il est, et de longtemps encore, un théâtre

de quelque grande capitale qui eût consenti à mettre son opéra au

répertoire, d'autant plus que cet opéra n'est point écrit en vue d'un

succès banal. On doit une véritable reconnaissance à la cour éclairée

de Weimar, qui étend sa protection aux œuvres de génie, sans s'informer

de ce qui n'est point du domaine de l'art.

Wagner révèle dans ses œuvres littéraires et musicales une âme

poétique, une intelligence cultivée, un esprit vif, fin, acéré, qui,

comme une flèche, atteint au cœur, soit pour toucher, soit pour

blesser. Dans sa jeunesse, il voulait embrasser la carrière d'auteur

dramatique, et se sentait porté à ressusciter la tragédie germanique,

telle que l'ont créée ses illustres maîtres. L'influence du drame

bourgeois, qui envahissait la scène allemande, lui paraissait fatale.

Son imagination ardente demandait aux ressources dont dispose le

théâtre de mettre en jeu des éléments plus imposants, de parler au cœur

et à l'esprit un langage plus pompeux, et de faire concevoir à la foule

des personnages et des événements que le merveilleux de la poésie peut

grandir à des proportions plus hautes que la taille des contemporains.

Vivement préoccupé de cette pensée, fortement nourri du suc puissant

que renferment les tragédies antiques, les vieux poëmes germaniques et

les plus hardies conceptions des Gœthe et des Schiller, il cherchait

encore un moule à son propre sentiment, et n'avait produit que des

ébauches qui ne le satisfaisaient point.

Un soir, il assistait à la représentation d'_Egmont_, accompagné

de la musique de Beethoven. Saisi, transporté, en proie à une

émotion inconnue jusque-là, il voulut se rendre compte de ce qui

l'impressionnait si fortement. Il résolut de rechercher tous les

moyens d'éveiller aussi de pareilles impressions dans son auditoire,

et, attribuant la vive émotion qu'il avait ressentie à la réunion de

deux arts différents concourant à réveiller les mêmes sentiments, à

la coopération de deux génies de sphères diverses réunissant leurs

prestiges pour provoquer les mêmes sensations, il se persuada que l'art

dramatique tel que nous le possédons est un art incomplet, et que, pour

l'amener à sa plus parfaite expression, il fallait tendre à en faire

une sorte de foyer vers lequel tous les autres arts convergeraient.

Suivant la pente des esprits de sa nation, vers la réduction en théorie

abstraite de tous les points de vue qu'ils découvrent, il imagina

que la scène était destinée à devenir une sorte d'autel de l'art,

autour duquel toutes ses branches viendraient se grouper. Nous croyons

aisément que cette pensée, développée par Wagner dans les brochures

qu'il a publiées depuis à Leipzig, exista dans son esprit longtemps

avant qu'il se la formulât nettement à lui-même, et nous appuyons cette

supposition sur la marche que suivit le développement de son génie.

Dans la soirée où il vit la tragédie d'_Egmont_ puiser une double

puissance d'émotion dans les accords de Beethoven, le sort l'avait mis

sur la voie de sa véritable vocation; il voulut que l'éloquence de sa

poésie fût également secondée par les charmes de la musique, et se mit

à l'étudier. Bientôt, l'instinct supérieur dont il était doué trouva

dans cet art sa naturelle expression, et ce qui ne devait être qu'un

accessoire devint l'objet principal de ses drames.

En traversant ces diverses phases, son talent y puisa nécessairement

une originalité à laquelle il doit sa renommée; mais elle ne se fit

point jour immédiatement. La musique classique et les secrets de

l'instrumentation fixèrent d'abord sa curiosité ardente. Il devint

l'admirateur passionné de Gluck, et commença par suivre son exemple,

se contentant, ainsi qu'il paraît dans son opéra de _Rienzi_, de

lier intimement la déclamation de l'orchestre et des chanteurs aux

situations dramatiques de la scène.

Toutefois, à mesure qu'il devenait plus maître de sa nouvelle

conquête, à mesure qu'il trouvait la palette musicale plus obéissante

à ses inspirations, sa pensée se reporta plus fréquemment vers l'art

abandonné, vers la parole et la poésie. Les sujets qu'il choisit

alors pour ses livrets semblent traités avec un soin particulier

de perfection poétique, et peu subordonnés aux nécessités et aux

convenances de la musique.

Après _Rienzi_ et avant _Lohengrin_, Wagner avait donné déjà le

_Tannhäuser_, qui obtint un grand succès à Dresde et ensuite à Weimar.

Le dernier opéra a paru un essai moins heureux de cette idée qu'il

poursuit de l'alliance intime de la poésie et de la musique. Cependant,

ces tentatives ont une valeur qui a frappé tous les esprits en

Allemagne, et dont il serait bon que nos compositeurs se préoccupassent

à leur tour.

Quoique les livrets français soient, en général, exécutés avec plus

de soin que ceux des opéras étrangers, nous ne pouvons nous dissimuler

qu'ils n'appartiennent ni à une composition ni à une poésie élevée. Si

une réforme est à introduire en France sur ce point, il sera bon de ne

point trop nous laisser devancer par les autres nations.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 111 / 136 题